‹ Insurrection de Naples en 1647Chapitre 14 sur 34 · CHAPITRE Vlil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlil

Au milieu de la confusion et du désordre^ rémltats d'une rage saiis but et d'un rnouveoient sans direction^ apparut à son tour, à cheval, le prieur de la Rocîi^ella, également envoyé par le vice-roi ; et comme tous, sans lui laisser le temps de respirer ni d'ouvrir la bouche, réclamaient à grands cris le privil^e de Charles-Quint, il lui vint la malheureuse idée de répondre, pour se tirerd'embarras, que ce document était dans les archives de San-Lorenzo. Aussitôt, la multitude pousse une acclamation terrifiante, et, l'entraînant avec elle, se lance dans la direction du célèbre monument. L'étourdi cavalier, qui avait répondu à tout hasard, et qui ne savait ni si le privilège y était véritablement, ni comment on pourrait le chercher ^t encore moins l'obtenir, ignorant d'ailleurs si les

soldats espagnols enfermés à San-Lorenzo permettraient qu'on en approchât, sentait tout le danger de la position qu'il s'était faite si légèrement, sans imaginer aucun moyen d'en sortir. Heureusement, sa bonne étoile suscita l'un de ces événements insignifiants qui suffisent pour distraire le peuple, et qui sont si fréquents dans les grands troubles. Le prieur en profita pour sauter à bas de son cheval, fuir à toutes jambes par une petite rue, et se jeter dans un couvent de théatins, d'oii il regagna Castdnuovo, sous un déguisement.

Le vice-roi, tout en écoutant d'un air profondément chagrin le récit des insultes essuyées par ses illustres messagers dans leurs expéditions infructueuses, se réjouissait vivement au fond de l'âme ; car cette animosité croissante entre la noblesse et la plèbe rendait, de jour en jour, plus impossible l'alliance qu'il eût redoutée par-dessus tout. Conformément à cette politique, après avoir entendu les plaintes et les renseignements des fugitifs sur l'état de la cité, il jugea l'occasion favorable pour mettre ea avant Iq duc de Maddaloni, soit qu'il dût, en effet, n^pcier une conciliation, soit qu'il dût se dépopulariser comme

ses prédécesseurs. Il le prit à part, lui donna ses instructions, et, sûr de sa bonne fol, le laissa partir courageusement au-devant des révoltés.

Le duc aborde à cheval la place du Marché où l'attendait le meilleur accueil; ses manières, son laisser-aller, ses relations avec le bas peuple, ses désordres méiïie et ses folies plaisaient beaucoup à la multitude ; il retrouve de vieilles connaissances à la tète des légions plébéiennes, et Masaniello le reçoit les bras ouverts ; alors, entouré d'un auditoire immense, il prêche la confiance et le calme, assurant que le vice -roi fera tout ce que souhaite le peuple. Mais celui-ci reconnaissant les promesses et les discours des précédents émissaires, interrompt le duc par un sourd murmure, qui dégénère bientôt en rumeur d'indignation, en interpellations violentes, et en ce terrible cri mille fois répété : Le privilège de Charles^Quint ! Le privilège de Char^ les- Quint! On se pressait tellement autour du cavalier que son cheval était prêt à perdre pied. Heureusement Maddaloni ne se laisse point intimider. « C'est bien, c'est bien, s'écrie-t-il avec assurance ; laissez^-moi passer; je vais le cherclier. » Son ton ferme, sa con-

tenance résolue produisent un effet spontané. Le cercle étouffant s'eritr'ouvre, et le duc en profite pour rentrer à toute bride au château .

L'habile Genovino avait saisi cette occasion de haranguer le peuple (peut-être aussi était-il bien aise de favoriser, en captivant Fattentioi^, la fuite de ^n protégé ) ; il avait insisté chaleureusement sur l'importance de posséder ce privilège, à l'aide duquel on démontrerait l'illégalité flagrante des impôts extraordinaires créés sous les vice-rois ; il avait renouvelé ses déclamations haineuses au sujet de la noblesse, et conclu par une nouvelle exhortation de fidélité au roi d'Espagne ; puisque, loin de lui être rebelles^ les Napolitains dirigeaient uniquement leurs efforts contre des ministres, indignes oppresseurs de ses sujets, qui par de honteuses concessions privaient le souverain de la moitié des tributs et dons volontaires de ce très-fidèle royaume. De telles idées se propageaient rapidement en faisant sur les masses une profonde impression.

Le soulèvement commençait à prendre la consistance que produit toujours une organisation bonne x>u mauvaise qui régularise et donne de l'unité.

Masaniello était reconnu et obéi comme chef supnftme ; Domenico Perrone et Giuseppe Palumbo étaient ses lieutenants ; Geno\ino, son conseiller ; un i^^ gueux jeune homme^ appelé Marco Vitale, rempli sait près de lui les fonctions de secrétaire. Composant ensemble une sorte de conseil souverain, et d'acc6r4 avec les hommes du peuple les plus influents, ils s'occupèrent de nommer, avec toutes les formalités possibles, un élu du peuple en remplacement de l'infortuné Naclerio ; puis ils organisèrent leurs forces actives qui dépassaient déjà cent cinquante miile hommes, les divisant par faubourgs et quartiers, en assignant pour chefs à chaque section, ceux de siçs membres qui avaient montré le plus de chaleur et d'audace dans les événements antérieurs.

L'insurrection organisée, il fallait qu'elle occupât d'une manière quelconque son activité infernale. N'ayant point d'ennemis à combattre, puisqu'elle ne pouvait considérer comme tels des troupes qui se contentaient d'observer,* et que d'ailleurs elle ne songeait plus à renouveler contre la tour de San- Loren2o ses malencontreuses tentatives , elle se dédommagea par de ruineuses vengeances et d'inutiles

80 INSURRECnœV DE NAPLES.

incendies. Masaniello et son entourage formèrent une liste de plus de soixante maisons destinées à être assaillies sans retard et sans appel, les haines et les ressentiments personnels exerçant dans le choix des victimes une influence qui se devine aisément.

Le poissonnier surtout n'avait point oublié Farrestation de sa femme par les gabeUieri; il en nourrissait une rancune violente contre le fermijpr de Foctroi des farines Geronimo Letizia. Aussi l'habitation de ce personnage fut-elle la première désignée. On y renouvela les scènes du palais et de la maison Vagliano. Les meubles les plus précieux, de magnifiques tapisseries, des étoffes et des joyaux de grande valeur, tout jusqu'aux portes et aux jalousies fut dévoré par les flammes* La multitude, exaltée, criait avec frénésie en attisant le feu (1) : Ceci est notre sang ! ainsi méritem de brûler -en enfei' ceux qui nous l'ont sucé! Elle prit ensuite quelques tisons du brasier pour en allumer plus facilement un autre^ et courut envahir la demeure somptueuse de Filippo Basili, qui de pauvre boulanger était devenu énormément riche en peu d'années,

(1) Giraffl.

MÀSANIELLO. t7

en se rendant adjudicataire de divers impôts. L'œu* vre de destruction suivit son cours, et cette fois,* indépendamment d'un mobilier admirable et de superbes glaces de Venise, on anéantit des objets d'art fort remarquables, des tableaux de grands maîtres, de très-belles pièces d'orfèvrerie, et même un coffret plein de grosses peries. Ce bûcher flamboyait sur la place du Saint-Esprit; lorsqu'il n'y eut plus rien à brikler, le conseiller Antonio de Angelis dut fournir à son tour de nouveaux aliments à l'incendie. On rappelait le conseiller des mauvais conseils. Les flammes furent implacables chez lui, comme partout iailleurs.

La nuit n'arrêta point cette fièvre de destruction; le peuple incendia successivement la maison du conseiller Miraballo, située dans le faubourg des Vierges ; puis le palais de l'élu Naclerio, où l'on dévasta sans pitié un précieux jardin de plantes et de fleurs exotiques, importées à grands frais et cultivées avec un soin extrême, au milieu de charmantes fontaines et de curieux jets d'eau.

D'immenses richesses, d'incalculables capitaux furent anéantis en un moment durant ce jour néfaste,

sans que les che& de rinsurrection comprisfient euxmêmes rimportance de les conserver dans leur propre intérêt. Mak las masses populaires qui jamais ne raisonnent^ ni ne pensent à l'avenir, croient stupidement qu'elles détruiront la tyrannie en détruisant ce qui appartient à ceux qu'elles appellent tyrans ; elles oublient; dans leur haine contre les riches, que l'ensemble des grandes richesses particulières forme précisément la grande richesse de l'État.

Les tourbillons de flamme et de fumée qu'une plèbe frénétique attisait si follement, avertissaient de loin les malheureuses familles réfugiées à Castelnuovo, qu'elles étaient déjà victimes de l'anarchie, et qu'elles tombaient du faite de l'opulence dans l'abime de l'indigence et du désespoir. Leçon terrible pour ceux qui s'enrichissent aux dépens de la misère publique, et font ensuite une imprudente ostentation de leurs richesses, sans craindre qu'un jour vienne où la victime se change en bourreau !

Un fait digne de remarque, c'est qu'au milieu de cet inexprimable désordre, parmi ces bandes sans foi ni loi, pleines de malfaiteurs, de bri^mds et de pauvres en haillons, sans aucun moyen d'existence.

MASANIfiLLO. 80

bien que les monnaies d'or et d'argent roulassent sur le pa^é/ il ne se trouva que trois misérables pour oser dérober quelque cbose. Encore leurs mesquins détournements reçurent-ils un ehÂtiment aussi prompt qu'exemplaire : regardés avec horreur par tous ces artisans de destruction, ils furent conduits devant l'inflexible Masaniello, qui condamna immédiatement à cinquante coups de bâton l'un d'eux, convaincu d'avoir gardé un frein de cheval, et qui fit pendre les deux autres, pour avoir volé, celui-ci une tasse d'argent, celui-là un petit cadre du même métal.

L'histoire consigne également un fait d'une haute importance : c'est qu'au plus fort de la rage dévastatrice, on sauvait, avec le plus grand respect, les portraits du roi trouvés dans les maisops proscrites. Ils étaient aussitôt salués de chaleureuses acclamations, et déposés au carrefour voisin, sous un dais improvisé, formé de riches étofies, que cette destination pouvait seule arracher aux flammes (1). Exemple frappant de l'amour incompréhensible conservé par des révoltés pour un souverain dont ils outrageaient

(t) Giraffl. — De Sanlis. — Raphaël de Tunis.

les ministres/ et dont ils assassinaient les sujets! Il démontre clairement combien les Napolitains songeaient peu à se séparer de l'Espagne, jusqu'au moment où ils prêtèrent l'oreille aux instigations des agents étrangers qui ne tardèrent pas à venir exploiter les circonstances.

v\AAA/vvA/v^/^AAAV/v^/^AAA/^/v^Au^/^/^^^

Page 1