Introduction à l'étude philosophique de l'histoire de l'humanité
Ce qui mérite d'être blâmé , c'est de partir de vues individuelles y de resserrer, de modifier j de plier y de tordre en tout sens les faitSy et de les adapter^ ainsi façonnés^ à ces vues ^. Pour ceux qui ne voient dans l'histoire qu'une chronique aride ^ ou qu'un simple amusement y ou bien qui n'y cherchent que des matériaux destinés à de petits mémoires de 4 pages au moins et de 16 au pluS; sans couleur ni saveur, et dans lesquels ils s'escriment comme des gladiateurs sur la date d'une bataille y de la mort d'un homme, ou de la construction d'un
* C'est là Un reproche que Ton pourrait souvent fsiro à IVco/epAtVosopAfftie. d'Allemagne.
( vj )
clocher, pour ceux-là, sans doute, la philosophie est une Toîsine incommode , car elle est Fennemie de tout ce qui est futile et niais. Mais l'histoire , appuyée sur la philosophie , revêt un caractère de grandeur, de raison, de majesté, qui convient à la docte interprète du genre humain. Un autre reprodie que Ton fait à la philosophie de Fhîstoîre, c^est de se déclarer en faveur de telle ou telle opinion , de tel ou tel système , comme si le juge, après avoir entendu les faits de la cause , devait , par une contradiction singulière, s'abstenir de prononcer. Montesquieu , en écrivant son bel ouvrage sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains , s'était certainement proposé a 'priori cette grandeur et cette décadence, et dès-lors sa tâche se bornait à juger quelle importance, c'est-à-dire quel rapport éloigné ou rapproché les événements pouvaient avoir avec la fin qu'il avait en vue. L'histoire, sans dessein et sans jugement , serait moins qu'un conte d'enfants , car les enfants mêmes veulent une moralité dans les fables qu'on l^ttr débite; elle serait un radotage.
Je prie toutefois le lecteur de ne pas attendre de moi des pensées nouvelles, des conceptions qui me soient particulières.
(vij)
Loin tfétre Farchitecte des doctrines contenues dans ce petit livre , je n'en stais pas même le peintre; je ne suis qu'un simple ouvrier , un manœuvre , un prolétaire des idées progressives du 19* siècle. Je n'écris pas pour ceux qui savent ; j'écris pour ceux qui ne savent pas, et, après tout, ament mefninisse periti. Au reste , s'il vous faut absolument du neuf^ n'en demandez pas à vos traditions épuisées; apprenez les langues orientales , et , si vous avez du temps , et surtout de l'argent , mettez-vous en route; et , bon pied, bon œil, allez étudier l'Inde , la Chine , la Perse , l'Egypte , FArabie : mais ayez soin de bien garnir votre bissac, car le travail sera long, et droite et roide est la côte y et le sentier étroit y comme dit Chapelain.
J'ai rejeté les notes à la fin , car ce chant ne devait pas être interrompu par le pesant attirail des citations et des éclaircissements.
Bruxelles, le IS juin, 1836.
tUTROmiCTIOM
DE
 l'exception de Texamen des lois de la raison et de la natnre , il n^ a aucon genre d'étude qui inspire un pliis yif intérêt que la contemplation de la marche que suit l'espèce humaine sur le globe.
Si la philosophie nous montre l'homme selon l'immensité et la perfectibilité de ses facultés individuelles , et selon l'idéal de bonheur auquel il doit atteindre , l'histoire universelle nous le représente d'après ses innombrables manifestations dans la réalité , pour parvenir à ce noble but ^ et si nous aimons à prêter une oreille attentive aux sublimes harmonies de la création, à cette inefi&ble mélodie de voix mys* térieuses qui se confondent entre les cieux et la terre , et qui tantôt retentissent comme des soupirs dans les harpes éoliennes, tantôt éclatent en pleins chœurs, combien plus avidement n'assisterons-nous pas à l'imposant spectacle que nous o£Brent les annales du monde ? De TOrient à l'Occident , depuis Cyrus jus^
qu'à Napoléon, et plus loin encore, ce sont des scep-
que des profeasioiiB étrangères à la sdenoe proprement dite peuTent retirer de Tétudé de Thistoire ? car c^est par elle que le négociant apprend à peser la suprême infloenœ du commerce sur la prospérité et là eÎYilisation des peuplés , ainsi que les qualités nécesâaires et les erreurs dangereuses aux états corn-» merçants^ c^est par elle qu^il s^élève assez haut au» dessus de ce vulgaire et mesquin esprit de trafic, pour subordonner ses spéculations privées aux intérêts généraux de la chose publique. L^histoire , en un mot , se plait à verser sa corne d'abondance sur tous ceux qui Fabordeni avec une ame pure et un sens droit . Mais sortons des bornes étroites des spécialités , et portons nos regards sur les universalités^ contemplons ensemble le vaste et mouvant tableau des temps et des peuples. Portions^ agissantes du genre humain , interrogeons les fastes de Thistoire sur les destinées du genre humain ; et, au foyer du passé , allumons , s'il se peut, le flambeau de Tavenir»
L'histoire, considérée sous ce point de vue scientifiqUe, ne sera plus un agréable passe-temps , un pur amusement, une simple récréation pour Timaginatioa et la mémoire^ elle deviendra un haut critère de phi« losophie , de législation et de politique ; elle deviendra le code réel de Vbumanité, en même temps qu'une épopée immense où chaque peuple remplira à son tour le rôle qui lui est assigné selon sa nature. Et, au réel, que nous importent à nous les bruyantes discussions de Tagora et du forum , les champs de bataille de TAttique et de l'Italie , alors que r^ —
niTOODUcnoN
L'ÉTVDE PHILOSOPSIQUE
.V. • ':^-^ "^ sa
chimère^ ceux-là.ne prennent.pas assez conseil de la raison. L^homme, comme être sensuel, appartient au monde des sens , qui est un état habituel de guerre entre les forces physiques, un bellum. wnmvan cou'tra amnes ; mais ausài , Thomme , comme être ration-» nel, appartient au monde spirituel, et, comme tel, il est appelé par la nature à dominer le monde matériel, à mettre un terme à la concurrence belligérante desr forces matérielle»^ à amener tôt ou tard , arec le triomphe complet et définitif de la raison, le régod €on^plet et définitif de la paix et du bonheur. : Si dé nos joursquelquefois le courage tous échappe, si \f Yertige vous gagne à Taspect de la lutte décisive qui ébranle le globe , ne désespérez pas ! Ce combat n'est pas aussi terrible qu'on le penser «DW côté, le pai^ avec ses ressorts rouilles, son giai ve ébréché , avec toutes ses antipathies, toutes ses terreurs, tous ses suppôts gothiques, évoquant, dafond de leur cer* cueil de plomb , les mânes de dix-huit siècles d'idées mortes, de formes mortes , et descendant avec eux dans l'arène; de l'autre côté , l'avenit avec ses gèfiérations. au sang chaud, à l'ame juvénile, impétueuses, palpitantes de passions suMimes, d'audace et de foi ,' et pour champ de bataille l'un et l'aub'e hé« misphère! Car lui aussi, le vieil Orient, qui, depwd des siècles, dort tout entier dans son tombeau, avec son vaste savoir, et ses vastes monuments, et ses vastes empires , a secoué son linceul et agité sa blanche crinière conune un lion en fureur.
N'en doutons pas ; de même que , dans l'empire de
la natate, la lumière <&per8e et dompte les léoèbiêB, dé même , dans remj^e des intelligences^ la lumière de la science finira par dompter tous les genres d^obr scurantisme^ toutes les fourberies des systèmes réactionnatrès^ L'c^nion publique , oette puS^nce nouvelle , cette force étrange qui envahit le m<Mide», et qui, dans la première moitié du 18^ siècle ^ était encore en dehors, de la sphère dé toutes, lés combinaisons diplomatiques, s'est, depuis dùofOfinaiUi ans, prononéée avec autant de succèsque d^éo^figie contre les formes déarépites du fièodalisme .et^otàtije leslrau* jdul^isesrniaiioeuTres des politiques de f[^inet. Les développements intelleetuels des peuples, et Tia-^ floencetoujours croissante de leurs repi^isiQQjtanteiles l^us élevés en science M en réputation ^»ont fondé pour FBurope Tère d'uM régénération ^ur laquelle ne prévaudront ni les coups detat, ni le^ polices .se-[ crêtes ^. m Tinquiète: tyrannie des eensiju'çs» . . ,
Il serait seulement à sotdiaiter que le^WtîoE^ sei^r fonna8i^it.sans détruire, par Tunique ppiasajOiM^idj^
la pensée; maisjusqu'iei l'humànibé i^'a.piis, é^ 4i ^r vorablement traitée. L^inèiuguk'atioft de Tidée ,1a pl^us juste, la plus sainte^ ne s'est pasiaite s^nssaciûfice; il a foUu à toute création sociale le grw4 ba|)tème. Le progrès vers la perfootionest donole but final, la loi première et fondwieotide de lA société v c'e^t le Tiiyoç pour lequel Socrate est moift ^ pour lequi^l meurent les philosophes! et les martyrs. Or , ie progrès existe , il est proclamé par la voix de l'histoire et par lesmonuments de tous, les âges. £tfl<a fait^lama-
tière' est forcée de céder chaque jour du , tqrrma à rhomineiSuF les ailes de ses navires à i^i^ur, et la boussdle à la Hiam>)il nargue les flots et 4es vents, clierdie ses Tyndarides: au del^etpaixxMirtjOPffîatf^ il luiplait le large do^ de l^ mer. BieDftôt/l^:amiôiw en fer mettront moins de distancé etkire Paris et Damas, qu^il n'y en avait jadis entre* Rotne et Athénea. - Dans l^rdre civil^ lescqncpièt^de.rhuinanité.oe sont pas «njoins éclatantes , le nombre de aeé déiaoD^ destructeurs est copsidérablement diminuÀ Les.lieo^ de la société se resserrent i; Tesprit de Mearalknoè etd'anion rapproche des :n«ition8 qneles^TrivdiÉéset leë haines avaient désunies; une louable r ardeur énimé Ses citoyens; toutes les parties de la 'terre ^eAttr^nt 6tï so^té de gloire par le conuneix» dei^ Itonières et réchange des renommées; rinstroation (pénétre jusque 4a(ns les plus cbétiyes cabanes ; une feule de préjugés oa ridicules où barbares sont descendus dans les tombes féodales ; les mœurs publiques s V douciesent , se rectifient et s'épurent de phas raiphié. Quel potentat civilisé moderne oserait jouer le riAè d^uu liérokï ou'd^mi Héliogabal P Tolérerions-noua encore ces jèfux sanglants de gladiateurs ? Nos institua tiens politiques ont-elles encore besoin des béiotés de Sparte ou des serfe de Rome ? Nos lois, quelque imparfaites qu^elles soient d'ailleurs, ne sont-elles pas plus rationnelles ,• plus douces , plus en baamonie avec les besoins d'bommeé Mbres , que celles de l^an^tiquité et du moyen-âge ? Les guerres mémos n'ontelles pas dépouillé ce caractère d'atrocité qu'elles
ayaient autrefois ? Les événements (X^ntemporains n'ont-ils pas démontré jusqu'à révidence , combien de nos jours est éphémère mi empire fondé , comme celui des Césars, sur le glaiye et la terreur ? £t quel ascendant, quelle yaste puissance , quelle supréma-* tie n'ont pas donnée à Tesprit humain Tinvention de rimprimerie et la liberté de la presse, choses que l'antiquité n'ayait pas même soupçonnées ?
Bien certainement, le principe de Tantagonisme ' , si bien signalé par Kant , et qui fut la lèpre du yieux monde, décroit à yue d'œil ; la ciyilisation se diyise , se multiplie et brille sur Tunivers comme une flamme à mille rayons. Cette fëe des temps modernes touche de son sceptre d'or et de sa baguette magnétique, mais d'mi magnétisme intellectuel , les Klephtes de I
la Grèce «t les Koptes de l'Egypte ; et la patrie de
Démosthène, et la yieille terre des Pharaons se ré- ;
yeiUent en sursaut de leur sommeil séculaire. Allez yoir , et ,:80us le Parthénon comme à l'ombre des Py-^ ramides, yous entendret le bourdonnement des écoles mutuelles. Aujourd'hui la plume fait tout, bientôt le sabre ne sera plus rien , et nous pouvons dire ayec le vieil Homère :
« Nous rendons grâces au Ciel que nous valons » infiniment mieux que nos deyanciers. »
Cependant il est juste de ne pas nous liyrei* ayec une ayeugle confiance' au sentiment: de notre amélioratic» ; nous ne les possédons pas -encore ces jours de félicité où chacun pouira , selon ses
g[oàtset ses desseins, cultiver les talents qui loi sont échus en partage , et obtenir des moyens sûrs de pourvoir à ses besoins et à son avenir; il n'est pas encore à son dénouement le long drame qui , depuis plus de quatre siècles, occupe le cirque eurtqjéen : drame rempli de stylets , de poignards , de haches , de coupes empoisonnées , de roues , de chevalets , et d'autres instruments de supplice, de meurtre et de carnage ; et certes , ce n'est pas à nous , à qui tant de douleurs, tant de nobles espérances déçues ont brisé l'ame \ qui marchons courbés et voûtés comme si les blocs granitiques des siècles pesaient sur nous; qui vingt fois avons maudit et la liberté, et la civilisation, et les hommes , et les choses , et nous-mêmes ; qui , vingt fois avons lancé, contre ce monde impie et tout matérialisé , d'exécrables vœux , d'horribles impi^écations ; qui vingt fois , dani^ nos misères , parmi tontes ces caducités opiniâtres^ ces égoïsmes turpides et soudoyés , nous sommes écriés avec Byron : boUom* less perdition ; ce n'est pas à nous qu'il est permis de répéter ces fameux vers de Lucrèce :
(( Suave mari magno tnrbantibus aequora ventis, » E terra majrnum alterius spectare laborem. "^
Oui , il est encore des hommes et des peuples qui méconnaissent oii méprisent les leçons de l'histoire ; bravent les ombres menaçantes des siècles écoulés ; violent les droits conquis au prix du sang le plus précieux ; immolent à leurs caprices les hbertés publiques; mainiienn^Qt, parla force ou la ruse, des lois, des institutions, des systèmes usés; s'opposent
à Fintroduction de réformes salutaires et prog[resr givès ; et , par une politique égoïste et f^rfide , creugent de leurs mains le gouffre qui doit les i^« gloutir.
Sans doute , {dus d'un grand homme n'a pas été compris de ses contemporains^ plus d'un grand homme est totnbé victime de ses plus généreuses conyictions ; et nous savons bien que la couronne d'épines , l'hysope et la ciguë ne sont pas épargnées à ces élus du Seigneur qui marchent à la tète de l'hu' manité , qui ont le privilège des missions civilisatrices; nous savons bien que Caton a déchiré ses entrailles ^ que Thomas Morus a porté sa tête sur le billot fatal, que des nations entières ont heurté leurs fronts sanglants pour des causes qu'ils croyaient justes ; mais aussi , dans la bible universelle de l'histoire , est gravée , en lettres de feu, cette consolante vérité que rien de ce qui a jamais été fait de grand, de beau et de bon n'a été perdu pour l'humanité. Les races descendantes saisissent avec de nobles transports les vérités que n'avaient pas su ou que n'avaient pas voulu apprécier les races ascendantes ; dans d'autres temps, dans d'autres circonstances , dans d'autres situations , on voit germer et fleurir avec force , avec éclat , avec fraîcheur, les semences qui avaient été étoufiGées à . des époques antérieures.
C'est aux jeunes générations , l'e^érance du monde , de mieux comprendre et le passé et l'avenir. Elles peuvent ce qu'elles veulent , j'en atteste et les pages d'airain de l'histoire , et la cendre de tous
les héros de Phumanité, et les monumento de Tadmi* ration et de la reconnaissance des peuples. Ce n^est pas en vain que les mânes des grands hommes de l'antiquité et des temps modernes voltigent inyisibles' autour de nous. Pendant leur terrestre activité , ces hommes ont préparé et amené les temps meilleurs dont nous jouissons. La postérité compte sur nous ; elle compte que nous aussi nous méritenms bien de la civilisation et des lumières ; que nous aussi nous saurons agir avec bonne foi, mais avec ardeur, avec dévouement ; que tout en résistant aux égare* ments du siècle , nous aussi nous contribuerons à imprimer à ce siècle un caractère qui pourra servir d^étoile polaire aux générations à venir, et les conduire plus libres et plus fières au but sublime vers lequel volent aujourd'hui les âmes d'élite , les coeurs brûlants, les hautes intelligences, pour y cueillir la plus belle couronne de la dignité humaine.
Aux époques critiques qui afl9igent le genre humain comme des temps d'épreuve , l'histoire révèle cette autre vérité , que les événements les plus importants de la vie intérieure et extérieure des états se régularisent et se consolident , non pas par les peuples en masse, mais par quelques hommes supérieurs, véritables Messies de la société. La mission des peuples est de détruire , ils n'en ont pas d'autres ; mais c'est aux honunes qui sentent, qui vivent le siècle , chez qui le Verbe s'est fait diair , qu'il appartient de fonder pour les peuples. Vous êtes arrivés , par exemple , à une période où le génie semble avoir
disparu pour toujours , où rien de grand ne se fait , où règne une stérilité désespérante, où tout est vague et flottant, dans les sciences , dans les arts , dans la politique; puis, quand les temps seront accomplis, quand l'heure sera sonnée, voilà soudain que viennent à surgir les Zoroastres et les Moïses, les Alexandres et les Césars , les Mahomets et les Charlemagnes. Doués de la toute-puissance du génie, enflammés de tout le zèle de Tapostolat, d'une main ces hommes arrêtent les fausses tentatives du passé, de l'autre ils réunissent dans un faisceau harmonique les idées neuves, et les établissent sur des bases fortes et durables.
» Quels que soient les éléments contraires qui combattent ces destinées élues , elles se font jour , elles arrivent sans effort à prendre leur place , elles s'en font une au milieu de tous les obstacles. Il y a sur leur &ont comme un sceau divin , comme un diadème invisible qui les appelle à dominer naturellement les essences inférieures ; on ne soufifre pas de leur supériorité parce qu'elle s'ignore elle-même , on l'accepte parce qu'elle se fait aimer. »
Si , comme nous croyons l'avoir prouvé , le progrès est la première loi de l'humanité , il s'ensuit que l'esprit des peuples se meut dans toute sa spontanéité , alors seulement que leurs institutions politiques suivent pas à pas les développements de leurs besoins physiques et moraux ; que la législation répond aux faits sociaux produits par ces besoins ; que l'agriculture , rindustrie, le commerce, les sciences, les lettres , les arts, la justice, fleurissent simultanément.
Il résulte encore de cette loi que tous les établissements humains qui sont restés en dehors du progrés, sont irrévocablement condamnés à périr •, le cachet d'une horrible réprobation les a marqués au front Que sont devenues , je vous prie , les mœurs , les religions , les fondations sociales des nations les plus policées de l'antiquité ? Leurs tables de lois , leurs palais , leurs temples sont tombés en poudre , et de tant de grandeurs , de tant de cheft-d'œuvre de l'art , de tant de villes qui ont brillé sur la terre , à commencer par cette fameuse Ecbatane avec sa ceinture de sept murailles aux coideurs de l'arc-en-ciel , il ne reste tout au plus que des urnes funéraires ou des lampes lacrymales, et l'on dirait que le souffle empoisonné d'un symoûn africain a dispersé les ossements et les cendres des peuples ! Hé quoi ! n'avons-nous pas vu l'univers ébranlé ? N'avons-nous pas vu la foudre anéantir, sous nos yeux, l'emph^ du moderne Charlemagne , qui trônait depuis la Rome de la Seine jusqu'à la Rome du Tibre ? Comment ! dans l'effrayante progression du siècle et dans l'action rapidement dissolvante de l'opinion publique , vos ordonnances , vos statuts , vos règlements d'aujourd'hui seront déjà vieux demain , et vous voulez , pygmées que vous êtes , que des systèmes politiques dont les pieds ne posent que sur les plus misérables débris du passé, aient une étemelle durée ? Mais alors , mettez donc des chahies aux ailes du temps , et restez suspendus immobiles sur l'abime des siècles! C'est que toutes les institutions sont filles du temps,.
eliea périssent et renaissent Palingénésiè est une des lois de rhomanité. Le yieux serpent des siècles change souvent de robe et de couleurs -, il apporte à lliomme qui attend dans Fantre de Mélusine, sinon un febu-^ leux joyau , du moins un baume souverain pour guérir le passé et rafraîchir le présent
Des hommes épuisés par Fàge ^ les travaux ou leé excès, peuvent ôe promener long-temps encore dans le monde, pâles comme des sépulcres blanchis ; mais Tesprit qui les animait les a abandonnés , ils ne sont plus que Fombre de ce qu'ils étaient aupara^» tant
n en est de même de ces individuiâ collectif , de ces personnes politiques et morales qu'on nomme états, empires , etc. Souvent , pendant des siècles , ils se glissent comme des fentômes au milieu d'une foule vivante , ou bien leurs cadavres restent exposés aux yeux des Spectateurs. Pour vous convaincre de cette vérité, entrez dans une synagogue juive , ou , si vous l'aimez mieux , ouvrez le Zend-Avesta d'Anquetil et les livres sacrés des Bramines ; voyez plutôt les institutions du moyen-âge i lorsqu'elles nesui-» virent plus le génie de l'opinion publique , elles restèrent mortes sur place , et le torrent les emporta pour leur donner quelque part un lieu de repos. La chevalerie de nos jours n'est plus celle d'autrefois, et la parole majestueuse de Philippe II : « lo el Rey! » et la parole^ royale de Louis XIV : « F Etat? c'est ^noi ! » semblent devoir demeurer à tout jamais les épitaphes de ces potentats.
Car à côté de raristocratie nobSiaire avait commencé de s'élever raristocratie littéraire ; à côté du monarque de Versailles brillait , et plus que lui , le monarque de Ferney , sublime monarque , qui régnait de Lisbonne au Kamptchatka , depuis la Nouvelle-Zemble jusqu'aux colonies de l'Inde , par son beau langage, par ses mille talents, par son incroyable facilité , par l'élan de ses idées fleuries , par son heureuse position à profiter de tcmt , de ses prédécesseurs et de ses contemporains , de ses amis et de ses rivaux, des préjugés et d|es faiblesses des rois et des reines de son époque , par ses qualités aimables , par sa grâce piquante , par son esprit finement obseiTdteur , par sa captivante philosophie.
Le temps marche et accomplit ce qu'il doit accomplir. Vous, soyee intègres, soyez généreux, soyez aimants , et alors qu'il vieillisse, lui ; vous, vous serez toujours jeunes , et pour vous et pour d'autres , et , dans la nuit sombre , vous brillerez comme des astres éclatants.
Quant à ceux qui, sans redouter le dernier jugement de l'histoire, veulent à tout prix galvaniser des cadavres et ressusciter des morts , qu'ils se rappellent la fameuse ballade de Bûrger , que , sans doute, ils savent par cœur ; ou, s'ils ne la savent pas , qu'ils écoutent bien ceci et ne l'oublient jamais :
(( Sieh hin ! sieh her! Der Mond scheint hell , » Wir und die Todten reiten schnell, » Ich bringe dich «ur Wette j n Noch heut ins Hochzeitbctte. »
» Et vite Oi ont doublé le pas, Il Rien ne peut arrêter leur fuite, M Les morts Tont vite, vite, vite; » Pourquoi ne me suîyrais-tu pas? » *
n me reste encore à faire une réflexion générale , à savoir que le développement de la société ou le progrès ne s'opère pas en ligne droite , mais en ligne spir^a L'humanité revient quelquefois sur ses pas pour réagir avec jdus de force contre l'obstacle , et elle accomplit sa marche par deux mouvements alternatifs, le mouvement de construction et le mouvement de destruction. Ce dernier , dans lequel l'ordre ancien , devenu insuffisant et même dangereux, est brisé, s'étend jusqu'au moment où un nouveau principe d'ordre est révélé au monde. Ainsi la vie de l'huma* manité , sous des formes innombrables, s'allume pour s'éteindre et s'éteint pour s'allumer de nouveau , et enfante sans cesse le magnifique^ phénomène de la civilisation ; elle est comme le buisson ardent de la Genèse, qui brûle toujours sans jamais se consumer.
Mais il est temps d'ouvrir le livre de l'histoire : c'est un livre merveilleux , plein d'éloquentes leçons , ouvrage de Cyclopes comme l'Esprit des Lois , ceuvre grande et vivante de la divinité , vraie Tour de Bélus où toutes les nations s'en viennent chercher leurs siècles et leurs langues, leurs mœurs et leurs coutumes , leurs misères et leurs richesses. Lisons ce livre , voyons comment la civilisation s'est propagée successivement sur le glpbe, et comment elle est arrivée au point où nous l'apercevons aujourd'hui.
Dans ce tortueux labyrinthe des premiers âges, l'historien* ressemble au pèlerin solitaire qui voyage dans des contrées inconnues : la nuit descend sur la terre , cent chemins à la fois se présentent sous ses pas , la forêt t»xdt sombre , le chaos soupire dans les grandes herbes , la flamme vacillante des feux follets erre devant lui , au ciel ne luisent que de rares étoiles.
Et , en eflfet, que savons-nous des vieilles races hu-^ maines , nous qui ignorons Thistoire précise des trois grands faits moraux qui portent notre civilisation tout entière , ceux sans lesquels aucun autre ne peut exister : propriété , mariage , liberté individuelle ; que savons-nous de cette vieille civilisation éthiopique , de la première Axuma , la ville de grqnit et de porphyre , et 4ç cette royale Méroé qui fonda Ammon, Thèbes , Memphis , et dont Tillustration homérique rappelle peut-être une civilisation anté-diluvienn^ ; que savons-nous de ce protestantisme du monde primitif, de ces révolutions qui éclatèrent, à la constrqctioi) de Babel, dans la confusion des langues, des idées, des religions, des sociétés et des individus ^ que savons-nous enfin de ces Nemrods qui remplacèrent l'ancienne doctrine par la doctrine nouvelle , par la doctrine du serpent ; qui brisèrent les temples de Dieu pour élever ceux de Baal ; qui au siècle 'de la lumière substituèrent le siècle de Kro-e nos et de ses cultes orgiaques ?Ah! pour raconter les efifroyables détails d'une pareille histoire , il fendrait avoir Vœs tripleœ et Vos (rilingue d'Horace,
Nous , faibles que . nous sommes 9 profitons de ce qui, des anciens temps, est venu à notre connaissance plus ou moins exactement, et tâchons d'en tirer quelque conclusion raisonnable.
C'est en vertu des opinions que les peuples professent sur les grandes questions de l'humanité , c'està-dire de la destinée de l'homme , de ses rapports avec Dieu et ses semblables, quils se donnent un culte , des lois , un gouvernement ; qu'ils adoptent certaines pensées, certaines habitudes, certaines mœurs; qu'ils aspirent à un certain ordre de choses ; qu'ils représentent un certain principe dans l'histoire.
Or, Iç développement de l'esprit du monde est constitué par quatre principes représentés par l'Orient , la Grèce, Rome et la Germanie, L'Orient est dominé par l'idée de l'infini et de la substance. L'in* dividualité s'abime et s'anéantit De là, la puissance théocratique réunissant le pouvoir politique et le pou- Yoir religieux. Dans le monde grec , l'idée du fini apparaît, l'activité himiaine se produit et enfante des prodiges , le rapport du fini à l'infini est connu aussi , mais sous forme d'image et de symbole. A Rome règne exclusivement l'idée du fini ; il en résalte une personnalité égoïste et une universalité abstraite et sans vérité. Dans le monde germanique, l'unité divine et la nature de l'homme se réconcilient, et de cette fusion sortent la liberté , la vérité , la moralité.
D'après cette belle division que nous devons au plus grand philosophe de l'Allemagne , si ce n'est
de TEurope, à Hegel, nous commencerons parTOrient , cette mère-patrie de toutes les civilisations , cette terre poétique où ont passé tant de peuples et sur laquelle se sont nivelés les débris de tant de grands empires , où les plus imposants souvenirs du passé se mêlent aux maux les plus affireux du présent Car , de même que de nos jourâ brillent sur le monde européen Paris , Londres , Rome , de même brillaient sur le monde asiatique Babylone , Tyr , Persépolis. Maintenant ces antiques magnificences ne sont plus que des briques hàlées par Tair ; les canaux de FEuphrate sont disparus ; ce fleuve a changé de cours ^ les murs , les ponts , les longues galeries , les palais et les jardins suspendus de Babylone et de Ninive , servent de retraite aux bêtes fauves.
L'Orient , pays de méditation profonde , de contemplation intérieure , est le berceau des cultes, des prodiges, des superstitions. Ce fut dans son sein que naquirent les doctrines de Brahma, de Bouddha, de Confiicius, de Zoroastre, le mosaïsme, le christianisme , le mahométisme , et tant de sectes , et tant d'hérésies diverses. Ce fut de ce foyer que s'épandit sur Funivers cet esprit de flamme qui lui donna chaleur , vie et jeunesse. Que si jamais la religion pouvait s'éteindre , ce serait en Orient qu'il faudrait en rallumer le flambeau.
Les vieilles races asiatiques , vaincues par la toutepuissance de la nature, courbaient la tête sous le despotisme patriarcal et religieux ; chez elles, les dominations théocratiques retenaient l'humanité. Et il en
deTsdt être ainsi. L'homme de TOrient, avec son excessive sensibilité , avec son imagination rapide , volante , qui aime à tout envelopper d'un éclat divin , à prendre des opinions fantastiques , tramées d'admiration , d'effroi et d'ignorance , reçut, de l'autorité divine , les premières notions de sagesse et de vertu, et ses formes politiques ne pouvaient être que d'une théorie vague, imprégnée de merveilleux et de mysticisme. La religion est la plus ancienne philosophie et la plus ancienne forme de gouvernement La terreur et le despotisme paternel étaient le véiiicule de la civilisation de lenfance du monde. L'homme admire avant qu'il raisonne , ce n'est que par l'admiration qu'il parvient à l'idée du beau et du yrai , ce n'est que par la soumission et l'obéissance qu'il acquiert la possession du bon. La foi, l'amour et l'espérance , ce triton du mystère chrétien , sont les premiers germes de toutes les connaissances , de toutes les afiEections, de toutes les prospérités.
L'Orient n'a pas démontré ces vérités à ses enfants, mais il les a coulées en bronze indestructible, en formes impérissables. Des siècles ont bâti sur ces bases étemelles de la société , des révolutions les ont inondées de pluies de sang ; mais elles existent encore , l'univers repose sur elles.
La volupté et le fatalisme sont les deux résultats nécessaires de la vie orientale. Sous ce ciel étincelant , sous ces doux crépuscules, sous ces nuits embaumées de l'Asie méridionale , l'ame et le corps se laissent entraîner vers une indolence qui étouflEè Té-
nergie des facultés iatellectuelles , rers une paresse héréditaire , qui, tout en perpétuant des maximes de bienveillance , de paix et d'hospitalité , consacre les barbaries séculaires et donne droit d'antiquité et de légitimité à tous les abus , à tous les crimes.
C'est à cette apathie , à cette absence de force mo^ raie , qu'il faut attribuer les élévations et les chutes rapides auxquelles une égale destinée semble avoir condamné toutes les dynasties de l'Asie , depuis leur origine jusqu'à nos jours : de là ces empires qui y fcmdent et détruisent, agrandissent et restreignent continuellement leur domination , et font de cette partie du monde un vaste champ de destruction ; on dirait des tentes de hordes nomades qui se déploient et se replient devant d'autres hordes arrivant au galop.
Ce qu'il y a de remarquable en Asie , c est que tout y est plus grand et plus volumineux que dans les autres contrées : le sol, les plantes, les couleurs, les animaux. Tout y prend des développements plus lar-^ ges et plus vigoureux : le palmier , l'arbre à encena , le figuier indien , le hideux boa , l'éléphant sauvage , le tigre et le lion. La radiation stellaire qui brille au front du firmament se reflète dans les feuilles dia • prées des fleurs , comme dans le riche et magnifique plumage de l'oiseau de paradis. Dans ce pays, la nature a travaillé dans un style colossal ; plaines et monts , Mer Caspienne et Arabie Pétrée , côtes fertiles et luxuriantes, déserts stériles, chauves, brûlants, elle a tout divisé en masses grandes et diverses.
Une étendue de dix degrés de latitude offre , à Bagdad, des chaleurg égales à celles de la Sénégambie, et , sur la cime de l'Ararat , des neiges étemelles ; les forêts de sapins et de chênes touchent , en Mésopotamie, à celles de palmiers et de citronniers; le lion d^Ârabie répond par ses rugissements aux hurlements de Tours du mont Taurus. Et cette marche des extrêmes , la nature Ta suiyie et accomplie dans l'homme , qui tantôt s^enflamme du courage le plus exalté , tantôt languit et meurt dans la mollesse. De là aussi le mysticisme de l'Inde, la pompe de la bible, Tardeur deaséchante du moslémisme ; mais de là, en reTanche, la douce lumière, la bienfaisante chaleur du christianisme. Partout en Asie , on re^ trouve ces abruptes contrastes : dans les vêtements 9 depuis la plus complète nudité jusqu'aux plus riches draperies ; dans les habitations , depuis Fantre , la hutte et la tente jusqu'aux plus magnifiques palais; dans les aliments , depuis le lait , les herbes et les racines sauvages, jusqu'aux raffinements de la gastronomie ; dans l'homme , depuis le féroce Tartare jusqu'au mou , repu , gras Babylonien.
Et puis quelles singulières et gigantesques créations sociales ! D'un côté, entre l'Océan et les déserts, la Chine aux cent noms , avec les hiéroglyphes , l'artillerie et l'imprimerie, avec sa religion douce et sa culture des lettres, avec sa lente et magnifique industrie, avec ses mœurs cérémonieuses, vernissées, pleines de clinquant, avec ses 1659 villes, ses 2796 temples, ses 2606 couvents, ses 1193
châteaux, ses 3,158 ponts, ses 10^809 grands édifices, son immense et interminable muraille, et ses 100,000 sentinelles mandchoues ; de Tautre côté, Ilnde ^ avec ses immenses pagodes , ses divinités monstrueuses , ses miracles de fécondité et sa profusion d'archipels aux forets aromatiques. La clef de tout est dans Tlnde^ c est là que remontent F Assyrie, la Chaldée, la Bactriane, la Médie,la Perse, la Mésopotamie, laSyrie, les grandes villes du désert, puis FÉgypte , puis les îles, conune Crète et Chypre, puis TÉtrurie, puis Rome, puis notre mère à tous, la Germanie \ En efiet , la hiérarchie féodale a une étrange ressemblance avec les castes de rindostan , les traditions odiniques rappellent les poèmes sanskrits ; dans les védas, vous retrouvez le panthéisme de Schelling et le spiritualisme de Fichte, souvent mot à mot; et, par un rare phénomène, la race germanique-saxonne a reporté sa civilisation moderne aux Ueux d'où sa civilisation ancienne est partie.
Cependant la Providence conduisit plus loin le fil du développement humain , le long de FEuphrate , de rOxus et du Gange, jusqu'au Mil et aux côtes de Phénicie.
L'Egypte était sans pâturages et sans pasteurs , l'esprit patriarcal s'y perdit ; mais l'agriculture s'y forma, fécondée par les eaux et le limon du Nil ; le monde nomade s'arrêta ; la vie publique se cristallisa ; des lois , des règlements de propriété territoriale , de police, de sûreté, s'établirent*, les terres furent mesurées et partagées -, on parla du mien et du tien; l'ordre et la justice commencèrent à régner; les hommes furent
distribués en ordres, en nomes et en TÎlles. C'était un grand pas , c'était un monde nouveau.
Les Phéniciens, quelque affinité qu'ils eussent avec les Égyptiens , offraient l'opposé de leur civilisation. Ceux-ci , du moins dans les premiers temps , fiers des richesses de leur sol , avaient horreur de la mer et de l'étranger , et se contentaient de développer chez eux toutes les ressources de leur pays. Les Phéniciens se retirèrent derrière les monts et les déserts , dans une île , pour créer un monde maritime.
Au milieu du bouleversement des empires d'Asie , il est doux de reposer sa vue sur une nation qui fonda sa grandeur , non pas sur les armes , mais sur les arts de la paix ; qui rapprocha , par les jouissances de la vie, les hommes séparés par la force et la terreur; qui les mit dans une alliance fraternelle en leur facilitant la commune possession de ce que produisent la terre commune et l'industrie humaine ; qui parvint à dominer l'univers par la seule puissance du génie et du travail.
Combien les Phéniciens sont-ils plus haut placés dans l'échelle sociale que les peuples conquérants ! Ces derniers ne travaillent que pour eux-mêmes , les peuples industriels travaillent pour tout le monde ; ils mettent en circulation les produits de l'univers , en facilitant l'échange et les opérations commerciales , et provoquent le développement matériel et moral de tous les peuples qu'ils touchent , qu'ils abordent , de toutes les contrées que parcourent leurs vaisseaux agiles et leurs actifis négociants.
Quel immense progrès ! L'esprit de castes et de tribus s'efifece ; les sérails disparaissent ; la forme du gouvememant marche vers la liberté républicaine , dont ni la Perse ni l'Egypte n'avaient une idée ; la haine pour l'étranger fait place à un droit des gens , à l'esprit de cosmopolitisme ; les terres et les mers s'élargissent; les races s'unissent entre elles; le commerce développe une infinité d'arts de luxe et d'agrément ; l'industrie pyramidale et agricole descend dans le champ d'occupations plus petites ; le travail se divise ; la lourde et mystérieuse écriture hiéroglyphique se transforme en lettres al^ phabétiques , en caractères mathématiques plus légers , plus simples, plus commodes * ; l'architecture quitte les obélisques inutiles pour les utiles navires; la muette pyramide devient le mât parlant ; derrière les Rhamséïons d'Egypte et les cercueils des momies, on joue avec du verre, du métal, du lin et de la pourpre, et Ion voit la mer battue par les ailes des mille vaisseaux phéniciens, lambrissés de cèdre et de sycomore ^ , revêtus de buis et d'ivoire , aux voiles brodées de byssus , aux ancres d'or , conduits par des matelots arabes , perses , libyens , et commandés par les princes.et les sages de Tyr ; et les pavillons de ces vaisseaux émaillés de mille couleurs flottent dans les ports de Ceylan et sur les côtes des îles britanniques. Quelle dififiérence entre la sépulcrale Memphis et cette cité fameuse, ruisselante de rubis et de diamants comme un chérubin ', où se rencontraient le coton de l'Egypte , le blé de la Palestine ,
les esclaves et les chevaux du Tauras et du Caucase, Tétain de la Bretagne , le cuivre de l'Italie , l'argent d'Espagne et l'or d'Ophir , la laine de Damas et le vin d'Alep , le baume de Génézareth et le goudron de la Baltique , l'encens de Saba et l'ambre de Prusse, Vhyacinthe et la pourpre indigènes, Tivoire et l'ébène de l'Ethiopie, les épiceries et les perles de lïnde , les tapis de la Perse et les soieries de la Chine!
Aussi ce n'étaient pas des villes détruites, des contrées désertes comme dans les expéditions des Assyriens et des Mèdes \ c'était une longue chaîne d'îles et de villes florissantes que signalait la marche triomphale de l'Hercule tyrien.
Je devrais maintenant passer en revue les prestigieuses théogonies et cosmogonies de l'Orient; mais les bornes étroites de cet ouvrage ne me permettent guère d'y jeter qu'un coup-d'œil fugitif.
Sous l'éventail des palmiers du Gange , les anachorètes de l'Inde racontent encore les merveilles de la trinité Brahma , Wischnou , Schieven ; plus loin , dans l'éclat du soleil méridional de l'Albordi , My thra verse de son vase céleste l'amour et le bonheur sur la terre ; Honover , le Verbe , plane sur les fruits et les fleurs ; des Fervers descendent des hauteurs , s'élancent en flammes de naphta ; ils ne veulent pas quitter la terre : pâles furoUes , ils voltigent autour des ruines de Persépolis. VersTuran, dans les sombres montagnes du nord , Ahriman a rassemblé autour de lui ses noires peuplades ; il étend son empire
jusqu'à la nuit polaire, sur toutes les solitudes. Là, enchaînés dans les profondeurs des rochers , les fléaux des peuples frémissent autour.de leurs barrières d'airain ; Gog et Magog attendent , dans la vallée de la nuit , que la bete ait miné la montagne et les délivre au dernier jugement En Chaldée et chez les Sabéens, on voit des prophètes marcher pensife et rêveurs ; la terre les reçoit comme dans un temple ; pour eux les belles mosaïques, les sveltes colonnes et colonnettes, les coupoles de cristal peintes au feu, le soleil et la lune , lampes éternelles, suspendus aux voûtes sacrées. Sur les bords du Nil, la symbolique animale révèle une austère philosophie; mais Tesprit qui ranimait repose en paix au sein des Pyramides, parmi les débris de cercueils, de sphynx et d'obélisques. Un réseau de grandes routes va du Nil à FEuphrate et de FEuphrate au Nil ; on y voit surgir les bois sacrés, les temples, les autels de Baal. La gracieuse déesse de Phénicie est assise plaintive et solitaire sur Fétroite jdage que dominent les cèdres du Liban: elle pleure le bel Adonis dont la tète sanglante roule au sein des flots* Cependant une sauvage allégresse rugit sur la péninsule ; Bérécinthc fait voler les roues de son char ; une ivresse furieuse s'empare des sens : ce sont des danses frénétiques, des chants dans les langues rauques de la Syrie , des lamentations mêlées d'affireux plaisirs. — D'autre part , Moïse mène son peuple au Sinaî , la voix du tonnerre appelle la loi des hauteurs de cette montagne, et la citadelle du Seigneur s'élève sur Sion. — Moïse alors crée cette singulière nationalité ,
qui était fondée sur Tadoiation de Diea, la haine et lextennination de Fétranger , oette démocratie, peatètre la mieux organisée de Tantiquité, où il n'existait pas de ces distinctions injarieases de patriciens et de plébéiens , de nobles et de \flains; où le peuple ne connaissait >d'aatre souverain que la loi ^ où tout honmie, quelle 'queiùt sa tribu^ sa naissance, sa fortune, était admis aux fonctions publiques; où chaque ville, diaque bourg, avait son Démosthène, 8oas le nom de {prophète.
Les prophètes étaient les défenseurs des droits du peuple et les conservateurs du culte de Jéhovah; aucoB d'eux n'a égalé le royal Isaïe. Dans sa verve impétueuse, il réunit tous les torrents de Fenthousiasme et les lance dans Favenir. Du haut des régions poétiques, il se réclame comme Faigle du haut des nues, et prenant son essor, il fond sur sa proie avec la promptitude etFédatde la foudre, alors qu'écrasant ettenrible, il foule aux i»edsles moeurs licencieuses du peuple et la politique étroite de ses maîtres» Armé dû glaive et du flaodieau de Dieu, il ouvre et met an jour les turpitudes d'Israâ et lescbue toutes palpitantes au pilori« Biais il n'est jamais ni plus sublime ai plus terrible que lorsqu'il entend retentir pardessus Fâpre Liban les chants voluptueux d'Âstarté et les rugissements de Moloch. C'est alors qu'on peut dire de lui comme Virgile de la Pythonisse :
Majorque vîderi ,
Nec mortale sonant
Toutefois, ce ne fat qu'après que les formes gouvernementales eurent subi tbffîrentes transfigurations par le despotisme oriental , par les castes égyptiennes et par les aristoccaties. phéîiiciennes^ que se réalisa la conception d'une répubËquedans le sens de la Grèce ^ que Tobéissance s^pdthisa avec la liberté; que la raison divine et le droit de la force forent remplacés par le principe de Fégalité, par là raison d'état et le droit écrit Le voile du harem devait s'amincir par degrés avant qu'il devint le joujou de Vénus et des Grâces.
La Grèce est le sol natal de l'humanité , de la belle législatian.politique^du beau enreljgion, en morale, en littérature. Le jeune Grec, avec sa blonde tète adolescente, avec ses formes harmonieuses comme sa lyre , fevori des Gràoes,:fovori des Muses , vainqueur dijns Olympie oû'à FIsthme de Gorinthe, accompli de corps et d'ame , véritable fils de Phébus Apollon, foyait les grossiers travaux de l'Egypte , et les pompes barbares , et la vie pastorale de l'Âoe ; ses délices, à hii , x^était d'éparpiUer-sur les places publiques, dans les^ écoles, iNurbout, lès feuilles db la rose mystique que lui avait léguée l'Orient.
- L'art égyptien perdit ce que lui avait donné' l'esprit de métier : ,1e colosse devint statue , le temple gigantesque se!. transforma* en âiéàtre, et les noms glorieux et parfumés' de Saphô et d'Anacréon rappellent une autre littérature que celle qui éclate dans les prophéties d'Ézéchiel , dans ce char du tonnerre , dans ces coursiers du toimerre , dans ce trône
de saphir, dans tout le symbolisme flottant du Temple de Babylone.
Brillants et crédules , amusés par des contes , nourm par des fables, gouvernés par une religion poétique , vivant dans un monde de prestiges , les Grecs aimaient, par-dessus tout, les enivrants tourbillons de la valse ionienne, les molles ondulations, les chants langoureux des flûtes lydiennes. Chez eux , la musique est partout : elle est dans Tépopée , elle est dans Fode, elle est dans le drame, elle est dans ThistDire,elle est dans les discours de Démosthène, elle est dans les dialogues de Platon, elle est jusque dans les l(Ms de Solon : de là ces rapides mouvements, ces belles cadences , toute cette délectable mélodie de Tame qu'on appelle poésie grecque.
A Athènes, le théâtre, la musique, la danse, étaient choses publiques, officielles, pour ainsi dire. Les archontes , premiers magistrats de la république, nommaient en pleine assemblée les joueurs de flûte chaiigés d'accompagner les danses solennelles. Périclés, pour s'attacher les pauvres, et pour leur feciliter l'entrée aux spectacles, fit passer un décret par lequel on devait, avant chaque représentation, distribuer à chacun d'entre eux deux oboles , l'une pour payer sa place, l'autre pour subvenir à ses besoins tant que dureraienjb les fêtes. La célébration de ces fêtes répandait un esprit de -vertige parmi les habitants de toute la* Grèce. Pendant plusieurs jours, on les voyait abaildonnér leurs afiEaiies , se refuser aa sommeil, passer une partie de la journée au bruit
des applaudissements d'un parterre idolâtre. Et Lycurgue, ce législateur inexorable, cet homme an cœur de marbre et au crâne de bronze , qui avait arraché aux mères leurs en&nts , qui avait déchiré la tunique des vierges, qui avait fait du vol une vertu , qui avait foulé aux pieds l'amour des époux et la tendresse des fils , éleva un autel au
rire.
Il est d'observation que près de vingt siècles d'esclavage et toutes les horreurs de la dernière guerre de l'indépendance n'ont pu eflacer les traditions nationales. Les femmes de Psara, de Morée et de Livadie dansaient, le soir, dans les iles, au bruit du tambour de basque , tandis que le hibou et la misère nichaient dans leurs cabanes.
Ce qui caractérise la Grèce, c'est l'instinct de liberté , d'opposition à l'oppression de la vie publique; et l'inscription tumulaire des Spartiates tombés aux Thennopyles restera pour jamais le glorieux résumé de toutes les vertus patriotiques. Le Grec est le citoyen d'une république représentée parla cité; il est, comme froXenjç , l'opposé du Barbare , qui erre dans le vide , qui a pour toute marque de distinction le nom de sa tribu. Élevé au-dessus des masses inertes de rOrient et placé sur le piédestal de l'esclavage , l'honmie , en Grèce^ éclate dans sa personnalité libre ; mais il appartient à l'état, il sacrifie la vie privée à la vie publique ; mais il a la conscience de sa supériorité , la modestie n'est pas une vertu de la Grèce. Aussi chez elle, point d'organisation grande et forte, point de
patrie commune par les liens de la concorde et de Tamour , Félément démocratique d'Athènes, toujours aux prises avec Félément aristocratique de Sparte , la Gorgone des fections partout présente sous le nom de hégémonie. Le seul lien fédéral fut le lien esthé* tique, qui éleva la vie poUtique au-dessus de toutes les bornes du fini , de la vie matérielle.
Et comment aurait-il pu y ayoir union et amitié entre la mobile Athènes, cette fournaise d'inteUigences fortes et neuves , en ébullition constante , ce pandémonium de philosophes, d'économistes, de bavards et d'écrivassiers , et entre Taustère Sparte , cet ancien théâtre où Théroisme a joué un rôle si magnifique, où rhomme, tyran et esclave, a paru si grand , é éclatant , si étrange. Sparte ne connaissait (pie le droit de Fépée , et malheur à qui Tavalt irritée , témoin les ruines d'Hélos et de la Messénie. Cette der« nière, toutefois, trouva un vengeur dans le plus grand des Grecs , dans le noble Épaminondas.
Ce fut un beau jour , un jour à jamais mémorable , que celui où le héros thébmn traça lui-même Tenceinte des murs de la nouvelle Messène , au milieu des prières, des sacrifices, des bénédictions et des larmes de joie de tout un peuple.
Du reste , rien de plus varié que la Grèce. Les habitants diffîraient entre eux comme leurs races , leurs provinces, leur manière de vivre, selon les degrés de leur culture , et les vicissitudes de sue* ces et de revers où les plaçait le hasard de la fortune. Les Arcadiens et les Athéniens , les Ioniens et
les Épirotes, les Lacédémoniens et les Sybarites, étaient tellement dissemblables, qu'essayer de les peindre tous en général , ce serait s'exposer à faire un portrsdt plus discordant que le tableau de ce dème athénien, dû au pinceau de Parrbasius. Les Grecs, envisagés dans leur ensemble , étaient changeants, ils étaient injustes , ils étaient frivoles , ils étaient sensibles , ils étaient doux , ils étaient compatissants , ils étaient enthousiastes , ils étaient vaniteux , ils étaient humbles , ils étaient féroces , ils étaient tout ce que vous voulez \
« Dans le plus étroit espace , dit un écrivain moderne , on vit rassemblés toutes les grandeurs , toutes les petitesses , toute la sagesse , toute la folie humaine; les tyrans les plus cruels, les rois les plus vertueux , les conquérants les plus renommés , les sages les plus célèbres ; les meilleures lois, les peuples les plus libres , les esclaves les plus soumis ; des vertus éclatantes , des vices déifiés; des modèles dans tous les genres de talents et d'arts, de luxe et d'austérité ; toutes les formes de gouvernement et d'anarchie. »
Dans les af&ires les plus graves et quelquefois les plus désespérées, une parole dite au hasard, une saillie heureuse , le moindre objet, le moindre accident , suffisait pour distraire de ses craintes , détourner de ses intérêts , un peuple doué de sensations si vives , de passions et de goûts si inflammables. Quelquefois il interrompait une grave assemblée publique pour courir après un oiseau , ou pour applau-
( W) dir les. j^tes bouflEbnnerieB d'un Gléon ^ ; enfenti Et avec la même légèreté , il se laissa séduire , aux jeux isthmiques,par les machiavéliques cajoleries du sénat romain ; il alla jusqu'à couronner de fleurs ses bourreaux , à baiser leurs mains , leurs vêtements ; malheureux !
La Grèce avait , dans le nombre de ses villes et de ses républiques , une cité qui en était comme la tète et la fleur : c'était Athènes. Elb y reluisait dans tout son éclat, s'y recueillait et s'y résumait dans toute sa force ; et la vivante image de cette vilte fut le brillant et voluptueux Aldbiade.
Véritable figure de caméléon , cet homme était^ à Athènes , spirituel , d'un goût exquis , un modèle d'urbanité et d'élégance; à Sparte , austère , dur, se nourrissant de brouet noir, se reniant lui-même , le plus fidèle disciple de Lycurgue ; en Thrace , tour-àtour chasseur sauvage et franc libertin ; en Perse , plus magnifique qu'un satrape, plus mou qu'un Ionien; partout enfin, dans toutes les sphères de la vie , dans le vice et la vertu , le premier. 11 éclipsait tout ce qui l'entourait, et, dans la présomptueuse conviction de sa supériorité, il s'offrit comme un exemple à suivre.
Quoi qu'il en soit , dans notre siècle si fécond en actes d'égoïsme, en effrontés parjures, en scandaleux mépris de la parole donnée , en volte-faces indues , en serments prostitués , aucune histoire ne peut , comme celle de la Grèce , relever les courages abattus et raviver la foi en l'humanité. Que de gêné-
reux dévoneiiiaits , depuis cet Épiménide de Crète , qui, après avoir ramené Athènes à de nouveaux principes d'ordre et de vertu , ne demanda , pour toute récompense , quWe branche d'olivier et Famitié des Athéniens , jusqu'à ce magnanime Timoléon , qui pacifia et repeupla sa patrie adoptive , et préféra la conscience d'une noble action à l'éclat de la majesté royale !
Ce fut Alexandre qui accomplit les grandes destinées de la Grèce. On n'a pas apprécié à sa juste valeur l'expédition de ce prince contre les Perses , et cependant c'est le plus important événement dont l'Ûstoire fesse mention; c'est le début de cette longue lutte de la civilisation contre la barbarie , qui est le fond de l'histoire de l'humanité , parce qu'elle est le fond de sa destinée. Cette expédition n'a point le caractère barbare de celles qui l'avaient précédée. Avec 35,000 hommes , Alexandre fit rouler dans la poussière le colosse de Perse , et dès lors tous ses efibrts allaient directement à ef&cer les distinctions du peuple vainqueur et des peuples vaincus, à unir l'Occident à l'Orient par les liens pacifiques des arts , des sciences et du commerce; à cimenter cette union par des mariages entre les deux peuples; à faire de Babylone le centre , la capitale d'un monde nouveau , qui devait s'étendre de l'Iadus à la Libye,et, de l'autre côté , jusqu'à la mer d'Icare. Quelle pensée de créer ainsi une Grèce universelle par le langage, les lois et les mœurs , et de fonder à Bactres , à Suse, à Alexandrie, de nouvelles Athènes! Ce fut moins une con-
quête qa'one missioD. La victoire une fois remportée, on Revoyait pins ni armet, ni lance, ni pique, ni rondelle; le conquérant et ses amis et capitaines portaient des diapeaux couronnés de fleurs '^ Toutes les nations se rallièrent sous les drapeaux de la Grèce , c^est-à-dire de la civilisation; le monothéisme et le pdjtbéisme firent connaissance; ils se contrôlèrent, ils se combattirent; et des frottements multipliés dû génie hellénique et du génie asiatique, il résulta une fusion intellectuelle qui enfenta le premier monde civilisé, le monde grec-oriental, du sein duquel jaillit le christianisme '^
La médiocrité au pouvoir est la trompette de réveil de toutes les incapacités , de toutes les nullités , de tous les infiniment petits ; mais le génie sur le trône distingue , attire , suit le génie. De là cette inaltérable amitié entre Aristote et Alexandre.
Tous les deux voulaient tout embrasser , tout généraliser : Aristote , le monde intérieur , le monde scientifique ; Alexandre , le monde extérieur , le monde politique.
En résumé , les Grecs étaient les jeunes gens de la société antique : à eux la palmç de Tesprit , de la bravoure , du civisme, des arts, de la poésie, de Féloquence , de la philosophie. Les Romains furent les récolteurs et les distributeurs des fruits qui avaient été semés par d^autres et qui tombèrent mûrs entre leurs mains. Le génie de la Grèce franchit les ponts de ritalie et se communiqua aux autres peuples , en langue et en costume romains.
Rivaliser avec les Égyptiens, les Phénidens, les Grecs, tel ne fut jamais le but des Romains; pom* eux , la première des gloires était de terrasser la résistance et d'imposer à tous les conditions de la servitude sous les couleurs de la paix ou de la liberté.
« Tu regere împerîo populos, Romane, mémento. » Hœ tibi erunt artes, pacisque imponere morem, » Parcere snbjectis, et debellare superbos. »
Il y avait quelque chose d'orageux, une espèce de fièvre séditieuse dans cette race multiforme des sept collines. Née de Mars et nourrie du lait d'une louve , c'était le sang du dieu des batailles qui circulait dans ses veines , et jusque dans ses jeux on reconnaissait le nourrisson de la bète féroce. Pareilles aux vautours s'élevant dans les airs à grand bruit d'ailes , les terribles légions , quand elles sortaient par les portes triomphales, ne rentraient point sans rapporter au Gapitole des trophées de victoire. Rome n'a pas menti à son nom.
L'histoire de cette ville est-elle autre chose que l'histoire de la force personnifiée (*PwjLt)7 ), qui, depuis les premiers temps jusqu'à nos jours , a étreint le monde de ses trois bras de fer : le glaive, la loi et la foi ?
Ce qui distingue particulièrement le peuple romain , c'est un profond sentiment et un profond respect du droit. Cette idée fut pour lui une grande force ; le peuple romain est le peuple du droit par excellence. Sa religion même n'était qu'une forme
du droit Le fas et le jW étaient les deux feccs d'une même unité , reipublicœ. Les traditions législatives se perpétuèrent à travers les tyrannies et les bouleversements de l'empire ; elles en furent les seuls principes d'ordre et de cohésion politique ; et , au milieu d'une société labourée par le destin et cicatrisée parla foudre, au milieu d'une religion qui tombait , de mœurs qui se corrompaient , de caractères qui se ternissaient, d\uie grande civilisation qui perdait par degrés ses honneurs, sa dignité et toutes ses chances de salut , on vit naitre et appliquer d'excellentes lois civiles. IVihil hoc ad edictutn prœtO'
ris".
La notion du droit , chez les Romains , jaillissait du choc des partis , du choc des deux ordres dont l'état était composé.
Dès l'origine , des ferments de discorde , des matières bitumineuses, s'étaient amoncelés entre le patriciat et la plèbe, entre les défenseurs du fait et les défenseurs du droit , entre les possesseurs de la forme et les masses populaires, entre le principe stationnaire ou oriental et entre le principe évolutif ou occidental : c'était une action et une réaction . une pression et une répression continuelles; mais, au fond , Tétat avait un caractère déterminé , général , commun; l'élément latin prévalut sur les parties sabines , osques , étrusques ; les agitations de l'intérieur et les guerres du dehors étaient comme un feu purificateur , et l'élément politique prévalut. Quatre lettres, S. P. Q. K, formule magique , d'une
terrible puissance, sabjuguèrent et détruisirent Funiyers , et les paroles d' Alecton à Tumus furent , pendant huit cents ans , la devise du peuple qui aurait pu les écrire sur ses drapeaux '\
L'aigle de la république fixa d'abord ses regards sur ce soleil du monde , sur cette dévorante Carthage. L'Asie s'était éteinte pour faire place à l'Âfirique.
Carthage mêla l'esprit de conquête à l'esprit de commerce ; serpent endormi le long de la Méditerranée , elle serra dans ses anneaux de bronze les côtes de l'Afrique ^ de la Sicile , de la Sardaigne , de la Corse , de la Gaule , de l'Espagne , et jusqu'aux rives du grand Océan ; la Nubie , l'Abyssinie , la Nigritie, l'Ethiopie, la Numidie, se dressèrent comme les colonnes de ce vaste empire commerciaL La métropole de cet empire , la ville de Baal , était immense , riche , fiére, toute resplendissante du luxe et des arts étranges de l'Orient : des constructions titaniques, des jardins aériens, des palais magiques, des coupoles et des toits d'or , des flottes qui vomissaient le feu grégeois , 700,000 habitants , une populace innombrable ; c'était le rendez-vous de tous les aventuriers du monde , espagnols , gaulois , liguriens, baléares, grecs métis, italiens, africains surtout ; c'était un violent tourbillon de religions , de mœurs , de costumes ; c'était un hurlement prodigieux où se mêlaient toutes les langues , tous les patois , tous les accents. Et l'armée était composée de ce rebut , de cette écume de la moitié de l'Europe
et de TAfriqae. Qaeï aspect ! des hordes de Gaulois
demi-nus , armés de glaiyes ; des escadrons dlbères
vêtus de Un ; des Liguriens sauvages ; des Nasamons
et des Lotophages au teint basané, hérissés de
lances ; au centre , le bataillon sacré des Carthaginois,
pins éclatant par sa parure que par sa bravoure ; à
la tète , les frondeurs , troupe légère , dont les pierres
lancées au loin écrasaient Immais et boucliers ; sur
les ailes , les cavaliers numides Tecrutés à Fetz et à
Maroc, vrais Centaures , couverts de peaux de tigre ,
assis sur des coursiers ardents , petits , sans selle ni
bride.
Deux grandes républiques rivales ne peuvent subsister 1 We à côté de Tautre , c'est dans Tordre '^ ; puis c'était une lutte de races qui s'est renouvelée au moyen-àge , dans les plaines de FÂndalousie, aux champs de Palestine , sur les rives du Bosphore. Ici FÂfrique succomba sous FEurope, TOrient sous l'Occident
Cette réaction de Tesprit novateur de l'Occident contre le génie immobile de l'Orient avait déjà été tentée par la conjuration armée des races helléniques au siège de Troie. Dans la suite , les armées et les galères du roi barbare furent tour-à-tour écrasées à Marathon, aux Thermopyles, à Platée, à Mycale, sur l'Eurymédon; Alexandre avait voulu occidentaliser la Perse et l'Inde , mais la mort le frappa au milieu de ses projetset de ses triomphes. Ce fut Rome qui égorgea l'Orient sur les ruines fumantes de Carthage , car c'est de cette épouvantable catastrophe que date la
suprématie de la civilisation libre et guerrière de rEurope sur la civilisation religieuse et despotique de TAsie. Que serait devenu le monde si Garthage eût vainbu , si ces marchands , avec leur aristocratie d'argent, leur hideux égoïsme,leur politique barbare, leur police défiante et cruelle , leurs sbii*^ et leurs espions, leur religion de chair et de sang, leurs orgies et leurs bacchanales , eussent eu le dessus ? Cest là une que'stion que je recommande aux investiga* tions des savants du siècle.
Revenons à Rome. Le vaste séquestre qu'elle avait prescrit ne pouvait se maintenir que par un pacte étemel avec la guerre. Or , celle-ci ayant écrasé le noyau de la bourgeoisie , il ne resta plus que la noblesse et la populace ; la démagogie déchaina les passions, de la multitude contre le sénat et la noblesse^ ei^uite les généraux lâchèrent lei3 soldats, comme des dogues furieux, contre la puissance essjentielie de l'état lui-même et le jetèrent tout sanglant eptre les bras du faux et rusé. Auguste. Ce fut alors ;le tour des plébéiens, des afiïanchis etdi^s esclaves de régner, et les dépouilles du monde arrachées à un patriâat tyrannique et à une liberté longuement anarchique, ne servirent, plus qu'à donn^ au peuple souverain du pain et des comédiens '^
, Quel que soit le point de vue sous leqœl on envi* sage l'empire , on doit Convenir d'un fait : O'çst que Rome étendit les bienfaits de sa civilisation sur toute l'humanité. Du Tage à l'Euphrate , et du Danube ao Nil , elle avait réuni tous les peuples 8pu^ un mènie
mAtxe et sons une même loi. L'Afinque , la Grèce .^ VAsie , les Gaules , la Germanie même , furent suc* cessivement admises dans cette grande initiation du monde ciyil. Le nom seul de Romain tenait ensemble des contrées et dés peuples qui auparavant se oonnaôssaient à peine par ouî-<lire; Dans les trois parties du glohs^ on voyait des légions romaines , dès lois romaines , des vertus et des vices romains. Les barrières qui séparaient les peuples furent renversées , un pas immense fut fait pour détruire les ! individualités nationales et pour les jeter toutes pèle^méle dam une même feinte , dans un même moule '^'
Malheureusenient tout cela était , en. grande partie, Toeuvre de la force brutale, de la conquête de rhomme sur Thomme. Raser les villes , emmeneries populations, mandire les terres ^ les labourer en y se^ mant du sel, voilà les' inoyens quW employait le plus souvent i'.
ToU»'les grands uMmaqients de Fart romain , de* puis Taipg^phithéàtre de Curion jusqu'au Golysée de YespasiQU^ depuis le temple de Jupiter Stator jusqu'auPimthéon d'Agrif^a, avaient été conrtruits avec la moeUe et les entrailles des nations les plus civilisées. Italiens , Grecs , Syriens , Carthaginois.
Les deux vers rongeuis de la société antique fiireat Fêselavage et la guerre; tout le système romain était fondé sur ces basés ruineuses. Dans cette société, on consommait toujours sans produire, on suppléait à la production par la spoliation '^ Le vol, le massacre , la débandie ^ le despotisme , précédaient , entouraient,
siiiYaient le quadrige da triomphateur. Or, de guerre en guerre , de proscription en proscription , de servitude en servitude , ce système devait aboutir à un épuisement effroyable^ à une complète dissolution'*.
« Plus de route ouverte à l'activité où l'on put créer pour les autres en même temps que pour soi- L'activité de chacun chercha donc à s'épuiser en sa* tisfactions pour lui-même. Généralement on se fit égoïste par impossibilité de ne pas l'être. Le monde romain se fit ivre et infôme ; il se rua dans cette sale débauche pour laquelle il n'y a jamais eu de nom dans aucune langue , et dans laquelle il n'y a plus de pudeur, plus de parenté , plus de sexe, plus rien dliumain ^. 9
c On a remarqué qu'au moment d'expirer, diaque forme sociale en travail de dissolution se retfre, pour rendre sa chute plus exemplaire et plus bruyante , dans quelques groupes prédestinés, 'souvent dans un seul homme chargé d'en finir avec la désorganisation qui s'individualise en lui. Héliogabal s'empare de tous les vices de l'empire romain , sans en oublier aucun; il est, par ses excès mêmes, le vengeur des peuples que ses prédécesseurs ont écrasés. Tout ce qui est possible dans les dimensions du mal : il le réalise, il veut le sang des hommes, la vertu des femmes , la vie des enfants, la fortune du monde, sa gloire, les secrets de l'abime, les secrets de Dieu; il va, il vient, il abat , il monte , il domine , jusqu'au jour marqué où le Titanreçoit le tonnerre sur la tête, et où l'homme- Babel s'écroule.^ On jette le dieu aux latrines, puis cm
layë les latriae& Tofoit^iiiit par là i on disait qaHI ik 'y à pas de graadé élératîoii terrestraquî ne doWe se terminerpar une èbnfiicfion:ouparuneturpitade.LaRonie du moyen-âge mefurt dans le brillant Léon X, et empoisonnée comme lui Le 18^* siècle a aussi ses hommes d^agonie râlant pour tous quaàd llieare est venue de considérer la noblesse comme ehose finie ^ inerte et^oorrompue ; la noblesse, qui a contre elle des titans aadadeux qui s'appellent {Mosophési , dés maçons téméraires qui s'aj^Uent encyclopédistes , au mifa'eu d'elle des Héliogabals, du nom de Louis XV et de duc d'Orléans. »
Cependant, au san du monde roniain condamné à périr, il s'opéra une révolution lente^mais iioamense^ et cela, avec les seules armes de l'étOTueUé, delà céleste vérité.
Le christianisme fut la première religion réflédiie^ la première rehgion des hommses : les religions {nréoédentés n'avaient été que des religion^ d'en^soits et de barbares.
Le paganisme ne connaissait Dieu que dans l'empire de la nature , il connaissait Dieu tout-puissant ; mais Dieu saint lui était inconnu. Les dieul étaient esdaves de la matière «» de la fiatalité ". Au-dessus d'eux était le destin entouré des Parques , qui roulaient les deux autoor de leurs éiemels fuseaux ^ ce' destin inexorable pesait au souverain même de TOlympe les lots qu'il n'était appelé à distribuer que dans un temps mesuré et déterminé. Chez les Gentils, il n^ avait pas , à proprement parler, Ab mora-
Ktf^libiB.i l^aotion morale notait) que te piôdaitdHin se&tiiBeDt pratiqoç', dSm sèntâment d'actoaKté.
Loracpie , . dopa le ciel ^toilé de Philipiïes , le poignard en maiiiE , et léyani enooiie le faQtèmei fetidiqoedeSavdes^ firutus s'écrie : ce Vertu ! Tain mot , » Taine ombie^ èâotarç du hasai^l Hélag, J'ai cru en »to»i» je ne reconnaigià que le diaeif^e de Caton. Si Brutusravaitpossédé la vraie vertu, la reii^u cbrétienne^ elle lui aurait ofibri , &[ï ce piomènj; ^psèine , tout oe ctajêUeadeauMim^consolationB^dHaef&l^es souk-* gements; et il râreil compris que la vie^ired^Àntdiie , avec toutes ses conséquences, appartenait à Tordre gé« néral éiiéf^oùmmàn mcande. Mais ni sa vertu, à lui, n'étiMLjt que du patriotisme à la romaine, quelle merveille alors «que le. ^us feiUe sucoondiât sous le plus fort ?
Que dirai-je de la sensualité qui dominait dans tQut^:l6s r6ligib»frd0 Tantlquité, et des abuà monsimw% qui eu rémltaii^t P Le dieu efiréné du natura^ ham^ QvaH agité iptt thyrse sjiir tous les peuples. Schiva sur le taureau et Parvadi à Bénarès , Phtba sur Apig $t Ilépb^^tdbula , Bel et Deircéto à Babyloftfit SfituiTBe.^fc Rh^ .eu Gpèoe , Cbnsoroa en Vié^ i^pie^* il aviôt p^CQoru la terre en d-innombrabka jgmfn^^m^ i c^mme Qëriâ et bis , comme Ninus et S|$P|irQw^, eemm^ Anads et Homi»és^ccmame.Atys et CybèJe, flopi^e Adonis et Astarté, comme Bacohua et Ariadue* I^rtaut de &eouchef orgies luiiyaient 9utQur dâ luîVdes prophètes proèlaipaieut son cqlte , le» adc^rateurs eu foule inondaient aes tapies , et k s^ns voulait, 4 &)f4 de aea wtflâ
Le mosaÎBme détadia Tiolemment Teéprit de la nature, Dieu de Hiomme; il éleva lldée de la divinité et de riatelligence aa-dessoa de la pontion subal^ teroe qu'elle occupait dans le paganisme, et la d^vra des fers dans lesquels le culte de la nature la retenait captiva G W Fesprit libre^ Tesprit pur , 1 W prit des esprits, qui règne dans la bible. Dieu recule dans le del & une profondeur infinie , ou bien pèse sur la terre, s^ applique et Técrase,
liisérables atomes , égaux dans lé néant, les hmnmes gisent haletants sur la plaine» La loi de Moise n*est pas un objet de libre conviction; elle est octroyée par une autmté extérieure , moyennant des récompenses et des peines matéridles. Ce despotisme précis dans la Im , tandis qu'il y avait tant de vague, d'imagioaire , d'invisible dans la personne du despote, mettait enjeu toute» les puissances de l'ame.
Au surplus, la leligiçm des Juife avait fini par se perdre dans les sectes des Pharisiens, des Sadducéens, et des Esséens ou Thérapeutes, tout comme le polythéisme s'était abimé dans les doctrines des Stoïciens, des Épicuriens « des Pythagoriciens- Platoniciens '*.
Le christianisme détruisit l'opposition que le ju* daïsdaë avait établi tatre Dieu et Fhomme ; au Dieu- Nature du paganisme , il substitua le Dieu-Homme; à la triste ivresse des sens , les sérieuses voluptés de l'ame; à la* sombre impersonnalité , la personnalité libre. Il pacifia le ciel avec la terre ; il réconcilia la diviniié avec l'humanité, en relevant oelle^n de la déchéance dont Dieu l'avait (rappée. L'enfer, qui avait
«ttbjagaé la terre , fiit vainca. Christ est la révélation de la diTinité dans lliamanité , car en lui Fha* manité est élevée à tonte sa vigueur , à toute sa pu* reté , à toute sa dignité. Il tira la morale de l'épaisse atmosphère du fini et de la matière , et la plaça dan6 un sanctuaire inviolable ; il enseigna les doctrines les plus sublimes sur la création , le gouvernement et la conservation de Tunivers. L'amour de l'humanité devint le ton fondamental de l'harmonie chrétienne ; l'esprit , sanctifié par cette noble passion , voit dans Dieu , un père ^ dans les hommes , des frères ^ dans tout ce qui respire , la grande femille de l'humanité. Arrière , arrière donc les étroites idées d'individualisme , de patriotisme , de nationalisme ; tous les hommes sont fils du même père et wnt frères en Jésus ! Désormais il n'y aura plus qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur, qu'un seul peuple et qu'un seul empire, et dans cet empire ne seront reçus que ceux qui auront vaincu le monde extérieur et qui auront conquis le monde céleste de la fi)i, de l'amour, dé l'abnégation. Dans cet empire ne régneront que le vrai et le beau , et ses dons et ses biens seront la paix et la joie dans l'esprit et la vérité.
C'est une chose imposante que cet ensemble dé pensées qui développe à nos yeux l'ordre moral tout entier, et donne à ce bel édifice le dévouement pour hase et la divinité pour faîte.
Honneur^ honneur étemel à ce dieu soufi&ant,à ce dieu crucifié, à ce dieu couronné d'épines, dont le sang a coulé, comme un baume adoucissant, sur les
plaies sanglantes de l'humanité» Oh 1 qall est profond de yérité ce ^aint mystère de la croix , symbole si Té» néré, si multiplié dans les campagnes, si mal compris dans les villes où, en e&t, sa vue doit être atterrante ; car elle rappelle à la fois le sort du juste dans nos sociétés subyersÎYes , la résignation deyenue parmi elles Tunique voie de salut , et témoigne tout ce que. sait et peut Tautorité , quand sa haute et demièi^ raison, son souverain recours, est la supplice.
La plus haute et la plus profoade idée du chris^ tianisme, c'est celle de la glorification toujours ascendante de Dieu dans la marche étemelle de la création,, de la lumière à une lumière toujours plus écla^ tante. Cette idée est pour la connaissance métaphysique le centre vivant de la révélation chrétienne , conmie la doctrine de la chute forme le mystère de la révélation mosaïque.
Ainsi, en partant des doctrines du christianisme , le but de rhumanité est partout L'expiation estFoeuvre de l'humanité , la réhabilitation en est le terme. La icéhabiUtation de l'homme et de la nature; leur réintégration dans un état non semblable, mais équi* valent à celui où ils fourent cn^ ; le pouvoir dei rhomme sur la nature , non plus ressaie par l'intuition primitive , par la vertu magique des premiers jours du monde , mais , péniblement et par degrés , reconquis par la science ç^ L'observation ; rhomme retrouvant, non la naïve innocence qui ignore les passions , mais la sagesse, fruit du repentir , qui les connaît et les dompte :. voilà l'état
lâ fci àoMffimB Bmnmùd h cetn qtàhû sont ficMed ***
Ne craignons pas de le dire , le cfaridtianidme , pur de tout alHage profene, de toute iuTention humaine, est la religion des sociétés modernes : on y trouve toutes \eê jouœmices intellectuelles et morales ; elle admet à la seconder dans renseignement de ses divine préceptes ) les plus profondes philosophies ; elle unit la sagesse de Tautorité à celle de la raison, et cetto dernière elle Tappuie sur les plus saines doctrines et ^ur la plus vaste érudition. Geux-'là se trompent étrangement qui ^Imaginent tjae le christianisme est fini, quand il n^a pas encore parcouru le tiers de sa carrière. Le -chnstîamsme verra mourir bien des doctrines qui ont la prétenticm de lui snccéder.
J'ai signalé les causes qui minaient Fempire romain. La croix, long-temp» condamnée aux catacombes, brilla enfin à la ftce du deL Ce signe delà fraternité univerBclIe donna une vague et immense espérance aux esclaves, aux vaincus, à tous ceux qui souf* iîment ; mak lecfaristianisme ne pouvait agir efficace-^ ment sur tant de maux dévorants , parce qu'il n'avait pas encore pénétré asseat avant dans l'admimstratioiî publique ni dané les masses. La Providence aloisinter* vint, et elle aj^liquaùn remède qu'elle prit au dehorsv
Quand donc l'empire eut porté tods ses fruits p fruits amers, fruits fétides, voilà fout-ékxmp que les gorges froides de l'Oural, les Palus-Mëotides , les sommets Sauvages de l'Asie du nord vomissent^
MllfiMiUi I4krem liMrb0d% leoMlftidii^ ètiiaéidtes popalatidiid sof latiMdlle Eai^AjE^; Hifeè Vkbmènt ^4^ rdrient et du dept^t^ti tè» mill€itml«8 affilées dé 6oth9 9 d'Ostrdgotbft , de YnigMb» i éê YatidâiôB ^ ^è SUère» , d'Âkim , àë Vimlè , d'Ak^M» ^de Btur^ gtiAidê» , d'Angled ^ 'de Bttom , d«» Rog^en0 , d^I^i hè , de Slaved , de 8iuis , . qtâ ^ préèipiteint mif )ëêr T^upttièfQseàf S^pègViëii; là riaijtte iidli^ ïa ditio^ 0i^<3e; aies iienneïïi , et pakôui eHëâ ti^ueftt les
• ^lA
Ô& âbeafa leé afrèteiK, elkto t^t v ^t^ tôttt (ou^ jétmf. 27f» paidê int^indibh > itAéfbthé inêiitûblé ^ ^9i^à#^»e..;.... E^ fiitart ^ ^ ayant Lu au Cia][>itole ! ad Gapitole !..... Mort â eeftte fi^l!)el im][>k; ; \xop \ot^^ temps elle »'ert soûlée du san^ , elle s^est gorgée de l6 cbairdes tiaftiotis ! Qu'elle s^ ^àjp{>ée ^ éteûdae k terre , qu elle detienàe là pi[o9é des olseaa:^ de iniH et des bilgandé da désert !.... Et éll&s se lanàent Mi/^ Ramé Ofûeo dèê &iHg semblabkê têu bruiiêêettieM deê fltrUf de la ih^. <
Ministre rigodreox des haines et des yenge^tocéé des nations , elled bfahdisseot devdàt elles l'iiàptaM câUe gfeffé de NéiiiéBλ. Séîj^ te^bôi dé lettre ceUr^ fiers ^ èoté4 ta rotée de ïéuré char», eîlëé écrasent sfiteiS distinction les monmiâieifts de kisag^isse et de là lieM lie , de la y^tk éi du crime. Et toajonrs , tôt^ôUf^ i s'eitfle, gronde, se ronie te foriH^; piolMt^ d^ rahtes^ la maebine dn mondé a 'pArAl^ sén balàtidis^} tôttt se toùioùA ^ toni s'écroule i tëttt ^éAti^ àm& tttr chaos stems fin.
Aàim 4Mibi«lcinïwnwi«^ d'une époque
^.cléjàJ|ii^uMî6D9en^de seai^l^s f^èi>res!,Adî^u. sublimes figur^^ delà Giôce.et de Rome 1 Adieu tuésors classiqq/esi Adieu dernière^ ré^noi^Ueç dune qîyili^tijoa ({uJi s^éteint comme un)brasier sous la ceur die ! Teii^l^p ^.paWia.r tr^fv» ,.«utela^ césays ^ àéit/^ autiqpest, adieu) D'autres, géaàfatiqûs ç'élèyent , d'au^ t^^ ^hârep(> d^cthrilté se prépaimt pqur rhumanité* ' Aucinquièpigsièa^rÉgUsecI^^tiei^ pbé.dea supeirstitious de la multiUidei»de Moqo^çe rsdUjeuse. pt 6!al)tUe,.dc^ sQpliis^V.de la pijiissapQiiçer^ de la politique d|es empereurs, des calomnies et des déboiden^4ts..d6 rhérésie^ elle javait survécu à Fécroulemei^t d^ reinpire et aux ray^^s de ces bandes torves^bideuses^Tauques, efi&oyables ^ qui venaient de le. détruire,; { elle avait d^]irné la colère et les foudres de ce âéaudes peuples, de ce Godegisel Attila , qui prétendit être parent de.Gham, fils de Noé, au trente-^inqui^me degré ; qui avait quatorze na-^ tiens sous ses bannières \ et qui entretenait des relan tions damit^ avec les rois des GQib& i d^ia Gépides , des Vandales et le khan de la Chine. . ,
C'est au momentoù toute institution générale s'é* vanouit , où l'unité politique périt, que l'Église chrétienne proclame le plus haut l'unité de sa doctrine , l'upiversalité de son droit; et, du sein delà plus épouvantable confusion , s'est élevée l'idée la plus étendue et la plus pure que les hommes aient jamais connue : l'idée de la société spirituelle. Ce monde, bardé de fer et bruissant d'acier , à genoux devant le
pouvoif invifiiblo de l'Église ; cette Rome^ rdne.du moyen-âge par la croyance et la parole ; cette Rtune qui dispose de toiia les sceptres, qui ceint toutes le^ couroiuies ^ qui eocustitoe l'harmcxûe alors que la féodalité couvre 4e sol d'un réseau d'airain , que. les oottes-de-mailles se brisent ;i<^t1;ie/ Rome [oj^e le plu^ éclatant triomphe de Tesprit sur la manière) 4^ idées sur la YÎolenQe. . i ».
Qu'elle est grande^ et |orte , et puissante , pette organisation du moyea*àge :: obéissance fiUale. et sainte yénératiqn de la femme , amour inextinguible de li<* b^rté et de despotisme san|i firein , religion] ^ esprit martial ^ ordre ponctuel e\ planchant singulier pour les ayentnres^ — et y^gillâiiçe et paioaachiso^€i, aventura et galanteries, tyrannie et licence, idées et passioi^ prientales, grecques, romaines, Scandinaves , Fesprit du catholicisme relia tout cela , et en ferma cet édifice poUtique et religieux dont Tbistoire ressembla un conte féerique, à un. beau ro|nan de chevalerie.
Toutes .ces nationalités et ces dynasties, jalouses et hargneuses de la conquête étaient animées du même souffle et fondues dans la même conviction ; elles étaient r^es par une idée conunune , par une fei commune, par une langue commune; tousjeshpmmes avaient ce que nous recherchons vainement depuis long-temp», un Dieu cm ciel et une pcUrie sv/r, la terre,
La religion était la passion et la loi du moyens âge. Reine du temple , elle était aussi du monde et
cLes affaireg; elle retenait led peuple» par s^ pftiv tiques et «es céréinauies^ elle occupait les ifitelli^ ^euoôs pat ses dogooes et tes disduflBicms.
« L'église était alors le tvdi d<^Didcil# du peu|>Ie , dit M< Mi<^det La maisott de rhomme, cette miséraHe masure où il revenait le soif , n'était qu'un abri iB(Anentané. Il n'y avaitqu'une maison, à vi^i êite^ la maison de Dieu. Ce n'est pas en Tain cfHé l'église avait droit d^isile^ c'étuii alors^ l'aSile universel , la vie sodalê s'y éâàtt téfû^ téut entière. L'^mmè y priaH« la ôommuiie y délibé^ , la clo<^ était ht vdx de là cité. Ette appelait ailM trataut des ehamps, aux afiai* tes éitifes, quelquef^s aux batailles de la liberté. En Italie , c'était dans les églises qûé lepeuple souverain s'assemblait Ce fut-à Saiiit^^ffc que les députés de l'Europe vinrent demander une . flotte pour la qua* f rième croisade. Le commence se faisait autour des églises ; les pèlermages étaient des foires. Les marefaandHses étaient bénies. iLes animaux , comme au-* joyrd'hui encore à Naples , étaient menés à la béné^ (fiction ; FÉglise ne ïa refusait pointa cHe laissait approcher 069 petlU. Naguère, A Paris, les jainbons de Pàqués'étatterit vendus au parvis Notre-DSame, et chacun, en les emportant, les faisait bénir. Autrefois, on faisait mieux ', on mangeait dans l'église même , et a{M^ le repas venait la danse. L'Église se prètmt à ces joies enfantines.
» C'est qu'alors le peuple et l'Église , qui se recru-' tait daiis le peuple , c'était même efaose, comme l'enfant et la mère. Tous les deux étaicsitencom sans dé^
fiance; b mén ygulût à éU0 seale ia&to à don en&nt « ««r» P^wlentepiqu^ sinuê et totâ veste vuca/niem coBruhmn^ in grenwum^ »
» Le culte était un ilialogûe teudye entre Dieo^rÊ^ gliee et le peuple, exprimant la même pensée* £][le^siir un ton graTe et passionné toUi à tour, mâlait la tieîlte langue sacrée et \^ lapfn^ du peupla La solennité dea pnéresétaitroiaptie, dramatÎE^ dé chanta pathétiques^ comme oç dialogue ded Yi^gea foUea et des Vierge» sages qpii noua a été con^i^é* Et quelquefois ^ussi , elle se Saisait petite, la Grande, la Docte, rÊtemeUe, elle bégayait avec «on enfanb £Ue lui traduirait Tinci* fid>le en puérilea légendes ^ telles quil les lui fallait encore. Elle lui parlait et eUe récootait Le peuple élevait la Toix, non pas le pïwpld fictif qui parle dans le chœur , mais le trai peuple xtoxx du dehors , Icnreh qu'il entrait^ kmombraUe, tumoltoeux, par toua les vomitoires de la cathédrale , avec sa grande vohe confuse , géant enfent , emticiie le aadnt Christophe de b légende, brut , jgaorattt , paarionné , mdg doote, implorant Finitiatioii , demandant à porter le Cbriat sur ses ^utes colossales» Il entrait , amenant dam Téglise le hideux dragto du péché , il le trdnmt , soûlé de YictyaUles , wx pieds du Satrreot ^ sous le coup de lapriérçquidoitrimmoler.Qûelquefbbmis^, reconnaisi^ant que la bektialîté est en Itû-mèiâe, il exposait, dana des extravagances symbdUques, sa misère, son infonnté. C'est ce qu W appelait la ftte dei» idiots y fiUuorum* Cette imitaftion de Torgie païenne , tolérée par le christianisme, comme Tadieu de ThoiaQËQe
à la s^ifiualité quHl abjurait, se reproduisait aux Fètea de Fen&nce du Christ , à la Circouei^on , aux Rois , aux Saints-Innocents , et aussi aux jours où rbumanité, sauvéedii démon, t(»nbait dans Fiyresse de la' joie , à Noël et à Pâques. h& clergé lui-même y prenait ' part. Ici les chanoines jouaient à la balle dans Tégiise , là on traînait outrageusement Todieux hai^ng du carême. La bète, comme l'homme, était ré-* habiliiée. L'humble témoin de la naissance du Sauveur., le fidèle animal qui de sonhaleine le réchauffit tout petit dang la crèche , qui lé porta avec sa mère en Egypte, qui Famena triomphant dans Jérusalem, avait sa part de la joie. Sobriété , patience , ferme résignation, le moyen-âge , plus juste que nous, distinguât en Fane je né sais combien de vertus chrétiexmes* Pourquoi eût-on rougi de lui ? Le Sauveur n'en avait pas rougi.... Plus tard , les naïvetés tournèrent en dérisions , et F Église fut obligée d'imposer silence au peuple, de Féloigner , de le tenir à distance. Mais, aux premiers siècles du moyen-âge , quel mal ea tout cela P Tout û'est-il pas permis à Fénhai ? L'Église s'eflbrouèhait si peu de ces drames populaires, qu'elle en reproduisait sur ses murailles les traita les plus hardis. ^ A Rouen, un cochon joue du violon , à Chartres , c'est un âne. Â Essone , un évèque tient une marotte. Ailleurs , ce sont les images des vices et des péchés sculptées dans la liberté d'un {Heux cynisme. Le courageux artiste n'a pas reculé devant l'inceste de Loth , ni les in&nues de 80dome.
» n y aTâit alors dans FÉgUse un )n6nrèilleu:& génie dramatique , plein de hardiesse et de bonhomie , fiouyent empreint d'une puérilité touchante. Personne ne riait ^i Allemagne quand le nouveau curé, au milieu de sa messe d'installation , allait prendre sa mère par la main et dansait avec elle. St elle était morte , elle était sauvée sans difficulté ; il mettait $(ms le chandelier VatM de sa mère. L^amour de la mère et du fils , de Marie et de Jésus , était pour l'Église une riche source de pathétique. Aujourd'hui encore à Messine, le jour de l'Assomption , la Vierge, portée par toute la ville , cherche son fils comme la Gérés de la Sicile antique cherchait Proserpîne ; enfin , quand elle est au moment d'entrer dans ia grande place , on lui présente tout*à-coup l'image du Sauveur; elle tressaille et recule de surprise, et douze oiseaux, qui s'envolent de son sein, portent à Dieu l'effusion de la joie maternelle.
» A la Pentecôte, des pigeons blancs étaient làch& parmi des langues de feu , les fleurs pleuvaient , les galeries intérieures étaient illuminées. A d'autres fêtes , l'illumination était au dehors. Qu'on se représente l'efiEèt des lumières sur ces prodigieux monuments , lorsque le clergé , circulant par les rampes aériennes, animait de ses processions fantastiques les masses tén^renses , passant et repassant le long des balustrades, sous ces ponts dentelés, avec les riches costumes , les cierges et les chants ; lorsque la lumière et la voix tournaient de cercle en cercle , et qu'en bas , dans l'ombre , répondait l'océan du peu-
pte. C'était là.le neiàmote^ le trai mystère , là représeatatîon du voyago de rhuinanité à traterB les ti'oi^ mondeHi ; cette iotention sublime que Dante re* çiit de JU réalijbé pasaagère pour la fixer et l'éternisé àam la Vivifia comedda.
» Ce cobssal thé4^ du drame sacré est rentré, après sa Ipngoe fête du iiioyen4ge ,daas le silenoe et dani» Toipbre. La feible Yoixqu'ony entend, celle dn prêtre, est impuissante à remplir des Toutes dont Tarn» pleur était faite pour çmbraséeret contenir le tonnerre de la Toix du peujde. Elle est Teave , elle est Tide, Téglise. Son profond symbolisme , qui parlait alors si haut, est doTenu muet C'est maintenant un objet de curiosité sdratîfiqne, d'explications pbi* Ipsopbiques , d'interprétations alexandrines. L^église est un musée gothique que visitent les habiles : ils tournent autour v regardent irréTérencieusement , et louent au lieu de prier ! Enoore sayent^ls bien ce qu'ils louent! Ce qui trouve gràoe devant eux, oe qui leur plaît d%m l'église, ce n'.est pas l'église elle-même, ÇG aéra le travail délicat de ses ornements , la frange de sw manteau , sa dentelle de pierre , quelque ou* vragelaborieux etsubtildu gothique en décadence *^.» . La puissance spiritodle , se trouvant au moyenftg^^ par la force des choses, à la tète de toute l'activité humaine, devait nécessairement s'anH>ger le gouvernement général du monde, d'autant plus qu'elle y ^tait pouasée par le déplorable état de l'ordre temporel , par les violences et les iniquité» des pouvoirs séculiers.
MBia le pirovoir de l'ÉgUie n'ëtait pasamleinent en
pouvoir dç cineonifaitoeB , c^était enoore un^pouYoir
légitime. J^entends par-là tout pouvoir qui ^t entre
les mains des meilleurs et des plus capables , des op*
timates de rinteUigence et du travail ; tout pouvoir
liai recherche et met au joor ks-supériorités enfouies
ou diwâninées au sein de la sqeiété , qui les place et
les rétribue d'une ananière légitime , c'est-à«dife sans
distinction de naissance ni de fortune , uniquement
selon le plus ou le mcxnis dé talent et d^activité qu'ils
d^loimit , selon la part pjus ou moins grande qu'ils
prennent à Taocomplissement db ToBUvre sociale.
Pour ré^hser ces oonditions, l'Eglise avait adopté le principe de l'^ection du sup^EÎeur par les inféarieuiiB et du choix des inférieurs par le supérieur ; elle n'exigeait d'autres cens d'éligibilité que le mérite personnd, qui était sa valeur sodale ,à elle; et dans cette galerie de gloire et de sainteté forviée par les pontifes du mpyen'^ge? les plus grands d'entre eux sont presque tous sortis des rangs les plus obscurs , et il n'était pas rare de voir l'homme du peuple , encore tout couvert des stigmates de la servitude , monter à la chaire de Saint-Pierre.
C'est {ùnécisément cette âbolitimi de tout privilège qui distingue la théocratie chrétienne des théocraties aneiennes : dans ces dernières, c'était l'esprit de caste, e'est«èrdire le privilège et l'hérédité des charges, qui' prévalait ; le règne de l'Église -, au contraire , était le règne de l'égalité dans les temps des pluH révoltantes inègaUtés, des plus injustes privilèges.
Ce nW pas tout : les castes sacerdotales se montraient toujours appuyées sur la force guerrière, tandis que Finstitution chrétienne prononça anathème contre elle.
' On ne peut réjflédiir sur les combinaisons politiques de rautiqoité sans songer avec douleur qu'elles nWaiènt pour objet que la liberté de la moitié tout au plus de Tespèce humaine. Pour Fautre moitié, on en vendait la vie, Tame et le corps , comme on vend le bœuf et le cheval. C'était une vérité reconnue par les jurisconsultes et par les philosophes romains'^, que l'esclavage en soi était contraire à la nature , mais que c'était un étabUssement du droit des gei^ Mais ce sentiment était contesté par les Grecs^ qui s'étaient imaginé que la nature avait destinés, eux à être libres, et les Barbares à être esclaves^f. Les Grecs et les Romains étaient des peuples d'orateurs en plein vent, de démagogues oimfe et élégants, dont les esclaves disaient le mâiage '7. Le principe de fraternité,, proclamé par le christianisme , condanmait l'esclavage, et le clergé aida par ses discours à une destruction que les événements et les moeurs devaient nécessairement amener *\
Ce changement a été le germe d'une révolution dans les destinées du genre humain : il lui doit d'à» voir pu oonnaitre la véritable liberté. Mais gardezvous de croire que le sort des individus se soit amélioré soudain et comme par enchantement Non^ l'histoire est essentiellement successive , ou dans le temns « comme disent les métaphysiciens; et «à côté
de toute cette poteie de courage s^élaoçant sur le* champs de bataille , protégeant , étendant le territobe ; à côté de toute cette yaleur belliqueuse agmn^ dissant le nom de la patrie , se trouvait Tindushie pauTre , délaissée , luttant à grand'peine contre le protectorat armé et sanglant des barons féodaux, rançonnée , taillable et corvéable à mereL Mais Fbu^ manité obtint au moins ce résultat important , qu^à l'esclatage elle TÎt succéda d'abord le servage , quj était une condition bien meilleure, puisque le serf n'était pas la propriété directe du maître, quHl recueil*' lait une portk>n de son travail et avait une femille, qu'il était protégé par la loi civile et religieuse , et qu'aux yeux de l'Église et selon la parole de l'évangile, il était autant que le seigneur. C'étaient là des avau» tages refusés à l'esclave •».
Ainsi l'Église chrétienne était continuellement en progrès , tantôt provoquée par les attaques d'une opposition extérieure , tantôt poussée par des besoins de réforme et de développement intérieurs ; et elle soutenait^ avec autant de talent que de gloire , la lutte si vive et si redoutable de la science et de la force contre elle réunies \ Mais le plus grand, progrès était toujours cette consécration , en fait et en droit , du principe d'admissibilité de tous , à tous 1^ bienfaits de la société religieuse. Car n'estK^ pas cet absurde système des exclusions qui a été la source de toutes les jalousies , de toutes les haines, de toutes les commotions , de tous les désordres politique^ ?
n reste dooc démontré ^ une fois, pour touijes, qi)0.
ie seul moyen de centoalisatbn dam ces siédes d6 barbarie, c'était FÉglise. Elle était jeune, elle avait une forme définitive, elle possédait le mouvement et Tordre, l'énergie et la loi; c'était un corps régulièrement constitué : elle servait d'intermédiaire entre le monde romain et le monde barbare , entre les vainqueurs et les vaincus , les forts et les £adbles , les mai* très et le peuple. Elle agissait sur les uns et sur les autres , les préparant à une civilisation pli» déve* loppée, et figeant le bronze encore liquide de la so-» dété nouvelle*
En face de cette indestructible hiérarchie représen^ tant l'unité morale , se trouvait l'aristocratie féodale , puissante , habilement échelonnée; maiëelle était me* née en laisse par l'Église, jusqu'à ce que, au 12* siècle , les communes et les rois se donnèrent la main pour l'exterminer : au signal de guerre et au cri de rescousse , l'armure d'airain que portait le géant fut brisée. C'est merveille de voir , dans l'histoire , cet assaut de truands et de guerriers morionnés d'or, qui avaient mis pour étendard au vent la jaque des bour-^ geois de Flandre et le labarum de monseigneur saini Denis. L'issue du combat fut tout au profit de la royauté et aboutit à Louis XIV ; mais les truands s'é* tant aperçus de la part léonine que leur superbe alliée avait prise dans le butin , se fôchèrent tout rouge , reprirent le dessus , et à Louis XIV opposèrent Mira* beau. — Reprenons. — Il y a donc eu lutte au moyenâge^ mais lutte de la liberté et de l'Église contre le fittt brutal ou la féodalité : l'écrit nouveau, c'était le
christianisme , esprit qui latta contre la conquête ; réfugié dans les cloîtres , il humilia les foi^resses , et, avec GrégoiJPe VII, réhabilita le droit. Plus tard, lorsque Rome se montra infidèle à sa mission, il créa les écrivains du 16* siècle , anima Pascal , et prépara Taudace des éèri vains du 18*.
Pendant que le monde germanique commençait à se former , TÂrabie sWvrit pour envoyer ses fils répandre , la lance et Tépée à la main , une foi non* veUe.
L^Orient avait produit deux grands livres : la bible et l'évangile. La bible ne sortit dé Palestine que quand le christianisme fot entée sur elle. L'é* iKangile avait été particulièrement pour la gentilité qu'avaient préparée Platon et l'école d'Alexandrie, et pour les peuples de l'Occident , capables d'une concentration plus profonde. Le coran devint la loi des races s^itiques , long-temps mortifiées par l'àpreté de la discipline chrétienne , par les abstractions métaphysiques du dogme , et ranimées par une religion plus conforme à leurs besoins.
D^autre part, la puireté des religions asiatiques avait été altérée par des emprunts faits de çà , de là : c^'était un mélange di%rme de sabéi8ihe,de judaïsme et de christianisme ^ 1^ esprits en confusion flottaient d'autel à autel ; l'empire de Gonstantinopla avait été épuisé. par les guerres des Perses, et l'église grecque ébranlée par les sanglantes querelles des Monophysites et des Nestoriens.
L'Arabie devint donc pour l'Orient ce que la
Germanie fut pourTOccidènt, c^^st-à-dire un pays de rénovatioH politique et religieuse.
Le panthéisme moral de Mahomet , en accordant prétexte , fondement et excuse aux prétentions des puissants , à Fambition des usurpateurs , ^ux Tiolences des tyrans; mais en désarmant le désespoir et en consolant le malheur par rinéyitabilité du destin , par la rigide inflexibilité d'une volonté occulte et fetalique , devait enchaîner au char de la fortune du prophète de la Mecque les hommes du glaive, du sang, de la force brutale. L'eudémonisme sensuel , auquel il donna lilnre carriôr&ai^eçà ^<au-^delà du tombeau , devait lui amener des populations amtoureuses du merveilleux et des plaisirs '*. Les tribus «rabes voulaient des champs de bataille , des femmes et des pillages. Mahomet leur dit : Hé bien ! combattez aa nom de mon dieu , et les femmes et les trésors des infidèles ne vous manqueront pas; Tunivers est à vous!
Vidée de Mahomet était une idée guerroymite^ qui se propageait en montant à cheval , en brandissant la bannière , en rutilant le cimeterre.
' Pasteur dans les champs fertiles de l'Irack et de la Chaldée , sectateur de tous les dieux , habile dans les sciences , jaloux de sa vie errante et libre, ardent et maigre comme son coursier , l'Arabe , à l'œil brûlant et noir , à l'âme noble et fière, et mobile comme le sable du désert , à Timaginatiôn brillante et ftintastique comme le manteau du ciel étoile , frappé de la divine lumière de l'islam, s'^ance à la Conquête des hommes et des consciences.
L^Orient renait à une nouvelle vie et OMnpte d^ nouveaux prodiges : la Syrie , la Palestine , TÉgypte, r Afirique , la Sicile , FE^gne , que déjà Tarianisme avait soustraites, par les Vandales et les Visigoths, revoient dans le turban le signe de la domination orientale , avec laquelle les avait familiarisées Garthage. Grâces aux successeurs du Pn^hète , qui , di* visés entre eux par la lutte de Fesprit et de la ma*tiére, se partagent ou conservent les peuples, suivant la conformité des vaincus, avec leur génie doux , tendre et mystique , dans Âli ; ferouche, dur et bnital , dans Omar, le mahométisme se propage dans les trois parties du monde ; il presse , enserre et gagne FEurope ; repoussé par la francisque d^ Charles Martel , il règne long-teBoips au-delà des Pyrénées. Et tandis que les Germains dédaignent les sciences profisoies , les Arabes se montrent civilisés comme lés Grecs et les Romains des beaux jours de la républic[ue ; un nouvel empire spirituel et tempoi:el se fonde à Bagdad , et les palais de marbre et les cent villes de Gordoue deviennent le sanctuaire des belles-lettfes et des beaux-arts , en même temps que le foyer du commerce et de l'iidustrie.
Il y a une virtuelle di£Eérence entre Finvasion arabe et Finvaâon germaine. Les délices des provinces romaines et Fesprit de ccHiquète entraînèrent les Germains. Ce qu'ils cherchaient, c'était force richesses en monnaies, ^i bijoux , en meubles; c'étaient de beaux habits , de beaux ccmi^iers , enfin ce qui procurait tout cela, desH^mnpagnons d'armes bien déterminés,
gens de oœur et de ressource. Les Arabes étaient conquérants et missionnaires à la fois ;oe qu'ils Voulaient avant^out , c'était d'imposer leur yie intellectudle à FuniTcrs. ; pouï eux , la victoire par les armes fut le prosélytisme par l'exemple.
Ainsi les Arabes et l'islamisme forment une opposition grandiose avec les Germains et le christia* nisme ; c'était une rivalité que la force des armes , les prestiges de la victoire , la ferveur et l'exaltation de la foi , et les attraits d'une civilisation avancée rendaient red^nitaUe pour FEurope.
Ce fut dans les embranchements de cette double germination que fleurit le caractère du moyen-^ge , caractère imprégné de la nature sentimentale et fidèle du Teuton^ et de la nature galante et merveilleuse du More.
Cependant ies voluptés avaient rapidanent usé les Barbares. L^aîgle du Ncnrd fit entendre les battemente tables de ses ailes, et s'élança sur l'Allemagne, la Frise, la Flandre^ la France , l'Angleterre, FEgpagne , l'Italie, la Grèce, les cjjftesocddentalesetseptentrionales de FA£rique. Ce fot un nouvel esprit de vie puisé immédiatement à sa source, ce fut une sève nouvelle que les Normands cc»nmuniquèrent aux éléments de la société , qui allait en déclinant ; vers la même époque, les Magyars répétèrent les invasicHis de l'Asie. C'est le propre de la nature du Nord de répandre à grands coups de sabre des germes féconds de civilisation , et de celle du Midi , de mettre en jeu la magie de l'imagination et d'aiguillonner les plaisirs des sens.
Les séries des finrines populaires et politiquea qui avaient pris racine dans les décombres de Tempire romain , s'acheTèient avec Gharlemagne ; la coiïquête normande porta à sa maturité nationale la vie germaine , sannate , i^mane.
Le régne de Gharlemagne mérite d'être apprécié plus spécialement.
Voyons d^abord quel était Vétat de la société à ravénement de ce prince. Il était varié, ogité, confus ; il y régnait trois éléments de cirilisation tout différents : Félément municipal, dernier débris de Fempire romain, Félément chrétien et l'élément germain; les principes théocratique, monarchique, aris^ tocratique , démocratique , formaient un chaos , un pèle-mèle uniTcrsel, où il était impossible de découvrir aucun feit précis, général, établi, pour tirer rSorope de cette situation. Le trône de Byzance chan-^ celait sur ses bases; Tltalie était divisée entre les Grecs et les Lombards -, la Neustrie n'était plus rien ; TEspagne s'isolait de l'Afrique , et se trouvait ellemême afiBsdblie par le schisme qui divisait le grand caËfet depuis Samarcande jusqu'à Lisbonne ; l'Angleterre luttait avec peine contre les pirates normands, et les Saxons étaient pris à dos par les Slaves^ Ce fut dans ces circonstances perplexes que Gharlemagne monta sur le trône. Le grand homme est posé là , dans les annales du monde , comme appar-» tenant aux trois éléments de la société nouvelle , et comme les renfermant tous. Actif, infetigable, ans-» tère à la tête des armées , traînant àsa suite une cour
noiubreuâe, retiré dans son palais d'Aix, au fond de sa capitale barbare, il est entièrement germain. En même temps , il se feit nommer empereur d^Oc-^ cident , il rédige des lois et des capitulaires ; son gouvernement est tout romain. Mais , par-dessut tout, il est moderne , il est chrétien ; et pour gouyemer des Franks féroces , pour convertir de sauvages païens ^ il comprend qu'il faut employer le glaive du héros
et le signe du Rédempteur Une seule pensée haute et féconde domina les quarante-six années de son règne , celle de réunir en un seul centre politique tous les peuples conquérants aussi bien que con* quis, de les poliçer par les sciences et les arts, d'abolir tous les pouvoirs féodaux et de les absorber dans sa personne. Il ne réussit pas, à la vérité, à faire prévaloir ce grand dessein ; mais tout ne meurt pas avec les hommessupérieurs.Ils viennent tracer la route , et les autres n^rchent de loin à la lueur qu'ils laissent sur leurs pas. Voyez TOrient après la mort d'Alexandre, voyez la Russie après celle de Pierre-le- Grand!
A lasuite du démembrement de l'empire de Charlemagne , les populations , auparavant flottantes , se fixent en s'isolant ; l'homme prend racine , il s'incorpore à la terre; de petits états se forment ; les ducs , comtes , barons , et tous les propriétaires indépendants , hommes d'armes , s'unissent par une certaine hiérarchie de droits et de services : la société passe de l'anarchie du 9" siècle à l'organisation , à l'association du 10".
Mais le résaltat le plo^ important fiit la fondation de la première monarchie solide en Europe, car quelq[ae violentes qu'aient été , dans la suite , les in- Tasions des Normands , des Slaves et des Hongrois ; quelques divisions , quelques bouleversements qu'ait subis le grand en^re , toujours est-il qu'une borne avait été mise à toutes les migrations tartares ultérieures, depuis mbe jusqu'en Pannonie. L'empire fraak fiit la pierre angulaire du nouvel édifice social , contre laquelle vinrent se briser tous les eflSorts des Huns et des Arabes. Lorsque le gouvernement du monde passa à l'Allemagne, on suivit l'exemple donné par Charlemagne : les Slaves, les Wendes , les Polonais, les Prussiens , les Livonais et les Esthiens, furent successivement convertis au christianisme , et ces peuples cessèrent leurs courses vagabondes»
n en avait été de même après la mort d'Alexandre. On trouva , dans les écrits laissés par ce conquérant , des projets gigantesques. On devait construire en Phénicie, en Syrie,en Cilicie, à Ghypre,mille vaisseaux pour porter la guerre sur les rivages de l'Afrique , de TEspagneetde tous les pays quienvironnaientlaSicile, et pour s'assurer, par-là, un passage libre sur toutes les côtes de laMéditerranée jusqu'aux colonnesd'Hercule. Il ne s'agissait de rien moins que de fonder une innombrable quantité de villes et de pourvoir à la transmigration réciproque des Asiatiques en Europe et des Européens en Asie, afin que ces deux parties de la terre , ces implacables ennemies, réconciliées et confon-* dues, vécussent désormais dans une paix durable ^'.
Rien de tout cda ne fat exécuté ; mais de grands états européens s^éleTèrent dans la profonde barba-* rie de FOrient Depuis i^ Asie-mineure et la Syrie jusqu'aux frontières de l'Inde , on vit se répandre , paitni les hommes courbés auparavatit sous la verge du plus hideux despotisme , un peuple énergique qui connaissait les droits de l'humanité , et qui voulait participer à la formation des lois qui devaient le gouverner. Les arts des Grecs couvrirent toute l'Ame ; leur industrie pénétra en Bactriane et dans tout TOrieni Alexandre avait établi des villes grecques jusque sur les bords de l'Indus, et toutes jouissaient de franchises municipales. Les invasions des Scythes etdesTartares, les concpiètes des Parthes , anéantirent ces petites ré<* publiques dans 1^ contrées lointaines ; elles les absorbèrent dans les états constitués selon l'esprit monarchique de l'Asie ; mais on les vit se soutenir dans le royaume des Séleucides , jnsqu!au Tigre, et jusqu'en Egypte , sous les Lagides , et , de l'autre côté , jusqu'à Byzance.
De même encore, la mort de Pîerre-le-Grand , de cet homme extraordinaire, qui avait dans sa tète des pensées vastes comme le monde , de ce Brutus couroiiné, qui réunissait, à un haut degré, le génie destructeur de la Convention et le génie organisateur de Napoléon, laissa inaccomplis les plans qu'il avait conçus ; mais Pétersbourg était fondé , la Russie était irrévocablement acquise à l'Europe , et la Charybde de l'Asie avait dû lâcher sa proie.
Retournons au moyen-àge. . j
Pour que Fcm pàt rouTrir entre le% peuples du globe des commumcaticMis long-temps interrompues ; pour que Ton pût briser les fers du seryage-^ie^corps; arracher le sceptre à des tyrans stnpides ; débrouiller entièrement le chaos ; reposer les forces militantes dans un équilibre salutaire ; établir sur des bases sdides le trifde règne des sciences, des arts et de Fiodustrie ; foire prospérer , dans un tiers^tat éclairé, ce créateur de la moderne dvilisation , la liberté et ses inséparables compagnes , la raison , Tordre et la justice : l^urope devait décharger Texubérance de ses populations dans les fosses de l'Asie ; Tarrogante ' noblesse féodale perdre , dans les croisades , avec son sang, son ardeur de batailles et son esprit de mutinerie; des yilles libres et une hanse martiale se foire respecter par leur opulence et leurs armes ; les uni- Tersités servir d'asile à la science contre la barbarie ; la foroache âpreté du Nord se tempérer aux sources grecques et latines; la profonde érudition du moyen-âge former une sainte-alliance avec les Grâces et les Muses antiques ; trouver le chemin du cœur , et mériter le noble titre de civilisatrice de la mo« deme humanité.
Aussi , à peine Pierre d'Amiens eut-il secoué les torches de. sa belliqueuse éloquence , que partout s'alluma le plus vif enthousiasme pour les croisades ; et coamie si Theure du départ eût été marquée au cadran des deux, tous, hommes et femmes, jeunes et vieux ^ s'en allèroit ensemble de chez euï , sans chefs , sans guides , sans armes , sans vivres \ car Dieu
«yait dit : « Je U wux ! » Immense fut le mouirement , immenses fiareut les masses qui se mirent en branle : comme du temps de la grande migration des peuples, il en vint du midi et il en vint du septentrion , il en vint de Torient et il en vint de roccident ; il en Tint même dont personne n'entendait la langue , et qui , pour se faire comprendre, mettaient leurs doigts en forme de croix.
J'aurais touIu assister à ces conciles de Plaisance et de Glermont, où la chrétienté était réunie comme une grande république , comme un vaste hériban ; 'j'aurais voulu voir ces prélats et ces rois, ces nations et ces églises , ces chevaliers et ces docteurs, brûlant du désir de délivrer leurs frères du joug de leurs oppresseurs , et interrompant de leurs mille tonnerres d'q)|daudissements, de leurs mille bruyantes voix, de leurs mille cris rauques de Deus lo vult^ Deu8 lo vult I le torrent de l'éloquence du Saint-Père , qui haranguait dans la place publique. Oh ! quelle était puissante cette chaire évangélique qui s'était posée comme une tribune universelle au milieu des peuples, et leur faisait tout sacrifier pour une idée, pour un sentiment La liberté a eu ses gloires et ses prodiges , je n'en disconviens pas \ et certes ce ne serait pas moi qui médirais de ces paysans , fils de la république , qui vo • laient à la défense de leur patrie , pieds nus , sans pain , mais armés de ckux foudres allumées : la fou-dre du canon et la foudre de l'égalité. Cependant , quand la Grèce , quand la Pologne, s'étaientsoulevées pour le principe que vous prétendez aimer; cpiand
les flots de l'Alphée et de la Vistule , rougis de sang et grossis de larmes , imploraient à grands cris votre pitié , vous ètes-TOUs croisés ? Vous ètes-yous dit : la liberté le veut ! Tégalité le yeut ! Non ; tous nWez eu pourtant demalbeursqu'unestérileaumâne, prèle* yée,à force de bals et de ooncerts, sur votre superflu.
Cessez donc de calomnier les merveilleux élans de ce moyen-àge que ignorance avait si long-temps enfoui dans les ténèbres, et dont le génie jaillit encore au ciel dans les flèches et les aiguilles de nos cathédrales , soupire ou mugit dans les tubes harmonieux de Torgue , et retentit dans la musique aérienne de la cloche, cette grande voix de la grande cirilisation chrétienne.
Les croisades forment , s'il m'est permis de m'exprimer ainsi , une sorte de cercle de retour dans la marche de l'esprit humain. Avant cette mémorable époque, les sciences et les arts étaient encore dans les langes de l'enfance et ne se montraient que sous les formes les plus dures; les armes seules vidaient les querelles des vassaux ; partout régnait le droit du plus fort , le droit du poing ; l'agriculture était négligée ; les champs étaient ravagés ; les classes infimes asservies et foulées aux pieds ; et il n'y avait presque nulle part ni commerce ni navigation de peuple à peuple. Mais au Bosphore de Thrace , les rudes enfants de l'Occident apprirent à connaître leurs forces et leur émancipation ; à Byzance, ils rougirent de leur grossièreté et s'effrayèrent de leur misère ; ils vinrent en contact avec des mœurs , des cultes et des
peuples divenB , et leur horizon religieux , politique et littéraire s'élargit par degrés. Pleins de besoins noaveaux, ils rapportèrent, sur leurs vaisseaux pavoises de banmères et bigarrés d'armoiries, TOrient avec ses hérésies , ses parfums et ses enchantanents.
La commotion donnée à FEurope par les guerres saintes en ouvrit de nouveau l'entrée aux relations du globe , en la secouant jusque dans ses fondements, et un sang frais ranima ce corps fatigué. Mille espérances déployèrent leurs ailes : la sévère ligne de démarcation, que la lance du noble seigneur avait creusée dans les rangs de la féodalité, s'efibça insensiblement; le serf fut détaché de la glèbe ; les grandes communes s'établirent , et la pa-r rôle devint plus libre , cette parole ardente , fière , avide d'air , folle d'indépendance.
Ce futlàunprogrès immense, car laliberté des communes, qui s'accrut et s'aâermit singulièrement après les croisades , enfanta cette intéressante classe intermédiaire, l'ame , le foyer des lumières et de la félicité publique , élément social entièrement inconnu au monde ancien, lequel, somme toute, n'était composé que de riches , oppresseurs, et de pauvres , opprimés.
Aussi qu'étaient, je vous le demande , sous les rapports du commerce, de l'industrie, de la population , de la puissance et du bien-être , Athènes et Sparte , au prix des républiques marchandes du moyen-âge, au prix de Gènes , de Pise, et de cette brillante fille de la mer , la riche et belle Venise ? Qu'étaient-elles même au prix de nos grasses et laborieuses commu-
nés de Flandre ^ aa prix dTpres ^^ , dé Gaad , où* les hommes groaillaient comme des insectes et des reptiles après des^plu^ d'été^ où les foulons, les forgeronS) les bonchers, gâtés par les excès de la bombance , jetai^Qt Témeute au vent comme des semeurs de blé-, et surtout au prix de cette orageuse cité de Broges , qui , au premier cri de guerre , faisait sortir de ses murs quinze , Tingt , trente mille hommes , lance ad poing, casque en tète P
Enlacée des chaînes pacifiques de TÉglise, FEurope vit éclater , du 13* au 16* âècle , une ;éitnllation universelle d'amour , de croyance et de vertu guerrière. Tandis que TEcosse soupire ses mélancolique ballades; que l'Espagne chrétienne et more s'admire dans son Âlhambra ; que la Catalogne anime les fib du gmsav&ir ; que l'Italie est près de s'éveiller aux accents infernaux du pbète florentin ; que la France s'égaie aux lais de ses trouvères , aux sirven-* tes de ses troubadours; que l'Allemagne se laisse aller à l'attraction magnétique de cette poésie naïve et profonde de Wolfram d'Eschenbach ou du Cor merveilleux de l'Enfent (eleé Knaben Wunderhom)^ poésie décousue ) qu'on saisit au vol, qu'on enteiid fredonner au pÀtre, à la jeune fille ^ à l'artisan voyageur ^ : les nobles châtelaines, walkiries charmantes, président des cours d'amour , honorent les tournois de leur présetace, et versent dans la vie chevale* resque un délectable arôme de passion épurée.
Pour compléter le tableau , joignez-y ces pieuses Gonfrériers d'arts et métiers; ces hanses de com-
meroe ^ces villes opulentes et libres; ces fôtes d'or et d'encens qui réunissaient toutes les classes, seigneurs et e/dvk ^ ces corporations militantes des* nniyersités ^^ ^ qui, par leurs franchises ^ leurs privilèges, leurs dignités, leurs doctrines populaires, donnaient le ton à tous les mouvements de leur siède.
La plus célèbre de ces institutionB fut celle de Paris. Les salles de cette université étaient pleines non seulement d'écoliers , mais encore des hommes les plus distingués du diergé , de la cour et de la jus tice. Il y avait des savants étrangers , des gens d'épée et de riches bourgeois» Là. se rencontmient ces £aces larges, ces fronts protubérants, ces barbes vénérables^ qui nous inspirent une sorte de religion à Taspect d^s portraits du moyen-âga Des visages maigres , aux yeux brillants et enfoncés, surmontés de crânes jaunis dans les fatigues de la scolastique , la passion favo* rite de Tépoque , contrastaient avec de jeunes tètes ardentes , avec des hommes graves, avec des figures guerrières, avec les faces rubicondes de quelques financiers.
« Des leçons d'un seul professeur sortirent deux papes et cinquante évèque& D'efi&oyables mêlées de syllogismes avaient lieu sur la limite d^ deux camps ennemis de TAe et de la âiontajg^e, du parvis et de sainte Geneviève , de Téglise et de la ville , de Tautorité et de la liberté. De là partaient en expéditions les chevaliers errants de la dialec* tique , comme ce terrible Abeilard , qm éleva chaire contre chaire, bannière contre bannière? qui démonta
Guillaume de Ghampeaux , saint Anselme , et jeta le gant à rÊglise en défiant saint Bernard. »
Le disciple d'Âbeilard, Amaldo de Brescia, fut Fécho qui Féyeilla Tltalie. Ce précurseur de Wicleff et de Luther prêcha dans les villes de Lombardie : il tonna contre la puissance temporelle du clergé , il évoqua les majestueux souvenirs de Rome antique. Enflammés par son éloquence mâle , vive , hardie , les \
Romains abattirent les titres et les châteaux féo- !
daux 9 abolirent le pouvoir pontifical , élurent un sénat, un patrice, des magistrats; et la colline sacrée où fiit le Capitole , entendit encore une fois les cris de liberté qui saluaient la nouvelle république ausonienne ^. — ^ Le moi, ivre dWgueil , attaqua le non-moi sous toutes ses formes.
Mais Âbeilard et Amaldo de Brescia succombèrent ; il en devait être ainsi. La philosophie ne pour vait encore prétendre à gouverner le monde. Excellente comme préparation à l'indépendance moderne, elle pouvait bien ^louir , agiter le moyen-âge , mais non le dominer ; car elle contenait Tesprit d'examen et de doute , et le moyen-àge était avant tout un siècle de foi et d^unité. Pour ne pas périr, ainsi devait-il être. Il fallait opposer à cette terrible organisation féodale , qui aurait infailliblement détruit l'Europe, un contre-poids non moins terrible : et ce contre -poids fut TÉglise, contre -poids qui devait durer ju^u'à ce que les peuples fussent devenus mûrs pour un autre ordre de choses.
Les mêmes réflexions s'ag{iliquent aux révolùtioais
qui éclatèrent au 13^ siècle , dans les froides vallées des Alpes et dans cette Babel da Languedoc , dont les fils se désignaient par le nom d'Albigeois , et que la civilisation moresque, les belles monnaies et les belles étofies de TOrient avait réconciliés avec le mahométisme.
Ainsi , dans cette hiérarchie colossale du moyènàge qui s'étendait du prince au sujet , du pape au dernier chrétien, de la politique à la morale, de la morale à Tamour, il n'y avait, comme je Fai déjà dit, qu'un sentiment pour nourrir tous les cœurs, le sentiment religieux , qu'une pensée pour édiauffer toutes les tètes , la pensée religieuse. Or , lorsque l'humanité est animée d'un seul sentiment, d'une seule pensée , elle a vraiment la vie en elle; elle marche, parle, agit, comme un seul homme. Puisse la pensée philosophique-chrétienne, qui prétend à refaire notre oravre sociale délabrée , féconder d'aussi heureuses injfluences les destinées nouvelles que les sciences et la sagesse expérimentale des âges antérieurs nous préparent ; puisse-t-elle ramener bientôt cette unité tant désirée qui Qst la loi de l'homme et du monde ; puisse-t-elle surtout nous donner des institutions , — non pas de ces institutions petites et mesquines , œuvres de circonstances et de partis, que le premier souffle ennemi balaie dans l'espace ,— mais des institutions d'un ordre supérieur , abondantes en tous les genres de moyens et de ressources , et dont le moindre détail porte l'empreinte du génie ; des institutions monumentales qui
semblent être fixités pour la durée des siècles , qui Yolent à . la conquête des lumières , qui , dans leur vigoureuse et harmonique conception , embrassent à la fois le monde physique , le monde moral , le monde intellectuel , qui règlent, dirigent , maintiennent Torganisation sociale tout entière , qui frappent d'étonnement et d'enthousiasme les générations présentes , et que saluent de leurs applaudissements et de leurs bénédictions les générations futures !
Nous venons de voir comment les préceptes de Févangile, appliqués à la politique sous le nom de catholicisme, avaient régénéré TEurope^ La forme catholique avait été la plus belle , la plus poétique , la plus imposante des formes revêtues par le christianisme. La tiare avait tout régi dans cet univers de batailles et de grandes luttes féodales : législations, arts , rapports d'état à état , tout s'était concentré dans la cour de Rome. Puissance mystérieuse et morale, la papauté avait repoussé tant d'invasions >» transformé tant de peuples , maîtrisé tant de forou^ ches passions , que les nations germaniques avait apportées au bruit de la framée sanglante dans le vieux manoir des vaincus. Jusqu'au 15** siècle, elle avait été le signe universel de la cité , le principe de toute ad* ministration politique , la force enfin de la sociabilité. Sous sa tutelle s'étaient développés des peuples florissants, des mœurs robustes et pures ^ une religion tendre et fortifiante, une poésie simple, superstitieuse et idéale.
Par Grégoire YIL elle avait atteint l'apogée de sa
grandeur ; car Fempîre de ce pontife ne fiit , après tout, qu'une vigoureuse et utile réaction contre la féodalité.
La prodigieuse activité de Grégoire, l'influence de son régne et celle de l'Église ont été décrites avec une rare justesse de vues par M. Bûchez. Le lecteur ne sera pas fâché de lire le firagment remarquable que voici :
« Au milieu de tout ce mouvement de combats qui fivak occupé le huitième, le neuvième, le dixième, et la première moitié du onzième siècle , l'Église était restée debout , et dans son unité ; elle avait crû en puissance. S'il arriva plusieurs fois que , quelque part, un évèque , et une fois même le pape , à Rome , oublièrent leurs devoirs , jamais le scandale ne dura long-temps v si quelquefois un ecclésiastique fut chassé par violence de son siège , jamais à cause de cela , et ainsi qu'un prince temporel , il ne perdit son titre , et ne manqua d'être rétabli : car le corps entier de l'Église se soulevait pour ses droits, comme pour ses devoirs , et il savait alors toujours trouver un bras pour exécuter ses décrets. D'ailleurs, les conciles provinciaux ne cessèrent de se réunir et de veiller à la discipline , en sorte que , parmi les prêtres , le devoir eut toujours la majorité. En outre , de saints solitaires , des missionnaires dévoués , ne cessèrent de pratiquer l'exemple d'une vie pure, et de prêcher la foi et les vertus chrétiennes: on avait même essayé, pour la première fois, le pouvoir de l'excommunication pour des actes purement moraux,
et oa avait réuasi à vaincre les passions mêmes des princes.
» n ne restait donc plus au pape qu^à déclarer authentiquement la suprématie du glaive spirituel sur le glaive temporel
^ Et rÉglise pouvait compter, pour soutenir son entreprise , sur un appui énergique en dehors d'ellemême , qui ne pouvait manquer de lui venir aussitôt qu'elle le voudrait II se composait de Timmense multitude des petits vassaux , et des ser& attachés aux seigneurs», et des corporations d'ouvriers , libres ou serfe, groupés autour des- églises cathédrales et autour de» abbayes. Cette population semblait avoir été oubliée par le pouvoir temporel ; l'Église seule s'en était occupée ; elle leur avait donné tous les droits qu'elle pouvait donner , ceux des sacrements ; toute l'égalité dont elle pouvait disposer, l'égalité établie devant l'autel , et dans son sein, à l'image de celle qui existe devant Dieu. Dans cette population, la partie la plus dévouée et la plus intelligente devait être celle qui vivait à l'abri des inununités de l'ÊgUse : ces corporations ouvrières des villes et des bourgs, disciplinées à l'imitation des couvents, et fiormée des descendants des serfe rachetés aux Barbares et des hommes quittaient venus chercher sécurité pour leurs travaux sur les terres protégées par la croix.
» Depuis quelques années déjà l'Europe oscillait incertaine et sans direction, et ce temps avait suffi pour que tout ce qui était éclairé de cœur ou d^es-
prit , vint à désirer quelque chose de semblable à ce qui allait anÎTer. Tant que Tœuvre guerrière avait été , en miqorité ^ une œuvre de dévouement , les hommes d^armes avaient été entourés d'un respect, d'un amour et dWe reconnaissance, qui s'était étendue des pères aux enfants , et qui , s'attachant aux noms mêmes , avait permis , commandé Vhérédité des fonctions. Mais maintenant que cette œuvre guerrière devenait, en majorité, une œuvre d'égoïsme , on commença à haïr ce qrxe Ton avait adimiré ; et Ton ne vit plus qu'oppression et injustice dans des positions qui ne pouvaient être justifiées qu'à titre de droits héréditaires , et à titres personnels. On applaudit donc à l'attaque que l'Église commença contre cette noblesse.
D Les successeurs des apôtres entrèrent dans la voie révolutionnaire, en posant en principe, et en prenant pour manifeste , que les membres du corps européen devaient obéir à l'Église , ainsi que , dans l'homme , les organes charnels obéissent à l'esprit Cette péti-* tion à la souveraineté universelle et absolue n'était que le symbole temporel de la mission toute d'en* seignement que l'Église devait , en définitive , ac« complir ; car , pour mener son entreprise à bien , elle n'avait ni soldats , ni trésors ; ainsi elle ne pouvait réussir que par l'assentiment public, en appelant , en quelque sorte , chacun à choisir entre elle et ses ennemis , à l'occasion de chacune de ses tentatives^ et il fallait, en conséquence, qu'elle fit en sorte que son but devint celui du plus grand nombre; il fallait fiedre
que laïcs , bourgeois et paysans comprissent ce que comprenaient les prêtres ; et , en effet , cela fut ainsL
«Grégoire YU fiit le grand pape de cette mission , après en avoir, été le conseiller. C'était un homme sorti du peiq>le , fik d'un obscur diarpentier. Ainsi que Gharlemagne, il imprima à l'Église un mouyement teUement énergique qu'il ne pouvait cesser que lorsque son but serait accompli.
» Alors l'Europe fut agitée par des discussions pu* rement sfûrituelles , de dogme, de morale ou de droit dyil et canon. La réôstance des égobmes établis se manifesta par la guerre et lut vaincue par les crcMsades*.
» D'abord , la loi chrétienne fut rendue commune à tous. Nul , empereur ni serf, ne put s'y soustraire. Et le peuple apprit que tous étaient égaux devant Jésus-Christ
» L'oppression toi firappée d'excommunication, et réprimée. Et le peuple apprit que toute fonction était une charge, ou un devoir envers les inférieurs.
» La corruption , la vénalité des charges et des bénéfices , sous le nom de simonie , furent anathématisées et arrêtées. Et le peuple apprit que le droit aux fonctions émanait seulement du mérite ou de l'élection , et point de naissance ni de fortune.
» Tous les travaux pacifiques furent protégés. Ainsi l'université grandit et prospéra sous l'aile de l'ÉgUse, et. en même temps l'étude du droit canon et civil. Les communes se peuplèrent et s'enrichirent , et par-
ticulièrement celles d'érèchés ; et quelques-unes de-» vinrent de puissantes villes.
i> Tout le temps, pendant lequel le mouyement imprimé par le fils du chai^ntier , gouvenia TEurope , fut une époque de création , d'actÎTité dans toutes les directions , et d^espérance pour tous. Il y eut alors sur terre une justice au-dessus du droit de la force , une justice dont la puissance était uniquement fondée sur Tassentiment commun ; il y eut , chez tous les hommes , sensation d'avancement , assurance d'un meilleur avenir pour leurs enfents : les sentiments guerriers furent sanctifiés en recevant directement la loi de l'Église ; ils prirent , par leur contact avec les légats du pouvoir spirituel , et puisèrent , dans l'exemple des ordres religieux et militaires , ce caraotére de générosité chrétienne , qu'on ne saurait. désigner par un autre nom que par celui de chevaleresque ; les hommes d'armes apprirent à respecter et à défendre le faible, à avoir pitié de Fennemi vaincu^»
i> Ce ne fut pas, sans de nombreux efibrts , que les successeurs de St-Pierre parvinrent à jeter tous ces germes de richesse présente et de grandeur à venir, au sein de la société européenne. Tous ceux qui avaient possession d'un droit personnel d'user et d'abuser , s'élevèrent contre eux. Ce fot hr moitié de l'Italie , sous le nom de Gibelins ; ce forent surtout et d'abord les empereurs ; ceux-ci voulaient un pouvoir spirituel coibplaisant à leurs passions , et ils s'en firent un. Mais entre ces prétentions méchantes , et h justice, et la bienveillance de l!Église, le peuple jugea ;
et les «nfpereurs furent abais^^.. Ainsi , dés son début dans la carrière , le pouvoir spirituel eut d'implacables ennemis ; mais il avait alors {^eine cou'* science de son œuvre ; il était pauvre et sans propriété assurée, comme ceux qu'il protégeait ^', »
Les papes , au 12* et au 13* siècle , pou»uivirent les projets de Grégoire VII avec une vigueur. et une constance telles qu'on aurait dit qu'à peu d exceptions près, il n'avait régné, pendant deux siècles, qu un seul pape ^K Mais aucun d'eux ne se montra aussi digne du moine de Gluny qu'Innocent III \ il le surpassa même par l'audace des conceptions, par le succès des entreprises. Tout le fevorisait U était issu de la noble maison des comtes de Segni , il avait écrit sur les misères du genre humain , et il était monté sur le trône pontifical à la fleur de l'âge. Versé dans toutes les sciences , grand légiste , homme d'état parfoit , il était plein de bonté et d'aménité, de courage et d'intrépidité, simple et parcimonieux dans sa vie privée , libéral jusqu'à l'excès envers les autres. 11 géra la tutelle de l'empereur Frédéric avec l'esprit d'un roi et la loyauté d'un chevalier ; il réussit à se feire reconnaître à Gonstantinople comme protecteur suprême de l'Église; avec son agréation, François d'Assise et Dominique d'Osma ramenèrent la religion à son principe , en faisant profession de vivre dans la pauvreté et d'imiter la vie de Jésus-Christ
Innocent III fiit le plus ferme appui de* cette femeuse doctrine : « Dieu a mis au ciel deux grands lunainaires , le soleil , et la lune, qui emprunte sa lu-
miére du soleil ; sur la terre, il y a le pape, et Feinpereur , qui est le reflet du pape •, simple reflet , ombre pâle, qu'il reconnaisse ce quïl est Alors , le monde revenant à l'ordre véritable , Dieu régnera , et le vicaire de Dieu ; il y aura hiérarchie selon l^esprit , qui unit, et non pas selon la matière, qui divise ^. »
Et il agit conformément à ces principes. Soutenu par la voix du peuple, qui est la voix de Dieu, il brisa comme du verre les souverains qui osaient braver son courroux. Ceux d'Aragon et de Bulgarie lui durent leurs couronnes ; à ceux de France et de Léon, il 6ta leurs illégitimes épouses; ceux de Portugal et d'Angleterre , il les contraignit à payer tribut Deux empereurs qui déchiraient l'Allemagne, la vieille ennemie des papes , le prirent pourifflHtre ; il changea les possessions de St-Pierre en un État de l'Église, et couronna la 19" année de son règne par le grand concile réformateur de Latran.
Il reprit la route antique de la papauté, mais comme un torrent qui renverse tout et qui ne s^arrète devant aucun obstacle. Pontife impérieux et jaloux de son pouvoir , il employa tour^^-tour , pour se feire obéir , la douceur et la sagesse , l'inquisition et l'in-^ terdit
L'inquisition , vous la connaissez ; mais saveas-vous bien ce que c'était que Finterdit ?
Aussitôt que cette arme immatérielle d'un souverain sans pouvoir ostensible était, lancée, les églises se fermaient, les saints sacrifices cessaient, toutes les pompes de la religion étaient suspendues ; une bure
noire couvrait les images du Sdgneor et des Saints:; les prêtres poussaient d'affireux hurlements, en foulant aux pieds tous les objets de leur vénération; la cloche bruyante , qui annonçait la fin des travaux . du jour et l'heure de la prière, cessait de retentir dafns la campagne. Au lieu de ces solennités qui accompàgnsuient le baptême , un seul prêtre ondoyait Tenfent qui venait de niutre; les jeunes amants demandaient en vain la bénédiction nuptiale , et les prières de Fagonie ne consolaient plus les mourants ; ks oorps des .fidèles étaient exposés pêle-mêle sur le sol ; on fermait même les portes des cimetières. L'excommunié était abandonné de ses propres serviteurs ^ ils ne le servaient qu'en tremblant, et livraient aux flammes tout ce que ses mains avaient touché.
C'est par ces moyens et d'autres semblables que Rome avait conquis une seconde fois le monde. Lé pape avait le droit de lier et de délier sur la terre comme au ciel : il avait le droit de donner et d'eur lever des coioronnes. Lui-même portait une triple courcmne pour indiquer qu'il commandait aux trois parties du monde alors connu ; il assemblait toutes les communautés chrétiennes dans ses conciles ; sa bannière dominait toutes les bannières ; et , devant les légions des croisés, flottait le gon&lon sacré.
N'accusons pas les grands pontifes du moyen-àge ; ils eurent le sort de tous les hommes qui sont audessus de leur siècle par leurs lumières et leur génie. La papauté , dans ces temps d'ignorance , devait com-
mander , en vertu dé ces deux lois naturelles : Qui ne peut se gouverner obéira , et au plus habile I empire^ !
Mais pour quWe société spirituelle puisse subsister , il feut que les esprits en connaissent . et en acceptent librement l'empire : elle exclut donc, d'une part , l'ignorance •, de l'autre , la contrainte. D'où il suit que l'Église ne pouvait se maintenir que par des moyens purement spirituels , par des moyens qui étaient légitimement dans sa puissance , et au nombre desquels se trouvent le prêcbe, la catéchisation , les décisions pacifiques des conciles , et surtout son admirable système pénitentiaire. Mais, à dater du 13* siècle, elle changea les armes de la démonstration et de la persuaâon contre celles de la^ruse et de la violence ^' ^ elle traita l'ame comme un objet matériel \ elle alla jusqu'à implorer l'assistance du bras séculier pour l'exécution de ses mesures coao tives ; elle pactisa avec le pouvoir de César qu'elle avait déclaré impie ^ elle abdiqua les cieux pour le partage d'une couronne terrestre; elle mit dans ja même balance la croix de Jésus-Christ et le blason de la féodaUté;'' elle abandonna les peuples à la merci des tyrans ; elle substitua le népotisme à la capacité ; elle adopta pour principe dommcmt l'extermination des infidèles et des hérétiques , principe contraire à l'esprit et à la lettre de l'évangile , et combattu longtemps auparavant par les plus illustres Pères ^' ; elle voulait établir la loi de la foi sur l'anéantissement de toute science ^^ , comme si le libre examen ne pou-
vait s'appliquer à la religion , comme si la philosophie ne s'occupait pas à trouver l'interprétation raisonnée des vérités divines.
Les conséquences de ce système ne se firent pas sentir d'abord. Les Barbares de l'invasion , naturellement fiers et féroces , incapables encore de raison, devaient nécessairement se reposer sur les conseils impénétrables de la Providence , se soumettre aveuglément à l'autorité divine; et quelle autre puissance que celle d'une religion pleine de terreurs, aurait dompté le stupide orgueil de la force qui isolait les individus ? A des temps barbares , il faut des moyens de discipline barbares', il fellut donc frapper à grands coups sur ces tètes debronze, jusqu'à ce que le bronze se fàt aplati sous le marteau ; mais il n'en fut plus de même quand Tintelligence commença à se développer ^ : alors la raison revendiqua ses droits, la nature pensante de l'homme prétendit à la pleine et entière liberté de suivre ou de rejeter ce qui avait été commandé par l'autorité; elle voulait examiner pour croire *\ Or , l'Église ne tenait nullement compte de cette marche de l'esprit humain^ habituée qu'elle était à tout faire par ordre absolu ; fière de son infaillibi j lité ; fière des progrès qu'elle avait réahsés , des services qu^elle avait rendus à la civilisation , des sympathies qu'elle avait éveillées; craignant même de compromettre son existence et sa sainte mission , elle oublia les préceptes de son divin fondateur au point de foire , d'une religion libre comme la pensée, inépuisable comme l'amour ^ un code pénal , et de don-
ner à là thécdogie toutes les formes dW gouvernement despotique.
Il y a plus : ce fut au sein de la catholicité , à la cour des Borgia , à la £aice de FEurope moderne et chrétienne f que naquit cette poUtique tendant à faire douter de Texistence du christianisme , ou d'une <}iyinité et d'une justice divine quelconques ; cette politique qui , ne considérant Téquité que comme une qualité inutile ou un simple accessoire , ne connaît d'autres mobiles que Fastuce , Fintérèt et la force physique.
Gîpendant , dans le principe , les tentatives d'indépendance, de résistance, furent trop partielles pour ne pas être vaincues aussitôt; mais, à Fouverture du 15* siècle , un £ait bien difilérent s'annonce : l'opposition prend un caractère d'ensemble et de fortitude inconnu jusqu'alors; elle devient l'expresâon de la fraction la plus éclah*ée de l'Europe ; l'opinion d'une réforme radicale , dans la tète et dans les membres , comme le disait le £ameux Gerson , éclate comme un besoin public, avoué , général ; elle retentit i la cour des princes , dans les parlements des nations, aux conciles même de FEglise.
Puis arrivent les apôtres qui entonnent l'hymne d'annonciation au milieu des flammes du bûcher ^^ Les jours du martyre reparaissent, et avec eux l'enthousiasme , le dévouement , l'ardeur du sacrifice.
Le catholicisme voulait rester immobile au milieu des vagues du temps, et tandis qu'il s'atrophiait, qu'il s'anéantissait de plus en plus, la société lui
échappa de toutes parts et passa au pouvoir des Idcs. Retiré dans sa godiique majesté, au milieu de tous les progrès, au milieu de toutes les jeuues générations • il ressemblait à une de ces vieilles et loûr-
des images de granit que tient encloses un treillis entrelacé de lierre , de ceps de vigne , de pampres verts , de fleurs odorantes.
L'encyclopédie catholique ne cpmprenait pas les sciences industrielles et maliiématiques, elle repoussait les théories nouvelles, les découvertes de détail , comme conçues sous l'inspiration de Satan ; et Galilée (ut forcé, par un clergé rétrograde, de demander pardon à Dieu dWoir révélé aux hommes les étemelles et ravissantes harmoniespar lesquelles il régit Funivers ^7,
Un vaste mouvement scientifique s'opéra donc en dehors de l'Église. Vers l'année 1440, l'imprimerie fut découverte , et la presse devint une tribune souveraine qui , du tropique au pôle , donne à la pensée la puissance de l'antique forum. — L'imprimerie foudroya les préjugés et les restri^ons du monde féodal , comme la vapeur foudroiera les préjugés et les restrictions du monde moderne.
Cette grande découverte fut précédée de celles de l'aiguille magnétique , de l'invention du papier et de la poudre à canon.
Par la première , des terres , des îles , des continents, épars auparavant au milieu des eaux, forent réunis ; la science , appliquant ses expériences aux besoins nouveaux, perfectionna l'industrie et lui fournit des moyens plus étendus.
Par la seconde, les plus viles matières , rebut de nos ménages, derimrent les dépositaires des conceptions du génie et des sentiments de Famé, et les messagers rapides et fidèles du commerce et des arts.
La dernière amena la chute de la chevalerie et cette supériorité que ses mœurs de fer lui donnaient sur le peuple ; elle fit des sciences abstraites une partie intégrante de Fart militaire ; et , en corporifiant ainsi les pensées du génie par les mathématiques , la force intellectuelle déposséda, en quelque sorte, la force physique jusque dans son élément
Ce fut au milieu de ces agitations produites par Félan des idées modernes que tomba la prise de Constantinople par les Turcs : c'était Fexpiation de la prise de Jérusalem par les croisés. Le flambeau éteint dans la capitale de Fempire grec jette ses étincelles au-delà de la Méditerranée, et se rallume à Florence , à Rome, en France et en Allemagne. Les savants européens se livrent, avec une espèce de fenatisme , à Fétude de Fantiquité ; ils s'éclairent dans le culte de la philosophie de Platon; ik se laissent entraîner par Félégant panthéisme d'Hésiode et d'Homère; ils proclament des systèmes indépendants de la doctrine catholique, et popularisent les sciences profenes.
Si vous ajoutez à cela la hardiesse des 0{Mnions et l'enthousiasme de l'égalité qu'avait depuis long-temps enfantés Fétude du droit romain ^' , et tout un monde nouveau livré, par la découverte de FÂmérique, à Fexploitation matérielle de l'homme ^9, vouscompren* drez comment les sciences , les arts , les liens civils
et politiques se détachèrent du saint pontificat romain; comment renaquirent les vieilles luttes de Tesprit contre la matière , de la liberté contre Fauto- Tité : luttes qui remontent bien avant dans le moyenâge, aux joutes scolastiques des nominaux et des réaux , d'Abeilard et de saint Bernard , aux hérésies des Albigeois et de cet ordre célèbre qui expia, dans la torture et dans le feu, la contagion asiatique par laquelle sa première rigidité avait été altérée.
Cependant rÉglise était loin de s'atteadre au coup fatal qui la menaçait. Trois cent mille pèlerins étaient venus dans Rome pour assister au jubilé d'Alexandre VI ; Jules II avait combattu en preux chevalier pour l'indépendance de l'Italie ; Léon X élevait la superbe basilique de St-Pierre : les prodiges des arts , toutes les merveilles de la renaissance, étaient employés pour embellir ce gigantesque monument que la papauté déposait dans la ville étemelle comme un signe de son étemelle toute-puissance. Le pontife prodiguait ses bienfaits aux poètes, aux orateurs, aux artistes ; les temples , les palais , les académies, s'élevaient à l'envi pour porter aux siècles *à vemr le grand nom de leur protecteur ***. Né dans la belle Florence , élevé à l'école de Platon et au Panthéon du paganisme, Léon X , philosophe grec en tiare, endormi au. sein des plaisirs et des ovations littéraires , avait à peine entendu le tonnerre de la destruction qui venait d'éclater en Allemagne; il méprisait les déclamations feuribended d'un moine obscur ^' : et cependant ce moine , cet homme , enseveli jusqu'alors dans la pous-
siére da couvent, en sortit pour ftapper à mort oette belle orgaBiaatioii qui araitembrattsé le inoyen-âgQ de sa civilisation et de ses mystères ^ eji; qm ^ut pour boaheur une &À profionde, pourglrare^ui^ étonnante activité intellectoeUe , pour résultat le développement de rhumanité,et pour derniei: représentant cet empereur d^ Autriche qui avait voulu changer sa couronne contre la tiare, cet aventureux Max, qui, pour sauver rhonneurdu nom alleniand, ne dédaigna pas de rompre unn lance avec un simple chevalier français. Il y a, dans la Divine Comédie, une ,scèn^ où, mm des allégories bizarres en aj^arence, mais saisissantes ^ populaires, le poète, plein dune sombre terreur, inflige aux coupables un double supplice, et, vivants encore, les traîne au tombeau, tandis que dans les rues errent leurs onsbries réprouvées ^^ Ainsi de Luther. Doué d'une imagination fougueuse , la colère lui donne de Féloquence; ses emportements sont injurieux*, c^est avec Foutrage qu'il combat ses ennemis ^ ce n'est qu'après le& avoir couverts de . boue , de bave et de plaies infamantes qu'il le» traîne aux gémonies. Avec ce cri Réforme ^ cri à mille échos , il attaque tous les abu^ , il frappe A toutes les portes. }\ en appelle de 1 Église aux écritures saintes \ il en appelle du jugement des évêques au jugement des princes et des peuples ;, de la raison des papes à la raison de tousj^ dç la ricl^esse et du luxe des ecclésiastiques à la pauvreté de Jésus-Christ»
Les vieux d^mes gothiques tremblèrent aux ruides accents du novateur et de ses compagnons^ quand
ils entrèrent dans Worms , en chantant la Marseillaise de la réforme : Notre Dieu eH une farteresife > uneépée et une bonne avmwre , etc. ^K
Après avoir bnsé Timité religieuse ^ la réforme s'atr taqua aux pouvoiis politiques qui lui fiaisaîent résis^ tance : elle détacha sept des provinces belges du joug espagnol , die brisa la royauté en Angleterre , pois elle fut portée en France sous la gaze transparente de la liberté et de la philosophie anglaises , et elle y décapita une nnûnarchie de plus de neuf siècles.
Dans les pays où le despotisme s'est conservé ^ Faulorité , contenue par Fopinion publique , adoucie par son propre intérêt , a souvent contribué aux pro* ^rès de la richesse , de Tindustrie , de rinstruction, et quelquefois même à ceux de la liberté et de Tégaiit^ civiles. Or, c^est là ce qui distingue ce genre de despotisme dont ni les siècles antériears ni les autpres parties du nlonde n'ont offert d^exemple.
Au d^neurant, les travaux de ces derniers Âges ont beaucoup foit pour la gloire de Thomme, presque rien encore pour son bonheur réd. Grands et gigan* tesiqnes ont été les progrès dans les sciences de détail, dans celles d'une utilité positive ; ce qui manque , c'est le lien qui doit relier tous ces progrès, c'est la base sur laquelle doit s'élever le nouvel édifice.
Au défaut d'une pensée générale, directrice, FEdrope est limée à un continuel mouvement oscillatoire entre les tentatives d'un pouvoir caduc et les empoirtements d'une démocratie qui ne sait ni se contenir ni se modérer. Le gouvernement^ tek qu'il est, n'est V^
liniiationd^aucune chose ^ Famour même de la liberté, ce présent des deux,est deveim une fetale passion , xm amour corrosif , venimeux , haineux , implacable ; la {jAresse, si grande et si utile d^ailleun , est toujours la voix négative de tout ;c'«st le génie de Goethe, qui dit toujours non, der immer verneinl : aucune formule nette de civilisation ni de politique ; mille opinions , mille systèmes, mille langages; tout cela va , vient , rectde , se contredit , se querelle, se heurte , admet , rejette;, c'est un tournoiement perpétuel de formes et de, figures étranges^ c'est toujours encore cette danse fantastique du moyen-^ge , où la mort menant le branle, entraine dans le même €[uadrille le psqpe. et Fhumble moine, le simple soldat et Tempereor , k j^rincésse et la chambrière.
. Cependant les croyances ébranlées de . Thonmie , la perturbation des idées, le vide a£Ereux de Famé , les révolutions des villes et des empires, les secousses 4eB travailleurs , Fécroulement général de toutes les institutions et.de toutes les idoles éphémères des partis , les retentissements en Asie et en Amérique , ttiut nous dit que nous touchons àFère d'utie des plus grandes et des plus complètes rénovations sociales ! Quelle sera cettç rénovation ? je l'ignore ; et qui pourrait , qui oserait prédire le produit net de toutes les idées et de tous les désirs qui fermentent et bouillonnent dans la vaste chaudière de cette époque ? Oh ! il y a là plus d'un grand peut-être , et l'avenir fuit devant nous, -son. doigt mystérieux posé sur sa bouche comme le spectre de Macbeth !.^
Ainsi qae Fa dit V. Hug6, tout aujoi idées comme daite les choses , dans la société comme dans Findividu, esta Fétat de crépuscole.
Croyances , passions, désespoirs , espérances.
Rien n^est dans le grand jour et rien n^est dans, la nuié ;
Et le monde , sur qui flottent les espérances ,
Est k demi covf ert d^une ombre où tout reluit
Le bruit que fiût cette ombre assourdit la pensée :: Tout s'y mêle , ^puis le cbântde Toiseleuc Jusqu'au frémissement de la feuille froissée , Qui cache un nid peut-être ou qui couve une fleur.
Ceux qui Tiendront après nous pourront seuls embrasser dans son ensemble le siècle où note vÎTons et poser le point de clôture du cerceau rch doutable qui, lui septième, a commencé de se former en 1789. Toutefois, en étudiant Fhistoire avec conscience , on est amené aux résultats suivants : les monarchies asiatiques ne comprenaient que dcjis maîtres et des valets; les république^ de Grèœ et de Rome, que des hommes libres et des es^ claves; le moyen-àge comptait des féodaux et des serfo» Aux exceptions près que j'ai eu soin de signa^ 1er , la loi de ces sociétés reposait sur le hasard de la naissance et sur la force brutale. L'établissement des communes réagit contre la féodalité , et la révolution française contre les rois qui avaient absorbé en eux les pouvoirs des nobles déchus; et toutes ces réactions furent le triomphe des serfe, c'est-à-dire, des hommes laborieux , éconopes, des travailleurs pacifiques , du peuple , dans le sens actuel du mot ; et , par consé-