A NAPOLÉON III EMPEREUR DES FRANÇAIS
Sir.—J’ai reçu la lettre que Votre Majesté a eu la bonté de m'écrire, et j'y réponds sans détour, et, comme on dit, à cœur ouvert. Et avant tout je ne me dissimule pas la position difficile de Votre Majesté, qu’ellemême ne me cache pas et que je vois dans toute sa gravité. Votre Majesté pourrait sortir de cette position par quelque mesure décisive, qui peut-être excite sa répugnance, et c’est précisément parce que vous vous trouvez dans cette position, que vous me conseillez de nouveau, pour la paix de l’Europe, de céder les provinces insurgées, en m’assurant queles puissances garantiront au Pape celles qui lui restent,
Un projet de cette nature présente des difficultés insurmontables, et, pour s’en convaincre, il suffit de réfléchir à ma situation, à mon caractère sacré et aux droits du St.-Siége, droits qui ne sont pas ceux d’une dynastie, mais de tous les catholiques, Les difficultés sont insurmonta-
bles, parce que je ne pe céder ce qui ne m’appartient pas et parce que je vois fort bien que la victoire qu’on veut donner aux révolutionnaires des Légations, servira de prétexte et d'encouragement aux révolutionnaires indigènes et étrangers des autres provinces pour jouer le même jeu, en voyant les succès des premiers; et quand je dis les révolution: naires, j’entends la partie la moins considérable et la plus andacieuse des populations.
Les puissances, dites-vous, garantiront le reste ; mais dans ces cas | te ct extraordinaires que l’on doit prévoir, vu les nombreux appuis que es habitants reçoivent du dehors, sera-t-il possible que ces puissances emploient la force d'une manière efficace ? Si cela ne se fait pas, Votre Majesté sera persuadée, comme moi, que les usurpateurs des biens d’autrui et les révolutionnaires sont invincibles, alors qu’on ne se sert avec eux que des moyens de la raison.
Quoiqu'il en soit, du reste, je me vois obligé de déclarer ouvertement à Votre Majesté que je ne puis céder les Légations sans violer les serments solennels qui me lient, sans produire un malheur et une secousse dans Îles autres provinces, sans faire tort et scandale à tous les catholiques, sans affaiblir les droits, non-seulement des souverains de PItalie, injustement dépouillés de leurs domaines, mais encore des souverains de tout le monde chrétien. qui ne pourraient voir sans indifférence la destruction de certains principes.
Votre Majesté fait dépendre le repos de l’Europe de la cession de la part du Pape des Légations, qui, depuis cinquante ans, auraient suscité tant d’embarras au gouvernement pontifical; mais comme jai promis, en commençant cette lettre, de parler à cœur ouvert, qu’il me soit permis de revenir sur cet argument. Qui est-ce qui pourrait compter les révolutions survenues en France depuis soixante-et-dix ans? Mais en même temps, qui est-ce qui oserait dire à la grande nation française que
our le repos de l’Europe il serait nécessaire de restreindre les limites de bécabise ? L’argument prouve trop, aussi me permettrez-vous de ne pas ladmettre. Et puis Votre Majesté n’ignore pas par quelles personnes, avec quels deniers, avec quels appuis ont été commis les derniers attentats de Bologne, de Ravenne et des autres villes. La presque totalité des populations est restée épouvantée de ce mouvement auquel elle ne s’attendait pas, et qu’elle ne se montrait pas disposée à suivre.
Votre Majesté dit que si j’avais accepté le projet exprimé dans la lettre qu’elle m’expédia par l’intermédiaire de M. Menneval, les provinces insurgées seraient actuellement sous mon autorité. A vrai dire, cette lettre était en opposition avec celle dont vous m’aviez honoré avant de commencer la campagne d’Italie et dans laquelle vous me donniez des assurances consolantes sans me causer des aflictions.
La lettre à laquelle vous faites allusion me proposait dans sa première partie un projet inadmissible comme la présente ; et quant à la se- D
éonde partie, je crois l’avoir adoptée, ainsi que peuvent le démontrer les documents consignés à Rome entre les mains de votre ambassadeur.
Je réfléchis aussi à cette phrase de Votre Majesté que si j'avais accepté ce projet, j’aurais conservé mon autorité sur ces provinces, ce qui semble vouloir die qu’au point où nous en sommes elles sont perdues pour toujours: Sire, je vous prie au nom de l’Eglise, et aussi au point de vue de votre propre intérêt, de faire en sorte que mon appréhension ne soit point justifiée. Certains mémoires, que lon dit secrets, m’apprennent que l'Empereur Napoléon F a laissé aux siens d’utiles avcrussements dignes d’un philosophe chrétien, qui, dans l’adversité, ne trouva que dans la religion des consolations et des appaisements,
Il est certain que tous nous devons bientôt comparaitre devant le tribunal suprême pour rendre un compte sévère de tous nos actes, de toutes nos paroles et pensées. Tächons donc de comparaitre devant ce grand tribunal de Dieu de manière à pouvoir éprouver les eflets de sa miséricorde et non ceux de sa justice.
Je vous parle ainsi en ma qualité de père, laquelle me donne le droit de dire la vérité toute nue à mes fils, anelque élevée que soit leur position dans le monde. Du reste, je vous remercie de vos expressions bienveillantes à mon égard et de l’assurance que vous me donnez de vouloir me continuer la sollicitude que vous dites avoir toujours eue pour moi jusqu'ici. Il ne me reste plus qu’à prier Dieu de répandre sur vous, sur l’Impératrice et sur le jeune Prince Impérial abondance de ses bénédictions. Va
Au Vatican, ie 8 Janvier 1860.