‹ Intérêt et principalChapitre 1 sur 22 · A M. F. BASTIAT · texte numérisé non relu

A M. F. BASTIAT

Monsieur,

Tous les principes d'économie sociale que vous avez propagés avec un talent si remarquable concluent forcément, inévitablement, à l'abolition de l'intérêt ou de la rente. Curieux de savoir par quelle étrange contradiction votre logique, toujours si vive et si sûre, reculait devant cette conclusion définitive, j'interrogeai votre pamphlet intitulé : Capital et Rente, et je m'aperçus , avec une surprise mêlée de joie, qu'il n'y avait plus entre vous et nous que l'épaisseur d'une simple équivoque.

Cette équivoque porte tout entière sur la confusion de deux

choses cependant bien distinctes, Vusage et la p^'opriété.

Comme nous , vous partez de ce principe fondamental et incontesté : réciprocité, mutualité, équivalence des services. Seulement, en confondant T usage et la propriété, et en identifiant ces deux ordres de nature diverse et sans équivalence possible, vous détruisez toute mutualité, toute réciprocité, toute équivalence véritable, renversant ainsi, de vos propres mains, le principe que vous avez posé.

C'est ce principe qui vient se réclamer de vous-même contfe vou^-'fnéiQe. Coqiqent f'éci4^erief-Y§i}B, en (àv^ur de l'abolition de la rente, ce juge que vous avez invoqué contre elle?

Vous ne nous accuserez pas , monsieur , de manquer de courtoisie. Nous, les premiers attaaués, nous vous laissons le phoix 4u li^M, de rbeur^ et des ^rmes, et sans nous pUiDdrp des désavantages du terrain, nous acceptons la discussion dans les termes où vous Tavez posée. Bien plus, nous contentant de suivre un à un tous les exemples, toutes les démonstrations de votre écrit Capital et Rente, nous ne ferons que rectifier le fl[^alentpn4^^» '^ l^aîi^eureuse équivoque qui sçule vous a empêché de conclure cq^^^^e U vepte. Ijê^ çlfiuses f|p ce débat vous semblent-elles, ou non, loyales?

Entrons donc en matière.

Paul échange avec Pipfre dix pjè^e^ 4^ cinquante centimes contre cent sous : voilà le troc pour troc, l'échange de propriété contre propriété, rrr Mais Pierre dit à Paul : « Tu me donneras les dix pièces de dix sous actuellement, et moi je te donnerai la pièce de cent sous dans un i^n. ï> Ypilà « un service nouveau et d'une autre espèce que Pierre demande à Paul. »—r lofais quelle est la nature de ce service? Pierre demande-t-i j à Paul de jui péder la propriété 4'une nouvelle sopime quelle (qu'elle soit? npn j, mais simplenient de lui laisser Vusage de celle-ci pendant un an. Or, puisque tout service doit être payé par un service équivalent, un sei'vice d*mage doit donc être échangé contre up service i^usage : rien de moins, rien de plus. — Pierre dira à Paul : Tu mp donnes Vusage de dix pièces de dix sous pendant un an, je te devrais donc en retour le même service, c'esl-àrdire Vusc^e

do dix ptèees de ii% sous pendant un an aussi. Est-ce jutie, oui eu non?

Un homnoe échange un navire contre une maison : voilà le troc pour troc, l'échange de propriété contre propriété. — Mais Tarmateur veut en outre avoir l'usage de la ip^son pendant un an, avant de livrer son navii^. te propriétaire lui dit : a G'e^t un service nouveau que vous me demandes, j'ai droit de vous refuser ou de vous demander en compenisation un servipe équivalent. )>«- Évidemment, réppnd l'armateur, vous me donnes, une année durant , Vuaaf^ d'une valeur de 30,000 fr. , je suppose , je vpu» devrais doue eu échange Viimge d'une é|^le violeur de 30,000 fr. Hien de plus juste. Mais conime je paye votre propriété par celle de mon navire , ce n'est pas une propriété nouvelle , mais un simple )4sagf6 que vous me concèdes , je no dois donc vous concéder aussi que Vusage d'4me même valeur, et pour un temps égal, ce lis services échangés se valent. y> Exiger plut serait un vol.

Mathurin prâte un sac de blé ce à Jérôme, qui promet de rendre, au bout de l'an, un sae de blé de même qualité, de même poids, sans qu'il en manque un seul grain» )i «^Ma^ thurin voudrait en outre cinq litiges de blé en sus de l'hectolitre, pour le service qu'il rend à Jérôme. — ^.Non, reprend celuirci, ce serait une injustice et une spoliation ; tu ne me donnes la propriété de rien , car, au bout de l'an , je dois te remettre la valeur exacte de ce que tu me livres aujourd'hui. Ce que tu me concèdes, c'est Vmage pendant un an de ton sac de blé, tu as donc droit à Vumge de la même valeur pendant une année aussi. Rien au delà ; sinon , il n'y aurait plus mutualité, réciprocité, équivalence des services.

De son côté, a Mathurin, qui est quelque peu clerc, &it ce raisonnement : y> Ce que m'objecte Jérôme est incontestable ; et, en effet, si « au bout de l'an, il me rentrait cinq litres de blé en sus des cent bectplitres que je viens de prêter , et que dans quelque temps je puisse prêter deux sacs de blé, puis trois, puis quatre , lorsque j'en aurai placé un asses grand nonU)re pour vivre sur la somme de cm rétributions, » je pourra mang^ $n ne hmvii rien, et sfma jamaia dépecer

mon avoir. Or , ce que je mangerai, ce sera pourtant quelqu'un qui l'aura produit. Ce quelqu'un n'étant pas moi , mais autrui, je vivrai donc aux dépens d'autrui, ce qui est un vol. Et cela se comprend, car le service que j'aurai rendu n'est qu'un prêt ou Vitsage d'une valeur, tandis que le service qu'on m'aurait remis en échange serait un rfon ou la propriété d'une chose. 11 n'y a donc justice, égalité, équivalence de services que dans le sens où l'entend Jérôme.

Valère veut occuper, un an durant, la maison de Mondor. « 11 sera tenu de se soumettre à trois conditions. La première de déguerpir au hout de l'an et de rendre la maison en bon état, sauf les dégradations inévitables qui résultent de la seule durée. La seconde de rembourser à Mondor les 300 francs que celui-ci paye annuellement à l'architecte pour réparer les outrages du temps ; car ces outrages survenant pendant que la maison est au service de Valère , il est de toute justice qu'il en supporte les conséquences. Le troisième, c'est de rendre à Mondor un service équivalent à celui qu'il en reçoit. » Or ce service est ïvsage d'une maison pendant un an. Valère devra donc à Mondor Vusage de la même valeur pendant le même laps de temps. Cette valeur devra être librement débattue entre les deux contractants.

Jacques vient d'achever la confection d'un rabot « Guillaume dit à Jacques:

— « 11 faut que tu me rendes un service.

— » Lequel?

— » Prête-moi ce rabot pour un an.

— » Y penses-tu, Guillaume! Et si jeté rends ce service, quel service me rendras-tu de ton côté?

— » Le même, bien entendu ; et si tu me prêtes une valeur de 20 francs pour un an, je devrai te prêter ^ à mon tour, la même valeur pendant une égale durée.

— » D'abord, dans un an, il faudra mettre le rabot au rebut : il ne sera plus bon à rien. Il est donc juste que tu m'en rendes un autre exactement semblable, ou que tu me donnes assez d'argent pour le faire réparer, ou que tu me remplaces les deux journées que je devrai consacrer & le re»

faire. De manière ou d'autre y il faut que le rabot me re- Tienne en bon état, comme je te le livre.

— » C'est trop juste , je-me soumets à cette condition ; je m'engage à te rendre, ou un rabot semblable, ou la valeur.

— - )> Indépendamment de la restitution intégrale déjà sti^ pulée, il faut que tu me rendes, un service que nous allons débattre»

— )> Le service est bien simple. De même que pour ton rabot cédé, je dois te rendre un rabot pareil, ou égale valeur en argent; de même pour V usage de cette valeur pendant un an, je te dois Vvjsage de pareille somme pends^nt un an aussi. Dans Tun comme dans l'autre cas « les services échangés se valent. »

. Gela posé, voici, ce me semble, une série de conséquences dont il est impossible de contester la justesse.

1® Si l'usage paye l'usage, et si la cession purement temporaire par Temprunteur de Vvmge d'une valeur égale « est une rétribution naturelle, équitable, juste prix d'un service à' usage y nous pouvons en conclure, en généralisant, qu'il est CONTRAIRE à la nature du capital de produire un intérêt. » En effet, il est bien clair qu'après l'usage réciproque des deux services échangés , chaque propriétaire n'étant rentré que* dans la valeur exacte de ce qu'il possédait auparavant, il n'y a intérêt ou productivité du capital ni pour l'un ni pour l'autre. Et il n'en saurait être autrement, puisque le prêteur ne pourrait tirer un intérêt de la valeur prêtée qu'autant que l'emprunteur ne tirerait lui-même aucun intérêt de la valeur rendue, qu'ainsi l'intérêt du capital est la négation de lui-même et qu'irn'existe pour Paul, Mathurin, Mondor et Jacques qu'à la condition d'être supprimé pour Pierre, Jérôme, Valère et Guillaume. Toutes choses étant, en réalité, instruments de production au même titre , les premiers ne peuvent prélever l'intérêt de la valeur prêtée qu'autant que les seconds prélèvent en retour l'intérêt de la valeur remise en échange, ce qui détruit l'intérêt du capital par lui-même et le réduit à un simple droit d'usage contre l'usage. Vouloir échanger l'usage contre la propriété, c'est dépouiller, spolier l'un au profit de l'autre, « c'est légaliser, organiser, systé-

tïiûtisét f injasticé elle^méfîie. Po«dns dcmc en fait ^ue intérêt est illégitime, îflîqae et spoliateur. ï)

â* Une secondé conséquence, tion moins retiiarquable que la t)remière, c'eet que Fintérêt huit à Témprunteur, au prêteur lui-ttïême, et à h sociélê tout cuHère. Il nuit i Fem- |»runteur et îe spolie, car il est étîderit que si Pierre, Jérôme, Valcre et Guillaume doivent rendre une valeur plus grande qo6 celle qu'ils ottt reçue, il ti'y a pas équîtalence de services, et que là tàleur qu'ils rendent en plus étant produite par eux et prélevée pàv d'autres, ils sont spoliés d'aùtatil. Il nuit au prêteur parce que, quand celui-ci à recotirs à l'emprunt, il est victifne de la même spoliation. Il nuit à l'un et à l'autre et à la société tout entière, parce ^ne l'intérêt oii la rente, augmentant considérablement le prix de revient de tous les produits, chaque consommateur se troiite ^ôlié d'autant sur tout ce qu'il achète ; qtie les travailleurs , ne pouvant plus racheter leurs produits au prix de leur salaire, sont forcés de réduire leur consommation ; que cette réduction de consommation afnèftc le chômage ; que ce chômage entraîne une réduction nouvelle de consomtnation , et qu'il exige le don improductif de sommes énormes englouties par l'assistance publique ou privée, et la répression des crimes toujours croissants enfantés ptt le itianque de travail et la misère. D'oh une |)erturbation effroyable dans la loi de l'offre et de k demande, et dans tous les rapports d'économie sociale ; un obstacle infranchissable « à la fbrmatîon, à la multiplication, à l'abondance des capitaux; J) Tautocï-atie absolue du capital, la servitude radicale des travailleurs, l'oppression partout, la liberté nulle part. Que la société « comprenne donc le dommage qu'elle s'inflige quand elle proclame la légitimité de l'intérêt. »

3^ Les anecdotes que nous avons racontées nieffent aussi sur la voie d'expliquer tout ce qu'a de monsfrucuî ce phénomène qu'on appelle fa pérennité ou la perpétuité de l'inférôt. Dus qu'infidèles au principe de l'équivalence des services, Paul, Maihurin, Wondor et Jacques Veulent échanger, non plus l'usage contre l'usage, taais l'usage contre la propriélé, if arrive qu'eft quatorze afls eflviron, ife otii fgça ts.

Tâlôlit^ de leur bien, ërl iih siècle dix fols cette valeur, et ^iië lé j)rêtànt ainsi indéfenili veinent, ils en recevront mille, cent mille, un million de fois la valeur, sans jamais cesser â*bh êhx propriétaires. De sorte que le simple usage du sac de blé, de là maison, du rabot, équivaudra à la propriété, non pa^ d*un, maïs d'un million, d*un milliard et ainsi de de suite, dé sacs de blé, de maisons, de rabots. C'est la factilfé de vefadrè toujours de nouveau lé mênie objet et d*eii récevoîi* tôujotirâ de nouveau le prix, sans jamais céder la pl'dj)riété de ce qti*oh vend. Lès valeurs échangées sont-elles égales? Les services réciproques se valent-ils î Cat- remarquez bleh ceci : les instrurtients de production sont un service pO\i\' les prêteurs comme pour les emprunteurs, et si Pierre, Jérôme, Valèreet Guillaume ont reçu un service qui consiste danâ Ytisage d'une pièce cent sous, d'un sac de blé, d'une maison, d'uti rabot, ils ont rendu en échange un service qui consiste dans là propriété d*un milliard de pièces de cent sous, de sacs de blé, de maisons, de rabots. Or, à moins de démontrer qtiè l'tisage de cinq francs égale la propriété de cinq milliards, il faut reconnaître quel'intérêt du capital est un vol. Dès que, par l'intérêt ou la rente, un individu ou une âùfccession d'individus peuvent échanger cina francs, un sac de blé, une maison, un rabot contre un milliard et plus de pièces de cinq francs, de sacs de blé, de maisons, de rabots, il y a un hotnme dans le moiide qui reçoit iin milliard de plus c(u*il n'a produit. — Or, ce milliard c'est la subsistance de èetlt, de tnille autt-es; et en supposant que )e salaire qui resté à ces mille spoliés suffise encore à les nourrir, eh travaillant jusqu'à leur dernière heure, c'est le loisir de mille individus qu'un seul engloutit, c'est-à-dire leur vie morale et intellectuelle. — Ces hommes auxquels on enlève ainsi, au profit d'un seul, toute vie de l'âme et de la pensée fussent peut-être devenus des Newton, des Fénélon, des Pascal, téaliéant de merveilleuses découvertes dans les sciences et dans les artâ, et avançant d'un siècle les progrès de l'hutiianité. — Mais non, « grâces à la rente et à sa inonslmeuse péretitiité, » le loisir est interdit précisément à tous ceiii qui tMttàiUetitdfe bèiceau justju'à la tombe, et devient le privi-

lëge exclusif des quelques oisifs qui, par Tintërèt du capital, s'approprient, sans rien faire, le fruit du labeur accablant des travailleurs. — La presque totalité de « Thumanité est réduite à croupir dans la vie végétative et station naire, dan» l'ignorance éternelle, » par suite de cette spoliation de la rente, qui lui enlève la subsistance d'abord et le loisir ensuite. «—Sans la rente, au contraire, personne ne recevant exactement que ce qu'il a produit, un nombre immense d'hommes, maintenant oisifs ou livrés à un travail improductif et souvent destructeur, seraient contraints de travailler, ce qui augmenterait d'autant la somme de la richesse générale ou du loisir possible , et ce loisir appartiendrait toujours à ceux qui l'ont réellement acquis par leur propre travail ou par celui de leurs pères.

Mais, dit-on : « Si le capital ne doit plus produire d'intérêt, qui voudra créer les instruments de travail, les matériaux et les provisions de toute espèce dont il se compose? Chacun les consommera à mesure, et l'humanité ne fora jamais un pas en avant. Le capital ne se formera plus puisqu'il n'y aura plus intérêt à le former. » Singulière équivoque en vérité! Est-ce que le laboureur n'a pas avantage à produire le plus possible, bien qu'il n'échange sa récolte au marché que contre une valeur égale une fois payée, sans aucune rente ou intérêt du capital ? Est-ce que l'industriel n'a pas avantage à doubler et à tripler ses produits, bien qu'il ne les vende que pour une somme équivalente une seule fois donnée, sans aucun intérêt du capital ? Est-ce que cent mille francs écus cesseront de valoir cent mille francs parce qu'ils ne produiront plus intérêt? Est-ce que cinq cent mille francs en terres, en maisons, en machines ou autrement, cesseront d'être cinq cent mille francs parce que l'on n'en tirera plus la rente? En un mot, la richesse acquise, sous quelque forme et de quelque manière qu'elle le soit, ne sera-t-elle plus une richesse parce que je ne pourrai m'en iservir pour spolier autrui? — Qui voudra créer la richesse ? Mais tous ceux qui désireront être riches. — Qui épargnera? Mais tous ceux qui voudront vivre le lendemain sur leur travail de la veille. — Quel intérêt y aura-t-il à

former le capital? L'intérêt de posséder dix mille francs quand on aura produit dix mille francs, d'en posséder cent mille quand on aura produit cent mille, et ainsi de suite.

« La loi, dites-vous, nous ravira la perspective d'amasser peu de biens, puisqu'elle nous interdira d'en tirer aucun parti. » Tout au contraire, la loi assurera à tous la perspective d'amasser autant de richesses qu'ils ont produit de travail, en interdisant à chacun de spolier son voisin du fruit de ses labeurs , et en voulant que les services échangés se vaillent : usage contre usage et propriété contre propriété. « Elle détruira en nous, ajoutez-vous, et le stimulant de l'épargne dans le présent et Fespérance du repos dans l'avenir. Nous aurons beau nous exténuer de fatigues, il faut renoncer à transmettre à nos fils et à nos filles un petit pécule, puisque la science moderne le frappe de stérilité, puisque nous deviendrions des exploiteurs d'hommes si nous prêtions à intérêt » Tout au contraire, l'abolition de l'intérêt du capital ravive en vous le stimulant de l'épargne dans le présent et vous assure l'espérance du repos dans l'avenir, puisqu'elle vous empêche, vous, travailleurs, d'être dépouillés par la rente, de la plus grande part du fruit de votre travail, et qu'en vous obligeant à ne pouvoir dépenser que la somme exacte de ce que vous avez gagné, elle rend l'épargne plus indispensable encore à tous, riches ou pauvres. Non-seulement vous pourrez transmettre à vos fils et à vos filles un petit pécule, sans devenir exploiteurs d'hommes, mais ce pécule vous l'obtiendrez avec bien moins de fatigues qu'aujourd'hui ; car, si gagnant dix francs par jour et en dépensant cinq, les cinq autres vous sont actuellement enlevas par toutes les formes de la rente et de l'intérêt du capital, vous n'avez, après quarante années des plus rudes travaux, pas une obole à laisser à vos enfants, tandis que la rente abolie, vous aurez plus de soixante mille francs à leur léguer.

Tous les sophismes économiques, à l'endroit de l'intérêt du capital, tiennent uniquement à ce qu'on se borne toujours à prendre la question par un seul côté, au lieu de l'envisager sous ses deux faces réciproques. On démontre à merveille que la valeur prêtée est un service, un moyen de trait

— lovai! et dé production pour Trtttpi'ufttetrr : mais oiî otibRer que la valeur rendue est ëgaiement un service,' un ttiôyen de travail et de production au même titre pour le prêteur^ et qu'ainsi, l'usage du même service se balançant dans le même temps donné, Tintérêt du capital est une absurdité non moins qu*nne spoliation. On énurtière avec ponipe les bénéfices d'une épargne qui, en se multipliant indéfiniment par la renie, produit l'opulence scandaleuse de quelques oisifs ; mais on oublie que ces bénéfices, prélevés par cèliri qui ne fait rien sur celui qui travaille, produisent la misère effroyable des masses, auxquelles ils enlèvent souvent la subsistance, toujours au moins l'épargne, le loisir et la possibilité dé laisser quelque chose à leurs fils. On proclame à gi'ânds frais h nécessité de la forntation des capitaux, e! Fon nd voit pas qUc Tintérêt restreint cette fôrmation en un nombre presque imperceptible de mains, tandis que Tabolîtion de la rentfe y appellerail tout le monde sans exceptioti", et que les capitaux se multiplieraient dans une proportion d'autant plus grande que chacun devrait compenser pat le chiffre de la valeur du fonds l'intérêt supprimé. «Dire que l'intérêt s'anéantira, c'est donc dire qu'H y aura un ihotif dé plus d'épargner, de se priver, de former de nouveaux cftpi*taux et de conserver lés anciens, » puisque d'abord toute richesse acquise restera toujonrs une richesse ; qu'ert«tiite chacun pouvant toujours s'énrithii' en proportion exacte de son travail et de son épai*gne, nul ne sera conduit par l'opulence et la misère excessives à la dissipation et à l'imprévoyance ', qu'enfin tous vivant, non plus sur l'intérêt mais sur le fonds, il faudra nécessairement que l'importance du capital compense l'e chiffre de la rente abolie.

Tout le monde sait que le zéro, bien que n'ayant pai* lui-» même aucune valeur intrinsèque et, absolue, â cependant une valeur de service et d'usage dans la numération oU là multiplication des valeurs, puisque chaque nombre s'acclt)ît d'une dizaine selon lies iéros qui les suivent. Dire qîifc le taux naturel et Vrai de l'intérêt est zéh), c'eàf donc dire sliàplement que l'û^age ne peut s'éèhanger que conti*e l'USage et jamais contre la propriété. De mème^ qu'une paire iéms

se psfjè sa Valeur, Soit 2 ff., pàt exem|ite, de mériie Vusage d'ilfie valett tie doit se pdyèr que par Vusage pendant le même temps d'une Valeut égale. C'est là èans doute empêcher là spoliation de la propriété par là pfopHêté, mais à èotip sûr, ce n'*est pas la rendre acéphale.

Vous t(îtilèi répîir^rie qtiî constitue la formation dés capîtauî. Supprime^ donc la rente c(ui enlève Te'pargne des tratàfllfeur^, rend Tëpai-gne Superflue au rîche, qili i-etrouve toujcrtirs dans Ife' tevenri la richesse qu'il dépense toujours, èf impossible au pauvre doftt le salaire ne dépasse jamais, s^il égalle, lés besoin^ de sa subsistance. Vous voulei l'abondance de? c^itanx. Supprimez donc la rente qui empêche lés quàtré-vîngt-dix-neuf centièmes des travailleurs de poti- TOÎr jattiàïà âc(}(iêHr et cotisôrver le capital ou la richesse. "Vous toùleilà concîHsltion du capital et du tr*avail. Supprimez iùiit h fetïie qtiî éternise l'antagonisme de ces deùî èhoses, ètî détruisant l'équivalence et la réciprocité des services, et en amenant une exploitation du travail par le capital ielle, qu'eu un temps donné, le premier paye au seôtfnd cinq milliards pour l'usage d'une seule pièce dé cent sous, comme nous Tâvons montré plus haut. Vous voulez l'harmonie de^ classes. SuJ)priftnèz donc la rente, afin que, les services s'échangeant sans cesse contre dès services égaux et de môme hàture, chacun reste toujours possesseur dé la sotnme eiacté de soti travail, et qu'ainsi il ne puisse plus y àVoir ni exploitants ni exploités, ni maîtres ni esclaves.

Alors la sécurité sera partout, parce que l'injustice ne sériât nulle part. Alors les travailleurs seront les premiers à se portei* les gardiens naturels de cette société dont ils ne conspirent aujourd'hui la ruine que parce qu'elle réalise la leur. Aloi-s on ne parlefà plus d'orgatiisation âVtiticielle du travail, parce qu'on aura l'organisation naturelle et vraie. Alors on repoussera les arrangements do la contrainte, parce qu'on possédera ceux de la liberté. Alors tomberont, comme d'elles-mêmes, « les jalousies de classes, les malveillances, les haines sans fondement, les défiances injustes: » car la paifaite égalité de l'échange, l'incontestable équivalence dos services « sera susceptible d'être rigoureusement, mathéma-

tiquement démontrée, » et la justice absolue qu'elle consacrera (( n'en sera pas moins sublime, parce qu'elle satisfera autant Tintelligence que le sentiment. )>

Vous le voyez , monsieur, j'ai suivi pas à pas et je pourrais dire lettre à lettre, chacun des exemples , chacune des démonstrations contenues dans votre écrit Capital et Rente, et il m'a suffi de rétablir la distinction entre l'usage et la propriété et d'éviter ainsi l'équivoque qui nous sépare, pour conclure de vos propres pensées et de vos propres paroles à l'abolition de la rente. Ce n'est pas ma lettre, c'est votre ouvrage lui-même qui contient cette conclusion depuis la première ligne jusqu'à la dernière. Aussi n'ai-je fait que le reproduire, souvent littéralement et en n'en changeant que les termes qui ont donné lieu à cette malheureuse équivoque. Cette réfutation n'est pas de moi , mais de vous. Comment donc pourriez-vous récuser votre propre témoignage?.

C'est le principe même de la rente que vous avez voulu justifier. Là se bornait votre tâche.

C'est le principe même del'abolition de la rente que j*ai, ce me semble, mathématiquement démontré par vos propres aphorismes. Là doit se borner aussi mon œuvre.

Je me suis arrêté où vous avez jugé nécessaire de vous arrêter vous-même.

La question de principe une fois vidée, s'il arrivait, ce que Dieu veuille, que vous reconnaissiez en droit l'injustice et l'illégitimité de l'intérêt, il resterait sans doute à traiter la question d'application.

Je ne veux point la préjuger ici , puisqu'elle sort évidemment du cercle que vous-même avez tracé. Cependant, quelques mots seront utiles peut-être pour démontrer, non pas seulement la possibilité, mais la facilité pratique de réaliser l'abolition de la rente parla liberté seule, et même avant que la loi ne la sanctionne. Au fond , tout le problème se réduit à ceci : Donner aux travailleurs le moyen d'acquérir, soit par à-comptes, soit de toute autre manière, la propriété de toutes les choses dont l'intérêt, le louage, fermage ouloyer leur fait également payer la valeur pour n'en avoir que le triple image. Or, ce moyen est possible.

En effet, supposez, — et ce fait n'est plus une supposition, mais une œuvre maintenant en plein cours d'exécution, — supposez qu'une sorte de banque privée se forme afin d'émettre des billets que lés associations ouvrières et toutes les professions indispensables s'engagent à recevoir pour le montant d'un cinquième, par exemple, de tous les achats qui leur seront faits. Supposez que ces billets, échangés contre de l'argent par tous les hommes qui veulent l'abolition de l'intérêt, et qui en trouvent l'écoulement immédiat dans les associations, produisent une somme nécessaire pour construire des maisons où la rente sera abolie et où le prix de loyer donnera toujours droit à une valeur égale sur le montant de la propriété elle-même qu'on acquerra ainsi, en vingt-cinq'ans, par le seul payement des termes. Supposez que l'opération se continue ainsi indéfiniment par l'émission, soit des anciens, soit des nouveaux billets, et qu'elle embrasse, non-seulement les maisons, mais tous les instruments de production et les terres, où le prix de louage et de fermage rembourserait de la même manière la valeur de la propriété elle-même. Voici la rente abolie sous toutes ses formes, non -seulement pour les capitaux sur lesquels opère cette banque, et qui arriveront nécessairement à un chiffre colossal, mais bientôt pour tous les autres, qui, par la loi inexorable de la concurrence, tomberont au même taux, c'est-à-dire au simple échange de valeurs égales, contre valeurs égales, sans aucun intérêt ou rente de part ni d'autre.

J'élimine tous détails pour être bref, et je me contente de résumer en deux mots le principe sommaire de l'opération. Toutes les idées économiques vous sont trop familières, monsieur, pour que vous ne saisissiez pas de suite le résultat de ce mécanisme d'ailleurs si simple. C'est assez poui* que vous puissiez voir d'un r^ard comment il est possible, sinon même facile, de tuer la rente par l'abolition de la rente, l'intérêt du capital par la suppression de cet intérêt, et d'amener librement, pacifiquement, sans secousse, le jour où le prêt, louage, fermage ou loyer ne seront plus qu'une des formes de l'échange dont ils constituent aujourd'hui une déviation monstrueuse, et où se réaliseront dans toute la plénitude de

— la —

leur tértté vo^ proprés |)rîncipes : mutualité, réciprocité, équivalence des services.

Le plîncîpé du moyen d^applicatîon posé, varîez-en les ibrmes, les éléments, les conditions, le mécanisme ; simplifiez, pei^fectionnez-en la basé; étendez, universalisez-en TactioTi ; substituez librement, partout, au signe monétaire, un signe d'échange qui ne puisse perniettre l'intérêt; frappez dans toute circulation le capital du caractère d'improductivité ; sôfidarîsei Volontairement le travail; en un mot, reproduisez cette combinaison de Tabolitiori de la rente sous tous les èiôdeé du possible i c'est là le domaine de la liberté. Il suffit de inontrer que le moyen pratique existe; laissez fe génie de Thomiâe agir, et vous verrez s'il ne sait pas s'en servir.

Quoi qu'il en Soit, et indépendamment de loule opiniorf sur tels rtioyens pratiques, Tégafité, la justice n'en restent pa§ moins toujours ce qu'elles sont, la vérité n'en est pas moins lâ vérité, et l'intérêt du capital illégitime en droit,'' absurde et monstrueux en principe, spoliateur en fait, condtnande Pariâfhème de tous les homfnes de bien, la malédiction défe rat-e^ ôf)prîmées, et la juste indignation de quiconqtie ^ofte une âme généreuse et pleine de sympathie pour totrf cô <Jtii souffre et pleure. C'est à ce titre, monsieur, que je \ë dénonce a vos coups, persuadé qu'après l'avoir envisagé de nouveau et dans sa hideuse iniquité , vous ne trouverez point de plus noble tâche que de consacrer votre taleht si remarquable de verve, de lucidité, de pittoresque et d'incisif, à combattre ce fléau, source de toutes ces indescriptibles migres auxquelles le monde est en proie.

PèriAettez-moî donc de terminer cette trop longue épître par les paroles suivantes de votre écrit , qui sont comme la pierre d'attente et fe préambule de cette grande œuvre de ^réhabilitation à laquelle l'égalité, la justice et l'amour du peuple vous convient :

a Voilà deux hommes. L'un travaille soir et matin, d'un txM de l'antiée à l'autre, et s'il a consommé tout ce qu'il à gagné, fût-ce par fôrèé majeure , il reste pauvre. Quand vteirt te S«îiît-SylvèStre, il ne se trouve pas plus avancé

cpi'am premieir de l*a«j «t «a éènlô p6r«^cHté «*t tfe tet^otnmencer. L'autre ne fait tkn Aé i« brett fiî de son îtttelHgence, do moins, s'il s'en sert > c'est potrr son plaistf , il hii est loisible de n'en rien faire, car il a une rente. Il ne traTâîHe pas ; et cependant il vit bien, tout lui Btnxë en abondance , mets délicats, meubles somptueux, «flégatiffs équipages, c'està-dire qu'if détruit chaque jour des choses que les (^ataTllesrs ont dû produire à la sueur de leur flront ; car ce^ choses ne se sont pas faites d'elles-mêmes, et, qoarit à lui, îl n'y a pas mis les mains* C'est nous, travailleuts , qui atons fait germer ce blé, verni ces iheubles, tissé ces tapis ; ce sont nos femmes et nos filles qui ont lîlé, découpé, cousu, brodé ces étoffes. Nous travaillons donc pour lui et pour nous } pour lui d'abord, et pour nous s'il en reste.

» Mais voici quelque chose de plus fort : si le premier de ces deux hommes, le travailleur, consomme dans l'année ce qu'on lui a laissé de profit dans l'année , il en est toujours au point de départ, et sa destinée le condamne à tourner sans cesse dans un cercle éternel et monotone de fatigues. Le travail n'est donc rémunéré qu'une fois. Mais si le second, le rentier, consomme dans l'année sa rente de l'année, il a, l'année d'après et les années suivantes, et pendant l'éternité entière, une rente toujours égale, intarissable, perpétuelle. Le capital est donc rémunéré non pas une fois ou deux fois, mais un nombre indéfini de fois ! En sorte qu'au bout de cent ans, la famille qui a placé 20,000 fr. à 5 p. 100 aura touché 100,000 fr., ce qui ne l'empêchera pas d'en toucher encore 100,000 dans le siècle suivant. En d'autres termes, pour 20,000 fr. qui représentent son travail, elle aura prélevé, en deux siècles, une valeur décuple sur le travail d'autrui.

» N'y a-t-il pas dans cet ordre social un vide monstrueux à réformer ?

» Ce n'est pas tout encore. S'il plaît à cette famille de restreindre quelque peu ses jouissances, de ne dépenser , par exemple, que neuf cents francs au lieu de mille, sans aucun travail, sans autre peine que celle de placer cent francs par an, elle peut accroître son capital et sa rente dans une pro-

gression si rapide, qu'elle sera bientôt en mesure de consommer autant que cent familles d'ouvriers laborieux.

» Tout cela ne dénole-t-il pas que la société actuelle porte dans son sein un cancer hideux qu'il faut extirper, au risquas de quelques souffrances passagères?»

C'est ce cancer hideux que vous nous aiderez, monsieur, à [extirper. Vous voulez pour l'échange la liberté^ veuillez donc aussi I'égalitb, afin que la fraternité, en les couronnant toutes deux, amène sur le monde le règne de la justice, de la paix, et la conciliation universelle.

Page 1