‹ Insurrection de Naples en 1647Chapitre 12 sur 34 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le duc d'Âroos avait mis à profit, sans perdre de temps, Téloignement de l'implacable multitude; aidé par les moines, il avait franchi les murs d'une cour, et traversant plusieurs maisons contiguês il était ar<» rivé jusqu'au couvent des pères théatins de Pizzo-Fal* cône. Là, il s'était enfermé dans une chaise à porteurs confiée à des soldats espagnols, pour n'avoir pas à redouter la trahison de porteurs napolitains; puis il s'était dirigé vers le château Ssdnt-Elme, bâti sur un rocher qui domine la ville. Cette retraite lui causa de grandes fatigues ; car la côte est-très rude, et dans certains passages difficiles il fut obligé de mettre pied à terre et de marcher exposé au soleil malgré son extrême obésité (1).

(1) De Santis.

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La fuite du Tiçe-roi irrita la fiireur des révoltés ; ils égoi^èrent tous les Espagnols et tous les Allemands auxiliaires qu'ils purent rencontrer, et les mu-* tilèrent a\ec une férocité sans exemple. Puis , s'emparant de leurs armes , ils se divisèrent en groupes nombreux, afin de généraliser rapidement TinsurrectioD.

Le prince de Bisignano, dès qu'il avait vu attaquer la personne du vice-roi , reconnaissant l'inutilité de ses efforts et ne voulant pas autoriser un tel désordre par sa présence ^ avait eu le désir de se soustraire et de se cacher. Mais les plus sagaces s'en doutèrent; et, comme c'était un gage de sécurité d'une grande importance , que de faire participer un si haut personnage à leurs excès , ils le cernèrent et le surveillèrent de telle sorte qu'il fut contraint de dissimuler son dessein, et même de détourner les soupçons par ses discours, se laissant d'ailleurs emporter de côté et d'autre, suivant l'impulsion des masses. Il arrive ainsi, pour la quatrième ou la cinquième fois, à la place du Marché, centre et foyer permanent de l'émeute. Sous prétexte de se rqposer un instant et de rédter quelques prières à la Vierçe, il entre dans l'église du Carmel,

suivi d'autant de gens qu'elle en pouvait contenir. Il monte à l'autel, saisit le crucifix, et commence des exhortations au calme et à la modération, promettant que l'archevêque et les autres dignitaires amis du peuple obtiendront du vice-roi tout ce qui sera conciliable avec le bien général. Le bon effet produit sur les assistants par sa harangue fait espérer au prince qu'il persuadera de même la foule stationnant au dehors. Il sort donc , remonte à cheval , et poursuit ses tentatives de pacification ; mais cette fois çMes demeurent complètement infructueuses et, loin de calmer les esprits, ne servent qu'à les irriter. Tous se mettent à crier qu'on ne peut plus se fier à aucune promesse ni à aucune intercession ; et, plus exaspérée que jamais, l'insurrection, qui compte près de cinquante mille hommes, se déchaîne sans frein, ouvrant les prisons, assouvissant ses vengeances personnelles et formant déjà le projet de s'emparer de San-Lorenzo et de sa grosse tour, qui renfermait un dépôt d'armes •et de canons.

La nuit s'approchait ; les pères théatins et ceux de la compagnie de Jésus, soit de leur propre mouvement , soit par ordre de l'archevêque , sortirent de

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leurs couvents avec la croix et les ciei^es, pensant que leurs admonestations et leurs prières pourraient contribuer au rétablissement de la tranquillité. Bien qu'accueillis sur leur passage par des insultes inusitées de la populace et par d'amères récriminations, malheureusement fondées, sur la quantité de biens qu'ils possédaient exempts de tous droits et gabelles^ ils n'en continuèrent pas moins leur marche solennelle, et arrivèrent presque en même temps les uns et les autres à la place du Carmel. Ils s^'y trouvèrent fort mal à l'aise, au milieu d'une foule serrée, qui ne s'ouvrait point devant eux et qui leur criait avec furie : Retirez-vous, les pères; rentrez dans vos cou-^ vents, et, puisque vous n'en sortiez point pour ernpê^ cher qu'an ne nous écrasât d'impôts, n'en sortez pas davantage aujourd'hui pour mettre obstacle à notre libé-^ ration ! Aussi , craignant sans doute que les séditieux ne se bornassent point aux paroles, ils terminèrent la procession et se retirèrent au plus vite.

Ce soir-là, une partie de la populace assaillit San- Lorenzo ; mais cette posRion fut défendue si vigoureusement par les soldats espagnols, que les agrès-* seurs reculèrent, assez rudement maltraités. Plus

heureux dans une expédition contre les prisons , ils inondèrent la ville de tous les malfaiteurs qu'elles contenaient, fournissant ainsi de nouveaux renforts à l'insurrection. La seule prison respectée fut celle de la vicairie, parce qu'elle avait été le palais de Charles- Quint, dont le nom produisait un grand effet, et parce qu'elle dépendait de la juridiction de l'archevêque. Pendant ce temps, d'autres émeutiers envahiraient la demeure d'un certain Yagliano, financier immensément riche, trésorier de l'impôt sur les farines; ils la saccageaient et la détruisaient de fond en comble, amoncelant dans la rue les meubles, les tableaux, les tapisseries, pour en faire un immense brasier, au milieu duquel on jetait même l'argent et les bijoux. Et, comme un de ces hommes cherchait à retirer des flammes une petite monnaie ou quelque objet sans valeur, tous les autres se ruèrent sur lui, criant bien haut qu'il ne s'agissait point de voler, et que les voleurs seraient pendus (1) /

Ils pillèrent bientôt les boutiques d'armuriers , et se montrèrent armés de piques, de hallebardes, d'arbalètes et de quelques arquebuses ; puis, ne pouvant

(I) eiraffi. — De Santis.

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réussir à s'emparer d'un magasin où l'on gardait plusieurs barils de poudre, ils mirent le feu à la mai* son qui , sautant avec une explosion épouTantable , enleva plus de quatre-vingts cadavres, et répandit une nouvelle terreur dans la cité.

La nuit survint : exténué d'une journée entière passée à cheval, complètement désillusionné sur son impuissance à dominer cet effroyable désordre, mourant de soif et de faim et, de plus, cruellement tourmenté par ses douleurs de goutte , que la fatigue et l'inquiétude avaient redoublées, le prince deBisignano songea aux moyens de sortir du labyrinthe et de se mettre en sûreté. Il fit observer aux moins déraisonnables de ces furieux, par l'entremise de ceux qui lui témoignaient encore de l'obéissance et du respect, qu'on devait se reposer, afin de retourner plus vigoureusement le lendemain à l'assaut dei la tour San- Lorenzo, dont l'occupation devenait indispensable ; qu'il était également nécessaire de passer la nuit en bon ordre, pour que le peuple ne courût pas les dangers d'une surprise ; qu'il fallait donc se former en plusieurs corps, destinés à garder les places princi^ pales, et que les uns veilleraient activement à la sécu-^

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rite générale, tandis que les autres dormiraient ou prendraient quelque nourriture. Ces représentations sont accueillies très-favorablement par des gens épuisés et affamés. Le prince s'empresse de donner de son mieux les ordres et les instructions de circonstance ; il divise les masses, il assigne un poste à chacun, malgré la confusion universelle, et ne conserve auprès de lui qu'une petite réserve composée de ses partisans; puis, dès qu'il se voit moins surveillé, il s'éloigne avec circonspection, et parvient à gagner Caslelnuovo.

De son côté, le duc d'Arcos avait changé d'asile, protégé par l'obscurité de la nuit. Le château Saint- Elrae dominait avantageusement la ville, et son gouverneur était don Martin Galiano, fameux par l'héroïque défense de Valenza del Po, en Lombardie ; mais à peine y avait-on pour trois jours de vivres et pour quelques heures de munitions : ce qui décida le vice-roi à s'enfermer de préférence à Castelnuovo, dont la situation d'ailleurs était plus favorable encore à cause du voisinage de la mer. Il entoura sa sortie des mesures les pliis prudentes, et ne quitta le fort qu'après lui avoir assuré de prochains secours, par les soins des pères chartreux. Ces religieux surent en

effet, le ravitailler très-adroitement, grâce à la générosité de don Pedro Caraffa qui paya tous les frais.

Le vice-roi était convenu avec le gouverneur de certains signaux, au moyen desquels il l'avertirait d'ouvrir ou de cesser le feu contre la ville, suivant qu'il le jugerait nécessaire. Il avait envoyé des hommes sûrs, pour ordonner aux garde-magasins, de noyer toutes leurs poudres, dans l'intérieur de Naples. A minuit, accompagné des membres du conseil, de plusieurs gentilshommes, de magistrats et d'une nombreuse escorte de soldats espagnols, il fît son entrée à CastelnuovQ où l'attendaient sa famille, l'infortuné prince de Bisigna.no, les hauts fonctionnaires publics et les gens les plus compromis vis-à^vis de la populace. Le gouverneur du château, don Nicolas de Vargas Machuca, s'était largement approvisionné et réparait avec soin ses fortifications.

La nuit s'avançait ; Naples offrait un aspect véritablement effrayant; cette immense multitude, armée déjà en grande partie, occupait les places par masses séparées, sans chefs et sans accord. Dé longues colonnes parcouraient les rues en désordre, des groupes tumultueux se donnant le nom d'avant-gardes

s'étaient portés sur divers points afin de surveiller les forts, la plage, et les portes de la ville. De tous côtés partaient des cris furibonds, des vivats, des menaces de mort, et circulaient mille bruits absurdes et contradictoires, mille fausses nouvelles, mille projets pour le lendemain. Mais nulle part ne se révélait la moindre pensée, ne se prononçait la moindre parole d'indépendance, de nationalité, ni de changement de domination. Partout, au contraire, on manifestait des sentiments d'amour, de soumission et de fidélité au roi d'Espagne ; personne enfin ne se croyait rebelle. Ici la lueur de l'incendie rougissait les édifices, là résonnait un coup d'arquebuse dont l'auteur demeurait inconnu comme la victime ; plus loin, une terreur panique s'emparait d'un groupe qui fuyait en jetant tout un quartier dans l'épouvante. Les gens opulents, voués à la haine des classes infîmes, s'échappaient à la faveur des ténèbres, tantôt seuls, tantôt suivis de leurs familles atterrées, abandonnant leurs maisons, leurs intérêts, leurs richesses* Les uns se réfugiaient autour des forts, d'autres parvenaient à force d'or à s'embarquer sur les bateaux de Sainte- Lucie, de Chiaja ou de Mergelïna ; un grand nom-

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bre enfin s'éloignaient par terre de la ville pour se cacher dans les métairies ou dans les bois.

La place du Marché était toujours le quartier général du soulèvement, Masaniello y stationnait avec sa bande ; mais il n'avait encore exercé aucune autorité, ni imprimé aucune direction au mouvement, quoiqu'il eût pris part, avec une activité prodigieuse et une audace satanique, aux plus importants événements du jour. Vers le milieu de la nuit, s'arrêtèrent sur la place quatre personnages masqués, du nombre de ceux qui, revêtus de robes et de capuchons de confréries, s'étaient montrés sur tous les points pour fomenter la sédition . L'un d'eux leva son masque, et laissant voir, à la clarté de la lune et des torches, qu'il était l'octogénaire Giulio Genovino, il appela l'attention générale et fit une longue harangue à la multitude. Il approuva fortement que le cri du peuple fût : vive le roi d'Espagne et meure le mauvais gouvernement 5 parce que, dit-il. Une s'agit pas d'enlever au roi sa couronne et souveraineté de Naples, mais seulement d'apporter remède à l'inju>stice et à la rapacité de ses ministres et délégués. Exhortant avec véhémence son auditoire à ne point déposer les armes

avant d'ai^oir obtenu le redressement de ses griefs^ il attisaitlahainecontrelanoblessequ'il peignait comme ]a source de toutes les misères du pays, et trouvait ]e moyen d'éveiller adroitement Tespoir d'égaler les droits du peuple aux siens dans les sédiles. U termina son discours assez éloquent en manifestant la nécessité urçente d'avoir un chef suprême, qui régularisant les efforts de tous, dirigeât l'insurrection de manière à lui assurer d'heureux et féconds résultats.

Ces paroles du sagace vieillard impressionnèrent vivement la foule, qui par instinct déjà sentait le besoin d'être bravement et habilement commandée. Palumbo, Perrone et leurs compagnons les plus en faveur s'entendirent avec Genovino et commencèrent à répandre le nom de Masaniello, connaissant son audace et pensant qu'il serait facile de dominer son incapacité.

La tentative réussit à merveille et l'adhésion popu* laire fut d'autant plus rapide qu'on venait d'apprendre la fuite du prince de Bisignano, et la translation du vice-roi à Castehiuovo. Les esprits fermentent de nouveau, les masses s'émeuvent et se déchaînent; les cloches du Carmel et des autres tours font entendre

un glas épouvantable ; des groupes armés de torches sillonnent partout la cité ; les clameurs, le désordre, la confusion sont à leur comble, et Masaniello est proclamé chef unique et tout-puissant du peuple révolté.

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