‹ Introduction à l'esthétique; les méthodes de l'esthétique, beauté naturelle et beauté artistique, l'impressionnisme et le dogmatismeChapitre 36 sur 99 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dans toute sorte de pensée ou de connaissance on peut distinguer trois degrés principaux, allant du plus abstrait au plus concret, du plus désintéressé au plus pratique : tout savoir peut être théorique, appliqué ou normatif; il a toujours plus ou moins l'un ou Fautre de ces caractères.

La connaissance théorique ou spéculative des êtres ou des choses consiste dans leur analyse et leur synthèse : elle détermine leurs différentes parties ou leurs éléments pour les décrire, leurs diverses conditions d'existence ou leurs causes et lois pour les expliquer. Par exemple un propriétaire foncier pourra, par curiosité désintéressée, étudier pour elle-même, en dehors de toute application agricole, et comme botaniste, la constitution

chimique des plantes. Un malade, pour satisfaire son esprit, apprendra la physiologie de ses organes, sans qu'il prétende mieux digérer ou avoir moins de fièvre par la vertu de cette seule spéculation.

La connaissance appliquée d'un objet quelconque consiste à étudier ces mêmes lois théoriques d'un point de vue plus concret : c'est-à-dire en ne considérant pas seulement les relations mutuelles de quelques parties isolées des autres dans l'objet réel, mais les relations de chacune de ces parties avec le détail de toutes les autres telles qu'elles existent réellement, et avec les conditions de leur milieu. Par exemple le cultivateur demandera à l'agronome dans quelles conditions de climat, de terrain ou de fumure telle plante prospère, ou reste rabougrie ; ce qui revient à lui demander indirectement les moyens de bien cultiver et de s'enrichir. Le malade demandera au médecin quel régime d'alimentation ou d'exercice journalier diminuera ou augmentera sa fièvre : il appliquera les abstractions physiologiques à se mieux porter, ce dont la physiologie ne se préoccupe point en tant que telle, dans sa spéculation désintéressée.

Enfin la connaissance normative de ce même objet ou de cet être, réside clans la règle qui prescrit tel ou tel usage de la science appliquée qui le concerne : elle fixe les bornes normales de cette application, étant donnée la constitution physique, psychologique ou sociologique de l'homme qui

doit en user. La relativité considérée n'est plus seulement matérielle ou naturelle, mais humaine, et dans Fhomme elle atteint la personnalité tout entière, l'être organique et moral, individuel et social.

Ainsi ni le botaniste ni Tagronome n'ont qualité pour ordonner au cultivateur de rester chez lui et de labourer après la pluie, un jour de beau temps et de foire, au lieu d'aller au village pour vendre un bœuf et faire de l'argent, ou pour s'amuser. Le physiologiste ni même le médecin ne sont pas davantage appelés pour décider si le malade préférera exercer sa profession, qui fatigue son estomac, ou guérir son estomac, en sacrifiant sa profession. S'ils donnent ces conseils, c'est comme amis, ou par leur autorité d'hommes, non de savants ; et ils sortent de leur rôle.

Ce n'est pas l'agriculture théorique ni appliquée, ce n'est pas la physiologie spéculative ou l'hygiène qui sont ici en question ; ce sont ces branches mal définies et encore plus mal constituées de l'éthique, que l'on appelle l'économie domestique, ou la morale personnelle et professionnelle. Et comme elles sont encore extrêmement imparfaites, elles ne méritent guère le nom de sciences, et laissent beaucoup à décider, dans chaque cas, à l'arbitraire individuel.

On comprend néanmoins qu'il existe dans ce domaine des règles générales et de consentement

commun. S'il faut — dans Fabstrait — labourer après la pluie pour s'enrichir, tout le monde estimera, avec le cultivateur, qu'il faut aussi parfois faire des profits immédiats, ou se distraire et se reposer ; mais chacun fera des réserves personnelles suivant ses goûts, ses appétits, ses conditions de fortune ou ses charges de famille. On approuvera un bureaucrate de préférer la santé de son estomac aux devoirs médiocres de sa profession, et de courir à une ville d'eaux, même dans un moment de presse. Mais cette défaillance serait jugée anormale et méprisée chez un homme d'État ou un soldat en période de guerre, chez un médecin en temps d'épidémie.

Telles sont les trois grandes formes que revêt toute connaissance à mesure qu'elle devient moins impersonnelle et pour ainsi dire plus humaine ; ce sont les trois stades par lesquels elle passe forcément à mesure qu'elle élargit progressivement les relativités multiples qui la constituent.

Nous disons connaissance et non pas seulement science, parce que ces trois formes peuvent se présenter avec tous les degrés de clarté ou de développement ; et il n'est nullement nécessaire d'attendre qu'une science théorique soit achevée pour qu'elle soit applicable au concret et présente un intérêt humain ; bien au contraire, c'est toujours en fait l'intérêt humain qui est au principe de toute recherche, et d'où par Texpérience l'humanité tire

peu à peu des maximes ou recettes pratiques, et enfin par la réflexion, des principes ou lois théoriques : la morale est de tous les temps, la médecine ou Tagronomie sont déjà anciennes ; la physiologie ou la botanique datent d'hier.

Il est évident qu'à un autre point de vue, c'està-dire en droit, ces trois degrés de la connaissance dépendent Tun de l'autre en sens inverse. Dans l'ordre de la dépendance logique, c'est la morale qui présuppose la médecine, et celle-ci la physiologie, puisqu'au moins en idéal elles se contiennent l'une l'autre dans cet ordre.

Il ne faut pas voir dans cette hiérarchie d'autre mystère qu'une série progressive dans les degrés de l'abstraction. Malgré le mysticisme et le pragmatisme contemporains, la certitude morale ou pratique ne diffère que par un degré de confusion, de la certitude théorique. Et les méthodes générales de ces trois manières de connaître ne peuvent elles-mêmes différer qu'en degré, et non en nature.

Appliquons à l'étude de la beauté cette conception générale de toute sorte de connaissance.

La description et l'analyse ou l'explication du beau par ses conditions diverses, en forme la partie théorique : c'est d'une part l'étude mathématique, physiologique ou psychologique des sensations qui sont l'objet de Tart considéré : soit par exemple l'optique pour la peinture, et l'acoustique

pour la musique. C'est d'autre part Fhistoire de Tart proprement dite, — dans la mesure où par impossible on peut la séparer de toute critique ; — c'est-à-dire la description désintéressée des variations et des formes diverses revêtues successivement par les productions individuelles ou collectives de Tart.

La connaissance appliquée correspond à renseignement de l'art, à l'apprentissage des moyens divers qui peuvent servir à la création, mais qui en sont les conditions nécessaires, jamais suffisantes, de même que les connaissances ou les pratiques du médecin ne sont pas la santé du malade. Ainsi le jeu du violoniste est une acoustique appliquée. Mais il n'est pas forcément beau pour cela; car l'artiste peut l'appliquer bien ou mal : comment ne l'appliquerait-il pas de quelque façon, dès qu'il produit un son ? Il reste à l'utiliser de la façon qui est la mieux adaptée ou la plus normale dans l'art, le style, le genre, le morceau, la phrase ou l'accord considérés.

Enfin la connaissance normative qui prétend donner des préceptes ou des conseils, des critériums permettant de juger les créations, sinon de créer (car il s'agit de la connaissance de l'action, et non de l'action même ; comme la morale qui juge notre profession, n'est pas notre métier même), c'est, sous ses formes les plus générales, l'esthétique proprement dite ; sous ses formes plus

particulières, c'est-à-dire appliquées spécialement à une école ou bien à une œuvre déterminées, c'est la critique d'art. On se place à son point de vue normatif, qu'on le veuille ou non, toutes les fois qu'on juge une œuvre belle ou laide. C'est en rétrécir la portée que de la restreindre à l'éloge ou au blâme : autant dire à une distribution de bons ou de mauvais points, et à l'étalage d'exemples à copier. Sa fonction la plus caractéristique n'est pas de sanctionner, mais déjuger; c'est de dresser une échelle de valeurs, de mettre une hiérarchie dans nos opinions, et non de proclamer d'une façon définitive et indiscutable qu'on ne saurait juger autrement d'autres faits esthétiques, ou les mêmes faits dans d'autres conditions. En d'autres termes, une norme n'est pas forcément absolue ; et pour être relative (ce qu'implique d'ailleurs par définition l'idée même de valeur) elle ne cesse pas d'être une norme.

Tels sont les trois degrés d'abstraction que l'on doit distinguer dans l'étude d'un fait esthétique. Ils s'impliquent étroitement l'un l'autre ; parce que le fait esthétique n'est pas l'existence brute d'un objet : c'est le jugement que nous portons sur lui. Dès lors il n'y a point d'esthétique sans histoire de l'art : car de quels faits extrairait-elle ses idées générales ou ses hypothèses ? Et il n'y a point d'histoire de l'art sans esthétique : car le choix des faits (( historiques » parmi les autres, implique

déjà que pour les décrire on les a ju^s significatifs. On les loge donc plus ou moins implicitement dans une hiérarchie de valeurs. Et peu importe ici qu'on la tienne pour subjective ou variable : au moment où on l'applique elle a le caractère, absolu en un sens, de tout ce qui est : elle devient ellemême un fait. Enfin il n'y a pas d'apprentissage qui ne suppose, en droit, à la fois une connaissance de la théorie désintéressée et des différences de valeurs ; connaissance d'ailleurs plus subconsciente, instinctive ou habituelle, que réfléchie et cherchée.

Ainsi une esthétique vraiment complète suppose les trois fonctions que l'on retrouve dans l'étude intégrale de tout fait. Mais tantôt Tune, tantôt l'autre prédomine : les anciens esthéticiens ou critiques d'art ont toujours pratiqué surtout le jugement et les préceptes; les écoles, renseignement etles recettes; enfin Testhétique moderne se tourne parfois, par une lassitude ou une réaction sans doute excessives, vers la description ou l'explication pures et simples : elle renonce alors à être normative.

Toutefois cette gageure est intenable. C'est l'œuvre de Taine qui manifeste cette tendance au plus haut degré. Il est instructif de montrer par son exemple comment un théoricien devient malgré lui un juge ; comment l'explication se prolonge, quoi qu'on en ait, en échelle de valeurs, et par là en préceptes ; comment elle les réclame d'elle-même pour se compléter, pour se réahser plus entière.

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