Instruction générale donnée
La note suivante est en tête du manuscrit qui est en ma possession. J'ai cru devoir en conserver l'orthographe; il n'y a de changé que les mots abrégés qui ont été mis en toutes lettres. La ponctuation a aussi été rétablie.
H. de C***, éditeur.
Madame de Maintenon a donné ce livre, qui est écrit de sa main, a madame de Glapion, après en avoir brûlé d'autres et toutes les lettres qu'elle avoit du Roy , surtout un grand nombre pendant la campagne de Mons ; ce fut une perte irréparable que tout ce qu'elle mit au feu ce jour là , l'année 1 7 1 3 , m.ais elle ne voulut pas le laisser après elle.
Ce 3o octobre 1688.
J 'ay receu la lettre que l'on m'a apportée de Fontainebleau, et puisque vous voulés qu'en y répondant , non - seulement j'entre avec vous dans le détail, mais que je décide et que j'ordonne suivant le détail même que vous me faittes , je m'en vais ordonner et décider.
J'approuve tout à fait l'idée que vous avés conceu de la dévotion
solide , et poiirveu que vous la remplissiés dans tous ses chefs , comme elle est exprime' e dans vostre lettre , je ne crains pas que l'opposition que vous pourrie's avoir à certains petits assujettissemens , vous esloigne jamais de Dieu; car c'est alors que vous éprouverés la vérité de ce qu'a dit saint Paul : Où est l'esprit du Seigneur, là est aussy la liberté.
Cor. ch. 1 et 3. Mais je voudrois que vous eussiés cette idée de dévotion solide tousjours présente , que vous la releussiés souvent , qu« vous vous y attachassiés exactement, et c'est pourquoy je vous la
garderay pour vous la renvoyer, ou pour vous la rendre mov-même, affin qu'elle vous serve de règle et que vous puissiés y avoir recours dans tous les estats de relâchement où il vous arriveroit de tomber.
Quand je vous ay parlé des exercices de piété auxquels je voulois que vous eussiés un attachement inviolable , j'ay entendu ceux dont l'ordre d'une vie chrétienne ne permet pas qu'on se dispense ; par exemple la prière du matin , celle du soir, l'examen de la journée, tant pour la prévoir que pour la repasser devant Dieu, la reveiie du
mois , le sacrifice de la messe , la préparation à la confession et à la communion; en un mot les mêmes choses à peu près que vous pratiqués , et dans lesquelles vous me marqués qu'il est rare qu'on vous dérange. Lorsqu'il sera donc question de ces devoirs , vous vous ferés un point de religion de vous y assujettir ; et quoyque vostre naturel vif et actif vous persuadast alors qu'une bonne œuvre seroit quelque chose de meilleur que de vous forcer à attandre avec un esprit distrait et un corps paresseux que l'heure de vostre sable soit écoulée ,
VOUS attandrés qu'elle s'e'coule , mortifiant cependant vostre esprit et votre corps , taschant à surmonter par vostre ferveur l'inaplication de l'un , et la paresse de l'autre , vous humiliant devant Dieu et vous confondant de vostre lascheté à le prier; et pour la bonne œuvre , à moins qu'elle ne fust absolument pressée et nécessaire , la remettant à un autre temps : car la maxime de saint Paul : Où est l'esprit du Seigneur, là est aussy la liberté , n'exclut pas la sainte violence qu'on doit se faire à soymesme pour s'appliquer et vacquer
à Dieu; sans cela il seroit itnpos sible d'évitter que la vie d'action ne fust pleine d'imperfection et ne se tournast en dissipation , quelque bonne intention qu'on eust de se préserver de ces deux désordres.
Hors de ces exercices que j'appelle privilégiés , et qui tiennent , comme j'ay dit , le premier rang dans la vie chrétienne , pour tous les autres qui seroient de votre choix ou de vostre dévotion, c'est la prudence accompagnée de la charité qui vous doit conduire et qui doit par conséquent , dans l'usage que vous en ferés, faire cesser
VOS scrupules et vos inquiettudes.
Aiiisy, quand il vous prendra envie de vous renfermer pour méditer ou pour lire , et qu'on viendra malgré vous ouvrir votre porte pour une affaire dont vous serés interrompue , bien loin de vous troubler , vous vous soumettrés à l'ordre de Dieu , vous vous ferés un mérite de quitter Dieu pour Dieu , et sans tesmoiçjner nul chagrin , avec un esprit libre , s "il est possible , et un visage égal , vous expédirés l'affaire dont il s'agit , édifiant par votre douceur ceux qui ont dans ces rencontres à traiter
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avec vous , et vous persuadant que d'en user ainsy vaut mieux pour vous que la méditation et la lecture que vous auriés continuée.
De même , quand vous aurés des lettres à escrire , et qu'elles seront d'une nature à ne pouvoir estre différées, vous abrégerés vostre prière et vous demeurerés trauquile. Quand vous serés à Saint- Cir et qu'il vous faudra vaquer à quelque chose du règlement ou de l'intérest de la maison, vous vous absenterés de vespres, et n'en aurés aucune peine : c'est Dieu qui le veut dans cette circonstance, et il
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luy faut obéir; car le grand principe que vous devés establir , est que la volonté de Dieu doit estre la règle et la mesure de tout ce que vous faittes , et que jusques dans les plus petites choses, ce qui vous paroit la volonté de Dieu soit ce qui vous détermine. Or par là vous serés tousjours en paix. Qu'importe que vous agissiés ou que vous priiés, pourveu que vous fassiés actuellement ce que Dieu demende de vous. J'entre fort dans vostre sentiment, que d'avoir passé la journée à faire de bonnes œuvres , c'est avoir prié tout le jour , et c'est l'un des sens
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que les Pères de l'église donnent à ce précepte de J. C. quand il dit, dans le chapitre i8 de saint Luc, qu'il faut tousjours prier sans cesser jamais de le faire. Mais ce que vous m'ajoustés du plaisir que votre naturel bienfaisant vous fait prendre à ces bonnes œuvres , m'oblige à vous donner deux advis qui me paroissent en cecy bien essentiels :
l'un , qu'affin que ces bonnes oeuvres vous tiennent lieu de prière et soient en effect une espèce de prière, il ne suffit pas de les. faire par l'attrait du plaisir que vous y prenés , car cela devroit plustost vous les
rendre suspectes et vous faire craindre qu'elles ne fussent purement humaines et naturelles; mais il faut que vous les raportie's à Dieu en les faisant par des motifs dignes de Dieu , dans la veiie de le glorifier , de racheter vos péchés, de réparer ces années malheureuses données au monde ; car il est évident qu'agir avec ces intentions, c'est prier. L'autre , qu'il faut que vous fassiés ces bonnes œuvres avec discernement , c'est-à-dire, que vous ne consumiés pas les talens , l'esprit , le crédit que Dieu vous a donné , à faire de bonnes œuvres peu considérables ,
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pendant que vous en pourries faire de plus importantes que vous ne faittes peut-estre pas ; c'est-à-dire, que les bonnes œuvres de votre goust et qui coustent peu , ne vous détournent pas de celles qui seroient plus utiles, mais qui vous cousteroient aussy plus de soins et plus de peines, ce qui est peut-estre la cause de la répugnance que vous y avés : car dans la place où Dieu vous a mise , il ne se contente pas que vous fassiés du bien, il veut que vous fassiés de grands biens , et comme saint Chrisostome disoit, en parlant de l'aumosne, qu'il fa-
loit craindre qu'au lieu d'estre récompense' pour avoir donné , on ne fust un jour puni pour avoir donné trop peu : aussy devés-vous prendre garde qu'après avoir fait quelque bien , vous ne soyés encore coupable de n'en avoir pas fait assés , ou plustost de n'avoir pas fait celuy que Dieu attandoit particulièrement de vous. Je ne vous dis point cecy pour vous inquietter ni pour vous embarasser, mais pour vous encourager et pour exciter votre zèle.
C'est à vous à examiner devant Dieu ce que vous pouvés et de quoy vous estes capable , et c'est à vous de
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profitter des occasions que la Providence vous fera naistre pour parler et pour agir utilement; car c'est alors que vostre action sera une excellente prière ; mais c'est pourtant dans la prière même et dans la communication avec Dieu que vous devés vous préparer et prendre des forces pour ce genre d'action. Quoyque la posture dans laquelle on prie ne soit pas absolument de l'essence de la prière , elle ne doit pas cependant être négligée ; car le corps aussy bien que l'esprit doit contribuer à honorer Dieu et à luy rendre , même extérieurement , le
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culte que nous luy devons , la religion que nous professons n'estant pas , dit saint Augustin , la religion des anges, mais des hommes. C'est ce que toute l'écriture nous enseigne , et ce que l'expe'rience même nous fait sentir. Suivant ce principe, quelque foible que vous soyés , a moins que vous ne fussie's tout à fait malade , vous commencerés au moins vostre prière à genoux, pour, la continuer ensuitte , s'il est besoin , dans une posture plus comode; mais pourtant honneste et respectueuse , vous souvenant tousjours que vous estes devant Dieu et
que vous luy parles; car pour la prière du lit, vous ne vous y réduire's que dans Testât de maladie , pendant laquelle je conviens que les aspirations fre'quentes sont la manière de prier, non seulement la plus facile, mais la meilleure. Je ne dis pas qu'il ne soit bon de prier dans le lit , puisque David qui estoit un homme selon le cœur de Dieu Ta ainsy conseille' et pratiqué , comme il paroist en tant d'endroits de ses pseaumes; mais je dis que de prier seulement dans le lit est une espèce de molesse et d'irrévérance, que cela n'est excusable que
dans les malades et nullement dans ceux qui ne le sont pas , quoyqu'on se flatte de prier pour lors avec plus d'attention , ce qui est un prétexte ou un artifice de l' amourpropre qui se cherche jusques dans les choses les plus saintes. Quand donc il vous arrivera de vous coucher devant les personnes que vous me marqués , ne vous dispensés point pour cela de faire à Dieu au moins une prière courte avant de vous mettre au lit ; cette régularité les édifiera et leur pourra estre une fort bonne instruction. .Te trouve très-bon que pour fixer vostre es-
prit dans l'oraison, vous ëcriviés en la faisant , les lumières et les veiies que Dieu vous y donne ; c'est un moyen très-propre , non seulement à vous appliquer dans le moment au sujet que vous médités, mais pour en conserver le souvenir et pour en pouvoir plus long -temps profiter, relisant après les choses dont vous aurés esté touchée. Il faut seulement prendre garde que l'application que vous aurés à escrire, à force d'occuper votre esprit, ne desseiche votre cœur et ne l'empesche de s'unir à Dieu par des affections vives et tendres, dans
lesquelles consiste l'essentiel de l'oraison; car alors ce que vous appelés oraison, deviendroit estude, et ce ne seroit plus prier, mais composer. Si vous évités cet inconvénient, récriture jointe à l'c^raison, à l'examen de vostre conscience et aux autres exercices intérieurs, vous pourra estre d'un très -grand fruit ; et je conçois en particulier que vostre dernière lettre, prise de la sorte, en même temps que vous l'écriviés, estoit pour vous une véritable oraison. Mais je suppose tousjours que le cœur en fust occupé aussy bien que l'esprit , et
même encore plus que Tesprit ; car, encore une fois, dans l'oraison, l'esprit ne doit agir que pour le cœur.
Vous voulés que je vous règle le temps que vous donnerés à la prière , le voicy : Quand vous vous porterés bien , vous vous tiendrés à celuy que vous avés jusqu'à présent observé vous-mesme , qui va , dittes-vous , à une heure. Une heure pour vous , c'est assés ; il s'agit de la bien employer, et que Dieu n'ait pas à vous faire le reproche que J. C. fit à saint Pierre : Quoy! vous n'avés pu veiller une heure avec
moy ! Quand vous serés indisposée ou languissante , c'est Testât de vos forces qui vous re'glera ; mais ce que vous ne pourrés faire alors d'une façon , vous le ferés de l'autre ; car la souffrance avec soumission et avec une résignation parfaitte de vostre volonté à celle de Dieu , sera une prière bien plus longue et plus continuelle , que celle que vous fériés dans vostre oratoire ou au pied des autels.
Quand vous ne serés pas maîtresse de vostre temps , car il vous doit estre indifférent que vous le soyés ou non, vous en donnerés à la
prière autant que vous le pourrés, et Dieu sera content de vous. Pourquoy donc en ce cas là seriés-vous dans le trouble ? Vous craignes que la peur d'estre importunée ne vous face prier Dieu dans vostre chambre plustost que d'aller aux saints qui se disent dans les églises. En efïect, vous pouvés manquer en cecy et dans la substance de la chose et dans le motif : dans la chose , car il est à propos qvie vous alliés quelquefois à ces saluts , quand ce ne seroit que pour donner l'exemple, en vous conformant à la dévotion publique ; je dis quelquefois ,
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comprenant bien que très -souvent vous aurés des empeschemens légitimes et de justes raisons de n'i pas aller. Dans le motif, car il ne vous est pas permis d'appréhender si fort l'importunité , laquelle vous devés regarder , dans l'ordre de Dieu , comme une dépendance de votre état; cette peur trop grande d'estre importunée ne pouvant venir que d'un fonds d'orgueil secret ou d'amour excessif de votre repos , et estant par conséquent directement opposé à l'humilité , à la charité , à la mortification chrétienne. Il faut donc la modérer en vous oubliant
un peu vous-même , et vous abandonnant un peu davantage à la conduitte de Dieu dont les desseins sont quelquefois attachés à ce qui vous importune. En combien de rencontres y avés-vous peut-estre manqué , pour vous estre sur cela trop escoutée , et combien la fuitte de l'importunité vous a-t-elle fait perdre d'occasions heureuses de rendre à Dieu et au prochain des services importans que vous voudriés leur avoir rendus. Il faut vous faire une vertu de souffrir qu'on vous importune , d'aymer à estre importunée pour de bons sujets, et
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de ne craindre que l'innutilité de ce qui est pour vous importunité.
Vous avés très -bien fait d'obmettre depuis deux mois la pénitence que vous vous étiés prescrite ; comme je suppose que vous avés prise en esprit de pénitence le mal que Dieu vous a envoyé , il vous a deu estre une pénitence d'autant plus salutaire et d'autant plus siire , qu'elle n'a pas été de vostre choix , mais de celuy de Dieu. Cela n'empeschera pas que vous ne repreniés l'autre quand vostre santé sera restablie , mais il faut qu'elle le soit parfaitement, car autrement je n'i
consens point, aymant bien mieux que jusque là vous redoubliés en vous le désir et même les pratiques de la pénitence intérieure à laquelle vous devés principalement vous attacher. Il me semble que voilà à peu près les choses sur lesquelles vous m'avés consulté , et vous ne vous plaindrés pas que je ne sois pas entré dans le détail.
V Instruction qui suit paraît servir de réponse aux observations qui avoient été faites par madame de Maintenon,
nAf^ucàon.
J E demeure d'acord avec vous qu'une dévotion qui ne concisteroit que dans un certain arrangement, seroit quelque chose de bien superficiel et dont vous ne devriés estre nullement contente ; car quoyque l'arrangement soit bon , sur-tout jusqu'à un certain point, et qu'il ne faille pas le négliger, il doit pourtant suposer uïi certain fonds plus solide , et ce fonds doit estre en vous un amour véritable de la
pénitence, un parfait détachement de voiis-mesme , un zèle ardent de la gloire de Dieu", une charité tendre pour le prochain , une humilité sincère , un attachement inviolable à vos devoirs , même les plus pénibles , une entière soumission aux ordres de la Providence , une préparation à tout souffrir, et cent autres choses que j'y pourrois ajouter; or tout cela se peut pratiquer dans les états mesmes où vostre arrangement viendroit à cesser ; car il m'est évident , par exemple, que dans la maladie une partie de tout cela, pour peu qu'on
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soit fidelle à la grâce, se pratique, non seulement aussi bien, mais encore mieux et avec moins de meslange d'amour-propre , que dans la santé. Serv^e's- vous donc des lumières que Dieu vous donne sur ce point; et profitant de vostre expérience propre , faites- vous un plan de dévotion qui soit indépendant de tout , c'est-à-dire , que vous puissiés maintenir et dans l'infirmité, et dans la santé, et dans l'embarras des affaires , et dans le repos , et dans la bonne humeur, et dans le chagrin. Or il me semble qu'un excellent moyen pour cela
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est de faire concister vostre dévotion à accomplir la volonté de Dieu, selon l'état présent où Dieu vous met; car Dieu, selon les états différens où vous vous trouvés , demande de vous de certaines choses dont vostre perfection actuelle dépend, et qui valent mieux pour vous que celles qui seroient plus de vostre goust et plus conformes à vos idées; il ne s'agit donc pour lors que de vous apliquer à reconnoistre cette volonté de Dieu et à r accomplir.
Tout ce qui est dans ce Ih're est du Père Bourdaloue a madame de Maintenon.