CONTRE-POISON
1° Mode d'action de l’empoisonnementphosphorique aigu.
Le phosphore tue en asphyxiant; en effet, introduit dans l'organisme, il diminue la quantité de l’oxygène du sang.
Nous rejetons donc, on le voit, toutes les théories émises sur l’action du phosphore comme agent toxique, autres que celle qui considère l’empoisonnement par le phosphore comme une espèce d’asphyxie.
C’est d’ailleurs la théorie exposée dans les travaux les plus récents.
La chimie nous apprend que le phosphore est un corps très avide d’oxygène; — on sait que tous les composés oxygénés du phosphore ne sont pas toxiques (acides phosphoreux, hypo-phosphoreux, phosphorique, etc...); —on voit enfin l’empoisonnement par le jphosphore se guérir souvent par des injections inlra-veineuses d’oxygène faites dans des conditions spéciales.
A priori, la théorie de l’empoisonnement par asphyxie semble donc la seule rationnelle; —toutefois, lorsque l’on voit le professeur Gubler et plusieurs autres observateurs également autorisés ne pas
partager cette manière de voir, le doute peut et doit s’élever dans l’esprit.
C’est dans ce sentiment que nous avons eu l’idée de faire des expériences nouvelles et aussi exactes qne possible, afin de tâcher de découvrir la vérité.
Nous avons donc fait les recherches suivantes :
Après avoir préalablement dosé l’oxygène du sang chez un certain nombre de lapins sains, afin de connaître la moyenne physiologique de l’oxygène contenu dans le sang de cet animal, nous avons dosé l’oxygène du sang chez des lapins intoxiqués par le phosphore : toujours nous avons trouvé une diminution notable de la quantité d’oxygène contenu dans le sang ; en moyenne de 2 c. c., 074 par 100 c. c. de sang artériel (1).
Nous avons aussi dosé l’urée : toujours nous avons trouvé une diminution considérable de la quantité d'urée; en moyenne, une diminution de 10 gr., 60 par litre d’urine (2).
Nous avons, en troisième lieu, pris la température rectale de tous nos animaux : toujours elle a été considérablement abaissée-, en moyenne de trois degrés (3). D’ailleurs les observations cliniques confirment ce fait.
Enfin, nous avo i fait des recherches spectroscopiques, espérant voir la bande de réduction de l’oxyhémoglobine (bande de Stokes) ; malheureusement notre espoir a été déçu, car l’empoisonnement par le phosphore ne détruit pas les deux bandes d’absorption de l’oxyhémoglobine : toujours elles persistent et toujours elles sont réductibles par le sulfhydrate dammoniaque.
Quelques anteurs ont avancé une opinion opposée.
(1) (2) (3) Voir page 53.
nous croyons qu’ils se sont trompés; comment d’ailleurs les deux bandes d’absorption de l’oxyhémoglobine pourraient-elles disparaître puisqu’il y a toujours de l’oxygène dans le sang- après l’empoisonnement par le phosphore? L’oxygène s’y trouve en plus petite quantité, il est vrai, mais il y en a encore un peu, donc le spectroscope doit décéler la présence et c’est ce qu’il fait.
Les expériences spectroscopiques sont ainsi vouées à la négative dans l’empoisonnement par le phosphore; cependant on pourrait peut-être utiliser cet instrument : nous en parlerons plus loin.
Enfin ajoutons que le spectroscope nous montre que le phosphore, s’il tue par asphyxie, asphyxie d’une autre manière que l’oxyde de carbone :
Le phosphore diminue la quantité de l’oxygène contenu dans le sang.
L’oxyde de carbone chasse l’oxygène du globule roug’e pour se mettre à sa place,
En résumé', de nos expériences, nous concluons :
1° Que le phosphore introduit dans l’organisme, s’y oxyde aux dépens du sang pour se transformer en un de ses composés oxygénés (acides phosphoreux et hypophpsphoreux d’après Woëlher et Frerichs; acide phosphorique d’après Munk et Leyden, Mayet, Miallie, etc.).
2° Que 1a. mort n’est pas amenée par l’acide phosphorique, mais par la transformation du phosphore en acide phosphorique; il y a asphyxie parce que cette transformation exige pour se faire une quantité notable de l’oxygène du sang.
Màreau.
II. —Mode d'action de T essence de térébenthine , contrepoison du phosphore.
Pour l’essence de térébenthine les théories ne manquent pas plus que pour le phosphore; nous les discuterons plus loin et ne donnerons ici que le résultat de nos recherches sur cette question.
Des expériences suivantes :
1° Dosage de l’oxygène contenu dans le sang d’animaux intoxiqués par le phosphore et traités par l’essence de térébenthine commune de Bordeaux;
2° Dosage de l'urée chez ces mêmes animaux;
3° Température;
4° Spectroscopie ;
Nous pensons pouvoir conclure :
1° Que la quantité d’oxygène contenue dans le sang de ces animaux doit être diminuée, mais moins que sous l’influence du phosphore seul ; nos expériences sur ce point sont malheureusement peu concluantes, aucun des animaux n’ayant pu être traité d’une façon suffisante par l’essence de térébenthine (1).
2° Que la quantitée d’urée est diminuée, mais qu’elle l’est beaucoup moins que sous l’influence du phosphore seul : en moyenne, une diminution de 5 gr., 274 par litre d’urine (2); voire même augmentée chez les animaux traités par l’essence de térébenthine sans absorption préalable de phosphore; une augmentation de 9 gr., 296 par litre d’urine (3).
(1) Voir page 67.
(2) Voir page 6i.
(3) Voir page 71.
3° Que la température ne s’abaisse pas, ou seulelement à peine, tant que dure l’action de l’essence de térébenthine (1). La température normale est chez le lapin de 39°,2 : toujours elle est restée à 39°,1 environ.
4 - Que le spectroscope donne ici, comme pour le phosphore, des résultats nég-atifs.
L’essence de térébenthine, contre-poison du phosphore, agit probablement en empêchant le phosphore de s’emparer de l’oxyg-ène du sang", de se transformer en un de ses composés oxyg-énés (acide phosphorique).
Mais, comment cela ?
Est-ce simplement parce qu’elle contient de l’oxyg-ène et qu’elle en cède au -phosphore ?
Est-ce parce qu’elle forme avec le phosphore une .combinaison particulière : Vacide térébinthino-phospho revu ? (D r Rommelaere).
Nous optons pour cette seconde manière de voir, en faisant cependant quelques réserves : nous en donnerons les raisons au chapitre suivant.
En résumé, l’essence de térébenthine empêche le phosphore d’empoisonner, parce qu’elle s’oppose à l’oxydation du phosphore, en formant avec lui une ou plusieurs combinaisons ayant toutes pour propriétés,, d’être :
Inertes ;
Non avides d'oxygène, [ou au moins indifférentes; vis-à-vis de l’oxyg-ène ;
Non toxiques ;
Eliminables par les urines.
I, (1) Voir page 67.
L’acide térébinthino-phosphoreux représente la principale de ces combinaisons. Mais, cet acide se forme-t-il toujours?. .
Tels sont les résultats de nos recherches ; bien que cela puisse paraître irrationnel, nous avons voulu les faire connaître dès le début de notre travail, afin de pouvoir aborder maintenant l’historique de notre sujet, non pas dans un simple résumé de tout ce qui a été dit et écrit, mais dans une étude critique des travaux parus.
Avant de passer à l’historique, nous croyons utile de mentionner, comme se rattachant à notre sujet, les deux points suivants :
1° Dans le cours de nos expériences sur l’acide térébinthino-phosphoreux; nous avons remarqué que cet acide placé dans la flamme du chalumeau, la colorait d’une façon toute spéciale : lividité centrale avec un liseré vert clair très net.
Ne serait-ce pas là un procédé pour la recherche médico-légale du phosphore? Ne serait-il pas intéressant d’expérimenter ce fait?
2° A quelle dose le phosphore empoisonne-t-il? Gomment faut-il administrer l’essence de térébenthine, son contre-poison ? — Pour répondre à ces deux questions, nous ne pouvons mieux faire que résumer en quelques lignes les remarquables pages de la brochure du D r Rommelaere (1).
(1) Bull, de l’Acad. roy. de méd. de Belgique, t. VIII, 3 r série, n. 13 (de l’empoisonnement par le phosphore et de son traitement par l’essence de térébenthine de France), D r Rommelaère, 1874, p. 1184.
« Les données relatives à la dose toxique du phosphore varient suivant l’espèce animale; il est donc nécessaire de distinguer ce qui se passe dans l’organisme humain et dans l’organisme des animaux.
a. Dans l’espèce humaine, la dose toxique est difficile à déterminer. On admet généralement que 13 à 30 centigrammes de phosphore introduits dans l'estomac déterminent un empoisonnement mortel.
M. Laboulbène cite un cas de mort produit par l’ingestion de 8 centigrammes de phosphore (1).
Le poids moyen du corps humain étant évalué à 60 kilogrammes, cette dose mortelle de 15 à 30 centigrammes correspond à 25 ou 50 centigrammes par 100 kilogrammes du poids total de l’homme.
b. Dans l’espèce animale, le phosphore aux doses de 1 gr. 33 à 1 gr. 80 p. 100 kilogrammes du poids de l’animal (le chien) est toxique.
Ces doses du reste, on le comprend, n’ont rien de bien absolu.
L’organisme subit des modifications très importantes, d’après la forme d’administration de l'agent toxique ; ainsi :
La pâte phosphorée de la pharmacopée belge est plus toxique que l’huile phosphorée. »
Voici les conclusions du travail de M. Rommelaère en ce qui concerne l’essence de térébenthine :
« 1. L’huile essentielle de térébenthine commune est un contre-poison chimique du phosphore.