LECTIO VI
a Dum Missarum solenania perageret, visa est viris piis co- » lumba e cœlo delapsa, humero ejus dextro insidens, alis » extensis caput ejus velare, quo significalum est, Spiritus » Sancti afflatu, non liumanœ prudeniiœ raiionibus ipsum » duci in Ecclesiœ regimine. Cum ab iniqui Henrici exercitu » Romae gravi obsidione premeretur, excitalum ab hoslibus » incendium signo cruels extinxit. De ejus manu tandem a » Ruberlo Guiscardo Duce Norlhamno ereptus, Casinum se » contulit ; atque inde Salernum ad dedicandam Ecclesiam » sancti Malthaei Apostoli conlcndit. Cum aliquando in ea » civitate sermonem habuisset ad populum, aîrumnis confec- » tus, in morbum incidit quo se interiturum praescivit. Pos- » tréma morienlis Gregorii verba fuere : Dilexi justitiam , et » odivi iniquitatem : propterea morior in exilio. Innumerabilia » sunt quœ vel fortiter sustinuit, vel multis coactis in Urbe » Synodis sapienter constituit, vir vere sanctus, criminuni » vindex , et acerrimus Ecclesiïe defensor. Exactis itaque in » Pontificatu annis duodecim,migravitincœlum, annosaliitis
» millesimo octogesimo quinto, pluribus in viia, et post mor- » tem miraculis clarus, cjusque sacrum corpus in Caihedrali » Basilica Salernita est honoriflce conditum. »
L'Oraison qni complète et résume l'Office de saint Grégoire YII, au Missel et au Bréviaire, est ainsi conçue :
Deus in te sperantium fortitudo, qui Beatum Gregorium Confessorem tuum atque Pontifcem, pro tuenda Ecdesiœ Ubertate virtute constant iœ roborasti; da nohis, ejus exemple et intercessione , omnia adversantia fortiter superare.
Maintenant que nous avons mis sous les yeux du lecteur celte pièce si fameuse , avant d'entrer dans le récit des événements qui suivirent sa promulgation, nous nous permettrons quelques réflexions sur la portée de ce manifeste pontifical.
Que suit-il du récit que nous venons de lire des actes et des vertus d'un Pape du onzième siècle? Cela veut-il dire que Rome se prépare à fondre , comme l'aigle , sur les Etats Européens, à disposer arbitrairement de la couronne des Princes qui les gouvernent , en un mot, à ébranler le monde entier du bruit de ses foudres? Nous qui vivons un siècle après l'apparition de cette redoutable Légende, trouvons-nous beaucoup d'exemples depuis lors de cette omnipotence temporelle des Pontifes du moyen-âge, exercée par Benoît XIII, ou ses successeurs? Nous semble-t-il que la couronne de France, pays où la Légende a été proscrite , ait été l'objet de moins d'attaques que celle des Souverains dans les Etats desquels elle a été admise par le Clergé? Et si par hasard , chez nous, depuis cette époque, les Rois ont soufferl la mort , l'exil , ou l'humiliation, est-ce Rome qui s'est montrée envers eux si impitoyable? Ne perdons pas ce point de vue dans les diverses parties du récit qui va commencer. Beaucoup de gens
vont jeter les hauts cris , comme si la puissance royale était au moment d'expirer dans l'univers entier, par le seul fait de la Légende. La haine de Rome les aveugle : et Dieu les a donnés en spectacle à notre siècle , qui sait enfin que Rome n'en veut pas à la puissance des Monarques, qui semble même comprendre que si, dans les âges Catholiques, elle exerça effectivement une influence temporelle sur la société, elle fut alors l'unique sauve-garde de la liberté des peuples, comme le plus solide appui de l'autorité dont elle réprimait les excès. La Légende est donc tout simplement le bouclier sous lequel Rome met à couvert son honneur compromis par tant de sophismes et de déclamations. Par ce manifeste solennel , elle neutralise le mouvement aveugle qui entraîne certaines écoles sur les pas de ces auteurs hétérodoxes qui n'ont souci de l'honneur des Pontifes Romains', mais ont, au contraire, tout à gagner, s'ils les peuvent faire considérer comme des violateurs des lois divines et de l'ordre naturel de la société.
L'Office de saint Grégoire VII parvint en France, peu après, sa publication à Rome, comme il arrive encore aujourd'hui, quand le Souverain Pontife impose de nouveaux Offices; seulement à cette époque où l'usage de la Liturgie Romaine était encore presque universel en France , les décrets de ce genre devaient occuper davantage et les Ecclésiastiques et les fidèles qu'il n'arrive maintenant. Comme aujourd'hui, l'Office était imprimé sur une feuille volante destinée à être jointe au Bréviaire , en attendant son insertion en sa place dans la prochaine édition de celui-ci. Les Nouvelles Ecclésiastiques , journal du Jansénisme , signalent le libraire Coignard fils, à l'enseigne du Livre d'Or, comme ayant eu l'audace de tenir en vente, à Paris, le feuillet in-S" qui recelait la Légende.
c Dès que parut celte Légende , dit le Républicain Gré- • goire, elle excita Thorreur de tous les hommes attachés »aux libertés GaUicanes (1). »
A peine le Parlement de Paris, juge souverain en matières liturgiques , eut-il eu connaissance de cette séditieuse manifestation des prétentions Romaines , qu'il se réunit pour rendre, le 20 juillet 1729, sur les conclusions de l'Avocat- Général Gilbert de Voisins, le même qui devait, sept ans plus tard, prendre sous sa protection le Bréviaire Parisien de Vigier et Mesenguy, un arrêt portant suppression de la feuille contenant l'Office de saint Grégoire VII , avec défense d'en faire aucun usage public , sous peine de saisie du temporel. Nous citerons seulement quelques phrases du Réquisitoire ; elles suffiront pour constater l'esprit de la première Magistrature du Royaume , dans cette circonstance mémorable. L'Avocat-Général , déguisant mal la haine dont lui et son Corps étaient animés contre Rome, veut faire croire que, par le seul fait de la publication de l'Office de saint Grégoire VII, la nation française est à la veille de secouer le joug de ses anciens Rois. Il est vrai que ceci est arrivé avant même la fin du siècle dans lequel parlait l'honorable Magistrat; mais il est fort douteux que la Légende y ait été pour quelque chose.
cf On savait assez, dit l'Avocat-Général , que Grégoire VII, » si célèbre par ses différents avec l'Empereur Henri , est » celui qu'on a vu porter le plus loin ses prétentions ambi- » lieuses, inouïes dans les premiers siècles de l'Eglise, qui » causèrent de si longs troubles , et allumèrent des guerres » si cruelles de son temps.
» Mais, qu'il soit permis de le dire, ajoute-t-il, on n'avait
(1) Essai sur les libertés de l'Eglise Gallicane , page 99.
LTTURGIQUES. 475
» pas lieu de s'allendre de voir entrer dans son éloge , et cé- » lébrer dans un Office ecclésiastique , l'excès où le condui- » sirent enfin des principes si dangereux. Est-ce donc le » chef-d'œuvre de son zèle, d'avoir entrepris de priver un » Roi de sa couronne et de délier ses sujets du serment de » fidélité? Et pouvons-nous voir, sans douleur, qu'on appuie » sur un fait si digne d'être enseveli dans l'oubli , les titres » qu'on lui donne de défenseur de V Eglise, de restaurateur de » sa liberté, de rempart de la Maison d'Israël?
» Pourquoi faut-il que les vestiges d'une entreprise, dont » le temps semblait affaiblir la mémoire, reparaissent aujour- » d'hui jusque sous nos yeux, qu'ils viennent encore exciter » notre devoir et notre zèle ? Souffririons-nous qu'à la faveur » de ce prétendu supplément du Bréviaire Romain , on mît » dans les mains des fidèles , dans la bouche des Ministres de » la Religion, jusqu'au milieu de nos saints temples et de la » solennité du culte divin , ce qui tend à ébranler les prin- » cipes inviolables et sacrés de l'attachement des sujets à leur » souverain (1) ? »
Le 24 du même mois de juillet , Daniel-Charles-Gabriel
(1) Nous avons puisé une partie des pièces que nous devons citer en ce chapitre, dans un Recueil publié en 1745 sur toute cette affaire. Il est intitulé : L'Avocat du Diable , ou Mémoires historiques et critiques sur la vie et sur la Légende du Pape Grégoire VII , avec des Mémoires de même goût sur la Bulle de Canonisation de Vincent de Paul, Instituteur des Pères de la Misùon cl des Filles de la Charité ( trois volumes in-12). L'auteur est Adam, Cuté de Saint-Barthéiemi de Paris, Appelant fameux. Il est remarquable que les Jansénistes poursuivaient de la même haine saint Vincent de Paul et saint Grégoire VII; comme pour faire mieux comprendre aux gens distraits que la môme Eglise Romaine, qui produit d^s Vincent de Paul pour le soulagement des misères corporelles de l'humanité, estaussi celle qui produit, suivant le besoin , des Grégoire VII pour remettre la société Chrétienne sur ses véritables bases.
de Caylus, Evêque d'Âuxerre, qui venait de donner, en 1726, le nouveau Bréviaire dont nous avons parlé , fidèle à l'impulsion de la Magistrature , signala son zèle contre la Légende, dans un Mandement épiscopal adressé au Clergé et aux fidèles de son Diocèse. Appelant de la Constitution Unigenitus, il s'était déjà essayé dans la résistance au Saint Siège : il saisit donc avec empressement l'occasion d'outrager cette Rome, dont il ne portait le joug qu'en frémissant. Du reste, aussi zélé pour le pouvoir absolu et inamissible du prince temporel, que haineux envers l'autorité Apostolique , il donna , comme tous ceux de ses confrères dont nous citerons cidessous des extraits de Mandement, le plus solennel démenti à certains écrivains de notre temps, qui s'obstinent à voir dans la secte de Port-Royal la première manifestation des idées soi-disant libérales.
a Ce n'est qu'avec peine, dit le Prélat, que nous rappelons » ici le souvenir des entreprises de Grégoire VII. Il serait à D souhaiter que ses successeurs eussent fait connaître , par » leur conduite , qu'ils étaient très éloignés de les approuver,
» et encore plus de les renouveler Nous serions dis-
t pensés par là de prendre de nouvelles précautions pour nous j> y opposer et en démontrer l'injustice. Nous les regarderions » comme une tache effacée, et nous n'aurions garde d'aller » rechercher dans l'histoire ecclésiastique des faits qui ne » sont propres qu'à déshonorer leurs auteurs, et que la sainte » Eglise désavouera toujours (1).
» Mais nous ne pouvons nous taire, continue M. d'Auxerre ; » ce que nous devons à l'Eglise universelle, au Roi Très- » Chrétien , à l'Etat , aux fidèles de notre Diocèse et à nous-
(1) Admirez cette profonde intelligence de l'histoire des institutions du moyen-âge.
» mêmes , nous force de parler à l'occasion de l'Office de » Grégoire VII.
» Ne nous arrêtons pas à remarquer ici que la sainteté de » Grégoire VII n'est point reconnue dans l'Eglise ; qu'il ne » paraît pas qu'on ait fait pour lui , à Rome , ce qui s'observe » dans la Canonisation des Saints , et que l'histoire de son » Pontificat est difficile à accorder avec l'idée d'une sainteté » formée sur l'esprit et sur les régies de l'Evangile, et digne » de la vénération et du culte public des fidèles.
» Tenons-nous donc, poursuit le Prélat, inviolableraent » attachés à la doctrine de la sainte antiquité, qui apprend » aux sujets que personne ne peut les dispenser de la fidélité » qu'ils doivent à leurs légitimes souverains, et qu'il n'y a ni » crainte , ni menace qui doive les empêcher de remplir ce » devoir, que la loi de Dieu leur impose ; et aux Papes comme » aux Evêques, qu'ils n'ont pas le pouvoir de donner ni d'ô- » ter les Royaumes, et que, quant au temporel, les Rois ne » leur sont point soumis et ne dépendent pas d'eux , mais de » Dieu seul. »
Assurément , c'est un grand avantage pour les souverains de ne dépendre ni du Pape, ni des Evêques; mais quand l'Evêqne d'Auxerre leur garantit qu'ils ne dépendent ici-bas que de Dieu, il exprime son désir, sans doute, mais non ce qui existe réellement; car il n'est point d'Iiomme ici-bas qui ne se soit rencontré, et souvent même, face à face avec son supérieur. Si les Rois d'aujourd'hui n'ont plus à craindre la puissance du Pape ( et cependant voyez comme plusieurs la redoutent encore , cette Rome désarmée ) , ils ont, en revanche, de dures querelles et contestations à vider avec les peuples, qui à coup sûr sont moins justes et plus intéressés dans l'afi'aire que ne le seraient les Pontifes Romains.
Quoi qu'il en soit, M. d'Auxerre termine son Mandement en déclarant que^ pour remplir toute justice , en donnant au Roi de nouvelles preuves de sa fidélité et de son zèle pour la sûreté de sa personne sacrée, et pour la tranquillité de son Royaume, qui pourraient être encore exposés aux derniers malheurs, si les maximes autorisées par l'Office du Pape Grégoire Vil trouvaient créance dans les esprits , il défend à toutes les Communautés et personnes séculières et régulières de l'un et de l'autre sexe de son Diocèse, se disant exemptes ou non exemptes, qui se servent du Bréviaire Romain, ou qui reçoivent les Offices des nouveaux Saints qu'on insère dans ce Bréviaire, de réciter soit en public , soit en particulier, l'Office imprimé , etc.
Ainsi, le Pape enjoint à toute l'Eglise de réciter l'Office de saint Grégoire VII, et il se trouve un Evoque qui défend à ses diocésains de se soumettre à cette injonction. Evidemment, l'un des deux est dans son tort; car autrement que deviendrait une société qui renfermerait dans son sein des pouvoirs contradictoires, et néanmoins toujours légitimes, dans tous les cas ?
Le Mandement de l'Evêque d'Auxerre fut incontinent suivi d'un autre, publié le 51 juillet, par Cliarles-Joachim Colberl, Evêque de Montpellier, si fameux par le Catéchisme auquel il a donné son nom , et par son obstination dans les principes des Appelants. On se rappelle, sans doute, son zèle à faire adopter dans son Diocèse le nouveau Bréviaire de Paris, et la courageuse opposition du Chapitre à cette mesure. Nous ne fatiguerons point le lecteur de toutes les déclamations que ce Mandement renferme contre les prétentions Romaines; nous extrairons seulement les qualifications qu'il applique à un acte du Souverain Pontife. LnLégendede saint Grégoire VII est condamnée comme « renfermant une doctrine séditieuse, con-
» traire àïa parole de Dieu, tendante au schisme, dérogeante » à l'autorité souveraine des Rois , et capable d'empêcher la » conversion des Princes infidèles et hérétiques (i). » Il en défend l'usage, sous les peines de droit; ordonne, sous les mêmes peines, qu'on en porte les exemplaires à son Secrétariat, et il exhorte son Clergé à demeurer inviolablement attaché à la doctrine des quatre Articles de l'Assemblée de 1682.
Ce n'était pas assez encore. Le 16 août , parut le Mandement publié sur la même matière par Henri-Charles de Coislin, Evoque de Metz, connu aussi pour son attachement aux principes de la secte qui troublait alors l'Eglise de France, et qui avait mis sa plus chère espérance dans les doctrines de la Déclaration de 1682.
Après un sombre tableau des malheurs qui ne manquèrent pas d'ensanglanter le monde, chaque fois qu'il arriva à un Souverain Pontife de faire usage de l'autorité spirituelle , pour venger certains grands crimes sociaux , tableau qu'on pourrait comparer, avec assez d'avantage, à ceux qu'on rencontre de temps en temps dans V Essai sur les Mœurs , de Voltaire ; même intelligence de l'histoire , même équité envers l'Eglise : l'Evêque de Metz ajoute , avec une gravité solennelle :
» L'expérience de tant d'événements funestes, qui avaient » pris leur source dans les entreprises de Grégoire VII, sem- » blait avoir depuis long-temps arrêté le cours de cet em- » brasement : mais il en a paru depuis une étincelle qui serait » capable de le rallumer, si chacun de ceux que le Père cé- » leste a mis à la garde de sa maison n'accourait , pour en
(1) Rien n'est beau comme ce zèle d'un Evoque Lérétique pour la propagation de la foi chez les infidèles et les bérétiques. 11 est évident que le Pape ci sa Viopagaade n'y emendent rien.
i80 INSTITUTIONS
» prévenir la communication dans la portion du troupeau » qui lui a été confié. »
Ainsi , il est bien démontré que c'est le Pape qui met îe feu à l'Eglise, tandis que Messieurs d'Auxerre, de Montpellier, de Metz, et plus tard Messieurs de Verdun, de Troyes, de Castres, et d'autres encore, font tout ce qu'ils peuvent pour l'éteindre.
a II vient de se répandre , dit encore l'Evcque de Metz , » une feuille imprimée pour servir de supplément au Bré- » viaire Romain , et dans cette feuille qui contient un Office » consacré à la mémoire de Grégoire VII, les Prélats, et les » premiers Magistrats du lioyaume, ont aperçu ce qu'il y a » de plus capable d'inspirer l'excès des prétentions ultra- » montaines. On lit , dans la cinquième leçon de cet Office, » que ce Pape résista courageusement , etc.
» La connaissance que nous avons, nos très chers frères, » de votre zèle pour la personne du Pioi, et de votre fidèle » attachement au service de Sa Majesté , et à l'obéissance que » vous devez à vos souverains , ne nous laisse aucun lieu de » douter, que vous ne soyez touché aussi sensiblement que » nous l'avons été , en voyant dans ce peu de paroles un des- » sein formé de proposer au Clergé et aux peuples, comme » un éloge destiné à rendre croyable la sainteté d'un Pape, » ce qui , suivant les principes de la foi , et les lumières de la » raison, ne devrait servir qu'à la condamnation de son gou- » verneraent. Votre piété , sans doute , s'est sentie d'autant » plus blessée, que cet étonnant Office a été rendu public, »sous les apparences d'une autorité empruntée de celle du » Saint Siège. Mais cette vue ne doit point alarmer votre vé- » néralion pour ce premier Siège de l'Eglise. Le saint Pon- » tife, que la Providence a placé sur la Chaire de Saint Pierre, » n'a eu nulle part à la composition , encore moins à la pu-
LITUKGIQULS. 481
» blicalion de cet artificieux ouvrage. Il a appris, dans l'é- » cole de ce chef des Apôtres , le respect et l'obéissance qui » est due aux souverains. Il préfère à cet égard les inslruc- » lions et l'exemple de saint Grégoiie-le-Grand, à la con- » duile et aux entreprises de Grégoire VII. L'humilité du » serviteur des serviteurs de Dieu, éloigne de son cœur les » pensées de maître des sceptres et des couronnes , et sa sa- » gesse est trop éclairée , pour ne pas voir qu'une prétention » si mal fondée n'est capable que d'aigrir les Princes et d'in- » disposer les peuples. »
On ne disconviendra pas que ces leçons données au Chef de l'Eglise, par un simple Evêque , ne dussent produire un très grand effet sur les peuples auxquels était adressé le Mandement; quant à Benoit XIII lui-même, que M. de Metz appelle un saint Pontife , jugement que l'histoire a du moins confirmé , il ne parut pas fort disposé à laisser croire que les actes les plus importants de son gouvernement s'accomplissaient à son insu. Nous verrons bientôt l'énergique réponse qu'il fit à ces insolentes provocations.
En attendant, le Prélat déclare que, voulant, dans une occasion aussi importante , donner au Roi des preuves de la fidélité qu'il lui a vouée; à l'Empereur, à S. A. R. de Lorraine et aux autres souverains qui ont quelque portion de leurs Etats dans son Diocèse, de l'attention qu'il aura toujours pour ce qui les intéressera , et pour préserver les âmes
COMMISES A SA CHARGE DES ILLUSIONS QUE LE PRÉTEXTE d'uNE PIÉTÉ MAL ENTENDUE POURRAIT LEUR FAIRE, U a défendu et
défend à toutes les Communautés et à toutes les personnes
de l'un et l'autre sexe de son Diocèse , de réciter, soit en
public, soit en particulier, l'Ofiice de Grégoire YII. Il défend
pareillement à tous imprimeurs, etc., de publier le même
Office. Il ordonne, de plus, que les exemplaires en seront
rapportés au Greffe de sa Chambre Episcopale. Le tout, sous les peines de droit.
Les réflexions seraient ici superflues : nous continuerons donc notre récit. Encouragé par le zèle des trois Prélats , \e Parlement de Bretagne s'empressa de suivre les traces de celui de Paris. Le 17 août , il rendit un arrêt pour supprimer la Légende. On remarquait les phrases suivantes dans le réquisitoire du Procureur-Général :
< Permettez-moi de vous rappeler, Messieurs , que Gré- »goire VII est le premier de tous les Papes qui ait osé faire » éclater ses prétentions sur le temporel des Rois , en s'attri- » buant ouvertement le droit imaginaire do pouvoir les dé-
> poser, et délier leurs sujets du serment de fidélité. Imagij nation fatale, qui ne s'est que trop perpétuée au-delà ides Monts, parmi des esprits à qui l'ignorance et une j soumission aveugle tiennent presque toujours lieu de sa-
> voir.
» C'est cette chimère contre laquelle on ne peut être trop i en garde dans ce Royaume, qu'on veut réaliser aujourd'hui,
> en insinuant aux peuples qu'elle a servi de degré à ce Pape jpour parvenir à la sainteté : moyen inconnu avant lui. Et ivous ne verrez, sans doute, qu'avec indignation, que ces > paroles séditieuses : Contra Henrici Imperatoris , etc.,
> marchent sur la même ligne que les paroles de vie et de »paix qui sont sorties de la bouche de Jésus-Christ même.
ïQuel assemblage, et que peut-on penser de cet éloge » monstrueux ? si ce n'est qu'on a cru , en l'insérant dans un ilivre de prières, qu'il aurait plus d'effet, et ferait respecter «comme permises, ces foudres que les Papes se croient en B droit de lancer contre les Monarques; puisque, dira-t-on, »si c'était un crime, ou que cela passât leur pouvoir, on ï n'eût pas relevé une pareille action dont les Ministres de
» nos Autels ne peuvent que trop abuser dans leurs instruc- » lions. »
Comme l'on voit, les magistrats, fidèles d'ailleurs à leur omnipotence liturgique, ne se dissimulaient pas plus que les Evêques d'Auxerre, de Montpellier et de Metz, la valeur et l'autorité d'une pièce insérée au Bréviaire Romain. Il était aisé de prévoir que le jour n'était pas loin où l'on chercherait à rompre le lien liturgique avec Rome pour s'affranchir, ainsi qu'on l'a vu précédemment, de plusieurs choses contraires aux maximes de notre Eglise Gallicane (1). Le Jansénisme, sans doute , était pour beaucoup dans les scandales que nous racontons ; mais le simple Gallicanisme y avait bien aussi sa part. On le vit clairement, lorsque le 21 août parut le Mandement de Charles-François d'Hallencourt, Evéque de Verdun. Ce Prélat avait adhéré à la Bulle Unigenitus , et dans le Mandement même que nous citons, il disait expressément que l'obéissance au Pape et aux Evêques, dans ce qui concerne la religion , est la seule voie sûre pour le salut. Ecoutons maintenant ce que la doctrine de 1682 lui inspirait au sujet de la Légende :
« Non, Nos très chers Frères, quelles que puissent être les «fautes de l'Empereur Henri Quatrième, le Pape n'était pas >en droit de lui enlever sa couronne, ni de délier les nœuds «sacrés qui attachaient ses sujets à son service. Ce fait dans «lequel ce Pape a si injustement excédé son pouvoir, ce fait i qu'il est à présumer qu'il expia par la pénitence^ ne peut «être un des motifs de sa canonisation; et, si l'on ne le re- » garde que comme un fait historique, ce n'est pas dans une «Légende de Saint, ni au milieu d'un Office divin , qu'il doit «être cité. «
(1) Vid. ci-dessus, page 382.
Voilà bien la naïveté de certains honnêtes Gallicans , qui seraient tout aussi éloignés d'admettre les conséquences du système à la manière des Parlements , que de ménager les jyrétentions uUramontaines. L'Evèque de Verdun, plus Catholique que celui de Montpellier, consent donc à reconnaître Grégoire VII pour Saint; mais, pour se rendre compte à lui-même de la valeur de sa canonisation , il suppose ingénuement que ce grand Pape a l'ait pénitence de la déposition de Henri IV. Toutefois, cette distinction ne l'empêche pas de conclure son Mandement par la même prohibition que ses trois collègues : « Dans la crainte , dit-il , que cette Légende j> ne fasse illusion à quelques esprits faibles, et les Evcques ne • pouvant veiller de trop près à 4a sûreté des P»ois; ponr enisevelir autant qu'il est en nous , dans un éternel oubli, cette i entreprise du Pape Grégoire VII, nous avons défendu et » défendons par ces présentes de réciter, soit en public , soit »en particulier, l'Office contenu dans ladite feuille, le tout » sous les peines de droit. ï
Après cela, on ne dut pas être étonné d'entendre pubUer un Arrêt du Parlement de Metz, en date du 1" septembre, qui condamnait la Légende comme l'avaient condamnée les Parlements de Paris et de Bretagne. Celui de Bordeaux ne tarda pas non plus à se déclarer par un Arrêt , sous la date du 12 du même mois, el on entendit même l'Avocat-Général Dudon demander à la Cour, dans son Piéquisitoiro, qu'il lui plût de prendre certaines précautions qui pourvoient à l'avenir à ce qu'il ne se glisse rien dans les livres destinés au service divin, et autres livres de piété, qui puisse blesser les droits du Boi et troubler la tranquillité de l'Etat.
L'affaire était bien loin d'être terminée par ces scandaleux Arrêts : de nouveaux troubles se manifestèrent encore en plusieurs lieux. A Paris, un certain nombre de Curés de la
ville, faubourgs et banlieue, présentèrent Requête à l'Archcvcquc Vinlimille, le 14 septembre , et lui dénoncèrent la Légende. Nous ne citerons rien de celte pièce, analogue pour le fond et les termes aux Mandements et Arrêts que nous avons cités. Les Curés concluent à supplier l'Archevêque de joindre son autorité spirituelle à celle du Parlement , pour ordonner « ce que la religion, la justice, la fidélité » au Roi, et V amour de la patrie, ne peuvent manquer d'ins- » pirer à l'Evêque de la capitale du Royaume, en pareilles » occasions, et singulièrement de prescrire que la Déclara- » tion du Clergé de France, de 1682, soit inviolablement » maintenue et exactement observée dans les Communautés » Séculières et Régulières, et dans toute l'étendue de ce Dio- » cèse, conformément aux lois si nécessaires qu'a établies le » feu Roi : que, par une action si glorieuse, il rendra un » service essentiel à l'Eglise et ù l'Etat. »
L'Archevêque , qui sentait que les Jansénistes n'excitaient tout ce bruit que pour déconsidérer, s'il eût été possible , le Siège Apostolique, dont les prérogatives leur étaient d'autant plus odieuses qu'ils en avaient éprouvé les etïets, eut la prudence de ne faire aucune démonstration publique contre la Légende , et affecta de la passer sous silence dans une Instruction Pastorale qu'il publia, le 29 du môme mois de septembre, sur les querelles religieuses du temps. Les Curés signataires de la Requête dont nous avons parlé, présentèrent à l'Archevêque un nouveau Mémoire, dans lequel ils se plaignaient amèrement de la rigueur du Prélat envers le parti , et revenaient encore sur la Légende. Ce fut alors que l'Archevêque, si l'on en croit les Nouvelles Ecclésiastiques, leur dit avec sévérité : « Je condamne ce qu'on a fait à Rome, et je » suis aussi bon serviteur du Roi que vous; mais puisque le » Roi l'a (iiit condamner par son Parlement , il était inutile
» d'en parler. Si quelqu'un remue sur cela, M. l'Ofticial fera » son devoir, et, s'il le faut, on abrégera les procédures en » envoyant à la Grève, » ce que le Prélat répéta deux fois. MM. les Curés se levèrent , disant a qu'ils n'avaient point des- » sein de lui faire de la peine, mais de lui représenter l'état » de leurs paroisses, et le scandale que cause la Légende qui » est entre les mains de plus de la moitié des Prêtres du Dio- » cèse, qui récitent le Bréviaire Romain (1). »
Pendant que ces choses se passaient en France , Rome outragée dans ce qu'elle a de plus cher, l'honneur des Saints qu'elle invoque , et sa propre dignité qui n'étant pas de ce monde [non est de hoc mundo) , ne doit pas être sacrifiée aux considérations humaines et personnelles, Rome se mit en devoir de se défendre par les armes que le Roi des rois a mis entre ses mains. En vain, les Mandements que nous avons cités, les arrêts des Parlements eux-mêmes, en condamnant la Légende, avaient fait leurs réserves sur la complicité de Benoît XIII, prétendant qu'il avait ignoré cet attentat, qu'il était trop vertueux, trop animé de l'esprit apostolique des premiers siècles de VEglise, pour s'être permis de contrarier si violemment les maximes françaises, le saint Pontife eut à cœur de donner un solennel démenti à ces réserves infamantes. Dès le 17 septembre, on affichait dans la Ville Sainte un Bref énergique qui commençait par ces mots :
« Comme il est parvenu à la connaissance de notre Apos- » tolat qu'il s'était répandu dans le vulgaire certains feuillets, » en langue française , avec ce titre : Mandement de M<>nsei- » gneur l'Evêque d'Auxerre , qui défend de réciter l'Office » imprimé sur une feuille volante qui commence par ces mots : » Die 2o Maii. In Festo sancti Gregorii VII , Papse et Confes-
(1) 7 octobre 1729.
» soris. Donné à Auxerre , le vingt-quatre du mois de juillet » mil sept cent vingt-neuf; Nous avons choisi pour faire » l'examen de ces feuillets plusieurs de nos vénérables frères » les Cardinaux de la sainte Eglise Romaine , et d'autres » Docteurs dans la sacrée Théologie , lesquels , après une » mûre discussion, nous ont rapporté ce qu'il leur semblait » sur celte afïtûre. Ayant donc entendu les avis desdits Car- » dinaux et Docteurs , Nous déclarons de la plénitude de » l'autorité Apostolique , les injonctions contenues dans les » susdits feuillets, nulles, vaines, invalides, sans effet, attenta- » toires, et de nulle force pour le présent et pour l'avenir. » « Et néanmoins , pour plus grande précaution et en tant » que besoin est, nous les révoquons, cassons , irritons, an- » nulons, destituons entièrement de toutes forces et effet, » voulant et ordonnant qu'elles soient à jamais regardées » comme révoquées, cassées, irritées, nulles, invalides et » abolies. Défendons en outre, par la teneur des présentes, de » lire ou retenir lesdits feuillets, tant imprimés que manus- » crils, et en interdisons l'impression , transcription, lecture, I rétention et usage , à tous et chacun des fidèles Chrétiens, » même dignes d'une mention spéciale et individuelle , sous » peine d'excommunication encourue ipso facto par les con- » trevenants , et de laquelle nul d'entre eux ne pourra être » absous que par Nous, ou par le Pontife Romain pour lors » existant, si ce n'est à l'article de la mort. Voulant et man- » dant d'autorité Apostolique , que ceux qui auraient ces » feuillets en leur possession , aussitôt que les présentes » Lettres parviendront à leur connaissance , les Hvrent et » consignent aux Ordinaires des lieux, ou aux Inquisiteurs » de l'hérétique perversité , lesquels auront soin de les livrer » incontinent aux flammes (1). »
(1) Vid. la note B.
Telle fut la première sentence du Siège Apostolique contre les oppositions françaises à la Légende de saint Grégoire VII. Rome faisait voir assez, sans doute, qu'elle n'avait pas lancé à la légère cet éloge d'un si illustre Pontife, et qu'elle ne reculerait pas dans la ligne qu'elle avait adoptée. Le Gallicanisme n'avait cependant pas encore atteint la mesure de son audace, en France. Le 30 septembre vit paraître un ^fandement colossal de Jacques-Bénigne Bossuet, Evêque de Troyes, qui venait se joindre à ses collègues d'Auxerre , de Montpellier et de Metz , et affronter les redoutables hasards d'une lutte avec l'Eglise Romaine. Ce Mandement, qui était tout un gros livre, avait été facile à rédiger. L'auteur s'y était tout simplement proposé d'établir la doctrine du premier article de la Déclaration de d682, et pour cela, il avait cru sufïisant de traduire en français assez lourd , plusieurs des pages que son oncle a consacrées à cette matière, dans la Défense encore inédite de la Déclaration du Clergé de France. Nous ne citerons que quelques lignes de cet énorme factum tout rempli d'injures brutales contre les Souverains Pontifes :
« Vous sentez , mes chers frères , à ce simple exposé , dit le » Prélat, tout le poison dont celte feuille est romplie; vous en » comprenez tout le danger, vous apercevez sans peine les » maximes qu'on voudrait vous inspirer, en vous proposant de » célébrer dans vos jours de Fêtes des actions qui auraient y> dû demeurer ensevelies dans un éternel oublia et qui ne y) peuvent que déshonorer leurs auteurs; de consacrer par » un culte public la mémoire d'une sanglante tragédie, et de » canoniser dans les Offices de l'Eglise , comme inspirée par » le Saint-Esprit, une conduite entièrement opposée à l'E- » vangile, à l'Esprit de Jésus-Christ et de la sainte Eglise. »
L'Evêque de Troyes finissait par défendre , dans tout son Diocèse, l'usage de la Légende, four donner au Roi de nou-
velles preuves de son attachement à sa personne sacrée, de son zèle pour la défense des droits de sa couronne et pour le maintien de la tranquillité de son Royaume; enfin, pour préserver le troupeau de Jésus-Christ des illusions d'une fausse piété.
Rome ne pouvait demeurer impassible à ces nouveaux outrages. Un second Bref, portant condamnation du Mandement de l'Evêque de Metz, et conçu dans les mêmes termes que celui qui avait été lancé contre l'Evêque d'Auxerre, fut solennellement publié et affiché dans Rome, le 8 octobre.
En France, ces actes Apostoliques ne ralentissaient pasl zèle des ennemis de Rome. Le scandale d'un nouveau Mandement contre la Légende éclatait à grand bruit. Voici en quels termes Honorât de Quiquerand de Beaujeu , Evêque de Castres, s'exprimait sur la Légende, dans une Lettre Pastorale du 11 novembre 4729 : i Je ne puis me résoudre de traduire » ici des paroles plus propres à scandaliser les bons Français, ïqu'à édifier les bons Catholiques. » Nous ne le suivrons pas dans le cours de ses banales déclamations, au milieu desquelles il cherche à insinuer que des motifs humains pourraient bien avoir dicté seuls la Canonisation de Grégoire VU , et nous nous hâtons d'arriver à la conclusion, dans laquelle le Prélat déclare que , pour prévenir autant qu'il dépend de lui les impressions qu'une fausse maxime pourrait faire sur les esprits de toutes les personnes qui, avec beaucoup de piété , manquent de lumières , il défend de réciter le nouvel Office , soit en public , soit en particulier, ordonnant que les exemplaires en soient rapportés au Greffe de son Officialité : le tout sous les peines de droit.
Quelques semaines après, le 6 décembre , Rome , pour la troisième fois, répondait à ces grossières insultes par un Bref qui flétrissait avec énergie le Mandement de l'Evêque de Montpellier , et ce Bref ne tarda pas d'être suivi d'un qua-
irième, par lequel Benoît XIII, sous la date du 19 du même mois, infligeait enfin, par son autorité Apostolique, aux Parlements de Paris et de Bordeaux , le châtiment qu'ils avaient mérité par leurs Arrêts attentatoires à l'autorité du Saint Siège et à l'honneur d'un glorieux serviteur de Dieu. Dans ce Bref remarquable, le Pape ne se contentait pas de déclarer abusifs et nuls pour la conscience , les arrêts et injonctioHS de ces Parlements , mais il les cassait et annulait de sa propre autorité, en la manière que dans les jours même où nous écrivons ces lignes, Grégoire XVI vient de casser et d'annuler tous les actes de la Régence d'Espagne qui sont contraires aux droits et à la liberté de l'Eglise.
a Comme il est parvenu à nos oreilles, disait Benoit XIII, » que plusieurs Magistrats, Officiers et Ministres séculiers, » se sont élevés, dans des édits, arrêts, résolutions, or- » donnances , mandats et autres règlements et provisions , » sous quelque nom que ce soit , contre le Décret récemment » publié par nous pour l'extension de l'Office de saint Gré- » goire VII à toute l'Eglise ; Office qui , en vertu des Induits j> de Paul V, Clément X , Alexandre VIII et Clément XI , nos » Prédécesseurs d'heureuse mémoire, se célébrait déjà pu- » bliquement et solennellement dans beaucoup d'Eglises du » monde Chrétien, et que nous avons rendu obligatoire pour » tous ceux qui sont tenus aux Heures Canoniales, à l'effet » d'accroître le culte de ce saint Pontife et Confesseur qui a » travaillé avec un courage si infatigable au rétablissement » et au renouvellement de la discipline ecclésiastique, et à ]t> la réforme des mœurs ;
» Voulant, conformément au devoir de la charge Pasto- » raie que la divine Miséricorde a confiée à notre bassesse , » et qui est si fort au-dessus de nos mérites et de nos forces, » défendre et conserver sans diminution et sans tache notre
» autorité et celle de l'Eglise, attaquées dans les pernicieuses » entreprises de ces laïques, et ayant présente à notre esprit » toute la suite de toutes et chacunes des choses qui se sont
» passées ; du conseil de plusieurs de nos vénérables
» frères les Cardinaux de la sainte Eglise Romaine, par l'au- » torité apostolique, delà teneur des présentes, nous décla- » rons les édits, arrêts, résolutions, décrets, ordonnances, «promulgués parles Magistrats même suprêmes, et tous » Officiers ou Ministres séculiers de quelque puissance laïque » que ce soit , contre notre susdit Décret d'extension de
«l'Office de saint Grégoire VÏI , nuls, vains, invalides,
» dépourvus à perpétuité de toute force , ni valeur, ainsi que » toutes les choses qui en sont suivies ou suivraient ;
î> Et de plus, pour plus grande sûreté, et en tant que » besoin est, par les présentes, nous les révoquons, cassons, «irritons, annulons et abolissons à perpétuité, les privant » de toute force et effet, et voulons qu'ils soient à jamais » tenus pour révoqués , cassés , irrités , annulés , inva- » lidés , abolis , et privés entièrement de toute force et » effet, etc. (1). »
La nouvelle de ce Bref arriva bientôt en France et ne tarda pas d'exciter la fureur des suppôts du Gallicanisme. Le Parlement de Paris rendit, en date du 23 février 1730, un arrêt contre la publication , distribution et exécution de ce Bref, ainsi que de ceux qui avaient été lancés contre les Evoques. Cette Cour exhalait son indignation par le ministère de son fidèle organe, Gilbert de Voisins, qui s'exprimait ainsi dans le début de son réquisitoire :
« Après l'arrêt solennel que la Cour rendit, au mois de » juillet dernier, sur nos conclusions , à l'occasion de l'Office
(1) Vid.lanoteC.
49Î INSTITUTlOiNS
> de Grégoire VII , nous avions lieu de croire que nous n'au- » rions plus d'autre devoir à remplir sur cet objet, et que la » Cour de Rome nous en laisserait insensiblement perdre la » mémoire.
» Mais nous reconnaissons, avec douleur, combien nos es- » pérances ont été trompées, à la vue d'un Bref de Rome, » que nous avons entre les mains , et dont on peut dire qu'il » réduit en pratique la doctrine répandue dans l'OlJice de » Grégoire VU, en cassant, par l'autoiité Pontificale, tous » édits, arrêts, ordonnances, et autres actes émanés à ce » sujet des puissances séculières , même souveraines. Ce » Bref entreprend de soumettre au Sacerdoce l'Empire tem- » porel des souverains. Il exerce une autorité suprême sur » des actes revêtus du caractère de leur pouvoir. Il attaque » leur indépendance jusque dans ses fondements, et tend à » leur ôter la voie de la défendre. »
Toutefois, l'arrêt du 25 février 1730 , quoique rendu dans les formes et imprimé, ne fut pas publié : défense expresse en fut intimée au Parlement de la part du Cardinal de Fleury. Déjà, dès les premiers jours du mois de décembre 1729, le Chancelier avait écrit aux gens du Roi de tous les Parlements, de ne faire aucun réquisitoire concernant les libertés de l'Eglise Gallicane , sans avoir auparavant consulté la Cour ; il avait même déclaré en termes exprès , à l' Avocat-Général du Conseil supérieur de Roussillon, qu'il fallait aller doucement et qu'on n'était pas en position de soutenir cette affaire.
Cette conduite du Gouvernement, opposée au vœu de la Magistrature, s'expliquera facilement, si l'on se rappelle la situation du pouvoir royal à cette époque. Sans doute , les maximes qui avaient prévalu depuis long-temps à la Cour de Versailles, ne permettaient pas qu'on tolérât dans les Eglises du Royaume l'usage de la Légende de saint Grégoire VII; mais.
LITURGIOUES. 493
d'autre part , un éclat contre Rome eût ameuté le parti Janséniste, qui ne demandait qu'à se ruer contre cette autorité sacrée que la couronne de France trouvait encore bonne à conserver. Les pamphlets Jansénistes du temps retentissent des accents de jubilation du parti qui se croyait à la veille de voir rapporter, par le fait de la suppression de la Légende, l'odieuse condamnation de la proposition XCI de Quesnel; mais la Cour avait besoin de la Bulle Unigenitus pour contenir la séditieuse phalange des nouveaux Calvinistes, tandis que , d'autre part , les quatre articles de 1682 , en vain révoqués par Louis XIV, lui semblaient le palladium de l'autorité royale. Ce n'était donc ni des Mandements déclamatoires, ni des arrêts fanatiques qu'il lui fallait : mais tout simplement une résolution prise à l'amiable par le Clergé, de supprimer sans bruit la Légende (1). Ainsi la Cour l'entendit; ainsi futelle docilement comprise dans toute l'Eglise de France; eu sorte que jusqu'à la destruction de l'ancienne société, en 1789, pas une Eglise séculière ou régulière n'avait pu inaugurer le culte du grand Pontife Grégoire VII. Donnons encore quelques traits de cette déplorable histoire.
L'Evêque d'Auxerre , toujours ardent à la défense de la double cause Gallicane et Janséniste , sentant aussi la fausse position de la Cour et de l'Episcopat dans leur résolution
(1) L'Ar .lievôque de Vintimille était trop prudent pour s'être mis PO avaii!. a'uoe manière éclatante dans celle aflaire. Le b février 1730, il éorivait au Pape pour le prier de fermer les yeux sur ce qu'il croirait être son affaire dans la question de ta Légende, et le priait de considérer combien il lui avait fallu de courage pour ne la pas prohiber, comme d'autres , par un Mandement. ( Nouvelles Ecclésiastiques, i -• mai 1731. ) Dans le fait , jiour les Prélats attachés k la doctrine de 1682 , la position était bien difficile. Leur réserve dans une occasion si délicaîe ne larda pas à leur attirer le reproche de contradiction , de h part des Jansénistes.
AQi INSTITUTIONS
d'ensevelir la Légende sans éclat, s'agitait en désespéré pour accroître le bruit. Il présentait requête au Parlement de Paris contre le Bref qui avait flélri son Mandement, ayant préalablement pris l'avis d'un conseil auquel ne siégeaient pas moins de cent avocats. Peu de jours après, le 11 février 1750, il adressait ses doléances au Roi, dans une longue lettre où il cherche à exciter le zèle du Monarque contre les entreprises de la Cour de Rome (l). Il n'obtint cependant pas l'éclat qu'il désirait ; car, le 18 février, le Cardinal de Fleury écrivit aux gens du Roi la lettre suivante , qui montra que la politique du moment était de s'en tenir à la paix :
t Je n'ai rien à ajouter, Messieurs , à ce que j'écris à M. le » premier Président ; et je m'en remets aussi aux ordres du >Roi, que M. le Chancelier vous communiquera. Il suffit, » dans les conjonctures présentes, que l'essentiel, c'est-ù-dire » les maximes du Royaume, soient à couvert : et la prudence
> demande qu'on ne cherche pas à irriter le mal , plutôt que
> de le guérir. Le Roi veut , surtout , qu'il ne soit fait aucune » mention de la Requête, ni du Mandement de M. l'Evêque
> d'Au-xerre. Il devait savoir qu'avant de le publier, il conve- » nait qu'il sût les intentions de S. M. sur une matière aussi > délicate, et concerter la manière dont il s'expliquerait; et >il est encore plus indécent qu'il fasse signer sa Requête par ïune foule d'avocats. Ce procédé tient beaucoup plus d'une > cabale, que d'un véritable zèle. »
Or, l'année 1730 devait voir réunie l'Assemblée générale du Clergé, et chacun pensait en soi-même combien
(1) Dès le 31 décembre précédent, l'Evoque de Blontpellier avait écrit une première Epître au Hoi, pour lui dénoncer le danger que cou ■ rail sa personne, et pour le supplier de faire faire k la prochaine Assemblée du Clergé une nouvelle Déclaration des quatre articles de 1682, et de pourvoir a ce qu'elle fût lue désormais tous les aas dans l'Eglise.
alors serait embarrassante la situation des Prélats dans cette conjoncture délicate. S'élèveraient-ils contre la Légende? la passeraient-ils entièrement sous silence? Tel était le problême difficile qui restait à résoudre. En attendant, soit hasard , soit intention , l'Assemblée s'ouvrit à Paris le 25 mai, jour même de la fête de saint Grégoire VII. Le 22 juin suivant, le Cardinal de Fleury s'étant présenté à l'Assemblée, et ayant pris la place du Président, SonEminence, dans un discours sur la situation des affaires ecclésiastiques, dit , entre autres choses , « que personne n'ignorait avec » quel artifice et quelle mauvaise toi les novateurs cher- » chaient à répandre d'injustes soupçons contre le Clergé » de France, comme si, en se déclarant aussi solennellement » qu'il a fait en faveur de la Bulle Unigenitus, il eût eu in- » tention secrète de favoriser des opinions aussi injurieuses » à l'indépendance du pouvoir temporel de nos Rois, qu'op- » posées aux anciennes maximes que les Evêques de France » avaient , dans tous les siècles , si constamment défendues ; » que , quoique cette indigne accusation ne fût pas revêtue » de la plus légère ombre de vraisemblance, il lui paraissait » cependant que , pour ôter à leurs ennemis le dernier re- » tranchement qu'ils avaient imaginé pour affaiblir l'autorité » des jugements prononcés contre eux , il était de l'honneur » du Clergé de s'expliquer sur celte calomnie d'une manière » à leur fermer la bouche et à découvrir toute leur mali- » gnité (1). »
L'Archevêque de Paris, Charles de Vintimille, dans sa réplique au Cardinal , répondit en ces termes sur l'article en question :
c< A Fégard de nos maximes sur le temporel de nos Rois
(1) Procès-Verbaux du Clergé. Tome VII. page 892.
» et la fidélité que nous leur devons, qui est-ce qui les a plus » à cœur et qui les annonce avec plus de zèle que le Clergé »de France? Vous savez, Monseigneur, et j'avais eu l'hon- » neur de vous le dire en particulier , ce que pensent tous » ceux qui composent celte illustre Assemblée, qui avait » résolu de ne point se séparer sans s'expliquer d'une nia- » nière à fermer la bouche à un parti opiniâtre qui , dans le » temps qu'il méconnaît l'autorité de l'Eglise et celle du »Roi, ose se couvrir d'un prétendu zèle pour ces mêmes » maximes (1). »
Nous ne tarderons pas à voir comment l'Assemblée se tira de ce pas difficile : mais, en attendant la décision, un incident remarquable la força de prendre position sur le fait même de la Légende. L'Evéque d'Auxerre avait imaginé d'adresser une lettre à l'Assemblée , pour lui remontrer l'obligation où elle était de sévir contre la scandaleuse entreprise de Rome, et ramenait dans l'affaire la condamnation de la proposition XCI de Quesnel. L'Assemblée, ayant refusé d'entendre la lecture de la lettre , prit les résolutions suivantes que nous empruntons à son Procès-verbal :
« La Compagnie a unanimement témoigné qu'elle avait un » juste sujet de se plaindre de la conduite de Monseigneur » l'Evêque d'Auxerre , qui croyait devoir exciter le zèle de » l'Assemblée pour le maintien des droits sacrés attachés à » l'autorité royale , comme si elle méritait d'être soupçonnée » d'en manquer.
» Que celte conduite de Monseigneur l'Evêque d'Auxerre » était d'autant moins convenable, que ce Prélat s'ingérait à » faire des exhortations à une Assemblée qui n'en avait pas » besoin, et dont il ne pouvait ignorer les sentiments; tandis
(1) Procès- Verbaux du Clergé. Jbid. page 891.
» qu'il était lui-même dans une désobéissance ouverte à Tau- » torité de l'Eglise, dont il rejetait les décisions; qu'il se » trouvait par là réfractaire aux ordres du Roi , qui , comme » protecteur de l'Eglise , employait son autorité à en faire » exécuter les lois.
» Que l'Assemblée comprenait, sans peine, que le motif » qui avait porté Monseigneur l'Evêque d'Auxerre à lui écrire, » n'était que pour se donner la liberté de s'élever contre la » Constitution Unigenitus ; mais que ce n'était pas sans in- » dignalion que l'Assemblée voyait à quels excès il s'était » ci-devant porté contre un Jugement dogmatique de l'Eglise » universelle, auquel tout Evêque, comme tout fidèle, doit » adhérer de cœur et d'esprit.
» Que l'Assemblée , au surplus, était justement scandaliséet » de ce que ce Prélat prétend qu'il y a une liaison entre la » Constitution Unigenitus et l'opinion qui combat l'indépea- » dance de nos Rois et de leur couronne , en ce qui concerne B le temporel : enfin que, par toutes ces raisons, l'Assemblée » ne devait point permettre qu'on lût la lettre que Monsei- » gneur l'Evêque d'Auxerre lui avait adressée (1). »
Peu de jours après, l'Assemblée eut à s'occuper de la lettre que l'Evêque de Montpellier avait écrite au Roi , le 31 décembre 1729, au sujet de la Légende , et dans laquelle il cherchait à jeter des nuages sur les intentions des Prélats qui n'avaient pas jugé à propos de prohiber, par Mandements, le culte de saint Grégoire VIL Jalouse de se justifier du soup» çon d'indifférence pour les droits de Sa Majesté, l'Assemblée arrêta le plan d'une Adresse à Louis XV, qui fut rédigée et si-« gnée sous la date du 1 1 septembre. Les Prélats s'y plaignaient amèrement des insinuations de l'Evêque de Montpellier contre
(1) Procès-Verbaux. Ibid. page 1062.
T. II. 5Sî
leur fidélité, et disaient entre autres ces paroles remarquables :
« C'est par de vaines déclamations et par des imputations » calomnieuses, que M. TEvêque de Montpellier croit pou-^ » voir faire oublier ses excès , et couvrir, à l'ombre d'un zèle » amer et déplacé, les erreurs qu'il débite, et le scandale v qu'il cause dans l'Eglise. Cet artifice n'est pas nouveau ; » tous les sectaires l'ont mis en usage ; les ennemis de l'unité » s'en servent aujourd'hui , et leur dessein est aisé à péné- » trer. Occupés depuis seize ans à soulever les Magistrats et » les peuples contre l'autorité de la Constitution , et à rendre » méprisables ceux qui l'ont reçue , ils ont saisi l'occasion de » la LÉGEISDE DE GRÉGOIRE VII ; Légende qui n'a été adoptée » dans votre Royaume par aucun Evêque , et dont l'usage » n'a été et ne sera permis dans aucun de nos Diocèses : ils » ont cru pouvoir, par des réflexions malignes et captieuses, » rompre l'union et le concert qui régnent entre les deux D puissances , et , à la faveur des divisions qu'ils tentent » d'exciter, se mettre à couvert de l'une et de l'autre; ils » ont voulu , par une diversion sur les contestations qu'ils » s'efforcent de réveiller, faire perdre de vue l'intérêt com- 7> mun de l'Eglise et de l'Etat , qui consiste à conserver * l'unité de la Foi , et à ramener ou à soumettre ceux qui la » violent.
» On affecte. Sire , de mettre une différence entre la puis- » sance de Louis XIV^ et la vôtre : c'est un trait également » injurieux à Votre Majesté et à votre auguste bisaïeul : hé- X) ritier de son trône et de ses vertus, devenu l'amour de vos «peuples en naissant, sans avoir jamais éprouvé aucune j> contradiction , ni domestique , ni étrangère , que pourrait- » il manquer à Votre Majesté , i)Our soutenir ses droits , li> comme il soutenait les si^s? Mais, en les soutenant, ce
» grand Roi n'oublia jamais les sages ménagements que la » religion inspire (1). »
Voilà sans doute quelque chose de positif. Point de Mandements contre la Légende de saint Grégoire VII , que l'Eglise Gallicane appelle ici simplement Grégoire VU, dans une occasion où il s'agit précisément du culte décerné à ce saint Pontife j protestant ainsi contre le Martyrologe et contre l'autorité qui promulgue le Calendrier Catholique ; point de Mandements individuels et passionnés ; mais la résolution prise, en corps, froidement et d'autorité, par l'Assemblée, d'étouffer ce culte, d'arrêter l'effet des volontés Apostoliques ; de se mettre , par une désobéissance flagrante au Saint Siège, dans une situation analogue à celle de l'Evêque d'Auxerre , dont on signalait l'esprit de révolte. Sans doute , cette désobéissance de l'Assemblée aux ordres du Pape, n'avait lieu que sur un point de simple discipline ; mais croyaiton pouvoir conserver long-temps dans le Clergé les liens de la subordination , quand on les brisait si aisément à l'égard du Pontife qui , d'après la doctrine même de 1682 , rend des Décrets qui obligent toutes les Eglises? Rome dissimula l'outrage ; mais elle maintint courageusement la Légende. Un siècle s'est écoulé depuis, et voilà qu'une auréole de gloire environne le nom de ce Grégoire VII que l'Assemblée refusa d'appeler Saint , et la voix publique salue avec acclamation celui dont les Prélats de 1730 se faisaient honneur d'avoir banni la mémoire de leurs Diocèses (2). Certes, si la patience de Dieu est d'autant plus imposante qu'il en
(1) Procès-Verbaux du Clergé. Jbid. page 1074,
(2) Et remarquez qu'en condamuaut simplement à l'oubli la mémoire de saint Grégoire VII, l'Assemblée prêtait le flanc k ses adversaires les Jansénistes, qui étaient en droit de lui reprocher de ne prendre que des mesures négatives k l'égard d'une entreprise Romaine contre laquelle
SOO INSTITUTIONS
puise le motif dans son éternité , combien est sublime celle (le sa noble Epouse, notre Mère, la sainte Eglise Eiomaine, dont le temps vengea toujours l'injure !
Cette Adresse déplorable était signée de quatorze Archevêques et Evoques de l'Assemblée , et de dix-neuf Députés du second ordre. Un seul nom y manquait. C'était celui de Jean-César de La Parisière , Evéque de Nîmes. Ce Prélat , zélé contre le Jansénisme et honoré de la haine de la secte , fut un de ceux qui osèrent maintenir le Bréviaire Romain dans leurs Eglises, au milieu de l'innovation liturgique. Dans l'Assemblée de 1750, il vit de bonne heure tout ce que la conduite de ses collègues contre la Légende de saint Grégoire VU renfermait de contraire à l'honneur du Siège Apostolique , et malgré tout l'éloignement qu'il professait pour la personne et les doctrines de l'Evêque de Montpellier, il osa refuser de prendre part à la déiibérallou qu'on tint au sujet de la lettre de ce Prélat au Roi, et dans laquelle on concerta l'xVdresse dont nous venons de parler. Son isolement à l'égard de tout ce qui se passa dans cette affaire est expressément attesté dans le Procès-Verbal de l'Assemblée (!)•
Nous ignorons comment il se put faire que ce Prélat , qui avait refusé de partager avec ses collègues la responsabilité de l'Adresse qu'ils présentèrent à Louis XV pour l'assurer de la fidélité qu'ils lui garderaient aux dépens même de l'obéissance jurée au Saint Siège, fut néanmoins choisi pour rédiger et prononcer la Harangue au Roi, par laquelle se termi-
elle croyait pourtant devoir réclamer. Le Parlement de Paris prépara donc un arrêt contre l'Adresse, et l'oa yit paraître peu après uno brochure sanglante intitulée : La cause de l'Etat abandonnée par le Clergé de France , ou Réflexions tur la Lettre de l'Assemblée du Clergé au Roi, du il septembre 1730. In-4°, deC8 pages. (1) Page 1073.
naient d'ordinaire les Assemblées du Clergé. Quoi qu'il en soit, celle Harangue courageuse el indépendante roulait uniquement sur les maux de l'Eglise. L'Evêque de Nîmes y signalait avec une éloquence apostolique les entreprises des Magistrats contre la liberté ecclésiastique et l'insolence de la secte Janséniste, enhardie par une telle protection; et, rappelant l'obligation pour un Roi Chrétien de défendre le Clergé, il disait ces belles paroles :
i C'est pour cela, Sire, que votre trône, qui, depuis » qu'un saint Pontife le consacra, en arrachant le grand >C!ovis au Paganisme, n'a jamais été profoné par l'erreur, 1» est une reïsoui-ce si sûre et si nécessaire pour nous, et que »le droit qu'il vous a donné de nous protéger, est le plus » auguste de tous vos titres. Nous venons à vous pourmain- » tenir l'ouvrage de Jésus-Christ même, et pour nous con- » server la liberté d'un ministère dont l'usurpation et la > violence peuvent bien arrêter l'exercice, mais qu'on ne » saurait essentiellement nous ravir.
ïToul ce qui n'est qu'humain, peut être à la merci des » hommes; mais, pour le dépôt de la Foi, et notre juri- » diction qui en est une suite nécessaire, c'est notre trésor, «notre gloire, notre engagement : nous ne pouvons jamais » consentir qu'on nous l'enlève; nous en sommes redevables »à Dieu, à l'Eglise, aux peuples, à Votre Majesté, dont le
» RÈGNE EST FOiNDÉ SUR LA CATHOLICITÉ , Ct doit tOUJOUrS SC
» soutenir sur les mêmes principes (1). »
C'était le dernier soupir de l'antique i'berté qv\ s'eihalail dans ces fortes paroles : Votre Hajsêtéj dont te rèqn* est fondé sur la Catholicité. Jamais plus un 6e«»l riot dans les actes du Clergé Français ne rappela cet axiome de Tancien
(1) Procès- Verbaux , pûjfe 1220.
il03 liNSTITDTIONS
Droit de la Chrétienté , qu'une nation Catholique ne pouvait être gouvernée que par un Prince Catholique.
Ce mot si court, si simple, mais si profond que l'Evéque de Nîmes avait jeté dans sa Harangue, était d'ailleurs la seule allusion qu'elle renfermât à l'affaire de la Légende de saint Grégoire VII ; mais on ne pouvait désavouer avec plus de délicatesse tout ce qui s'était fait contre l'héroïque Pontife qu'en rappelant , en présence du Roi même , qu'il y avait encore quelque chose au-dessus de sa couronne : l'intérêt de la Catholicité. Certes, la Harangue ferait oublier l'Adresse , si on n'était contraint de voir dans la Harangue le fait d'un seul Evéque , et dans l'Adresse la résolution prise et observée, jusqu'à la Gn , par les représentimls du Clergé d'alors, d'anéantir le culte de saint Grégoire VII, Or, ceci se passait en 1730; et avant la fin du même siècle, cette Royauté qui avait voulu être inamisiihle , était déclarée abolie à jamais. Le successur de Louis XV, atteint du vertige dont Dieu semblait avoir frappé ceux de sa race, après s'être vu entraîné à sanctionner des actes qui anéantissaient l'Eglise, montait sur un échafaud, sans que sa loyauté, sa vertu, ni son repentir, fussent capables de sauver les principes monarchiques éclipsés pour de longues années encore, tandis que, ramené en triomphe, saint Grégoire VII reparaît avec une majesté inouïe et partagera désormais avec Chariemagne le titre sublime de Fondateur de la Société Européenne.
Il nous tarde de finir le honteux récit des outrages qu'eut à subir en France, au dix-huitième siècle, la mémoire de l'incomparable Pontife. Hâtons-nous donc de dire que l'Evéque de Monipellier, dans son courroux contre l'Assemblée qui avait refusé de s'associer à ses fureurs, attaqua violemment son collègue l'Evêque de Aimes, dans une Lettre Pastorale, en date du 30 novembre 4730, où il s'efforce de
montrer la contradiction, ej;i(/e«^e en effet, entre la Harangue du Prélat et l'Adresse de l'Assemblée au Roi. « Dans la Ha- » rangue , dit-il , on donne pour maxime que le règne de » Sa Majesté est fondé sur la Catholicité, et qu'il doit toujours » se soutenir sur les mêmes principes ; d'où il est aisé de » conclure que si un Prince avait le malheur de tomber dans » l'hérésie, le Pape serait en droit de le déposer, et les » peuples seraient dispensés de lui obéir ! » D'un autre côté, le Parlement de Paris soulevé d'indignation , préparait une procédure contre la Harangue, et faisait faire, par son Président, des remontrances au Roi sur les principes attentatoires à la Majesté Royale que l'orateur y avait professés : tout faisait présager un orage. L'esprit pacifique du Cardinal de Fleury parvint , celte fois encore, à l'apaiser, et le Roi s'en tint à déclarer au Parlement qu'il évoquait l'affaire à son Conseil. Tout se termina là (1); les vagues tombèrent peu à peu ; mais la France demeura en dehors de la Catholicité, quant au culte d'un saint Pape. On put voir alors tout le chemin qu'on avait fait depuis 1682.
(1) Nous ne pensons pas devoir ennuyer le lecteur du récit des clameurs que poussèrent les Jansénistes au sujet d'un tableau que le Cardinal de Bissy avait placé dans sa Cathédrale de Meaux , représentant un Pape assis sur son trône, revôtu pontificalement et remettant un globe à un Empereur découvert et incliné. Ce Pape était Benoit VIÎI, et cet Empereur saint Henri II, Patron du Cardinal de Bissy. L'Evêque de Montpellier, qui revient sans cesse sur ce sujet dans sa volumineuse Correspondance, voulait voir dans ce Pape saint Grégoire VII, et dans cet Empereur Henri IV. On ne saurait s'imaginer toutes les extravagances que celte idée lui fait dire, et que le parli répéta sur tous les tons. Quand enfin ils eurent reconnu que ces clameurs étaient ridicules, attendu qu'il n'est dans toute la vie de saint Grégoire VII aucune circonstance à laquelle le tableau pût faire allusion, on se retrancha dans l'accusation de mauvais citoyen, contre le Prélat qui osait mettre sous les yeux du peuple un tableau où la majesté royale était ainsi abaissée devaiit un Pape.
Si nous recherchons maintenant ce qui se passa dans plusieurs autres contrées de l'Europe , au sujet de la Légende , nous rencontrons des faits singulièrement humiliants pour nous autres Français ; il est triste, en effet, de voir les adversaires de l'Eglise et les hérétiques eux-mêmes, s'unir à nous pour anéantir le culte d'un Saint.
Naples avait eu la gloire de porterie premier coup^au Siège Apostolique dans cette déplorable circonstance. Cette ville et son État appartenait alors à l'Empereur, qui y entretenait un Vice-Roi. Ce personnage , nommé le Comte de Harrach, ayant eu connaissance de l'entrée de la Légende dans ce Royaume , s'empressa d'en dénoncer la publication au Tribunal Napolitain dit du Collatéral, où on ne manqua pas de la traiter comme un délit , et le Vice-Roi , le 3 mars 1729, adressait à son Souverain un lon,i^ rapport, dans lequel, après avoir discuté longuement les graves dangers qui s'ensuivaient tout naturellement pour laCouronne Impériale du seul fait de la Légende , il s'exprimait en ces termes :
« De tous ces grands et insuportables préjudices, qui » naissent en général de la publication des susdites Leçons 1 contre l'indépendance de la souveraineté, et en particulier » contre les droits royaux de Votre Majesté , comme Empe- »reur, il nous paraissait s'ensuivre naturellement qu'il était » du devoir de notre charge qu'imitant la coutume et l'adresse tde la Cour Romaine, nous eussions défendu ces Leçons, » ordonnant aux Evêques de ne les point insérer dans les Rré- » viaires. Mais ayant fait réflexion que nonobstant cette dé- » fense , les Ecclésiastiques auraient continué de les réciter, » et que la proliibition d'un Office aurait causé du scandale à » ce peuple trop superstitieux ^ et que la Cour de Rome, pro- >fitant de ce mécontentement, aurait suscité d'autres incon- » vénients qui nous auraient après obligés à prendre de plus
» grands engagements , le Tribunal du Collatéral fut d'avis de » ne point défendre de réciter les Leçons , et qu'il était même * plus à propos de ne faire paraître aucun ressentiment, pour >ne pas faire connaître aux simples et aux ignorants le venin » caché qu'elles renferment, et qu'il suffirait d'ordonner que
> les imprimeurs fussent emprisonnés et tous les exemplaires 1 fussent supprimés ; et cela , sur le seul motif qu'on avait
> introduit , réimprimé , vendu ces Leçons sans ma permis-
> sion , et celle du Collatéral , contre la Pragmatique de ce
> Royaume , d'autant plus qu'elles étaient imprimées avec la
> permission des supérieurs Ecclésiastiques , quoiqu'on n'eût » pas permis de la donner. »
Après la prohibition de la Légende de saint Grégoire VII , parle Vice-Roi de Naples, vient celle que fit, peu de jours après , l'hérétique Archevêque d'Utrech , Corneille-Jean Barchman, par un Mandement eo date du 12 mai 1730. Il tient dans cette pièce scandaleuse le même langage que nous avons remarqué dans les Mandements desEvêques d'Auxerre, de Montpellier, de Troyes. Ce sont les mêmes injures grossières contre le chef de l'Eglise, le même mépris de ses ordonnances. eSi la loi delà Prière^ dit Barchman, doit éta-
> blir celle de la Foi , les Evêques sont obligés de veiller pour » empêcher que rien ne se glisse dans les prières publiques
> qui puisse corrompre insensiblement la loi de la Foi. Si on »lit dans l'EgUse l'histoire des Saints , afin qu'en considérant »la fin de la vie de ceux qui nous ont annoncé la parole de >Dieu, nous imitions leur foi et nous suivions leurs exemples, > d'autant plus dignes d'être imités, que la piété y paraît » d'une manière plus excellente ; il faut prendre garde de ne >rien louer dans les divins Offices, que nous ne devions ap- » prouver et imiter même , lorsque l'occasion s'en présen- »tera. »
Le Mandement se termine par ces paroles : c A ces causes, »pour défendre la doctrine de l'Eglise Catholique par rap- >port à la distinction des deux puissances; pour conserver > autant qu'il est en nous , à la puissance civile, son indéjpendance de la puissance spirituelle : pour donner à Nos- »seigneurs les Etals-Généraux , suprêmes Modérateurs de j notre République , des preuves de la fidélité que nous leur
> devons, sans affaiblir en rien le respect que nous devons au > Saint Siège Apostolique, nous défendons de réciter l'Oflice
> de saint Grégoire YII , tant publiquement dans les Eglises » qu'en particulier, à tous ceux qui sont obligés aux Heures • Canoniales. La grâce de Dieu soit avec vous tous. Ainsi »soit-il. >
Lorsqu'un Prélat qui se prétendait Catholique, malgré l'Eglise, se livrait à de pareils excès, il n'y a plus lieu de s'étonner qu'un gouvernement Prolestant ne voulût pas demeurer en retard et se ruât avec violence contre la mémoire du saint Pape. Ce n'est donc pas là ce qui doit nous surprendre ; mais ce qui est humiliant,c'est d'être forcé de reconnaître que ce gouvernement Protestant, dans ses mesures hostiles à notre foi et aux objets de notre vénération j ne se montre pas plus hostile que diverses puissances de la Communion Romaine. Voici l'Arrêt que les Etats-Généraux des Provinces-Unies firent publier et afficher, dans toutes les villes de la Confédération. Il est daté du 20 septembre 1730.
« Les Etats de Hollande et de West-Frise , à tous ceux qui » ces présentes verront , salut.
» Comme nous avons appris qu'on abuse de notre indul- » gence à conniver l'exercice du service divin des Catholiques » P»omains, sans faire exécuter à divers égards les placards » émanés ci-devant contre cet exercice, jusqu'au point qu'on » imprime publiquement , dans notre pays de Hollande et de
» West-Frise, pour l'usage des Eglises Romaines, soit sépa- » rément, soit avec ou à la fln de ce qu'on appelle Directo- » rium ou Bréviaire , l'Office ainsi nommé du Pape Gré- » goire VII , arrêté à Rome par l'autorité papale , le 23 » septembre 1728 ; quoique ledit Office exalte comme une » action louable l'entreprise de ce Pape , pour avoir excom- » munie un Empereur des Romains, privé ce Prince de soa » Royaume et absous ses sujets de la fidélité qu'ils lui avaient » promise , et qu'on ne puisse ignorer que diverses puis- » sances de la communion Romaine regardent celte entreprise B de Grégoire VII comme si séditieuse, si contraire à la tran- » quiliité publique, et d'une suite si dangereuse , qu'elles ne » permettent pas qu'on en fasse aucun usage dans leurs » Royaumes et Etats.
» A ces causes , après une mûre délibération, nous avons » jugé à propos, pour la conservation de la tranquillité com- » mune , et pour la sûreté de la Régence et de la véritable » Religion Réformée , de statuer et d'ordonner contre les » entreprises et les machinations des adhérents du Siège de » Rome , comme nous statuons et ordonnons par la pré- » sente :
jD Premièrement , qu'on ne pourra faire le moindre usage » dans notre pays de Hollande et de West-Frise , soit en pu- X) blic, soit en particulier, dudit Office du Pape Grégoire VII, a sous peine que les Prêtres Catholiques Romains qui y con- » treviendront , seront punis sans aucune rémission comme T) perturbateurs du repos public, et que les Eglises de la Re- » ligion Romaine, Chapelles ou antres assemblées dans les- » quelles on fera à l'avenir usage dudit Office, seront fermées » penilaiu six mois.
» En second lieu, qu'on ne pourra réimprimer dans notre- B dit pays, ou y apporter du dehors ledit Office, pour y être
ÔW LNSTlTUTlOiNS
» débile ou vendu, soit séparéraerit, ou tel qu'il est imprimé » à la fin dudit Directorium de la Messe et autres ccrcmonies » de l'Eglise Romaine, et qu'on ne pourra faire aucune men- » lion dudit Office dans les édilions suivantes dudit Directo- » rium ; le tout sous peine d'une amende de raille florins » contre celui qui y contreviendra , dont la moitié appar- » tiendra à l'Officier, et l'autre au dénonciateur, et d'être » privé de son trafic.
» Chargeant et ordonnant à tous Officiers , Juges et Justi- » ciers de notredit pays , d'exécuter et de faire exécuter » notre présent placard et Commandement , et de procéder » et de faire procéder sans aucune grâce , faveur ou dissi- » mulation, contre ceux qui y contreviendront ; nous voulons » qu'il soit publié et affiché partout oii besoin sera. Fait à » La Haye, le 20 septembre 1750 (1). s
Nous trouvons, en 17o0, une circulaire partie du cabinet impérial, et adressée aux Evèques des Pays-Bas, leur enjoignant de sup[)rimer au Bréviaire l'Office de saint Grégoire VII. Le Clergé de Belgique, déjà mécontent du joug Autrichien , ne paraît pas avoir mis une grande importance à cette prohibition, puisque , suivant l'Abbé Grégoire (2) , le Gouvernement de Vienne fut obligé de renouveler la proscription de la Légende , en 1774. Il est inutile , sans doute , de faire observer que Joseph II se montra impitoyable jontre leculie du fougueux HUdebrand ; i\u reste, saint Grégoire VII ne fut pas le seul saint Pontife qu'il poursuivit au Bréviaire. On cite, sous la date de 1787, une Ordonnance de la Régence de la Basse-Autriche, supprimant, au Bréviaire des i^hanoines Réguliers , divers passages de l'Office de plusieurs saints
(1) Gazelle de Hollande, 3 octobre 1750.
(2) Essai sur les Libertés de l'Eglise Gallicane, page 110.
LITCRGIQUES. 509
Papes, entre autres celui-ci dans la cinquième Leçon de saint Zacliarie, au 15 mars : Consultus a Francis, regnum illuda Chilperico viro stupido et ignavo, ad Pipinum pietate et fortitudine prœstantem auctoritate Apostolica transtulit. Cet Office de saint Zacharie n'est pas au Bréviaire Romain proprement dit, mais fait simplement partie des 0(Cices propres du Clergé de la ville de Rome.
Pour en revenir à la Légende de saint Grégoire VII , elle a néanmoins fini par triompher, en Autriche,' du mauvais vouloir des gouvernants, à la condition toutefois de subir, de par la police, une ridicule formahté. Nous ignorons à quelle époque précise a été slatuée cette condition; mais tous les Bréviaires Romains imprimés dans les Etats de l'Autriche depuis le commencement de ce siècle, qui nous sont tombés entre les mains, sont remarquables par une mutilation très curieuse. Elle consiste d'abord dans la suppression de ces paroles qui terminent la cinquième Leçon : Contra Henrici Imperatoris impios conatus, fortisper omnia athleta impavidus permansit , seque pro mura domui Israël ponere non timuit, ac eumdem Henricum in profundiim malorum prolapsum , fidelium communione , regnoque privavit, atque sabditos populos fide ei data Uberavit.
Enfin, la Censure Impériale, franchissant toutes mesures, non contente d'avoir à jamais assuré la couronne des Césars contre les entreprises de la Papauté, et garanti ainsi l'inamissibililé du trône de tout envahissement de la Liturgie; la Censure, disons-nous, a décrété en même temps l'impec' cabilité impériale ; ce qui a bien aussi son mérite pour ce monde et surtout pour l'autre. La sixième Leçon est donc maintenue dans son entier, sauf un seul mot : l'épithète iniqui appliquée à Henri de Germanie ! Rome et toutes les Eglises qui obéissent à ses Décrets sur la Liturgie , lisent cum ab
s 10 INSTITUTIONS
iNiQUi Henrici eosercitu Romœ gravi obsidione prementur; dans les Etats d'Autriche, il faut imprimer et lire simplement : Cum ah Henrici exercitu Romœ, etc. Ceci ne rappellet-il pas tout naturellement ce qui se passa à Milan , il y a quelques années , quand on vit un Mandement du Cardinal Archevêque, à l'occasion de la mort de l'Empereur François II, repris par la censure , parce que le Prélat y exhortait les fidèles de prier pour un souverain bien-aimé qui , malgré toutes ses venus, pouvait néanmoins avoir contracté quelques taches de l'humaine faiblesse ?
Nous voyons encore, au dix-huitième siècle, la mémoire de saint Grégoire VU outragée dans un Etat Catholique, en Portugal. Il ne paraît pas cependant qu'on y ait proscrit la Légende ; mais un homme plus que téméraire , Antoine Pereira de Figueiredo, entre les nombreux écrits qu'il publia contre les droits de l'Eglise et du Saint Siège, consacra une dissertation spéciale à combattre la personne et les écrits de notre grand Pontife , sous ce titre : De gestis et scriptis Gregorii VU. C'était, assurément, un outrage parti de bien bas, que cejui qui provenait d'un homme auquel son attachement à la cause du Saint Siège avait d'abord valu la disgrâce de Pombal, et qui devenu, sans transition, l'enthousiaste prôncur de ce Ministre, l'un des plus infâmes persécuteursdel'E* glise, se montra l'ignoble flatteur d'un aussi pauvre souverain que le fut Joseph I '. Non ; le caractère apostolique de saint Grégoire VII n'avait rien de commun avec l'ex-Oratorien qui applaudità l'atrocesupplice de Malagrida,et dont la plume vénale écrivit les fades pamphlets intitulés : Parallèle d'Auguste César et de Don Joseph, Roi magnanime de Portugal, et Vœux de la nation Portugaise à l'Ange Gardien du Marquis de Pombal{l ) !
(1) LisbonDe. 1775.
Le dix-neuvième siècle a bien fourni aussi quelques Insultes à la mémoire du saint Pontife. Sans parler des blasphèmes qui plus d'une fois , au Parlement Anglais , sont partis du banc des Pairs Ecclésiastiques, contre la personne du fougueux Hildehrand , il en est dont les pays Catholiques ont été le théâtre. Commençons par l'Italie.
Jusqu'en 1810 , l'Office de saint Grégoire VII n'avait cessé d'être célébré dans les Eglises des divers Diocèses dont se composait le Royaume d'Italie. L'excommunication encourue par Napoléon, en 1809, le rendit inquiet à l'excès, et l'on sait eu général combien de mesures persécutrices pesèrent sur le Clergé à cette époque. Mais ce que l'on sait moins, c'est que le grand Empereur, en même temps qu'il élevait sa main contre Pie VII , osa défier aussi la majesté d'un Pontife, autrefois, comme Pie VII, assiégé et captif, mais depuis et à jamais couronné par Celui qui le premier a bul'eau du torrent , avant d'élever la tête (1). Une lettre du Ministre des Cultes, Bigot de Préaraeneu, écrite en février 1810, enjoignait aux Evêques d'Italie d'imiter le silence de l'Eglise Gallicane sur le nom et les actes d'Hildebrand. Nous ne saurions dire les noms des Prélats Italiens ( il y en eut plusieurs) qui préférèrent obéir à César plutôt qu'à l'Eglise; mais nous avons entre les mains , et nous gardons comme un monument , la lettre autographe dans laquelle Hyacinthe de La Tour, Archevêque de Turin, envoie au Ministre le Mandement qu'il s'est fait un devoir de donner pour interdire l'Office de saint Grégoire VII , et dont il déclare que copie est affichée dans toutes les Sacristies des Eglises de son Diocèse. La lettre est du 1" mars 18iO.
A peine échappé aux violences de l'aigle redoutable
(1) Psalm. CIX.
qui étreignait l'Europe , mais toujours debout à la même place, rhéroïque lllldebrand tomba en proie à ces anarchistes dont les désirs sont aussi des désirs de tyrannie. En France , on vit le régicide Grégoire , dans son Essai historique sur les libertés de l'Eglise Gallicane , publié en 1818 , accumuler contre le saint Pape et sa Légende tous les blasphèmes des Protestants et des Jansénistes. En Espagne , au mois de mars 1822, on faisait aux Cortès la proposition de supprimer une partie de l'Office de Grégoire Vil , comme at-
TEMATOIRE AUX DROITS DES NATIONS (1)! CcrtCS, C'était là
une bien amère dérision de ces Rois et de ces Evêques courtisans, occupés depuis si long-temps à poursuivre le culte du saint Poniife , et qui l'avaient noté comme coupable de lèse-majesté rojale ! Elle fut donc bien droite, bien pure, la politique de ce grand homme ; Dieu avait donc placé en lui une notion bien haute du droit public, si tous les hommes à excès se sont donné le mot pour faire de son nom et de sa mémoire l'objet de leurs attaques. Jouissez de cette gloire, saint Pontife : jusqu'ici nul mortel ne l'a partagée avec vous.
Encore un outrage : ce sera le dernier. Au commencement de l'année 1828 , une nouvelle édition du Bréviaire Romain paraissait à Paris chez le libraire Poussielgue-Rusand. L'éditeur avait cru pouvoir y insérer l'Office de saint Grégoire Vil : encore ne l'avail-il placé qu'à la fin du volume , ne se sentant pas pleinement rassuré par la promesse de cette liberté religieuse garantie à tous parla Charte de 1815. Peu de jours après la publication du Bréviaire, certaines feuilles se disant Libérales , et fraternisant en toutes choses avec les Cortès Espagnoles de 1822 , se prirent à crier à l'ultramonta-
(I) L'Ami de la Religion, 13 avril 1822. Tpœe XXXI.
LiTURGIOtES. 515
nisme qui débordait chez nous, jusque-là, disaient-ils, qu'on osait, en 1828, imprimer et mettre en vente la Légende de Grégoire VII. Leurs clameurs furent entendues, et on vit, à Paris, en 1828, la Légende de saint Grégoire Vil, soumise, par ordre de l'Archevêché , aux mutilations que lui inflige l'Autriche dans ses Etats, sans oublier la suppression charitable de l'épithète iniqui, si justement assignée à Henri IV par l'Eglise (1) ! Depuis dix ans, plusieurs éditionsdu Bréviaire Romain ont été données, tant à Lyon qu'à Paris; l'Office de saint Grégoire VII s'y lit à sa place et dans son entier, et l'édition parisienne de 1828 va s'épuisant de jour en jour, gardant jusqu'ici la trace de cette dernière faiblesse que nous n'aurions pu taire sans partialité.
Hâtons-nous de franchir quelques années difficiles ; l'heure de la réhabilitation a sonné. Le Dieu qui est admirable dans ses Saints, a résolu enfin de venger son serviteur Grégoire. Ce n'est plus la voix des Leibnitz, des Jean de Muller, des Voigt, etc., qui va retentir; ce n'est plus même celle de Joseph de Maistre, prophète du passé , annonçant à l'Europe que le moment est venu d'adorer ce qu'elle a brûlé , de brûler ce qu'elle avait adoré. Toutes les barrières sont tombées; c'est maintenant l'Eglise de France qui proclamera saint Grégoire VII sauveur de la société , restaurateur de la science, de la vertu et de la justice; et l'organe de l'Eglise de France, dans l'accomplis-
(1) « Certains journaux reprochent à un Prélat illustre une édition du Bréviaire Romain , oii se trouve une Légende de Grégoire VII ; mais l'accusateur n'ajoute pas que ce n'est point M. l'Archevêque qui a fait faire cette édition du Bréviaire Romain , qu'il a seulement autorisé la réimpression avant qu'elle ne se fît, qu'il n'a ni dirigé, ni surveillé l'exécution de cette entreprise, et qu'étant averti qu'il s'était glissé dans la Légende de Grégoire VÎI une phrase en opposition avec nos maximes , il a exigé qu'on fît en cet endroit un carton ; ce qui a eu lieu. » L'Ànù de la Religion, Tome LVI. page 87. 51 mai 1828. T. II. 33
sèment de ce devoir sacré, sera ce pieux et savant Evêque, fils , par l'intelligence autant que par le sang, du grand philosophe Catholique à qui Dieu donna d'approfondir la Législation primitive des sociétés , et de comprendre dans toute son étendue le rôle sublime du Législateur Pontife. Or, ce fut le 4 mars 4838, que fut donnée au Puy, par Monseigneur Louis- Jacques-Maurice de Donald, aujourd'hui Cardinal de la sainte EgliseRomaine, Archevêque de Lyon, Primat des Gaules, cette magnifique et courageuse Lettre Pastorale sur le Chef visible de l'Eglise, qui restera dans les annales de l'Eglise de France, comme un des événements les plus graves qu'ait vu notre siècle, qui en a vu un si grand nombre. C'est en ce jour mémorable qu'on entendit professer, avec non moins d'éloquence que de doctrine , du haut de la Chaire Episcopale , la foi dans l'infaillibilité du Pontife Romain parlant aux Eglises, et proclamer la haute mission imposée par la Providence à samt Grégoire VII, et si dignement accomplie par sa grande âme.
t L'irruption des barbares, disait lePrélat, n'était que l'image
> d'une invasion plus dangereuse pour l'Eglise et pour le monde
> civilisé ; ce n'était que la figure de cette triple coalition de * l'ignorance , du vice et de la cupidité, ligués pour éteindre
> toute lumière, flétrir toute vertu et étouffer toute justice. » Le moyen-âge vit cet abîme dilater ses entrailles pour en- » gloutir la société toute entière. Et la société, où ira-t-elle
> se réfugier dans sa détresse ? Encore aux pieds de la Chaire » de saint Pierre. Là, elle trouvera son appui et son salut, dans
> un pauvre Moine élevé au souverain Pontificat, mais qui » cachait, sous le vêtement grossier du Cloître, une âme dont » l'élévation n'a pas été comprise, et qui le serait difficilement » dans nos jours de spéculation et d'indifférence. Hildebrand «mesure la profondeur de la plaie du corps social. A tout
» autre , les obstacles pour la guérir paraîtraient insurmon-
> tables ; pour Grégoire VII , c'est dans ces obstacles mêmes
> qu'il puise un nouveau courage , et va ranimer l'énergie de ïson caractère. Armé d'une force inébranlable etd'uiie rec- » tilude inflexible de volonté ; cédant aussi aux maximes
> de ses contemporains et à l'esprit de son temps , il en-
> treprend une lutte terrible contre son siècle et toutes les
» puissances de son siècle. La science a déserté le Sanctuaire ;
» il l'y ramènera. La vertu semble être bannie de tous les
> cœurs; il la rétablira dans ses droits. La justice est foulée
» aux pieds ; il la fera triompher. Il se croit envoyé pour op-
» poser un front d'airain au vice , qu'il le trouve à l'autel ou
»sur le trône. Toujours inaccessible à la crainte, toujours
tau-dessus des considérations mondaines, Grégoire ne don-
» nera point de repos à son zèle , jusqu'à ce qu'il ait réformé
>le palais des grands, le sanctuaire de la justice, le cloître
» des Cénobites, et la maison de Dieu; jusqu'à ce qu'il ait
» rallumé le flambeau du savoir, les flammes célestes de la
» piété ; fait passer dans les cœurs des souverains et des
» Prêtres, cet amour de la justice, cette haine de l'iniquité
» qui , de son âme , où ces vertus surabondent , se répandent
» avec une sainte profusion dans ses écrits , dans ses actions,
» dans ses paroles, dans tout son Pontiflcat. Peu lui importent
» les calomnies , les persécutions et la mort , pourvu qu'il
» abaisse toute hauteur et fasse fléchir le genou devant les
ïlois éternelles de la justice et de la vérité. Dans ses démêlés
» avec les Princes de la terre , on n'a voulu voir que des em-
» piétements injustes ; on a appelé comme d'abus des saintes
• entreprises de ce grand Pape. Que pouvait-il faire, quand
>les peuples, broyés sous le pressoir du despotisme insensé
» de leurs maîtres , venaient réclamer à genoux , comme ua
> dernier secours et un extrême remède à leurs maux, l'exeri
f cice sévère de sa juridiction et les foudres de ses sentences
• spirituelles? Ce qui nous étonne et presque nous scanda- >lise, n'était aux yeux du moyen-âge que l'exercice d'un •juste droit et l'accomplissement nécessaire d'une mission
• divine. Or, combattre pour établir partout le règne de la •justice , de la science et de la vertu, qu'est-ce autre chose
• que de combattre pour civiliser le monde ? Ce furent là les
• combats de Grégoire VII, et le sujet pour lui d'une gloire
• immortelle. »
En lisant ces lignes si calmes , si épiscopales , dans lesquelles est béni avec tant d'amour le nom de ce Grégoire que nous avons vu poursuivi avec tant d'acharnement dans les pages qui précèdent, ne semble-t-il pas au lecteur Catholique qu'il se repose avec suavité dans une paix qui ne sera plus troublée? Après ce Mandement, on peut le dire, la bataille est gagnée ; il n'y a plus d'Alpes ; Rome et la France sont unanimes à célébrer la gloire et les vertus de Grégoire , père de la Chrétienté. Tout est oublié, renouvelé ; le Christ est glorifié dans son serviteur. Mais espérons que bientôt la louange de Grégoire ne retentira plus seulement dans des discours et des Instructions Pastorales ; que bientôt des autels s'élèveront à sa gloire dans cette France qu'il aima et qui le méconnut trop long-temps ; qu'enfin, le jour viendra où nous chanterons tous à l'honneur de Grégoire ce bel éloge que Rome et toutes les autres Eglises Latines entonnent dans la solennité de ces saints Pontifes qui, pour leur fidélité, ont mérité d'échanger la tiare contre la couronne de l'immortalité : Bum esset summus Pontifex terrena non metuit ; sed ad cœlestia régna gloriosus migravit.
Si maintenant , selon notre usage , nous en venons à tirer les conséquences des faits consignés au présent chapitre, elles se présentent en telle abondance, qu'il nous faudrait consa-
crer un chapitre entier à les recueillir; mais nous nous bornerons à celles qui rentrent directement dans notre sujet.
La première , que nous offrons à ceux de nos lecteurs qui ne comprendraient pas encore toute l'importance de la science liturgique, est que néanmoins, ainsi qu'ils ont pu le voir, un seul fait liturgique a suffi pour mettre en mouvement la plus grande partie de l'Europe et pour occuper la plupart des gouvernements, au dix-huitième siècle ; en sorte que, pour raconter, de la manière la plus succincte, l'histoire d'une page du Bréviaire .Romain , il nous a fallu ajouter soixante pages à cette histoire déjà si abrégée de la Liturgie.
En second lieu, on a pu remarquer avec quel soin la divine Providence s'est servie de la Liturgie comme du seul moyen qui restât au Saint Siège de sauver l'honneur d'un de ses plus grands Pontifes, à une époque où tout autre moyen que la rédaction officielle de sa Légende eût été impuissant à prévenir la prescription contre sa gloire.
En troisième lieu, on a été à même de voir comment un Clergé , isolé de Rome , même dans des choses d'une importance secondaire , porte toujours la peine de cet isolement par les contradictions en lesquelles il se précipite, victime de la position fausse où il s'est placé.
En quatrième lieu , c'est un spectacle instructif de voir les Magistrats sécuUers s'arroger tout naturellement, sur les choses de la Liturgie, le pouvoir qu'ils refusent à Rome sur ce point , et raisonner d'ailleurs avec justesse sur l'autorité que donne immanquablement à un fait et à une maxime, son insertion dans les Livres Liturgiques de l'Eglise Romaine.