SUR
DU
Tout ce qu’on sait de plus positif sur le mode de propagation de la nouvelle maladie qui a fait irruption en Europe, sur les moyens généraux de préservation, sur les signes qui font reconnaître ses premières atteintes , et sur les premiers soins à administrer en l’absence du médecin, a été exposé avec autant de clarté que de précision dans un petit écrit déjà fort répandu, qui est à la portée des personnes les plus étrangères au langage de la science, et où l’on trouve cependant plus de bonnes vues médicales que dans beaucoup d’épaisses brochures, voire même dans ces leçons
sonores et retentissantes, qui remplissaient naguère les journaux (i). N’ayant ni le loisir ni la volonté de refaire ce qui a été si bien fait, je
me contenterai d’en fournir le complément d’a-
près une expérience et deè observations plus récentes.
Indépendamment des attaques brusques et violentes du choléra , auxquelles on ne peut se méprendre , et qui exigent des soins très-actifs dont je parlerai ci-après , i! règne, sous l’influence de la cause épidémique, beaucoup de nuances d’indispositions, ou de maladies plus ou moins caractérisées, qu’il est utile de connaître et d’apprécier, sans s’en exagérer l’importance, parce qu’elles cèdent presque toujours à un régime bien entendu, et qu’elles peuvent conduire à des accidens plus graves si elles sont négligées ou exaspérées par un régime contraire. Je les rangerai sous différens titres, pour montrer successivement tous les degrés de la maladie, depuis les plus légers préludes jusqu’aux symptômes les plus redoutables.
(i) Observations sur le choléra-morbus , recueillies et publiées par l’ambassade de France en Russie. Prix : 5o centimes. A Paris , chez Moutardier, librairc-édileur, rue Git-le-Cocur, noij.
§Ier-
Defaut d'appétit , dégoût plus ou moins prononcé pour les alimens ou pour certains alimens ; bouche fade, sèche, amb e ou pâteuse; gonflement de l'estomac ou de tout le ventre pendant la digestion; borborygmes , coliques ; sentiment de faiblesse générale , et surtout des jambes , qui fait quon éprouve de l'éloignement pour tout exercice, et qu'on se fatigue aisément; pesanteur ou embarras de tête; tristesse insolite, etc.
Dans les lieux où l’épidémie règne on voit peu de personnesqui n’éprouvent quelque chosede ces malaises. Il n’y a donc pas lieu de s’en effrayer; mais il faut les considérer comme des avertissemens salutaires, et redoubler de soins pour veiller sur toutes les parties de son régime physique et moral. Eviter par dessus tout les veilles prolongées, les excès de tout genre, les exercices fatigans et les émotions vives de quelque nature qu’elles soient; rechercher au contraire les émotions douces, les distractions agréables, ne rien négliger enfin pour maintenir le calme et la sérénité de l’âme, qui est, en pareilles circonstances, la première condition d’un
IO
bon régime. Vivre sobrement, dans la rigoureuse acception du mot. Si l’appétit persiste, si même il est encore vif, comme il arrive parfois malgré quelques uns des malaises que nous avons signalés, il faut s’en méfier, et ne jamais le satisfaire entièrement : il vaut mieux faire un ou deux repas de plus que de surcharger l’estomac. Si l’appétit manque , il faut se garder de l’exciter par des friandises, et surtout par des liqueurs spiritueuses; mais il faut craindre aussi les inconvéniens de l’inanition ou d’une abstinence trop prolongée , surtout si l’on est dans la nécesssité de se livrer à quelque exercice. Une des règles les plus importantes est de proportionner toujours l’exercice à l’alimentation. Si l’estomac ne demande aucune nourriture solide, on ne doit pas cependant négliger de soutenir les forces par de bons bouillons et de légers potages, après lesquels on peut prendre utilement une tasse de thé pour faciliter la digestion. On peut suppléer au thé, suivant ses goûts, ses répugnances ou ses habitudes, par quelque autre infusion aromatique, telles que celles de menthe, de camomille, de feuilles d’oranger, ou par le café si on en a l’habitude et qu’on s’en trouve bien. Il faut, autant que possible, prendre ces boissons avec les alimens. Dans l’intervalle des repas, le mieux est,
en général, de ne pas boire si l’on n’a pas soif, et de se borner â prendre, quand on a la bouche pâteuse, tantôt une pastille de menthe , et tantôt de petites parcelles de quinquina ou de bonne rhubarbe, que l’on mâche et que l’on garde longtemps dans la bouche , en ayant soin d’avaler la salive. Dans cette disposition , les eaux gazeuses, telles que l’eau de Seltz ou de Chateldon , et la limonade carbonique, conviennent à quelques personnes. On peut toujours en essayer sans inconvénient. Des frictions sèches , faites soir et matin sur tout le corps, mais principalement sur le ventre , l’épine du dos et les jambes, avec une brosse ou un morceau de flanelle, sont encore un bon moyen de régime.
Nausées , maux de cœur , envies de vomir sans
résultats.
Tous les moyens de régime précédemment indiqués conviennent encore dans ce cas, en insistant principalement sur la menthe, soit en pastilles, soit en infusion. On peut aussi employer avec avantage 1 eau distillée de menthepoivrée, dont on imprègne un morceau de sucre, ou dont on prend une cuil-
lerée, plus ou moins allongée avec de l’eau sucrée, ou même pure si les maux de cœur persistent, et s ils ne cèdent pas aux autres moyens. Lorsque ces maux de cœur ont lieu long-temps après les repas, lorsque surtout on est dégoûté des pastilles, des boissons sucrées ou aromatiques, on réussit souvent à les calmer et à se procurer du bien-être, avec de petits morceaux de glace qu’on roule un moment dans la bouche pour les arrondir, et qu’on avale ensuite comme une pilule. On peut répéter ce moyen aussi souvent qu’on le désire et qu’on s’en trouve bien.
Quant aux choix des alimens, dans ces états de malaise et d’incommodité qui ne constituent pas encore une maladie, ceux qui conviennent le mieux , en général , sont les potages ( faits avec du bouillon de la veille, bien dégraissé) au salep, à la semoulle, au vermicelle ou au riz, de préférence à la soupe au pain; les côtelettes de mouton, le bœuf rôti un peu saignant, la bonne volaille pas trop grasse : voilà ce qui doit faire la base du régime alimentaire. Le vieux vin de Bordeaux, prisen quantité modérée, est préférable à tout autre. Quelques personnes se trouvent bien de s’abstenir complètement de végétaux. D’autres, au contraire, éprouvent le besoin de tempérer le régime ani-
mal par le mélange de quelques substances végétales; et lorsque ce besoin est bien réel , il serait dangereux d’y résister. On peut alors, après avoir mangé une côtelette ou un morceau de bœuf, prendre, suivant son goût, un peu de gelée de groseille , une bonne orange, une compote, ou quelques légumes potagers de la saison , tels qu’oseille, épinards, chicorée, accommodés au bouillon plutôt qu’au beurre. Dans les localités où Ton manque de bœuf, on peut faire du bon bouillon avec un gigot de mouton , dont on retirera les parties grasses, et une vieille volaille fraîchement tuée. Les œufs frais et le poisson ne doivent pas faire la base ni même une partie considérable de la nourriture. Mais il n’y a pas de motif de s’en priver entièrement lorsqu’on les digère bien. Lebon chocolat est encore d’une grande ressource pour le repas du matin lorsqu’on en a l’habitude. Si le verre d’eau fraîche qu’on a coulume de prendre avec le chocolat, ne fait pas une bonne impression sur l’estomac, on peut le remplacer par un bol de thé léger, ou par un verre deau chaude sucrée et aromatisée avec de l’eau de fleur d’oranger.
S ni.
V omissemens , hoquets , rapports aigres , efc.
Parlons d’abord des vomissemens d’indigestion, qui peuvent être la suite d’un repas trop copieux , ou de quelque circonstance connue qui aura troublé et interrompu la digestion. Cet accident peut être indépendant de l’épidémie régnante; mais il exige, dans ces circonstances, bien plus de ménagement que dans des temps ordinaires. Lorsque les premiers symptômes de l’indigestion se manifestent, il faut se rappeler les accidens analogues qu’on a pu éprouver antérieurement, et recourir d’abord aux moyens dont on a toujours éprouvé de bons effets. Faute de ce commémoratif, on peut se jeter dans une fausse direction; et dès lors on ferait d’autant plus de mal qu’on serait plus empressé de faire du bien. Dans les accidens de ce genre, rien ne peut suppléer à l’expérience personnelle, et le médecin ne saurait mieux faire que de commencer toujours par l’interroger avec soin avant de prendre aucun parti. Quelques personnes, en pareil cas, ont besoin d’une immobilité parfaite; d’autres ne peuvent pas garder le lit ni la position horizontale: il faut qu’elles
se lèvent, tantôt debout, tantôt assises dans un fauteuil , qu’elles marchent ou qu’elles prennent certaine position qui leur est bien indiquée par la diminution de leurs souffrances.
En général, et surtout dans les circonstances présentes, X assimilation est préférable à X élimination des alimens arrêtés dans l’estomac. Ainsi donc, pour peu qu’il y ait de tendance à la première de ces terminaisons , il faut s’appliquer à la favoriser. C’est dans cette vue qu’on proposera une boisson aromatique chaude, telle que l’infusion de thé, de tilleul et de camomille , ou de menthe, en consultant le goût du malade , en donnant d’abord de trèspetites quantités de ces boissons, et en se dirigeant toujours d’après les impressions bonnes ou mauvaises que le malade en éprouve. Les pastilles de menthe, et l’eau distillée de menthe poivrée, donnée à petites cuillerées, sont aussi d’une grande ressource pour les malades qui répugnent au lavage et aux boissons abondantes.
Après quelques tentatives de ce genre , si les malaises d’indigestion continuent, ou s’ils augmentent , avec éructations , hoquets , rapports aigres, gonflement douloureux de l’estomac , il ne faut plus songer qu’à débarrasser ce viscère , en excitant les efforts d’élimination.
Les moyens les plus simples et les plus prompts pour arriver à ce but sont ceux qu’il faut préférer. Ainsi, il suffira souvent de titiller la luette et le fond du gosier avec les barbes d’une plume ou avec le doigt pour provoquer le vomissement. D’autres fois il faudra joindre à ce moyen quelques tasses d’une infusion de tilleul ou de camomille, ou simplement d’eau tiède. Une cuillerée d’eau de menthe pure, ou une douzaine de gouttes d’éther dans une cuillerée d’eau sucrée réussissent quelquefois mieux que les boissons tièdes pour déterminer un vomissement d’indigestion. En cas d’insuffisance de ces moyens , on donnera dix à quinze grains d’ipécacuanha dans une tasse d’eau tiède.
Lorsque le vomissement a eu lieu , le malade doit se mettre au lit s’il n'y est déjà, se couvrir le ventre de flanelles bien chaudes, mettre une boule d’eau chaude à ses pieds, et provoquer par tous ces moyens une douce transpiration qui sera entretenue'par le calme et l’immobilité la plus parfaite. On pourra, s’il le désire, lui donner quelques tasses de l’infusion chaude qui lui aura convenu le mieux. Mais s’il -n’a pas soif, et s’il ne désire rien, il faut laisser reposer entièrement son estomac. Quelques heures après le vomissement, on
peut, s’il le désire, lui donner une tasse de bouillon chaud , bien dégraissé.
Si l’indigestion se termine sans vomissement, aussitôt que les vents, les flatuosités et les éructations auront cessé, et que le malade se sentira l’estomac libre, on s’occupera d’exciter et d’entretenir la transpiration par les mêmes moyens qui viennent d’être indiqués.