l'interrogatoire
Iraordinaire à trouver la vertu sous sa plus belle forme, alors qu’elle est mise en pratique par des hommes qui appartiennent à la classe la plus élevée. Après m’ètre expliqué de cetle manière , j’espère , monsieur le marquis, que vous serez certain de mon silence , et que vous n’aurez aucune inquiétude sur le jugement à intervenir, s’il y a jugement.
— Eh bien 1 à la bonne heure , dit madame Marboutin , en voilà , un juge ! Tenez , mon cher monsieur, je vous embrasserais si je n’étais pas si laide; vous pariez comme un livre.
Le marquis lendit sa main à M. Popinot, et Popinot y frappa douqgpient de la sienne en jetant à ce grand homme de la vie privée un regard plein d’harmonies pénétrantes , auquel M. d’Espard répondit par un gracieux sourire. Ces deux natures si pleines , si riches , l’une bourgeoise et divine , ’autre noble et sublime, s’étaient mises à l’unisson doucement, sans choc, sans éclat de passion, comme si deux lumières pures se fussent confondues. Le père de tout un quartier se sentait digne de presser la main de cet homme deux fois noble, et le marquis éprouvait au fond de son cœur un
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mouvement qui l’avertissait que la main du juge était une de celles d’où s’échappent incessamment les trésors d’une inépuisable bienfaisance.
— Monsieur le marquis, ajouta Popinot en le saluant, je suis heureux d’avoir à vous dire que dès les premiers mots de cet interrogatoire, j’avais jugé mon greffier inutile. Puis il s’approcha du marquis, l’entraîna dans l’embrasure d’une croisée , et lui dit : — Il est temps que vous rentriez chez vous , monsieur ; je crois qu’en cette affaire madame la marquise a subi des influences que vous devez combattre dès aujourd’hui.
Popinot sortit, se retourna plusieurs fois dans la cour et dans la rue ; il était encore attendri par le souvenir de cette scène; elle appartenait à ces effets qui s’implantent dans la mémoire pour y refleurir à certaines heures où l'âme cherche des consolations.
— Cet appartement me conviendrait bien , se dit il en arrivant chez lui.
Le lendemain, vers dix heures du matin, M. Popinot, qui, la veille, avait rédigé son rapport, s’achemine au Palais dans l’intention de faire prompte et bonne justice. Au moment où il entrait
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au vestiaire pour y prendre sa robe et mettre son rabat, le garçon de salle lui dit que M. le président du tribunal le priait de passer dans son cabinet , où il l’attendait. Popinot s’y rendit aussitôt.
— Bonjour, cher monsieur Popinot, lui dit le magistrat en l’emmenant dans l’embrasure de la fenêtre.
— Monsieur le président, s’agit-il de quelque affaire sérieuse ?
Une niaiserie, dit le président. Le garde des sceaux, avec lequel j’ai eu l’honneur de dîner hier, m a pris à part dans un coin, il avait su que vous aviez été prendre le thé chez madame d’Espard , dans 1 affaire de laquelle vous avez été commis , et il m a fait entendre qu’il était convenable que vous ne siégiez point dans cette cause....
Ah! monsieur le président, je puis affirmer que je suis sorti de chez madame d’Espard au moment où le thé fut servi; d’ailleurs, ma conscience..
— Oui, oui, dit le président, le tribunal tout entier, la cour, le Palais, vous connaissent; je ne vous répéterai pas ce que j’ai dit de vous à Sa Gran-
l’interrogatoire . # 167
deur; mais vous savez! la femme de César ne doit pas être soupçonnée. Aussi n’en faisons-nous pas une affaire de discipline, mais une question de convenance. Entre nous, il s’agit moins de vous que du tribunal.
— Mais, monsieur le président, si vous connaissiez l'espèce, dit le juge en essayant de tirer son rapport de sa poche.
— Je suis persuadé d’avance que vous avez apporté dans cette affaire la plus stricte indépendance. Et moi-mème, simple juge, j’ai souvent pris bien plus qu’une tasse de thé avec les gens que j’avais à juger; mais il suffit que le garde des sceaux en ait parlé, que l'on puisse causer de vous, pour que le tribunal évite une discussion à ce sujet. Tout conflit avec l’opinion publique est dangereux pour un corps constitué , môme quand il a raison contre elle, parce que les armes ne sont pas égales; le journalisme peut tout dire, tout supposer, et notre dignité nous interdit tout, même la réponse. D’ailleurs , j’en ai conféré avec votre président, et M. La Giraudais vient d’être commis sur la récusation que vous allez donner. C’est une chose arrangée.
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En voyant M. La Giraudais, un juge-suppléant récemment nommé, qui s’avança pour le saluer, M. Popinot ne put retenir un sourire ironique. Ce jeune homme blond , pâle , plein d’ambition cachée , semblait prêt à pendre et à dépendre , au bon plaisir des rois de la terre , les innocents aussi bien que les coupables, et à suivre l’exemple des Laubardemont plutôt que celui des Molé. M. Popinot se retira en les saluant.
Paris, février 1836.
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Un médecin à qui la science doit une belle théorie physiologique , et qui jeune encore s’est placé parmi les célébrités de l’école de Paris, centre de lumières auquel les médecins de l’Europe rendent tous hommage , le docteur Bianchon a longtemps pratiqué la chirurgie avant de se livrer à la médecine. Ses premières études furent dirigées et surveillées par un des plus grands chirurgiens français,
l’illustre Desplein, qui passa comme un météore dans la science. De l’aveu de ses ennemis, il enterra dans la tombe une méthode intransmissible ; comme tous les gens de génie, il était sans héritiers, il portait et emportait tout avec lui. Les chirurgiens ont, par rapport à la gloire, une ressemblance avec les acteurs : ils n’existent que de leur vivant, leur adresse ne s’apprécie plus quand ils ont disparu ; ce sont les héros du moment. Celui-ci surtout , de qui le nom n'est déjà plus que dans quelques mémoires, et qui restera dans sa science spéciale sans en franchir les bornes, car il faut des circonstances inouïes pour que le nom d’un savant passe dans l’histoire générale de l’humanité; üesplein possédait un divin coup d’œil : il pénétrait le malade et sa maladie par une intuition acquise ou naturelle qui lui permettait d’embrasser les diagnostics particuliers à l'individu, de déterminer le moment précis, l’heure, la minute à laquelle il fallait opérer , en faisant la part aux circonstances atmosphériques et aux singularités du tempérament. Pour marcher ainsi de conserve avec la nature, avait-il donc étudié l’incessante conjonction des êtres et des substances alimentaires contenues dans l’atmosphèreou
que fournit la terre à l’homme qui les absorbe et les prépare pour en tirer une expression particulière ? ou procédait-il par cette puissance de déduction et d’analogie à laquelle est dû le génie du Cuvier ? Quoi qu’il en soit, cet homme s’était fait le confident de la chair, il la saisissait dans le passé comme dans l’avenir, en s’appuyant sur le présent. Aussi est-il impossible de refuser à ce perpétuel observateur de la chimie humaine, l’antique science du magisme, c’est-à-dire la connaissance des principes en fusion , les causes de la vie , la vie avant la vie, ce qu’elle sera par ses préparations avant d’ètre. Pour lui, l’atmosphère terrestre était un sac générateur, il voyait la terre comme un œuf dans sa coque , et ne pouvant savoir qui de l’œuf qui de la poule avait commencé, il n’admettait ni le coq , ni le poulet , il ne croyait ni en l’homme postérieur , ni en Dieu. Desplein n’était pas dans le doute, il affirmait; son athéisme était pur et franc comme celui de beaucoup de savants, les meilleurs gens du monde, mais invinciblement athées, athées comme les gens religieux n’admettent pas qu’il puisse y avoir d’athées. Et cela ne devait pas être autrement pour un homme habitué .depuis son jeune âge à
disséquer l’être par excellence, avant, pendant et après la vie , à le fouiller dans tous ses appareils sans y trouver cette âme unique, si nécessaire aux théories religieuses. En y reconnaissant un centre cérébral , un centre nerveux et un centre aéro-sanguin dont les deux premiers se suppléent si bien l’un l’autre, qu’il eut dans les derniers jours de sa vie la conviction que le sens de l’ouïe n’était pas absolument nécessaire pour entendre, ni le sens de la vue absolument nécessaire pour voir, et que le plexus solaire les remplaçait, sans que l’on en pût douter; Desplein, en trouvant deux âmes dans l’homme, corrobora son athéisme de ce fait, et quoiqu’il ne préjuge encore rien sur Dieu, cet homme mourut, dit-on, dans l'impénitence finale où meurent malheureusement beaucoup de beaux génies, à qui Dieu puisse pardonner !
La vie de cet homme si grand offrait beaucoup de petitesses, pour employer l’expression française dont se servaient ses ennemis jaloux de diminuer sa gloire; mais qu’il serait plus convenable de nommer des contre sens apparents. N’ayant jamais connaissance des déterminations par lesquelles agissent
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les esprits supérieurs , les envieux ou les niais s’arment aussitôt de quelques contradictions superficielles pour en dresser un acte d’accusation sous lequel ils les font momentanément juger. Si plus tard le succès couronne les combinaisons attaquées en en montrant la corrélation, il subsiste toujours un peu des calomnies préparatoires. Ainsi, de nos jours, Napoléon fut condamné par ses contemporains , lorsqu’il déployait les ailes de son aigle sur l’Angleterre, en construisant ses bateaux plats à Boulogne ; il fallut 1814 pour expliquer 1804. Chez Desplein , la gloire et la science étant inattaquables ses ennemis s’en prenaient à son humeur bizarre, à son caractère, tandis qu’il possédait tout bonnement cette qualité que les Anglais nomment eccentricity : tantôt il allait superbement vêtu comme Crébillon le tragique, tantôt il alfectait une singulière indifférence en fait de vêtement, tantôt en voiture, tantôt à pied, tour à tour brusque et bon; en apparence âpre et avare, mais capable d’offrir sa fortune à ses maîtres exilés qui l’acceptèrent pendant quelques jours. Aucun homme n’a donné lieu à des jugements plus contradictoires. Quoique capable, pour avoir un cordon noir que les médecins
n’auraient pas dû briguer , de laisser tomber à la cour un livre d’heures de sa poche , croyez qu’il se moquait en lui-même de tout, qu’il avait un profond mépris pour les hommes , après les avoir observés d’en haut et d’en bas, après les avoir surpris dans leur véritable expression , au milieu des actes les plus solennels de l’existence. Chez un grand homme, les qualités sont souvent solidaires ; si l’un a plus de talent que d’esprit, son esprit est encore plus étendu que celui de qui l’on dit simplement : Il a de l’esprit. Tout génie suppose une vue morale* cette vue peut s’appliquera quelque spécialité, mais qui voit la fleur doit voir le soleil. Celui qui entendit un diplomate, sauvé par lui, demander :« Comment va l’empereur? » et qui répondit : « Le courtisan revient, l’homme suivra! » celui-là niest pas seulement chirurgien ou médecin. Parmi les énigmes que présente aux yeux de plusieurs contemporains la vie de Desplein, nous avons choisi l’une des plus intéressantes , parce que le mot s’en trouvera dans la conclusion du récit , sans que le leelenr soit renvoyé à demain pour le savoir.
Parmi tous les élèves que Desplein eut à son hôpi-
(al , Horace Bianchon fut un de ceux auxquels il s'attacha le plus vivement. Avant d’être interne à l’Ilôtel-Dieu, Horace Bianchon était un étudiant en medecine, logé dans une misérable pension du quartier latin , connu sous le nom de la Maison-Vauquer. Ce pauvre jeune homme y sentait les atteintes de cette ardente misère, espèce de creuset d’où les grands talents doivent sortir purs et incorruptibles comme des diamants qui peuvent être soumis à tous les chocs sans se briser. Au feu violent île toutes leurs passions déchaînées, ils acquièrent la probité la plus inaltérable , et contractent l'habitude des luttes de tout genre par le travail constant dans lequel ils ont cerclé tous leurs appétits trompés. Horace était un jeune homme droit, incapable de tergiverser dans toutes les questions d’honneur , allant sans phrases au fait, prêt, pour ses amis, à mettre en gage son manteau, comme à leur donner son temps et ses veilles; c’était enfin un de ces amis qui ne s’inquiètent pas de ce qu’ils reçoivent en échange de ce qu’ils donnent, certains de recevoir à leur tour plus qu’ils ne donneront. La plupart de ses amis avaient pour lui ce respect intérieur qu’iu spire une vertu sans emphase , et plusieurs d’entre
178 LA MESSE DE t’ATHÉE.
eux redoutaient sa censure. Mais ses qualités , il les déployait sans pédantisme; il n’était ni puritain, ni sermonneur, il jurait de bonne grâce en donnant un conseil, il faisait volontiers un tronçon de chière lie quand l’occasion s’en présentait; il était bon compagnon , pas plus prude que ne l’est un cuirassier, rond et franc, non pas comme un marin, car le marin d’aujourd’hui est un rusé diplomate, mais comme un brave jeune homme qui n’ayant rien à déguiser dans sa vie, marche la tête haute et la pensée rieuse. Enfin, pour tout exprimer par un mot, Horace était le Pylade de plus d’un Oreste, les créanciers étant pris aujourd’hui comme la figure la plus réelle des Furies antiques. 11 portait sa misère avec celte gaieté qui peut-être est un des plus grands éléments du courage, et, comme tous ceux qui n’ont rien , il faisait peu de dettes; il était sobre comme un chameau, alerte comme un cerf, ferme surtout dans ses idées et dans sa conduite. La vie heureuse de Bianchon commença du jour où l'illustre chirurgien acquit la preuve des qualités et des défauts qui , les uns aussi bien que les autres, rendent doublement précieux le docteur Horace Bianchon. Quand un chef de clinique prend
dans son giron un jeune homme, ce jeune homme a sa fortune faite. Desplein ne manquait pas d’emmener Bianchon, pour se faire assister par lui dans les maisons opulentes où presque toujours quelque bonne gratification tombait dans l’escarcelle de l’interne, et où se révélait insensiblement au provincial les mystères de la vie parisienne. Desplein le gardait dans son cabinet lors de ses consultations, et l’y employait; puis, parfois, il l’envoyait accompagner un riche malade aux eaux ; enfin il lui préparait une clientèle.
Il résulte de ceci qu’au bout d’un certain temps, le Mahomet de la chirurgie eut un Séide. Ces deux hommes, l’un au faite des honneurs et de son art , jouissant d’une immense fortune et d’une immense gloire; l’autre, modeste Oméga, n’ayant ni fortune ni gloire, devinrent intimes. Le grand Desplein disait tout à son interne : l’interne savait si telle femme s’était assise sur une chaise auprès du maître , ou sur le fameux canapé qui se trouvait dans lecabinetde Desplein et sur lequel il dormait; Bianchon connaissait les mystères de ce tempérament de lion et de taureau qui finit par élargir, amplifier outre-mesure le buste du grand homme et causa sa
mort par le développement du cœur. Il étudia les bizarreries de cette vie si occupée. Un jour Bianchon ayant dit à Desplein qu’un pauvre porteur d’eau du quartier Saint-Jacques avait une horrible maladie causée par les fatigues et la misère , car ce pauvre Auvergnat n’avait mangé que des pommes de terre dans le grand hiver de 1821, Desplein laissa tous ses malades et, au risque de crever son cheval, vola suivi de Bianchon chez le pauvre homme qu’il fit transporter lui-même dans la maison de santé établie par le célèbre Dubois dans le faubourg St-Denis. Il alla soigner lui-même cet homme, auquel il donna , quand il l’eût rétabli , la somme nécessaire pour acheter un cheval et un tonneau. Cet Auvergnat se distingua par un trait original. Un de ses amis étant tombé malade , il l’amena promptement chez Desplein , en disant à son bienfaiteur : — «Je n’aurais pas souffert qu’il allât chez un autre.» Tout bourru qu’il était, Desplein serra la main du porteur d’eau, et lui dit : — « Amène-les moi tous. » Et il fit entrer l’enfant du Cantal à l’Hôtell)ieu, où il eut de lui le plus grand soin. Bianchon avait déjà plusieurs fois remarqué chez son chef une prédilection pour les Auvergnats et surtout pour
les porteurs d’eau ; mais , comme Desplein mettait une sorte d’orgueil à ses traitements de l’IIÙtel- Dieü, l’élève n’y voyait rien de particulier.
Un jour, en traversant la place St-Sulpice, Bianchon aperçut son chef qui entrait dans l’église vers neuf heures du matin. Desplein, qui ne faisait jamais alors un pas sans son cabriolet , était à pied et se coulait dans l’église par la porte de la rue du Petit- Lion comme s’il fût entré dans une maison suspecte. Naturellement pris de curiosité, l’interne, qui connaissait les opinions de son maître et qui était Cabaniste en dyable par un y grec (ce qui semble dans Rabelais une supériorité de diablerie; Bianchon se glissa dans St-Sulpice, et ne fut pas médiocrement étonné de voir le grand Desplein, cet athée sans pitié pour les anges qui n’offrent point prise aux bistouris, et ne peuvent avoir ni fistules ni gastrites , enfin, cet intrépide dériseur , humblement agenouillé, et où ?... à la chapelle de la Vierge, devant laquelle il écouta une messe , donna pour les frais du culte, pour les pauvres, en restant sérieux comme s’il se fût agi d’ilne opération.
— Il ne venait certes pas éclaircir des questions relatives à l’accouchement de la Vierge! disait
fiianchon de qui l’étonnement fut sans bornes. Si je l’avais vu tenant à la Fête-Dieu un des cordons du dais , il n’y aurait eu qu’à rire; mais à cette heure, seul, sans témoins , il y a certes de quoi faire penser!
Bianchon ne voulut pas avoir l’air d’espionner le premier chirurgien del’llôtel-Dieu, et s’en alla. Par hasard Desplein l’invita ce jour-là même à diner avec lui, hors de chez lui, chez un restaurateur. Entre la poire et le fromage, Bianchon arriva par d’habiles préparations à parler de la messe, en la qualifiant de mômerie et de farce.
— Une farce , dit Desplein , qui a coûté plus de sang à la chrétienté que toutes les batailles de Napoléon , et que toutes les sangsues de Broussais. La messe est une invention papale qui ne remonte pas plus haut que le vi e siècle , et que l’on a basée sur hoc est corpus. Combien de torrents de sang n’a-t-il pas fallu verser pour établir la Fête-Dieu par l’institution de laquelle la cour de Rome a voulu constater sa victoire dans l’affaire de la Présence Réelle, schisme qui pendant trois siècles a troublé l’Église. Les guerres du comte de Toulouse et des Albigeois sont la queue de cette affaire ; les Vaudois et les
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Albigeois se refusaient â reconnaître cette innovation.
Enfin Desplein prit plaisir à se livrer à toute sa verve d’athée , et ce fut un flux de plaisanteries voltairiennes , ou pour être plus exact , une détestable contrefaçon du Citateur.
— Ouais , se dit Bianchon enlui-même, où est mon dévot de ce matin.
Il garda le silence, car il douta d’avoir vu son chef à St-Sulpice. Desplein n’eût pas pris la peine de mentir à Bianchon, ils se connaissaient trop bien tous deux;ilsavaient déjà, sur des points tout aussi graves, échangé des pensées, discuté des systèmes de naturû rerum, en les sondant ou les disséquant avec lescouteaux et le scalpel de l’incrédulité. Trois mois se passèrent, et Bianchon ne donna point de suite à ce fait , quoiqu’il restât gravé dans sa mémoire. Dans cette année, un jour, l’un des médecins de l’IIÔtel-Dieu dità Desplein, devant Bianchon: — « Qu’alliez-vous donc faire à St-Sulpice , mon cher maître?»
— Y voir un prêtre quia une carie au genou, et que S. A. R. madame la duchesse d’Angoulême m’a fait l’honneur de me recommander.
184 LA MKSSfc UE l’athée.
Le médecin se paya de cette défaite , mais non Manchon .
— Ah ! il va voir des genoux malades dans l’église! Bah! il allait entendre sa messe! se dit l’interne.
Bianchon se promit de guetter Desplein, 11 se rappela le jour et l’heure auxquels il l’avait surpris entrant à St-Sulpice, et se promit d’y revenir l’année suivante au même jour et à la même heure, afin de savoir s’il l’y surprendrait encore. En ce cas , la périodicité de sa dévotion autorise une investigation scientifique , car il ne devait pas se rencontrer chez un tel homme une contradiction aussi directe entre la pensée et l’action.
L’année suivante, au jour et à l’heure dite, Bianchon , qui n’était plus l’interne de Desplein , vit le cabriolet du chirurgien s’arrêtant au coin de la rue de Tournon et de celle du Petit-Lion, d’où son ami s'en alla jésuitiquement le long des murs à St-Sulpice, où il eutendit encore sa messe à l’autel de la Vierge. C’était bien Desplein! le chirurgien en chef, l’athée in petto . L’intrigue s’embrouillait. La persistance de cet illustre savant compliquait tout. Quand Desplein fut sorti , Bianchon s’approcha du
sacristain qui vint desservir la chapelle , et lui demanda si ce monsieur était un habitué.
— Voici douze ans que je suis ici , dit le sacristain , et depuis ce temps, M. Desplein vient quatre fois par an entendre cette messe; c'est une fondation faite par lui.
— Une fondation faite par lui! dit Bianchon en s’éloignant. Ceci vaut le mystère de l’immaculée conception, une chose qui, à elle seule, doit rendre un médecin incrédule.
Il se passa quelque temps sans que le docteur Bianchon, quoiqu’ami deDcsplein, fût en position de lui parler de cette singularité si étrange dans sa vie intime. S’ils serencontraienten consultation ou dans le monde , il était difficile de trouver ce moment de confiance et de solitude où l’on demeure les pieds sur les chenets, la tète appuyée sur le dos d’un fauteuil, et pendant lequel deux hommes se disent leurs secrets. Enfin, à six ans de distance , après la révolution del850, quand le peuple se ruait sur l’Archevêché , quand les inspirations républicaines le poussaient à détruire les croix dorées qui pointaient comme des éclairs dans l’immensité de cet océan de maisons, et que l'incrédulité côte àcôte
avec l’émeute se carrait dans les rues , Bianchon surprit Desplein , entrant encore dans St-Sulpice. Le docteur l’y suivit, se mit près de lui, sans que son ami lui fit le moindre signe ou témoignât la moindre surprise; et tous deux en tendirent la messe de fondation.
— Me direz- vous , mon cher , dit Bianchon â Desplein , quand ils sortirent de l’église , la raison de cette capucinade ! Je vous ai déjà surpris trois fois allant à la messe , vous ! Voici la quatrième ! Vous me ferez raison de ce mystère , et m’expliquerez ce désaccord flagrant entre vos opinions et votre conduite. Vous ne croyez pas en Dieu, et vous allez à la messe !
, — Je ressemble à beaucoup de dévots , à des
hommes profondément religieux en apparence , mais tout aussi athées que nous pouvons l’être vous et moi.
Et ce fut un torrent d’épigrammes sur quelques personnages politiques dont le plus connu nous offre en ce siècle une nouvelle édition du Tartuffe de Molière.
— Je ne vous demande pas tout cela , dit Bianchon , je vous demande la raison de ce que vous
venez de faire; car vous avez fondé cette messe.
— Ma foi, mon cher ami , dit Desplein , je suis sur le bord de ma tombe, je puis bien vous parler des commencements de ma vie.
En ce moment , Bianchon et le grand homme se trouvaient dans la rue des Quatre-Vents , une des plus horribles rues de Paris ; Desplein lui montra le sixième étage d’une de ces maisons qui ressemblent à un obélisque, dont la porte bâtarde donne sur une allée au bout de laquelle est un tortueux escalier éclairé par des jours justement nommés des jours de souffrance ; une maison verdâtre dont le rez-de-chaussée était occupé par un marchand de meubles, et qui paraissait loger à chacun de ses étages une différente misère. En levant le bras par un mouvement plein d’énergie, Desplein dit à Bianchon : — J’ai demeuré là haut deux ans!
— Eh bien !
— La messe que je viens d’entendre est liée à des événements qui se sont accomplis alors qu’à ce sixième étage j’habitais la mansarde à la fenêtre de laquelle vous voyez flotter une corde chargée de linge , au-dessus d’un pot de fleurs. J’ai eu de si
rudes commencements, mon cher Bianchon,que je puis disputer à qui que ce soit la palme des souffrances parisiennes. J’ai tout supporté :1a faim et la soif , manque d'argent , manque d’habits , de chaussure et de linge , tout ce que la misère a de plus dur. J’ai soufflé mes doigts engourdis dans cette chambre que je voudrais aller revoir avec vous. J’ai travaillé pendant un hiver en voyant fumer ma tète , et distinguant l’air de ma transpiration , comme nous voyons celle des chevaux par un jour de gelée. Je ne sais où l’on prend son point d’appui pour résister à cette vie. J’étais seul, sans secours, sans un sou ni pour acheter des livres ni pour payer les frais de mon éducation médicale ; sans un ami , car mon caractère irascible, ombragenx , inquiet, me desservait; personne ne voulait voir dans mes irritations le malaise et le travail d’un homme qui , du fond où il est, s’agite pour arriver à la surface. Mais j’avais, je puis vous le dire à vous devant qui je n’ai pas besoin de me draper, j’avais ce fonds de bons sentiments et de sensibilité vive qui sera toujours l’apanage des hommes assez forts pour grimper sur un sommet quelconque, après avoir piétiné longtemps
dans les broussailles de la misère. Je ne pouvais rien tirer de ma famille , ni de mon pays , au delà de l’insuffisante pension que l’on me faisait. Enfin, à cette époque , je mangeais le matin un petit pain que le boulanger de la rue du Petit-Lion me vendait moins cher parce qu’il était de la veille ou de l’avant-veille ; en l’émiettant dans du lait, mon repas du matin ne me coûtait que deux sous; je ne dînais que tous les deux jours dans une pension où le dîner coûtait dix-huit sous. Je ne dépensais ainsi que onze sous. Vous connaissez aussi bien que moi quel soin je pouvais avoir de mes habits et de ma chaussure! Et je ne saispassi plus tard nouséprouvons autant de chagrin par la trahison d’un confrère, que nous en avons éprouvé, vous comme moi , en apercevant la rieuse grimace d’un soulier qui se découd , en entendant craquer l’entournure d’une redingote. Je ne buvais que de l’eau , j’avais le plus grand respect pour le café , et Zoppi m’apparaissait comme une terre promise où les Lucullus du pays latin avaient seuls droit de présence. — Pourrai-je jamais , me disais-je parfois, y prendre une lasse de café à la crème, y jouer une partie de dominos? Enfin je reportais dans mes travaux la
rage que m’inspirait la misère; je tâchais d’accaparer des connaissances positives afin d’avoir une immense valeur personnelle, pour mériter la place à laquelle j’arriverais le jour où je serais sorti de mon néant. Je consommais plus d’iuiile que de pain; la lumière qui m’éclairait pendant ces nuits obstinées me coûtait plus cher que ma nourriture. Ce duel a été long , opiniâtre , sans consolation : je ne réveillais aucune sympathie autour de moi ; pour avoir des amis , ne faut-il pas se lier avec des jeunes gens , posséder quelques sous pour aller gobelotter avec eux, se rendre ensemble partout où vont des étudiants ? mais je n’avais rien! et quand il s’agissait de découvrir mes misères, j’éprouvais au gosier cette contraction nerveuse qui fait croire à nos malades qu’il leur remonte une boule de l’œsophage dans le larynx. J’ai plus tard rencontré de ces gens nés riches, qui n’ont jamais manqué de rien, qui ne connaissent pas le problème de cette règle de trois :
Un jeune homme est au crime comme une pfèce de cent sous est à X.
Ces imbéciles dorés vous disent : Pourquoi donc faisiez-vous des dettes , pourquoi donc avez-vous
contracté des obligations? Pourquoi prendre des engagements qu’on ne peut pas remplir? Ils me font l’effet de cette princesse qui, sachant que le peuple crevait de faim , disait : Pourquoi n’achètet-il pas de la brioche? Je voudrais bien voir l’un de ces riches qui se plaint que je lui prends trop cher quand il faut l’opérer, seul dans Paris, sans sou ni maille, sans un ami , sans crédit, et forcé de travailler de ses cinq doigts pour vivre? Que ferait-il? où irait-il apaiser sa faim? Bianchon , si vous m’avez vu quelquefois amer et dur, je superposais alors mes premières douleurs sur l’insensibilité, sur l’égoïsme dont j’ai eu des milliers de preuves dans les hautes sphères ; ou bien je pensais aux obstacles que la haine, l’envie, la jalousie, la calomnie ont élevé entre le succès et moi. Quand , à Paris, les gens vous voient prêts à mettre le pied à l’étrier, ils vous tirent tous par le pan de votre habit ; celui-ci lâche la boucle de la sous-ventrière pour que vous vous cassiez la tête en tombant ; celui-là vous déferre le cheval , et le moins traître est celui qui vient vous tirer un coup de pistolet à bout portant. Vous avez assez de talent, mon cher enfant, pour connaître bientôt la bataille horrible,
incessante que la médiocrité livre à l'homme supérieur. Si vous perdez vingt-cinq louis un jour, le lendemain vous serez accusé d’être un joueur, et vos meilleurs amis diront que vous avez perdu la veille vingt-cinq mille francs; ayez mal à la tête, vous passerez pour fou ; ayez une vivacité , vous êtes insociable ; si pour résister à ce bataillon de pygmées , vous rassemblez en vous des forces supérieures, les gens s’écrient que vous voulez tout dévorer, que vous avez la prétention de dominer, de tyranniser ; vos qualités deviennent des défauts, vos défauts deviennent des vices. Si vous avez sauvé quelqu’un, vous l’aurez tué ; si votre malade reparaît, il sera constant que vous aurez assuré le présent aux dépens de l’avenir. Bronchez, vous êtes tombé ! Inventez quoi que ce soit , réclamez vos droits, vous êtes un homme difficultueux, un homme fini qui ne veut pas laisser arriver les jeunes gens. Ainsi , mon cher, si je ne crois pas en Dieu, je crois moins encore à l’homme. Ne connaissezvous pas en moi un homme entièrement différent du Desplein de qui chacun médit? Mais ne fouillons pas dans ces tas de boue. Donc, j’habitais celte maison. J’étais à travailler pour pouvoir passer
mon premier examen, et n’avais pas un liard.
Vous savez ! J’étais arrivé à l’une de ces dernières extrémités où l’on se dit : Je m engagerai ! J’avais un espoir. J’attendais de mon pays une malle pleine de linge , un présent de vieille tante , qui ne connaissant rien de Paris, pense à vos chemises, en s’imaginant qu’avec trente francs par mois son neveu peut manger des ortolans. La malle arriva pendant que j’étais à l’école, elle avait coûté quarante francs de port ; le portier, un cordonnier allemand logé dans une soupente, les avait payés, et gardait la malle. Je me suis promené dans la rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés et dans la rue de l’Écolc-de-Médecine , sans pouvoir inventer un stratagème qui me livrât la malle, sans donner les quarante francs que j’aurais naturellement payés après avoir vendu le linge. Ma stupidité me fit deviner que je n’avais pas d’autre vocation que la chirurgie. Mon cher, les âmes délicates, dont la force s’exerce dans une sphère élevée , manquent de cet esprit d’intrigue, fertiles en ressources, en combinaisons ; leur génie à elles c’est le hasard, elles ne cherchent pas , elles rencontrent. Enfin , je revins à la nuit, au moment où rentrait mon voisin,
un porteur d’eau nommé Bourgeat , un homme de Saint-Flour. Nous nous connaissions comme se connaissent deux locataires ayant chacun une chambre sur le môme carré, qui s’entendent dormir, tousser, s’habiller, et qui finissent par s’habituer l’un à l’autre. Mon voisin m’apprit que le propriétaire, auquel je devais trois termes, m’avait mis à la porte, et qu’il me faudrait déguerpir le len demain. Lui-mème était chassé à cause de sa profession. Je passai la nuit la plus douloureuse de ma vie. — Où prendre un commissionnaire pour emporter mon pauvre ménage , mes livres ? comment payer le commissionnaire et le portier? où aller ? C’étaient des questions insolubles, répétées dans les larmes, comme les fous redisent leurs refrains. Je dormais , car la misère a pour elle un divin sommeil plein de beaux rêves.
Le lendemain matin, au moment où je mangeais mon écuellée de pain émietté dans mon lait, Bourgeat entre et me dit en mauvais français : « Monsieur l’étudiant, je suis un pauvre homme, enfant trouvé de l’hôpital de Saint-Flour, sans père ni mère, et qui ne suis pas encore assez riche pour me marier; vous n’ètes pas non plus riche en parents,
ni garni de ce qui se compte; écoutez ! J’ai en bas une charrette à bras que j’ai louée à deux sous l’heure, toutes nos affaires peuvent y tenir; si vous voulez , nous chercherons à nous loger de compagnie , puisque nous sommes chassés d’ici. Ce n’est pas, après tout, le paradis terrestre.
— Je le sais bien , lui dis-je , mon brave Bourgeat. Sachez que j’ai en bas une malle qui contient pour cent écus de linge , avec lequel je pourrais payer le propriétaire et ce que je dois au portier, mais je n’ai pas cent sous.
— Bah ! j’ai quelques monnerons , me répondit joyeusement Bourgeat en me montrant une vieille bourse en cuir crasseux. Gardez votre linge.
En effet , il paya mes deux termes , le sien , et solda le portier; puis, il mit tous nos meubles dans sa charrette, et la traîna par les rues en s’arrêtant devant chaque maison où pendait un écriteau. Moi, je montais pour aller voir si le local à louer pouvait nous convenir. A midi , nous étions encore errants dans le quartier latin, sans avoir rien trouvé ; le prix était un obstacle. Bourgeat me proposa de déjeuner chez un marchand de vin , à la porte duquel nous laissâmes la charrette. Enfin,
vers le soir , je découvris dans la cour de Rohan , passage du Commerce, en haut d’une maison, sous les toits , deux chambres séparées par l’escalier. Nous eûmes chacun pour soixante francs de loyer par an. Nous y voilà casés, moi et mon humble ami. Nous dinâmes ensemble. Bourgeat gagnait environ cinquante sous par jour; il avait à lui cent écus ; il avait l’ambition d’un tonneau et d’un cheval ; mais en apprenant ma situation , dont il me tira les secrets avec une profondeur matoise et une bonhomie dont le souvenir me remue encore aujourd’hui le cœur, il renonça pour quelque temps à l’ambition de toute sa vie, car Bourgeat était marchand à la voie depuis onze ans; il sacrifia ses cent écus à mon avenir.
Ici Desplein serra violemment le bras de Bianchon.
— Il me donna l’argent nécessaire à mes examens ! Cet homme, mon ami, comprit que j’avais une mission , que les besoins de mon intelligence passaient avant les siens; il s’occupa de moi en m’appelant son petit ; il me prêta ce qu’il fallait pour que je m’achetasse des livres ; il venait quelquefois tout doucement me voir travaillant; il prit
des précautions maternelles pour que je substituasse à la nourriture insuffisante et mauvaise à laquelle j’étais condamné, une nourriture saine et abondante. Bourgeat avait quarante ans environ; c’était une figure bourgeoise du moyen âge , un front bombé, une tête qu’un peintre aurait pu faire poser comme modèle pour un Lycurgue. Le pauvre homme avait un cœur gros d’affections à placer. II n’avait jamais été aimé que par un caniche qu’il avait perdu, mais dont il me parlait toujours en me demandant si je crois que l’église consentirait, â dire des messes pour le repos de son âme. San chien était, disait-il, un vrai chrétien, qui, durant douze années l’avait accompagné à l’église, sans avoir jamais aboyé, écoutant les orgues sans ouvrir la gueule, et restant accroupi près de lui d’un air dévot. Cet homme reporta sur moi toutes ses affections; il m’accepta comme un être seul et souffrant ; il devint pour moi la mère la plus attentive , le bienfaiteur le plus délicat, enfin l’idéal de cette vertu qui se complaît dans son œuvre. Quand je le rencontrais dans la rue, il me jetait un regard d’intelligence plein d’une inconcevable noblesse, en affectant de marcher comme s’il ne portait rien; il
paraissait heureux de me voir en bonne santé, bien vêtu. Ce fut enfin le dévouement du peuple, l’amour de la grisette reporté dans une sphère plus haute; il faisait mes commissions, il m’éveillait la nuit aux heures dites, il nettoyait ma lampe, frottait notre palier; aussi bon domestique qu’il était bon père et propre comme une fille anglaise. 11 faisait le ménage comme Philopémen sciait son bois , en communiquant à toutes ses actions la simplicité du faire, en y gardant sa dignité, car il semblait comprendre que le but ennoblissait tout.
Quand je le quittai pour entrer à l’Hôtel-Dieu comme interne , il éprouva je ne sais quelle douleur morne en songeant qu’il ne pourrait plus vivre avec moi; mais il se consola par la perspective d’amasser l’argent nécessaire aux dépenses de ma thèse, et me fit promettre de le venir voir les jours de sortie. 11 était fier de moi, il m’aimait pour moi et pour lui. Si vous recherchiez ma thèse, vous verriez qu’elle lui a été dédiée. Dans la dernière année de mon internat, j’avais gagné assez d’argent pour lui rendre tout ce que je lui devais, en lui achetant un cheval et un tonneau. Il fut outré de colère de savoir que je me privais de mon argent ,
et néanmoins il était enchanté de voir ses souhaits réalisés. 11 riait et me grondait , il regardait son tonneau, son cheval, et s’essuyait une larme en me disant: C’est mal ! Je n’ai rien vu de plus touchant que cette scène. Il voulut absolument m’acheter cette trousse garnie en argent que vous avez vue dans mon cabinet , et qui en est pour moi la chose la plus précieuse. Quoiqu’enivré par mes premiers succès, il ne lui est jamais échappé la moindre parole , le moindre geste qui voulussent dire : C’est à moi qu'est dû cet homme ! Et cependant sans lui la misère m’aurait tué. Le pauvre homme s’était exterminé pour moi; il ne mangeait que du pain frotté d’ail, afin que j’eusse du café pour suffire à mes veilles. Il tomba malade. J’ai passé , comme vous l’imaginez, les nuits à son chevet; je l’ai tiré d’affaire la première fois; mais il eut une rechute un an après , malgré les soins les plus assidus, malgré les plus grands efforts de la science, il dut succomber. Jamais roi ne fut soigné comme il le fut. Oui, j’ai tenté, pour arracher cette vie à la mort , des choses inouïes; car je voulais le faire vivre assez pour le rendre témoin de son ouvrage, pour lui réaliser tous ses vœux , pour satisfaire la
seule reconnaissance qui m’ait empli le cœur, pour éteindre un foyer qui me brûle encore aujourd’hui! — Bourgeat , reprit Desplein visiblement ému , mon second père, est mort dans mes bras, me laissant tout ce qu’il possédait par un testament qu’il avait fait chez un écrivain public, et daté de l’année où nous étions venus nous loger dans la cour de Rohan.
Cet homme avait la foi du charbonnier; il aimait la sainte Vierge comme il eût aimé sa femme; il , était catholique ardent , et ne m’avait jamais dit un mot sur mon irréligion ; mais quand il fut en dan- , ger, il me pria de ne rien ménager pour qu’il eût les secours de l’Église. Je fis dire tous les jours la messe pour lui. Souvent, pendant la nuit, il me témoignait des craintes sur son avenir; il craignait de ne pas avoir vécu assez saintement. Le pauvre homme ! il travaillait du malin au soir ! il voulait sûrement aller en paradis. 11 a été administré comme un saint qu’il était, sa mort fut digne de sa vie.
Son convoi ne fut suivi que par moi Quand
j’eus mis en terre mon unique bienfaiteur, que je cherchai comment m’acquitter envers lui , je m’aperçus qu’il n’avait ni famille, ni amis, ni femme,
ni enfants. Mais il croyait ! il avait une conviction religieuse! Avais-je le droit de la discuter. Il m’avait timidement parlé des messes dites pour le repos des morts, car il ne voulait pas m’imposer ce
, devoir, en pensant que ce serait faire payer ses
services. Aussitôt que j’ai pu établir une fondation j’ai donné à St-Sulpice la somme nécessaire pour y faire dire quatre messes par an. Comme la seule chose que je puisse offrir à Bourgeat est la satisfaction de ses pieux désirs , le jour où se dit cette messe, au commencement de chaque saison, j’y vais en son nom, et récite pour lui les prières voulues. Je dis avec la bonne foi du douteur:
« Mon Dieu, si tu as une sphère où tu mettes après leur mort les âmes de ceux qui ont été parfaits, pense au bon Bourgeat, et s’il y a quelque chose à souffrir pour lui, donne-moi ses souffrances, afin de le faire entrer plus vite dans ce que l’on appelle le paradis! » Voilà, mon cher, tout ce qu’un homme qui a mes opinions peut se permettre. Dieu doit être un bon diable, il né saurajt m’en vouloir; car je vous jure que je donnerais ma fortune pour que la croyance de Bourgeat put m’entrer dans la cervelle.
Bianchon , qui soigna Desplein dans sa dernière maladie, n’ose pas affirmer aujourd’hui que l’illustre chirurgien soit mort athée. Les croyants n’aimeront-ils pas à penser que l’humble Auvergnat est venu lui ouvrir la porte du ciel, comme il lui ouvrit jadis la porte du temple terrestre au fronton duquel se lit: Aux grands hommes la patrie reconnaissante.
Note. Quoique les circonstances de ce récit soient toutes vraies , ce serait un tort grave d’en faire l’application à un seul homme de cette époque, l’auteur ayant rassemblé sur une même figure des documents relatifs à plusieurs personnes.
■îlable.
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