‹ Intermèdes espagnols (entremeses) du xviie siècle, traduits, avec une préface et des notesChapitre 16 sur 36 · LE GUÉRISSEUR · texte numérisé non relu

LE GUÉRISSEUR

Entre Juan Rana, à cheval sur un bâton. Sa tête est surmontée d'un écriteau, planté par une tige dans le col de son vêtement et portant sur chaque face ces mots en gros caractères : le guérisseur.

RANA. J'ai, durant ma longue maladie, employé tant de remèdes, que je puis, avec ceux qu'il y a de reste, porter remède à bien des maux. Aussi, pour dépêcher les patients, don Esculape m'a-t-il donné les insignes et le titre de guérisseur universel. Rana est trop espagnol. J'ai l'intention de me faire appeler Ranet; sous ce nom, je ferai plus de bruit que Madrid lorsqu'il manque de pain. Guérisseur et étranger ! Quitte à mourir du remède, les gens vont accourir en foule, — ne fût-ce que pour la nouveauté de la chose, (il chevauche autour du théâtre.) Je vais de village en village sur mon bidet alezan ; pourvu que nous mangions l'un et Tautre,

• Cet entremés de Benavente, — l'un des plus applaudis, au dire des contemporains — était en partie chanté. C'est ce qui explique telles tournures spéciales, cadences et formules, qui se font jour à travers la traduction.

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le monde entier peut jeûner. Hue ! hue donc 1 en avant ! Je veux aiTiver cette nuit au pays où les puces engraissent et où pâtissent les études.

LEONOR, entrant. Hé ! camarade! Nous avons ici une auberge bien propre.

RANA. Je ne la veux pas trop propre, parce que, si j'y entre, ma bourse sera nettoyée.

LEONOR. Si vous cutrcz chez nous, face de Juan Rana, vous pourrez satisfaire votre appétit jusqu'à demain.

RANA. Vous poivrerez la note, face de friponne; et | sans que je mange mie, ma bourse sera nettoyée.

SALVADOR, entrant. Ah ! scigueur liùtc, soyezlc bienvenu. (Appelant des valets imaginaires.) Quiteria, mets des draps au lit. Ote ces éperons, Tomé. Pedro, emmène ce cheval. Vite, Gil, une chaise. Juana, prépare le dîner. Va tirer du vin, Bartolillo. Alonso, dresse la table... Et maintenant, mon bon hôte, demandez-moi tout ce que pourra vous suggérer votre gourmandise : je vous le servirai à l'instant.

RANA. Vous êtes juif ?

SALVADOR. iSon.

RANA. On le dirait, à vous voir le nez aussi fin" !

SALVADOR. Vous êtcs uuc mai SOU à louer? RANA. Non.

SALVADOR. On le dirait, à voir votre écriteau. RANA. H fait connaître qui je suis.

SALVADOR. On le voit assez sans cela.

LEONOR. Qui donc êtes- vous?

LE GUERISSEUR 1 3 3

RANA. Le guérisseur universel.

SALVADOR. Et que guérissez- vous?

RANA. Je vous le dirai après dîner, car la faim est une bête malfaisante. L'hôte, y a-t-il de quoi dîner ?

SALVADOR. Au diable ce ton flegmatique! Demandez à pleine bouche tout ce dont vous avez envie.

RANA. Servez-moi donc un lapin.

SALVADOR. Le voudriez-vous fricassé à la portugaise ?

RANA. C'est cela.

SALVADOR Avec des câpres bien cuites?

RANA. Parfait.

SALVADOR. Mijoté aux oignons, avec un filet de vinaigre?

RANA. Oui, notre hôte. A merveille.

SALVADOR. Il n'y a pas de lapin.

RANA. C'était bien la peine de l'assaisonner avec tant de soin et d'épices !

SALVADOR. Mais,hormisdu lapin, demandez tout ce que vous voudrez.

RANA. Bon. Servez-moi un quartier de chevreau.

LEONOR, Un manger de roil... Tendre et grassouillet?

RANA. C'est cela.

LEONOR. Et comment le voulez-vous?

RANA. Tout de suite.

LEONOR. Allez-vous Ic maugcr rôti, avec sa peau qu'il semblera qu'on ait dorée ?

RANA. Parfait.

LEONOR. Et une excellente poivrade, relevée de quelques brins de safran et de piment en poudre?

RANA. Ça va être fameux.

LEONOR. L'aimez-vous bien chaude?

RANA. Donuez vite, notre hôtesse.

LEONOR. Il n'y a pas de chevreau.

RANA. Jetez-donc aux ordures votre poivrade! Que servirait-il quelle fut chaude?

LEONOR. Mais, hormis du chevreau...

RANA. En attendant, je reste à jeun.

LEONOR. Vous n'avez qu'à demander.

RANA. Voyons, servez-moi un hachis de mouton.

SALVADOR. Un morceau pris dans le gigot? Cuit à pftint, bien juteux, assaisonné au vin et au piment et décoré de quelques rouelles de citron?

RANA. L'eau m'en vient à la bouche.

SALVADOR. Sur ma conscience, je n'en ai point. Mais, le hachis excepté, je vous jure que vous ne manquerez de rien.

RANA. Moi, sans en excepter le tronc, jai bonne envie de vous fendre la tète... Au nom du ciel î je meurs de faim.

LEONOR. Ne vous désolez point. J'ai sur le feu une fricassée... c'est à s'en lécher les doigts.

RANA Quel mensonge'. Ce n'est, j'en suis certain, que de la brebis.

On apporte des plats et des bouteilles vides ; les aubergistes font semblant de manger et de boire.

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SALVADOR. Goûtez un peu à ce ragoût de veau.

RANA. Quel ragoût?

SALVADOR. Mangez en silence, * — et nous, aidonsle à l'avaler.

RANA. Je n"ai pas besoin d'aide.

SALVADOR. .N'est-il pas tendre?

RANA. Si tendre qu'on ne le sent pas dans la bouche.

SALVADOR. Du viu ?

RANA. Laissez-le seulement couler! ...

SALVADOR, Glou, glou, glou... le délicieux vin!

RANA. Glou, gJou, glou... le délicieux vin !

SALVADOR. Quel goût vous parait-il avoir?

RANA. Le même goût que le veau... Au nom du ciel ! je meurs de faim.

SALVADOR. Leonor, tu peux compter...

RANA. Oui, sans ton hôte.

SALVADOR. Fais le compte.

LEONOR. Dix réaux moins un cuarto. (A Rana.) Puissent-ils profiter à Sa Révérence.

RANA. Mon bon hôte voudrait peut-être sa monnaie ?

SALVADOR. Oui, mou maître.

RANA. Intégrale?

SALVADOR. Oui, mon maître.

RANA. Et en argent?

SALVADOR. Oui, mou maître.

RANA. Eh bien, mon maître, je n'en ai point, sur

* Coynay calle, mangez et taisez-vous. Le proverbe espagnol dit Sufra y calle, souffrez et taisez-vous, souffrez en silence.

ma conscience. Mais, à l'argent ¡près, vous n'avez qu'à demander.

SALVADOR. Celle-ci est bonne!

RANA. L'autre était meilleure.

VOIX, derrière le théâtre. Hé ! aubergiste.

LEONOR. Qui appelle?

VOIX. Où est-il, ce fameux guérisseur ?

LEONOR. Il est ici, il n'est pas perdu.

Entrent des hommes, des femmes, des danseurs et des musicicHs.

TOUS. Où est- il?

SALVADOR. Le voilà.

LEONOR. Le voilà, le guérisseur; son écriteau vous l'apprend.

RANA. Demandez mes remèdes à la grosse. Achetez, je ne les vends pas cher.

LEONOR. Quel remède pourrai-je trouver pour ne devenir jamais vieille ?

RANA. L'on n'a qu'à vous tuer encore jeune et vous ne le deviendrez jamais.

LEONOR. Vous pouvez garder ce remède pour une belle-mère.

RANA. Vous pouvez le laisser; il ne manque pas de gendres. (Danse.)

PREMIER HOMME. Certaine dame que je courtise m'a demandé de lui offrir le régal d'un poulet, et je n'ai pas un cuarto à la maison.

RANA. Le régal d'un poulet? Envoyez-lui une terrine de son; les poulets en font leur régal.

PREMIER HOMME. Voyez uu pcu le beau remède !

LE GUERISSEUR 137

RANA. Je VOUS enseigne un régal de poulette.

(Danse.)

PREMIÈRE FE31ME. Me donuerez-vous un remède pour que mon galant ouvre la main ?

RANA. Donnez-lui motif à le faire et il étendra ses cinq doigts.

PREMIÈRE FEMME. Entendez-vous, ce mystificateur !

RANA. Voyez-vous, cette effrontée! (Danse.)

DEUXIÈME HOMME. Y a-t- il uu remède efficace pour rendre un homme riche et heureux ?

RANA. Le meilleur, frère, c'est qu'il ne le mérite pas.

DEUXIÈME HOMME. J'en SUIS contcut, si votre remède n'est pas un pur mensonge.

RANA. J'en suis fâché, mais c'est la pure vérité.

(Danse.)

DEUXIÈME FEMME. Que faire pour qu'un médecin ne tue pas son malade ?

RANA. Voulez-vous qu'il ne le tue pas? Ne le lui donnez pas à soigner.

DEUXIÈME FEMME. J'cu pleure, si vous parlez sérieusement.

RANA. Riez-en, j'ai voulu me moquer. (Danse.)

LEONOR. Seigneur, seigneur guérisseur?

RANA. Que demande Leonor?

LEONOR. Que vais-je devenir? Je n'ai ni une blanque, ni un liùte, quoi que je fasse. Do i s- je sans remède mourir de faim ?

RANA. Ne soyez pas fainéante ; ne vivez pas dans l'oisiveté. Filez, cousez, ou jeûnez, si vous ne voulez pas travailler. (Danse.)

TOUS. Pourquoi Tappeler guérisseur, s'il ne peut donner un remède à une dame?

RANA. Pour vous procurer de l'argent, voilà le

véritable remède. Jl tire du collet de soq habit l'écriteau, dont la tige se termine par une lanière de fouet.)

TOUS. Assez, assez, guérisseur 1 Apaisez-vous !

RANA. Que ferez-vous donc, à l'avenir?

TOUS. Notre travail.

RANA. Qu'est-ce qui vous nourrira?

TOUS. Notre travail.

RANA. A quoi vous occuperez-vous ?

TOUS. A notre travail.

RANA, montrant une face de son écriteau. Que lisez-VOUS

ici?

TOUS. Le guérisseur.

RANA, montrant l'autre face. Que lisez-VOUS là ?

TOUS. Le guérisseur.

RANA, au public. Ecoutez bien, monsieur, et vous, monsieur, et vous, monsieur : lorsque Ton ne peut obtenir que les filles ou les mères fassent les travaux du ménage, ceci est le meilleur remède. (Il fait claquer son fouet.)

BENAYEXTE

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