ABSORPTION DU PLOMB ET DES SELS MÉTFTALLIQUES EN GÉNÉRAL
Si nous ouvrons un traité de chimie à l'article propriétés chimiques du plomb, nous y -verrons que les acides concentrés et chauds l’attaquent en formant les sels correspondants, mais que les acides étendus sont sans action sur lui.
Ces quelques lignes suffiraient pour nier, sans autre examen, la possibilité de l’intoxication par le: plomb métallique. Comment, en effet, le suc gastrique dont l'acidité en acide chlorhydrique est représentée par une solution à 6 p. 1000 pourra-t-1il attaquer ce métal et produire un empoisonnement ?
L'intoxication mortelle, après absorption de plomb métallique, chez ce jeune homme et chez cette femme dont nous parlons dans notre historique est pourtant indiscutable.
Comment concilier les faits ? Les expériences 1n vitro
seraient-elles en opposition avec les effets sur l'organisme ?
= 10 Est-ce qu’il s’effectuerait,dans l’économie des réactions
qui nous échappent ?
Tel était le problème que nous avions à résoudre.
Häâtons-nous de dire que si les chimistes nient l’action des acides minéraux étendus sur le plomb, c’est que leurs essais ont porté sur un métal exempt d’impuretés.
Or, nous avons constaté qu’il suffisait de traces de fer, de cuivre ou d’un autre métal pour faire perdre au plomb cette propriété.
La présence d’un métal étranger le rend attaquable, non seulement par les acides minéraux étendus, mais aussi par les acides organiques même très dilués.
Nos premiers essais ont été faits avec du plomb de chasse n° 12. On sait que le plomb du commerce contient un certain nombre d impuretés, entre autres du cuivre, du fer, de l’antimoine, du bismuth ; mais le plomb de chasse contient en outre 1/1000 d'arsenic. La présence de l’arsenic est due à la fabrication ; l'addition d’une petite quantité de ce métalloïde fait qu'une goutte de plomb prend une forme rigoureusement sphérique.
Nous avons soumis ce plomb à l’analyse et nous y avons retrouvé du fer en forte proportion, du bismuth en petite quantité.
L'appareil de Marsh nous a permis d'y constater la présence de l’arsenic. Nous n’y avons pas trouvé de traces de cuivre.
Action des acides dilués sur le plomb métallique. — Il nous à paru intéressant de connaître les quantités de plomb dissout par les acides dilués après une heure, deux heures, trois heures de contact avec le plomb impur.
rap es
Pour cela nous avons fait une solution d'acide chlorhydrique à 6 p. 1000 que nous avons introduite dans une série de ballons de 250 c.m.c. avec 10 grammes de plomb de chasse n° 12.
Les ballons ont été agités régulièrement tous les quarts d'heure.
Nous avons trouvé les chiffres suivants :
Au bout de 1 h. le 1°" ballon contenait 0 g. 104 de Dos
ahter2 — 0 g. 174
2 3 h. le 3° — 0g.236 d 4 h. le 4e ja DR HSE “a neo = 0g.383 — 2 6 h. le 6° = Oro SM = 7h. le 7° LE Og. 44 — 8h. le 8 é Og.454 — — SRE © — CSD TRI PO. loto = Og.57E —
En opérant dans les mêmes conditions avec une solution d'acide lactique à 6 p. 1000 nous avons trouvé les chiffres suivants :
Au bout de 1 h. le 1°* ballon contenait 0 g. 133 de plomb:
— Ale? AR UND AT Ep — 3 h. le 3° 7 0g.270 — — 4 h. le 4° — DarsO LE Diale oi a (IR ES RON — 61e 6° Ce (LR ATSUNN — 7h le 7° LE L'ÉRSSUEUES = 8 h. le 8° = (1 RESTE SPAS — 9h89 — orCiare 10 h. le 10° ANGASSREE
P, Ferry. 9
res
Comme nous le voyons, chose assez singulière, l'acide lactique s’est montré plus actif que l’acide chlorhydrique dans les mêmes conditions.
Il nous sera facile maintenant d'expliquer l’intoxication par le plomb à l'état de métal.
La secrétion du suc gastrique a lieu comme on le sait au contact des aliments et peut s'élever alors à 400 ou 500 grammes par heure,et suivant quelques physiologistes, la sécrétion quotidienne ne serait pas inférieure à 3 ou 4 kilogrammes. Ces 3 ou 4 litres de suc gastrique représentant donc de 18 à 24 grammes d’acide chlorhydrique qui pourront dissoudre d'assez grandes quantités de plomb.
Il est également démontré qu’à l’état normal l'acidité du suc gastrique est due non à l’acide lactique mais à l'acide chlorhydrique. On trouve cependant très souvent l'acide lactique dans l’estomac physiologique ; cet acide existerait seul pendant la première heure de la digestion: et ne disparaîtrait que sous l’influence d’une exagération de la sécrétion chlorhydrique (Ewald et Boas).
L'action de cet acide lactique s’ajoutera donc à celle de l’acide chlorhydrique.
Nous avons supposé jusqu'à psésent un estomac fonctionnant normalement; mais si le sujet présente de l’hyperchlorhydrie ou une dilatation de l'estomac, comme le saturnin mort dans la clinique du Dr Potain, il se trouvera dans des conditions très défavorables, puisque la quantité d'acide chlorhydrique sécrété est augmentée et que le séjour du plomb dans l’estomac est plus prolongé.
Nous croyons avoir suffisamment démontré quelles étaient les causes de l’intoxication par le plomb métal-
MO Tes
lique et quelles étaient les circonstances qui pouvaient en modifier la gravité. ; |
I] nous reste à étudier, en nous basant sur les expériences que nous avons faites, comment ou plutôt sous quelle forme le plomb est absorbé.
Absorption du plomb et des sels métalliques en général.
La forme sous laquelle sont absorbès le plomb et les sels métalliques n’a pas été définie. On a fait bien des hypothèses, mais quelles sont les expériences qui permettent de tirer des conclusions ?
A l'appui de ce que nous disons, nous n’aurons qu’à citer les passages suivants tirés d’un traité de toxicologie assez récent.
« Il est généralement admis que les {diverses préparations à base de plomb subissent dans le tube digestif une série de réactions qui aboutissent à la formation de chlorure de plomb, lequel se combine avec l'albumine pour former un précipité soluble dans un excès d'albumine, et que finalement c'est dans cet état que le plomb pénètre dans le sang. »
Dans le même traité nous lisons quelques pages plus loin : « L'albumine est un bon contre-poison, mais elle doit étre donnée en assez: grande quantité. »
Comment concilier ces deux idées : 1° dans l'estomac il se forme un chlorure se combinant avec l’albumine, lequel est soluble dans un excès; 2° l’albumine doit être donnée en assez grande quantité.
Nous n’avons pas la prétention de résoudre d’une façon absolue la question de la forme sous laquelle sont absorbés . les sels de plomb et les sels métalliques en général ; cependant nous essayons d'établir la théorie la plus conforme avec la nature des faits observés.
Nous sommes en présence de deux hypothèses: le plomb est absorbé à l’état d’albuminate; le plomb est absorbé à l’état de chlorure.
Tout d’abord nous rejetons la première hypothèse pour plusieurs raisons.
1° L’estomacn’absorbe, en effet, un poison, que quand il est soluble ou quand l’action du suc gastrique l’a rendu tel.
Or, les albuminates sont très peu solubles ; le caséinate de plomb en particulier ne cède pas de traces de plomb même à l’eau bouillante.
Comment l'estomac absorbera-t-il ces composés insolubles ?
2° Sile plomb, et le mercure par exemple, sont absorbés sous forme d’albuminate, comment expliquer l’action antitoxique de l’albumine et de la caséine ?
Ce serait une antithèse que de faire intervenir l’action de l’albumine pour expliquer l’absorption des sels métalliques, alors que l’on se sert de cette même albumine pour l’éviter ou la retarder.
Nous soutenons personnellement que le plomb et les sels métalliques sont absorbés sous forme de chlorure.
Cette théorie n’infirme nullement l’opinion qui consiste à envisager l'acide chlorhydrique du sucgastrique comme un acide différent de notre acide minéral.
L'acide chlorhydrique du suc gastrique peut parfaite-
ment être combiné à un noyau de nature albuminoïde, c'est à-dire être presque de constitution organique et donner en présence des métaux'de véritables sels minéraux.
Voici comment nous comprenons l'absorption des sels métalliques et l'influence de l’albumine dans les intoxications. (Cette explication deviendrait impossible si nous admettions la première hypothèse).
L’acide chlorhydrique du suc gastrique agissant sur un métal, le plomb par exemple, donnera du chlorure de plomb qui, en présence de l’albumine, sera précipité sous forme d’albuminate de plomb. Cet albuminate est à son tour décomposé par le suc gastrique et il se reforme du chlorure de plomb dont une portion seulement sera absorbée, l’autre portion étant comme ci-devant précipitée sous forme d'albuminate que le suc gastrique transformera de nouveau en chlorure de plomb.
Peudant que s'effectue la série de ces transformations alternatives, dont l'effet est de ralentir l'absorption du plomb, les contractions musculaires de l’estomac poussent peu à peu le chyme vers le pylore et de là dans l'intestin.
La présence de l’albumine a donc eu comme conséquence de retarder l'absorption en donnantun albuminate dont une partie seulement a pu être transformé en chlorure seul absorbable.
Ce qui vient à l’appui de cette théorie, ce sont les résultats que nous avons obtenus sur des cobayes auxquels nous avons fait absorber du caséinate de plomb. Nous constatons qu’il faut la même quantité d'albuminate de plomb que de plomb métallique pour amener là mort, alors que nous avons prouvé d'autre part quil fallait des doses trois
fois plus fortes de plomb pour obtenir le même résultat en présence de la caséine.
On se serait attendu assurément à voir l’albuminate de plomb produire les mêmes effets et aux mêmes doses que le plomb en présence de la caséine.
Cette opposition n’est qu'apparente si l’on admet notre théorie.
Remarquons, en effet, que nos cobayes ont pris chaque jour de 3 à 6 centigrammes de caséinate de plomb, ce qui représente 22 à 45 milligrammes de caséine, quantité véritablement négligeable quand elle est disséminée dans le reste de la nourriture. Aussi qu’est-il arrivé ? L’albuminate de plomb attaqué par le suc gastrique a donné.du chlorure de plomb, lequel a été absorbé comme si nous avions administré du plomb métallique.
L'hypothèse de l'absorption des sels métalliques sous forme de chlorure et non d’albuminate est donc seule admissible. On pourrait même dire que cette hypothèse devient une certitude puisque les résultats confirment la théorie.