Instruction sur le traitement des noyés
Chirurgien en chef de V Hôpital civil et MM -* taire , Professeur à V Ecole de Médecine } H médecin de la Marine >
N ous devons à l’état de civilisation les institutions sociales dont les unes tendent au maintien de l’ordre public, d’autres à assurer la conservation des individus. Sous ce dernier rapport , leur but est de prévenir des accidens qu’un concours de circonstances peut occasionner , et d’indiquer les moyens ci y remédier. I/asphyxie par submersion est un des accidens les plus funestes et malheureusement des plus fréquens , qu’on doit redouter à l’époque de la natation , marquée chaque année par des victimes : des souvenirs douloureux donnent alors de justes inquiétudes y que la bienveillance de nos magistrats s’empresse de calmer , en désignant les lieux où bon peut se procurer en sûreté le plaisir et la salubrité du bain auquel invite si puissamment la saison des
chaleurs. Nous applaudissons à l’heureuse idée de séances publiques et annuelles de démonstrations des procédés à suivre pour rappeler à la vie, et rendre à la société les nojés menacés d’une mort prochaine et inévitable , sans leur administration prompte et méthodique : la sollicitude active et éclairée de Monsieur le Maire, trouve sa récompense dans les résultats qu’elle a déjà produits. Nous devons à la confiance dont ce magistrat nous honore, de participer ^ dans ce moment , à ses vues philanthropiques , en nous occupant de cette démonstration.
L’asphyxie , cet état de suspension de sentiment, de mouvement, de respiration et de circulation , état de mort apparente , reconnaît plusieurs causes parmi lesquelles nous considérons actuellement la submersion.
On a méconnu long-tems la cause directe et immédiate de la mort des noyés : de cette ignorance a dû résulter celle des moyens de les se~ courir directement. On a pris pour cause réelle ce qui n’était qu’apparent ; on s’est hâté de donner des préceptes avant d’avoir des faits exacts : on a pensé que l’homme submergé buvait beaucoup d’eau ; que la couleur bleuâtre du visage désignait que le cerveau était comprimé par les vaisseaux engorgés, et que les noyés périssaient apoplectiques. On dut agir
conformément à l’opinion reçue. On fît des essais , on talonna, on perdit un tenis précieux^ en appliquant des moyens nuis et souvent funestes ; mais quand la circonstance est fixe et urgente^ l’application des secours doit être urgente et directe, periculum in morâ . On reconnut que l’apparence était loin de la réalité1 les idées sur l’asphyxie par submersion furent rectifiées, et l’on doit aux docteurs Gardanne et Portai un traitement mieux raisonné.
Pour mieux apprécier les rapports d’utilité des moyens directs, conseillés aujourd’hui, la nullité et le danger de quelques-uns vulgairement appliqués, nous démontrerons en peu de mots pourquoi la submersion asphyxie et produit la mort.
La conservation de la vie est essentiellement dépendante de l’action des poumons sur Pair atmosphérique , qu’ils reçoivent dans l’inspiration ; de cette action dépend l’épuration du sang qui, dans son cours régulier, active tous les organes ^ dispense par -tout la chaleur; la vie s’éteint, si cette action cesse, et renaît avec elle.
Les observations des cadavres des noyés et les expériences nombreuses faites sur les animaux asphyxiés par submersion, ont démontré que l’eau qui s’introduit toujours dans les voies
aériennes devient écumeuse , en se mêlant au peu d’air qui s’y trouve; l’introduction de l’eau résulte de ce principe , que nous inspirons nécessairement le fluide dans lequel nous sommes plonges.
Les expériences comparatives ont démontré que la mort des noyés était une suite directe de la privation de l’air atmosphérique , et non pas de l’entrée de l’eau dans les voies aériennes.
L’épuration du sang^ sa révivification, phénomènes chimiques de la respiration , supposent la présence de l’air atmosphérique , et les actes d’inspiration et d’expiration, phénomènes mécaniques. Si la respiration ne s’exerce point, le sang est privé de sa capacité stimulante et calorifiante qu'il doit à l’exercice libre et. régulier de cette fonction : il reste sursaturé cPbydrogène carbonné qui tend ale colorer en noir et à lui donner une faculté débilitante; le cœur et tous les organes en contact avec ce sang noir sont frappés d’inertie ; toute action est suspendue; de là, résulte l’état d’asphyxie.
L’indication la plus directe et la plus urgente, i.° est d’éviter toute secousse , tout mouvement brusque ; 2.° de eonserver le peu de chaleur dont l’asphyxié jouit encore; 3.° de rétablir la respiration qui doit rendre au sang sa car pacité vivifiante et son cours régulier.
On atteint ce but., en absorbant promptement beau appliquée sur toute la surface du ; corps > dont l’évaporation tendrait à refroidir, — en enveloppant le noyé dans une couverture de laine , préférable à la camisole dont on ne peut se servir sans mouvoir le noyé , = en appliquant tous les moyens excitans contenus dans les boîtes dites fumigatoires^ dans l’ordre qui sera prescrit plus bas*
On a conseillé de pousser de V air dans les poumons , en introduisant une canule ou autre tuyau dans une des narines , ayant V attention de comprimer Vautre avec les doigts : mais l’air peut-il parvenir dans la trachée-artère ( canal aérien ) toujours occupée par l’eau écumeuse qui doit s’opposer à toute introduction de l’air? Ainsi ce mode d’insufflation ne doit point être usité. = 11 faut d’abord extraire l’eau écumeuse, pour frayer un passage à Tair atmosphérique ; une sonde flexible de gomme élastique convenablement disposée, et une petite seringue qui ferait l’office d’une pompe aspirante, suffisent pour remplir cette indication ; la manœuvre de ce procédé est d’une exécution facile : — on doit préférer à l’air atmosphérique, le gaz oxigène, l’aliment par excellence de la respiration, de la vitalité, et de la chaleur organique ; ce gaz n’aura jamais trop d’énergie , lorsqu’il importe
cPex citer puisamment des organes presque sans action ; une légère incision faite au larynx ( laryngotomie ) offre une voie plus facile , sans nul danger pour l’asphyxié.
On 11e doit jamais verser dans la bouche d’un noyé , des liqueurs actives , spiritueuses ou autres, puisqu’il ne peut exécuter l’acte delà déglutition : au moment d’une première inspiration , ces liquides peuvent entrer dans le canal aérien, s’opposer à l’entrée de l’air, et occasionner une irritation sufTocative.
Il est cependant urgent de solliciter le vomissement. — Une sonde flexible de gomme élastique, introduite par une des narines jusque dans le pharynx et à l’entrée de l’œsophage ( canal alimentaire), conduirait sûrement et promptement dans l’estomac, quelques doses de solution de tartre stibié (émétique) dont on chargerait la petite seringue. On sait que le vomissement ne peut avoir lieu sans une inspiration grande et subite : cet effet excité et produit dans les premiers momens du traitement, pourrait favoriser l’issue de l’eau écumeusc qui engorge les voies aériennes: or, l’émétique ainsi appliqué, produirait deux effets salutaires. L’introduction de la sonde peut être exécutée sans difficulté. — On peut mêlera la solution émétisée plusieurs gouttes d’eau de Cologne , de Mélisse , etc.
Ces deux procédés doivent être préparés et appliqués pendant la continuité des frictions stimulantes faites sur la peau, l’exeitement des voies nasales, et l’administration des lavemens actifs composés d’une décoction de tabac, de séné , d’une dissolution de sel marin ou autres substances excitantes ; ce dernier moyen agira plus promptement et plus énergiquement que la vapeur de tabac introduite dans les intestins, et conseillée par M. Fia.
On ne doit jamais suspendre les noyés par les pieds, ni les rouler sur la terre, ou sur un tonneau ; plusieurs ont dû périr à la suite de ces méthodes.
La saignée qu’on à cru devoir conseiller, n’est jamais directement utile; peut-elle l’être indirectement? Les vaisseaux du cerveau des noyés ne sont point engorgés : cet organe n’est point comprimé par le sang, comme on a pu le croire ; et l’asphyxié par submersion n’est point affecté d’apoplexie.
Il faut éloigner la foule avec la plus grande attention, se placer dans une chambre aérée, continuer pendant plusieurs heures l'application, des secours indiqués , puisqu’aucun signe ne peut faire distinguer l’asphyxie , mort apparente, de la mort réelle.
Ordre à suivre et célérité dans le traitement des noyés .
Deux objets à remplir pour le traitement des personnes nojées :
i.° Conserver le peu de chaleur et de vie qui leur reste.
£.° Les stimuler pour rétablir la respiration dont la suspension prolongée est suivie de la mort.
Situation du noyé dans le transport et pendant le traitement .
i.° On doit le coucher horizontalement sur un des côtés, et la tête un peu élevée.