‹ Intermèdes espagnols (entremeses) du xviie siècle, traduits, avec une préface et des notesChapitre 13 sur 36 · PABLILLOS UN VIEUX DEUX ALGÜAZILS UN HOMME · texte numérisé non relu

PABLILLOS UN VIEUX DEUX ALGÜAZILS UN HOMME

Entre, en courant, Pablillos poursuivi par le vieux.

PABLILLOS. Retenez-les !... Ah! chiens!...

LE VIEUX. As-tu donc quelqu'un à tes trousses?

PABLILLOS. Confession ! je suis mort !... Si nombreux contre un !.. .

LE VIEUX. Arrête, innocent.

PABLILLOS. Un escadron contre un seul homme!... Confession ! confession !

LE VIEUX. Impossible de l'atteindre.

PABLILLOS. Ne pourrai] e trouver un confesseur!

LE VIEUX. Qu'est-ce qu'on t'a fait ? Qu'as-tu vu?

PABLILLOS. Confession ! Vive Christ ! je suis mort.

LE VIEUX. Que dis-tu? Tu es frais et bien portant, camarade.

PABLILLOS. Quoique frais et bien portant, je suis mort.

LE VIEUX. Arrête, braillard.

PABLILLOS. Confession ! je suis mort !... Si nom breux contre un !...

LE VIEUX. Ne veux-tu pas m'entendra?

PABLiLLOs. Non, je veux avant tout me confesser. (Il tombe à genoux.) Je m'accuse, Seigneur...

LE VIEUX. Imbécile, lève-toi.

PABLILLOS... de servir des maîtres, ce qui est un très gros péché. Je m'accuse. Seigneur...

LE VIEUX. Assez. Es-tu fou?

PABLILLOS ... de les servir le moins possible, afin de ne pas trop pécher. Je m'accuse^ Seigneur...

LE VIEUX. Qu'est-ce qui t'a effrayé?

PABLILLOS ... de pécher souvent pour mon plaisir.

LE VIEUX. La patience m'échappe.

PABLILLOS, se re'evant. Maintenant j'ai la conscience plus tranquille.

LE VIEUX. Je ne te suivrai pas davantage.

PABLILLOS. Confession! je suis mort!... Si nombreux contre un î...

LE VIEUX. Mais non. tu n'es pas mort. Que parles-tu de confession ?

PABLILLOS. Quoique mort, je n'ai pas perdu la parole.

LEviELX. Alors, que t'est-il arrivé?

PABLILLOS. J'ai eu à lutter contre plus de trente hommes.

LE VIEUX. Comment ?

PABLILLOS. Je vais vous le dire.

LE VIEUX. Je t'écoute.

PABLILLOS. Donc, mousicur, pour commencer mon histoire, vous devez savoir queje suis homme d'importance.

LE VIEUX. Oui, je le sais... Quel ignorant !

PABLiLLOs. Et que mon maître s'est absenté, Faiitre jour, pour certaine affaire.

LE VIEUX. Je savais aussi cela.

PABLILLOS. Et qu'il ne m'a pas emmené avec lui.

LE VIEUX. Je le sais, mon ami.

PABLILLOS. Bon; si moi je ne l'ai pas suivi, vous, suivez-moi bien.

LE VIEUX. Je suis tout oreilles.

PABLILLOS. Donc, monsieur, pour commencer mon histoire, mon maître, enfin, s'en alla et me dit : « Viens ici, Pablillos, mon enfant; je te laisse au logis pour surveiller ce qui s'y passe. Madame est fort jolie, et, lorsqu'elles sontjolies, les femmes cherchent souvent à se conduire en vilaines. Je crains que la friponne^ si je la laisse seule, ne se fasse tenir compagnie. Ne permets donc à personne de lui rendre visite. Si je lui adresse des remontrances, elle m'accuse d'indélicatesse et soutient que chacun vient la voir pour le bon motif. Et voilà précisément ce qui me vexe et ce que je critique, c'est que chacun aitun si bon motif de venir la voir. » Moi, je fais si bien que, ce matin, j'entre et je la surprends à une fenêtre qui avait ane vitre transparente et pour fermeture un couvercle, en guise de volet.

LE VIEUX. D'après ça, ce devait être un miroir.

PABLILLOS. C'était une fenêtre, avec son cadre, et tout... Jeme mets à Tépier. Elle parlait sans doute avec quelqu'un à qui, entre mille autres singeries, elle faisait comme ça un tas de mines. Elle portait les mains à sa tête et, à ce moment-là, ou je

ne suis qu'un balourd, ou la fine mouche devait dire : « Que vous en semble ? Ne suis-je pas bien ^ coiffée ? »Elle ne tarda pas à quitter la fenêtre et à la refermer. Mais moi, aveuglé par la colère, je m'y précipite pour voir qui était là. Qu'y vois-je ? Un homme dans mongenre, avec mes pieds, mon visage, ma tournure, et de ma taille; on eût dit que c'était mon image. Je m'approche, medemandantsi je ne rêvais pas ; il s'approche également, et de si près, qu'il m'eût embrassé, je crois, si je ne l'avais évité.

.LE VIEUX. D'après ça, ce devait être un miroir.

PABLiLLOs. C"(''lait unefenêtre, avec son cadre, et tout... Je lui fais une grimace; il me fait une grimace. Je fais ceci; il fait comme moi. Je m'avance pour le frapper ; lui de même. Je crache dans mes mains ; il crache dans les siennes... et tout. Je me * jette sur lui ; il se jette sur moi. Je lui donne un coup de poing; il m'en donne un autre. Il m'imitait si bien en tout que j'avais devant moi un singe plutôt qu'un adversaire. Seulement, je me rappelle qu'il était gaucher et qu'il me frappait toujours de la main gauche.

LE VIEUX. D'après ça, ce devait être un miroir.

PABLILLOS. C'était une fenêtre, avec son cadre et tout... Voyant que je ne pouvais le chasser, je cherche en vain une arme autour de moi. Je cours à la cuisine, oii, à défaut de Tizona "^ je me saisis d'un tison; et... voilà qui me chagrine... je ne

Tizona était l'épée du Cid,

sais qui diable l'avait averti, mais, aussitôt de retour, je le trouve... Dieu m'en est témoin!., brandissant un tison semblable au mien. Nous nous tisonuons avec tant de fureur que nous brisons la fenêtre en mille morceaux. Il prend la fuite, très grièvement blessé, et, pour qu'on ne puisse le poursuivre, sans doute, ferme le volet derrière lui. Mais de chaque fragment de fenêtre — n'estce pas une déloyauté ? — sort un homme armé d'un tison. Je me sauve, mourant, plein d'effroi, n'osant tenir tête à une troupe aussi nombreuse, et c'est alors que je vous ai assourdi par ces mots cent fois répétés : « Confession I je suis mort!.. Si nombreux contre un !.. . »

LE VIEUX. D'après ça, benêt, ce devait être un miroir.

PABLILLOS, Appelez-le comme il vous plaira. C'était une fenêtre, avec son cadre, et tout... Que vais-je devenir, à présent ? Je ne puis plus rentrer à la maison,

LE VIEUX. Pourquoi ?

PABLILLOS. Parce que j'ai peur... Je ferais avec plaisir un métier, s'il ne demandait qu'une heure d'apprentissage.

LE VIEUX. ïu es bien grand pour cela.

PABLILLOS. Je n'ai jamais été petit. J'étais déjà grand, n'étant pas plus haut que ça.

LE VIEUX. Je sais un métier fameux pour faire dîner son homme.

PABLILLOS. Diner et non souper ? Je ne lui en fais pas mon compliment.

LE VIEUX. Tais-toi, animal.

PABLiLLOs. Est-ce celui de barbier?

LE VIEUX. (]e n'est pas celui de barbier.

PABLILLOS. Cordonnier?

LE VIEUX. Pas davantage.

PABLILLOS. Tailleur'?

LE VIEUX. Non.

PABLILLOS. En ce cas, je vous écoute.

LE VIEUX. Ce n'est autre que le métier de voleur.

PABLILLOS. Je nem'étais pas trompé de beaucoup.

LE VIEUX. Si tu y étais babile, tu te verrais en fort peu de temps riche et fortuné.

PABLILLOS. Et si l'on vient à méprendre avant ce fort peu de temps ?

LE VIEUX. Nombreux sont ceux que Dieu élève à ce poste.

PABLILLOS. Eh bien, écoutez ce queje vous dis: si jamais Dieu m'élève jusqu'à la potence, puisse le diable m enlever. Moi, faire oflice de cloche! Foin d'un si vilain emploi! Ce sont les clochesqui, au moment de leur mort, sonnent le glas des hommes.

LE VIEUX. Nous opérerons de concert. Tu seras mon apprenti et nous partagerons.

PABLILLOS. Je consens à vous servir à condition que vous voliez en bon chrétien. Je prétends voler...

LE VIEUX. Quelle extravagance!

PABLILLOS ... Sans prendre à personne ce qui lui appartient.

LK VIEUX. Jolie manière d'entendre cet art!

LE MIROIK ET LA FOCRBEllIE DE PABLILLOS 7 3

PABLiLLOs. Je prétends voler sans charger ma conscience.

LE VÍEUX. Il te faudra de l'astuce et de l'audace.

PABLILLOS. Je compte plutôt user de courtoisie... Et, y a-t-ilen ce moment des voleurs?

LE VIEUX. Oui, et de rudes fripons. On a commis, l'autre jour, un vol des plus importants.

PABLILLOS. De combien était-il donc?

LE VIEUX. De soixante mille réaux.

PABLILLOS. Le joli vol 1 Soixautc mille tout rond?

LE VIEUX. Et en argent, qui plus est.

PABLILLOS. En argent!... Il y a des liomn*ies qui ont du bonheur... Je brûle de m'étrenner.

LE viEcx. Eh bien, Pablillos, attention! et seconde-moi.

UN HOMME, entrant. N'aycz pas peur, cavalicrs. J'ai deviné votre profession.

PABLILLOS. Voleurs, pour vous servir.

LE VIEUX. Que dis- tu?

l'homme. Je le suis aussi... Avez- vous volé quelque chose?

PABLILLOS. Non, monsieur. Avez-vous quelque chose à voler?

l'homme. Moi, j'ai été plus habile. Je viens d'enlever cette bourse qui contient dix doubles cuartos.

LE vieux. Il y en a dix?

l'homme. Oui, dans cette bourse rouge. (Il la

montre.)

PABLILLOS, basau vieux. Enlevons sa bourse à ce voleur et nous gagnerons cent ans d'indulgence.

LE VIEUX, bas. Feras-tu preuve d'habileté?

PABLILLOS, bas. Oui.

LE VIEUX, bas. Me seconderas-tu?

PABLILLOS, bas. Pourquoi pas?

l'homme, à part. Ils ne sont guère habiles.

Ils se promènent. Le vieux saisit par derrière le voleur, et Pi blillos saisit le vieux.

LE VIEUX, criant. Justice ! Arrêtez ce voleur! Justice!

PABLILLOS, tenant le vieux. Arrêtez ce voleur !

LE VIEUX. Que fais-tu, imbécile?

PABLILLOS. Moi? je te seconde.

LE VIEUX. Quelle impudence I C'est le voleur que tu dois arrêter.

PABLILLOS. Eh bien, n'es-tu pas le voleur?

LE VIEUX. Justice !

UN ALGUAZIL, survenant. QuC SC paSSC-t-il ?

LE VIEUX. C'est ce maître fripon qui m'a enlevé une bourse avec dix doubles cuartos.

LHOMME.Que dis-tu? l'alguazil. Je ne comprends pas.

l'homme. C'est une trahison !

l'alguazil. Lequel de vous est le voleur?

LE VIEUX, tenant l'homme. C'est lui.

PABLILLOS, tenant le vieux. C'est lui, monsieur. LE VIEUX. Monsieur, ce faquin n'est quiin imbécile. — C'est l'autre qui m'a enlevé ma bourse. l'homme, liment.

LE VIEUX. Une bourse rouge, monsieur.

l'homme, liment, monsieur. (L'alguazil le fouille et lui sort une bourse de la poche.)

l'algcazil. Voilà la meilleure preuve . C'est vous qui mentez... Il y a bien dix cuartos. (Au vieux.) Tenez, mon ami. — Vous, coquin, venez en prison.

l'homme. Ce sont des voleurs tout comme moi.

l'aLGUAZIL. Marchez, coquin, filou, (il l'emmène.)

PABLiLLOS. Le charmant métier!... Vite, partageons.

LE VIEUX. Comment, partageons? Tu as failli tout perdre, butor, et tu parles de partager?

PABLILLOS. Pourquoi pas?

LE VIEUX. Lorsque tu seras plus habile.

PABLILLOS. Quoi? je ne suis pas habile? (A part.) Tu vas le voir tout à l'heure. (Il saisit le vieux.)

LE VIEUX. Que fais-tu, nigaud ?

PABLILLOS, criant. JusticC ! jUStice!

DEUXIÈME ALGUAZIL, sai venant. Qu'v a-t-il?

PABLILLOS. C'est ce vieux qui m'a pris une bourse contenant dix doubles cuartos.

LE VIEUX. Que dis-tu?

PABLILLOS. Une bourse rouge, monsieur.

l'alguazil. ÎN 'as-tu pas honte, vieillard, de dépouiller un pauvre laboureur qui vit de son travail ? Un homme à cheveux blancs, voler ! Fi donc !

PABLILLOS. Oui, monsieur, un homme à cheveux blancs a volé ce pauvre laboureur, qui vit de ce qu'il mange.

L'alguazil fouille dans les poches du vieux et en sort la bourse qu'il donne à Pablillos.

l'alííl'azil, à Pabiiiios. Tenez, et gardez-la mieux à ravenir. Il y a mille vuleurs.

PABLiLLOS. A qui le dites-vous !

l'alguazil. Quanta ce vieux, je le ferai pendre avant demain, (il l'emmène.)

PABLILLOS. Mieux vaudrait avant aujouid'hui... Jésus! le joli métier ! la charmante occupation! Peut-il y avoir un seul honnête homme qui ne se fasse voleur !

l'homme, revenant. Yotre fourberie ne vous profitera pas, faquin imbécile! — Tu vas sur l'heure me rendre mon argent, sinon je te rosse et te l'enlève, à présent que me voilà en liberté.

LE VIEUX, revenant. Et moi aussi, maître sot. Ton cuir va payer ici le double tour que tu nous a joué.

Us le bûtonnent.j

l'homme, chantant.

Reçois cette frottée A laquelle tu t'exposas.

Sache souffrir, et accepter Collation si friande.

(11 le bat.

LA

(JUAN RANA COMILO.N)

PERSONNAGES

JUAN RANA * CASILDA, sa femme.

LE DOCTEUR UN SACRISTAIN UN MORE UN GALICIEN UN HOMME SERVANTE, VOISINS

*. Rana, grenouille.

Entrent Casilda et le docteur.

CASILDA. Cher docteur, adieu notre collation !

LE DOCTEUR. Pourquoi cela, ma chère Casilda ?

CASILDA. Parce que ce butor de Juan Rana est resté à la maison toute la matinée. Il a flairé la collation et je n'ai pu obtenir quïl s'en aille. Il est mon mari ; je ne puis le mettre à la porte. Aussi serons-nous forcés de l'inviter, et, avec tous les les mets que nous avons, il aura à peine de quoi se graisser une dent.

LE DOCTEUR. Ne saurais-tu imaginer quelque ruse pour l'attirer au dehors ?

CASILDA. Voilà le malheur; le drôle, ayant flairé un bon repas, ne passera pas le seuil, fût-ce pour toucher de l'argent... Mais, le voici.

LE DOCTEUR. Eh bicu, je ferai, moi, le nécessaire et nous nous mettrons à table sous ses yeux sans qu'il mange une bouchée.

CASILDA. Comment vous y prendrez-vous?

LE DOCTEUR. Adicu ; je vais tout disposer. Je

veux faire entrer ici la collation sous son nez et sans qu'il se doute de rien. (H sort.)

RAKA, entrant. Deo (¡ratias, ma petite Casilda. Jésus ! toute la maison embaume aujourd'hui la pastille.

CASILDA . Que dites-vous , maître sot ? 11 n'y a rien ici .

RANA. Je crois, en vérité, que l'on a brûlé des pastilles.

CASILDA. Y a-t-il jamais eu des pastilles de senteur dans la maison ?

RANA. C'est comme un parfum musqué, qui rappelle celui des caroubes.

CASILDA. Allez, vous êtes un importun. Toute la journée vous restez enfermé chez vous. Que n'allez-vous voir la femme de mon compère, qui est en couche?

RANA. Me prenez-vous pour une sage-femme ?

UN HOMME, entrant. Juail Rana...

RANA. Lorenzo, mon ami, où allez-vous si précipitamment ?

l'homme, le regardant fixement. Ciel ! moU ami,

qu'est-ce que cette couleur.

RANA^ tâtant ses habits. Quelle couleur ? celle de ce drap?... C'est du gris foncé.

l'h03ime. Si j'en crois cette couleur, vous êtes au plus mal.

RANA. Quelle couleur, mon ami ?

l'homme. Celle de votre visage... Vous êtes au plus mal et atteint de mélancolie.

RANA. Vous vous trompez ; pareille couleur n'est point mienne.

l'homme, a qui donc est-eile? Voyez un peu, le balourd !

RANA. Ce sera un gage d'affection dont m'aura gratifié Casilda *.

l'homme. Portez-vous sur la face ses gages d'affection ?

RANA. Oui, monsieur; j'y arbore ses couleurs.

l'homme. Juan Rana, mon ami, vous êtes mourant. Je cours appeler le médecin, (il sort.)

RANA. Allez avec Dieu !... Quelle obstination ! — Casilda, avez-vous entendu cet ivrogne?

CASILDA, pleurant. Ha! mon mari. Mou Dieu! il se meurt. Je le devine à son teint. Ah ! mari de mon âme, que t'est-il arrivé?

RANA. Moi? j'ai avalé trois chopines.

CASILDA. Jusqu'à tes lèvres, qui sont jaunes!

RANA. C'est la couleur des chopines.

CASILDA. Tu es baigné d'une sueur poisseuse.

RANA. Le vin devait être encore doux.

LE docteur, entrant. Où est Juau Rana ?

CASILDA. Ah ! quel chagrin. 11 se meurt, monsieur.

LE DOCTEUR. LfC cicl m'assistc ! se peut-il qu'un homme aussi prudent, dont le bon sens fait l'admiration de tout le monde, se laisse ainsi mourir comme une bête ?

RANA. Moi? je me laisse mourir?

LE DOCTEUR. N'cst-cc pas évidcut? L'hypocondrie se lit sur votre visage.

* Allusion au teint jaune que lui suppose son interlocuteur.

8 2 INTER3IEDES ESPAGNOLS

R.OA. Je n'ai pas Thabitude de me laver tous les matins; ce doit être la cause de cette porqiierie.

LE DOCTEUR. Nou, ce u'est pas cela. Votre mal est dans les poumons.

RA>iA. J'ai toujours été amateur de jambons.

LE DOCTEUR. Ne voycz-vous pas que cette nourriture fait du mal?

RANA. Celui à qui elle en fait le plus, c'est le cochon.

LE DOCTEUR, à Casilda. Scíiora, il CU mouiTa. Dieu vous console !

RANA. Mais ne me direz-vous pas d'où je souffre?

LE DOCTEUR. Yous avcz dcs palpitations d'estomac.

RANA. C'est vrai, j'ai une faim enragée; et, j'en con^'iens à présent, mon mal n'est pas imaginaire.

LE DOCTEUR, à Casilda. Demain, à pareille heure, il sera mort; je ne saismême s'il durera si longtemps.

RANA. Monsieur le docteur, au nom du Ciel ! guérissez-moi.

LE DOCTEUR. Mcttcz-moi au courant de votre mal, et l'Art interviendra.

RANA. Monsieur, je ne me sens pas bien depuis quelques jours, s'il faut dire la vérité. Je me couche de bonne heure, après m'étre régalé; étant mal disposé, je dors beaucoup et me réveille sur le côté où je me suis endormi. Je déjeune de quelques bonnes tranches de jambon arrosées d'environ deux litres de vin. A midi, je mangerais un essaim d'abeilles, et, lorsque vient le soir, je meurs de faim. Après avoir dîné de fort bon appétit, je

m'endors... Comme vous le voyez, je suis sans doute mourant.

CASILDA. Que pensez-vous de ces symptômes?

LE DOCTEUR. Que voulez-vous que je vous dise? tous sont mortels.

RANA. Et quel est mon mal ?

LE DOCTEUR. La maiiie.

P.ANA. Jésus ! c'est en effet un terrible mal quela Stéphanie. Elle habite là, en face, et son œil, d'un seul regard, a le pouvoir de tuer un taureau.

LE DOCTEUR. Ceci ii'est plus de la manie, c'est de rhallucination. Vous vous imagiuez voir une chose et vous nelavoyezpas.ee n'est qu'une ombre mensongère... Que voyez- vous, en ce moment?

RANA. Yous et Casilda. Et je conviens maintenant que mon mal est certain, car je n'ai rien sous les yeux que de mensonger.

LE DOCTEUR. Ne voycz-vous pas autre chose?

RANA. Non.

LE DOCTEUR. Eh bien, jugez si la force du mal est puissante, elle vous fera voir mille illusions. Tenez bien compte de vos extravagances.

Entre un More portant des plats.

LE MORE. Bien à point est grillé le joli jambon, à preuve que petit More en mangerait bien sa part.

(Il sort.)

LE DOCTEUR. Quc voyez-\ ous maintenant ? RANA. Un More vient d'entrer, portant des grillades de jambon.

CASILDA. Seigneur! quelle extravagance. Un ]\Iore chez vousî et qui porte du jambon I...

RANA. Je sensbien l'odeur des grillades et, le More est entré à la cuisine.

LE DOCTEUR. Mou ami, c'est votre mal qui vous fait ainsi divaguer et vous mourrez si vous ajoutez foi à des visions aussi absurdes.

RANA. Je ne dois pas croire à un plat de jambon?

LE DOCTEUR. Si VOUS y croyez, vous êtes mort ; ça ne fait aucun doute.

RANA. Ce serait donc moi qui serais le More.

CASILDA. D'où voulez-vous que sorte, dans cette maison, un More portant des grillades?

RANA. Je suis au plus mal, je le vois bien, car je meurs d'envie d'aller en manger.

Entre un sacristain portant des tourtes.

LE SACRISTAIN. Voici dcs tourtcs fumantes. Avec quel plaisir j'en mangerais î (il sort.)

LE DOCTEUR. Ouc voycz-vous exactement sous vos yeux?

RANA. Un sacristain portant des tourtes.

CASILDA. Ah ! Seigneur, il est à l'article de la mort.

LE DOCTEUR. Ktcs-vous pcrsuadé enfin de la gravité de votre mal?

RANA. Laissez-moi courir après ces tourtes que j'ai vues.

LE DOCTEUR. Moii ami, VOUS en mourrez.

RANA. Je commence à le croire. Ah! monsieur,

que ce mal est cruel. Je n'arriverai même pas jusqu'à la nuit; je sens déjà mes mâchoires se disloquer.

LE DOCTEUR. YoUS VOyCZ î

RANA. Oui, monsieur, voir des tourtes à portée de ma main sans pouvoir y goûter, c'en est assez pour que je meure à l'instant... Mais, dites-moi, comment se fait-il que je ne voie plus rien?

LE DOCTEUR. C'cst.parce que la flatuosité ne vous monte plus aux yeux; elle n'y monte que par intervalles. Donnez-moi le pouls, je sentira i venir la crise.

RANA. Si vous êtes vous, avertissez-moi de tout ce qui surviendra.

Entre un galicien chargé d'une corbeille et d'une outre.

LE GALICIEN. Boici dcs oUbcs, du paiu et du bin. Je ne saurais faire un pas de plus, (il sort.)

LE DOCTEUR. Votre pouls s'agite. Que voyezvous ?

RANA. Un galicien, une outre et une corbeille.

LE DOCTEUR. Vous les voycz distinctement?

RANA. Si distinctement que, si vous me lâchez, je cours boire le vin.

LE DOCTEUR. Si VOUS faites cela, votre état va empirer.

RANA. Mon Dieu ! mais c'est le supplice du Tantale. Monsieur le docteur, dites-moi, je vous en prie, si vous connaissez un remède pour une maladie aussi horrible.

LE DOCTEUR. Avec quarante saignées espacées et

huit cents ventouses bien scarifiées, je réponds de vous.

RANA. Mais ce serait me martyriser; c'est un remède du Japon * que vous me proposez là.

LE DOCTEUR. Si nous employons une médication moins énergique, il vous faudra une patience extrême.

RANA. J'aurai la patience de Job, s'il importe à ma guérison.

LE DOCTEUR. Je vais donc vous attacher à cette chaise. Il faut vous taire et demeurer assis. Et, mille visions viendraient-elles vous troubler, gardez-vous d'y croire. C'est de là que vient votre mal; car tout ce que vous voyez n'est qu'hallucination et extravagance.

RANA. Soit ; je ne croirai même pas que vous me mystifiez.

LE DOCTEUR. Faites bien attention que vous ne devez ni croire ce que vous verrez, ni en souffler mot, puisque ce n'est qu'ombre vaine. Moyennant cela, vous serez guéri demain.

RANA. J'observerai le plus profond silence. Ma santé avant tout !

LE DOCTEUR. Gasilda, faites dresser la table ici même. Il a trop peur pour ne pas nous laisser manger en paix.

RANA. Monsieur le docteur, pourquoi faites -vous des cabrioles?

CASILDA. Que dis-tu? Le docteur est sorti depuis

* Le Japon, où Ton martyrisait les chrétiens.

longtemps. Si tu crois et si tuparies, commenl veuxtu gue'rir ?

RANA. Ah, Jésus ! Dieu m'ait en sa main ! Fautil que ce mal soit diabolique! J^aurais juré qu'il était encore là.

CASILDA, appelant la servante. Ma fille, apporte la table

elles guitares.

LA SERVANTE. Tout estpvêt. (Des voisines apportent des chaises ei une table chargée 'de mets.)

RANA. Jésus! je me sens pris d'une terrible flatuosité.Ilme semble que l'on a dressé la table... Femme, que signifient ces plats, ces voisines?

CASILDA. Ne vois-tu pas que toutcela n'est quïmagination ?

RANA. Hélas! ma mort est proche, car je ne saurais me retenir à la vue d'une table.

LE DOCTEUR. x\sseyez-vous, Casilda, et écoutons chanter.

RANA. Seigneur I ils mangent. Je suis mort î S'il me faut rester là, à les voir manger, le remède me tuera plus sûrement que le mal.

On chante.

Juan Rana était malade Et, pour se guérir, le glouton Doit voir manger sans manger :

Juste châtiment de ses méfaits -.

LE DOCTEUR. L'exccllcnt jambon !

CASILDA. A votre santé, docteur !

LE DOCTEUR. Lc viu est fait pour ça.

RANA. Seigneur I ce spectacle me tue.

LE DOCTEUR. Ce petit vin -là fleure aussi bon que l'ambre.

RANA. J'en jure Dieu! je mangerai aussi, et tout!

LE DOCTEUR. Autant vaut te couper la gorge.

RANA. N'importe. Meure Martin, mais meure plein.

LE DOCTEUR. Ne vois-tu pas que tout cela n'est qu'une ombre par l'ombre enfantée?

CASILDA. Croire que ce sont là des mets, c'est te tuer.

RANA . Mieux vaut mourir d'indigestion que de faim. En voilà assez ; chaque parole est un retard.

LE DOCTEUR. ïout ccla n'cst qu'imagination, homme endiablé.

RANA. Gomment entends-je le docteur, s'il n'est plus là?

CASILDA. Encore une hallucination de ton ouïe.

RANA. Je veux voir si, comme votre repas, mes coups de trique sont imaginaires. (Il tombe sur eux à

coups de bâton.)

LE DOCTEUR. Gicl ! il me tue.

RANA. Que dis-tu là, mon ami ? Ce n'est qu'hallucination et extravagance.

LE DOCTEUR. Arrête, Juan Rana! Arrête, par saint Paul !

KANA. C'est pure imagination, homme endiablé.

CASILDA. Que fais-tu, mon mari?

LA GLOUTONNERIE DE JUAN RANA s 9

- RANA. Je t'en donne encore un peu. (il la fi-appe.) CASILDA. Aïe! il me tue. Voisines, au secours! RANA. Bonne femme, ne vois-tu pasque c'est une hallucination.

Entrent des voisins.

TOUS. Que se passe-t-il?

RANA. J'en sais plus long que Galien. Ces coups de bâton m'ont guéri.

CASILDA. Ha! je suis morte.

LE DOCTEUR. Et moi moulu.

RANA, aux voisins. Vous voulcz savoir ce qui s'est passé ? Ecoutez -moi.

Il chante.

Le bon docteur croyait Se régaler en tête à tête, Mais le bon Juan Rana Entendit l'apologue^.

(LOS CUATRO GALANES)

PERSONNAGES

LORENZO BENITA, sa sœur.

MENCIA, sa femme. QUATRE HOMMES

Entrent Lorenzo et Benita.

BENITA. Lourdaud, animal, benêt, insensé, rustre, niais, imbécile, plus bête que les plus grands balourds !

LORENZO. Vivez mille ans pour tant de bienveillance.

BEMTA. Nigaud, animal, quadrupède, âne, sans honneur, ni raison, ni jugement, imbibé comme une éponge de naïveté !

LORENZO. Vivez mille ans pour tant de louanges.

BENITA. Plus sot que les pires butors !

LORENZO. De tout celaje n'ai qu'à vous remercier.

BENITA. Baudet que Ton mène par le nez !

LORENZO. Voici qui est mal. Pardon, nul ne me mène par le nez.

BENITA. Comment? Ta honte est si démesurée que ton honneur, ta maison, tout est perdu.

LORENZO. Ma maison?... Je ne puis adineltre cela. Lorsque j'y vais, je la trouve toujours à la même place.

BENITA. Ta femme, — si ça peut t'émouvoir, — a quatre galants, et tous les quatre sont chez elle.

LORENZO. C'est excessif!... Mais, qu'y puis-je faire ?

BENITA. Quoi? tu hésites? Tue-les, je t'y engage.

LORENZO. Mais, dites-moi. est-ce un crime d'être un galant?

BENITA. Galants de ta femme I . . .C'est une monstruosité,

LORENZO. Ne serait-il pas pire qu'ils fussent les miens?

BENITA. Tiens, tu es si niais que c'est un péché mortel de te parler. Mais puisque j'ai le malheur de t'avoir pour frère et de voir souillé l'honneur de notre nom, je pleure et nie propose d'efPacer cette souillure.

LORENZO. Pariez. Quoique indigne, je me sens attendri.

BENITA. Si tu veux recouvrer l'honneur et te venger de procédés si infâmes, prends cette cape, coiffe-toi de ce chapeau, et, pour qu'il n'y ait pas d'erreur, poste-toi avec une mine furibonde et terrible à la porte de la maison. Situ en vois sortir quelqu'un, tue-le!... Tiens, prends cette épée; elle est si redoutable que c'est une vivante image de la mort. Quand tu les auras tous tués dans une rixe, dépêche également la femme. Tu te vengeras ainsi de tes propres mains.

LORENZO. Certes! vos conseils sont chrétiens. Donnez cette épée, si redoutable, dites-vous, qu'elle est un vivant onguent de mort.

BENITA. Vois-tu, au premier qui sortira tu n'as qu'à dire d'une voix sévère : « Que cherchez-vous dans , ma maison, cavalier? » Et, tout de suite...

crac

LORENZO. Oh! cela, à l'instant même. Sans épargner quiconque.

BENITA. Précisément, en voici im qui sort. Je me retire pour ne pas te gêner. (Elle sort.)

Lorenzo prend l'attitude d'un bravache. Éntrele premier homme.

LORENZO, à part. Je vais m'efforcer de le tuer. (Haut, à l'homme.) Cavalier^ que cherchez-vous dans ma maison.

PREMIER HOMME. Mou cher Lorenzo, je n'ai rien à vous cacher. J'étais simplement venu voir votre femme... Mais, pourquoi cette question?

LORENZO. Parce que j'ai dessein de vous tuer, si vous n'y voyez pas d'inconvénient. C'est pourquoi l'on m'a donné cette épée.

PREMIER HOMME. Voilà qui est assurémcnt bien pensé. Mais, dites-moi, si vous me faites ici une blessure^ l'on va vous rendre responsable de ma mort et l'on vous mettra en prison. Mieux vaudrait pour vous, qui êtes un homme éclairé, me tuer secrètement. Vous rétablirez ainsi votre honneur et la Justice n'en saura jamais rien.

LORENZO. Il est certain quevotre idée est bonne... Mais avec quoi vous tuerai-je?

PREMIER HOMME. AvCC du poisOU. PuisqUC UOUS

sommes de si vieux amis et que je vous ai ¡donné

ce conseil contre mon intérêt^ rapportez-vous en à moi. Je cours comme un furieux cliez l'apothicaire, où j "engloutirai un poison prodigieux^ qui me tuera violemment. Adieu I C'est vous que je plains le plus. Ne m'embrassez-vous pas, Lorenzo?

LORENZO. Volontiers, car je perds en vous un bon ami. Mais, dites-moi. ce poison est-il très chaud?

PREMIER HOMME. Je couiptc le clioisir des plus ardents.

LORENZO. Prenez-le donc dans de l'eau de chicorée, afin qu'il ne vous fasse point de mal.

PREMIER HOMME. AdieU. (Il sort.)

LORENZO. Adieu.

BENITA, renti'ant. Imbécile, qu'as-tu fait?

LORENZO. Il s'en va tout droit prendre un poison.

BENITA. Peux-tu le croire, niais ridicule? Xivois-tu pas que c'est une pure mystification?

LORENZO. Gomment, une mystilication? iN'est-il pas mon vieil ami et ne m'a-t-il pas donné ce conseil contre son intérêt?

BENITA. En voici sortir une autre, benêt. Sois sans pitié.

LORENZO. Je me sens aussi cruel que trente Barrabas.

BENITA. Moi, je vais me cacher. (Elle sort.)

Entre le deuxième homme.

LORENZO. Que cherchez-vous dans ma maison, cavalier?

DEUXIÈME HOMME. Boiisoir, Lorenzo. Que veux-tu?

LOHEN'zo. Tout simplement vous tuer... si bon vous semble.

DEUXIÈME HOMME. Me tuer? moi?... Ne serait-il pas horriblement injuste de priver le village de son cordonnier? Un homme de ton expérience et de ton intrépidité doit connaître à fond les lois du duel. Il est vrai que je suis venu voir ta femme; mais tu n'ignores pas que tuer le premier venu, c'est satisfaire ton honneur. Lorenzo, il y a dans le village deux tailleurs et un seul cordonnier. ïue l'un des deux tailleurs; cela reviendra au même... Je vais te l'envoyer, (il sort.)

BENITA, rentrant. Qu'as-tu fait, imbécile?

LORENZO. C'eût été une cruelle injustice que de priver le village de son cordonnier.

BENITA. Peut-on être aussi simple!

LORENZO. Cessez de vous étonner. Je connais à fond les lois du duel.

BENITA. En voici uu troisième, lourdaud.

LORENZO. J'ai donc encore une fois le diable au corps.

BENITA. Je vais voir ce que tu feras. (Elle sort.)

Entre le troisième homme.

LORENZO. Cavalier, que cherchez-vous dans ma maison?

TROISIÈME HOMME. Ah î Loreuzo, que tu olTenses mon amitié! La fièvre quarte me rend si triste, mon ami, que, pour ne pas faire un mauvais coup,

je suis tout simplement venu voir ta femme. Mais, mon ami, que] est ton dessein?

LORENZO. Mon ami, vous tuer sur l'heure.

TROISIÈME HOMME. Tu aurais cent motifs de me tuer, en de telles circonstances. Mais toi dont la sagesse a étudié et approfondi les lois du duel, tu dois savoir que ce serait inconvenant. Ne dirait-on pas que je suis mort des suites de ma fièvre tierce, et non de la main de Lorenzo? Mieux vaut que tu me laisses revenir à la santé. Tq pourras alors me tuer avec furie et être fier de ta victoire.

LOHENzo. Sans compter que si c'est une fièvre quarte bien caractérisée, une estocade ne peut que vous être contraire.

TROL^lÈME HOMME. 11 Uie .NCmljle.

LoiŒNzo. Eh bien, monsieur, la santé avant tout.

TROISIÈME HOMME. AíÜeU. (Il sort.)

LOHENzo. Adieu.

BENITA, rentrant. Qu'aS-tu fait, balourd?

LOiŒNzo, Le malheureux avait la fièvre tierce... Il faut être humain, voyez-vous. Sa fièvre quarte lui cause assez d'embarras.

BENITA. En voici eucorc un, Si tu épargnes celuilà, tu peux compter que tes fanfaronnades auront été en pure perte.

LORENZO. Celui-là, |e le tuerai.

BEMTA. J'y compte bien. (Elle sort.)

Entre le quatrième homme.

LORENZO. Que cherchez-vous dans ma maison, cavalier?

QUATRIÈME HOMME. Ami Lorenzo, tandis qu'il en était temps, j étais venu voir la señora votre femme. Mais, que voulez- vous?

LORENZO. Je vais vous le dire en deux mots... vous tuer, si rien ne s'y oppose.

QUATRIÈME HOMME. Mc tucT? G'cst fort bien pensé. Je ne l'aurai pas volé, je vous affirme, et, foi d'hidalgo, je ne chercherai pas à vous en dissuader.

LORENZO. Grâce à Dieu ! je trouve enfin quelqu'un à tuer.

QUATRIÈME HOMME. AlloUS ! faites.

LORENZO. Je reconnais mon incompétence et ne voudrais pas vous ouvrir une artère .

QUATRIÈME HOMME. Dépèchous. Mais... un moment !

LORENZO. Qu'est-ce qui vous chagrine?

QUATRIÈME HOMME. Cette lame faussée et cette garde branlante. Est-ce avec ça qu'on tue un honnête homme? Jetez au diable votre épée. (il la prend et la jette.) C'est une arme de pacotille qui ne saurait tuer rien de bon. Tenez, j'en ai chez moi une parfaite. Avec elle, vous pourriez tuer un vicomte. .. Je veux vous l'envoyer gracieusement. Excusez, ami, ce sans-façon; c'est pour vous témoigner mes sentiments añ'ectueux.

LORENZO. Je l'estime ainsi. Pas de compliments, de vous à moi.

QUATRIÈME HOMME. AdicU. (Il sort.)

LORENZO. Adieu.

100 1>TERMEDES ESPAGNOLS

BENITA, rentrant. Qu'aS-tu fait?

LORENZO. Mais, ignorante, puisque cette épée était faussée !...

BEMTA. Prends-la, niais, voici ta femme.

LORENZO. Vous aller voir que rien ne peut la sauver.

BENITA. Je me retire. (Elle sort.)

Entre Mencia.

LORENZO. Que cherchez-vous dans ma maison, cavalier?

MENCIA. Mon mari, pourquoi cet accoutrement?

LORENZO. C'est que je veux vous tuer, quoiqu'il m'en coûte.

MENCL\. Me tuer? moi? Ce serait une rigueur atroce... Une femme qui danse avec tant de gentillesse !

LORENZO. Si j'ai voulu vous tuer, c'est que je ne savais pas que vous dansiez.

MENCIA. Se peut-il, depuis deux ans que je suis ta femme?... Pour ce qui est de la danse, j'y excelle. Veux-tu le voir ?

LORENZO. Volontiers. C'est un talent précieux... Combien j'aurais eu tort de vous tuer !

MENCIA danse en chantant.

Ah ! je viens, je viens, je viens;

Ah ! me voici, me voici, me voici;

Ah! mari, mari, mon petit mari;

Ah! je m'en vais, je m'en vais, je m'en vais!

(Elle sort en dansant.)

BENITA, rentrant. Quoi ! imbécile, tu la laisses aller ?

LORENZO. Oui, parce qu'elle chante à la perfection . . .

Ah ! je viens, je viens, je viens, etc.

BENITA. Mais, à présent qu'elle est partie, maître sot, qui vas-tu avoir à tuer?

LORENZO. Vous, qui m'avez égaré par vos conseils. Vous m'avez rempli de venin ; il faut que quelqu'un me le paie.

BENITA. Justice! au secours!

TOUS, accourant. Que se passe-t-il ?

BENITA. Il veut me tuer.

DEUXIÈME HOMME. Jc trouvc qu'il n'a pas tort... Mais, célébrons par nos danses cette plaisanterie.

MENCIA, entrant. J'aCCOUrs donc.

MENCIA, chante.

Pourquoi te plais-tu à lui donner De tels conseils?

BENITA, chante.

Pour ne pas déroger aux coutumes Des belles-sœurs *.

* Un proverbe dit : Cuîiada y suegra, ni de barro buena. Bellesœur et belle-mère, même pétries en argile, ne valent rien.

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