‹ Introduction à l'histoire du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 2 sur 5 · UO · texte numérisé non relu

UO

découvert de bon à conserver dans l'organisation de leur passé. C'était-là le point , par où la Constitution américaine en vertu de la solidité de ses principes trouva le moyen le plus efficace de faire sentir son action. Jusque-là dans tous les mouvements en faveur de la liberté il n'avait été question que de libertés et de droits particuliers. Dansleur désignation même se trahissait l'idée d'une exception insuffisante à la servitude universelle. Et, dans un pays comme la France,ces libertés partielles étaient elles-mêmes tombées dans l'oubli; celles dont on se souvenait étaient incomplètes et guère désirées. Mais en Amérique on établit un droit égal pour tous, non comme un droit positif, acquis en guise de propriété privée, mais comme un droit inné, naturel, indépendant de la loi et de la coutume. On proclama la liberté universelle, non comme fait historique, mais comme idée. On ne rattacha plus les exigences politiques aux rapports existants ni aux dogmes religieux. On leur donna pour base les idées politiques subsistantes par ellesmêmes et on les appliqua à des hommes, qui, par suite de la résurrection intellectuelle du siècle, avaient commencé à penser aux questions politiques. On reconnut comme principes . dirigeants en fait de législation politique des principes universels de la raison ; on signala la liberté et l'humanité comme des faits spirituels certains qui, abstraction faite de toute circonstance spéciale, doivent dominer en leur qualité de principes généraux toute législation particulière. Ces deux propriétés,l'idéaliléet l'universalité, cette reconnaissance de l'idée politique et de sa généralité, furent la cause de la transformation complète opérée depuislors dans les conditions etl'éducation politiques du monde; car elles émancipèrent graduellement les peuples au point de vuepolitique,elles élargirent l'esprit et renforcèrent la vigueur, qui avait produit la révolution américaine même, elles réveillèrent chez la masse l'intérêt pour les avantages et les destinées politiques. La redoutable puissance cachée dans ces deux propriétés des principes politiques de l'Amérique,onne la ressentit pas tout d'abord. Ce ne fut que lors-

qu'ils firent éprouver leurs premiers effets en France, lorsque la même conscience du but politique et sa généralité commencèrentà s'y faire jourjorsqne les hommesde 1789 vantèrentleur révolution, comme un premier pas vers l'affranchissement de l'Europe entière, comme un monument élevé pour l'instruction du genre humain tout entier, ce fut alors seulement que les partisans des anciennes institutions eu Angleterre se mirent à trembler, bien que, peu de temps auparavant, ils eussent plaidé la cause de la liberté de l'Amérique. Dès ce moment les cabinets européens formèrent des alliances hostiles aux peuples et combattirent les nouveaux principes d'organisation sociale par une politique imbue des mêmes tendances que celles qu'on avait pu remarquer jadis à l'occasion de la guerre faite aux diflerenlescroyances religieuses. Gentz pressentit alors le plus parfaitement la métamorphose radicale qui, en vertu de cet esprit nouveau, devait s'opérer dans le caractère total de l'histoire. Il comprit que, dans toutes les révolutions antérieures, en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, on avait cherché à atteindre un but purement national, local, particulier et même sans avoir la conscience claire de ce qu'on faisait, tandis que les nouvelles révolutions d'Amérique et de France avec leur canctère d'universalité s'appliquaient par leurs causes, par leirs résultats, par leurs principes, à tous les siècles, à toutes les nations. C'est en cela qu'il s'aperçut que résidaient leur forée et leur importance et, dans la conscience du but poursuivi, il voyait un danger permanent; car ce fait devait survive à la révolution elle-même, constituait un legs pour les masses et devenait la propriété commune du monde.

Contre-coup de la révolution américaine sur V Europe.

La liberté américaine en passant en France constata, dans la plus forte mesure, son caractère d'universalité. La marche de outes les libertés politiques et religieuses, qui s'était jusque-là poursuivie de l'Est à l'Ouest, parmi les seules nations

germaniques protestantes, fut arrêtée en Amérique devant des limites naturelles et rejaillit alors de l'Ouest sur l'Est. L'idée politique s'était affranchie en Amérique de toute immixtion d'idées religieuses; au sein de l'esprit démocratique pur qui régnait là et sous l'influence duquel des membres de toutes les nations vivaient également contents, elle s'était même débarrassée des distinctions étroites de nationalités. Les traits caractéristiques particuliers du protestantisme germanique n'étaient plus une condition nécessaire de son efficace ultérieure. A son retour en Europe, elle conquitd'abord la plus grande des nations catholiques et latines. Un tout nouveau monde lui fut ouvert par là comme champ d'action. De même que le despotisme oriental avait autrefois donné accès aux institutions absolutistes en Europe, de même la démocratie devenue dominante en Occident commença alors à exercer son impulsion dans la direction opposée.

Révolution française.

Si le déclin des nations latines devait être arrêté et remplacé par une nouvelle prospérité, la France seule pouvait, par son exemple, ouvrir la voie. Elle avait, du moins, été récemment agitée par les nouvelles tendances vers la liberté; elle venait également dépasser par une grande révolution monle; grâce à son contact avec l'Angleterre elle était stimulée à rivaliser constamment avec celle-ci en politique. Le danger, au devant duquel la France marchait au xvnie siècle, était de tomber dans la même apathie politique , dans le même bourbier moral, où l'Italie et l'Espagne avaient perdu toute puissance à l'extérieur , et à l'intérieur toute spontanéité d'existence La France avait sous les yeux l'incommensurable avance que l'Angleterre avait prise sur elle par la liberté de son al ure en politique , par son activité spontanée et progressive , expression de son caractère national. La France devait nécessairement s'efforcer de s'assimiler les ressources et les for-

ces qui naissent de la participation du peuple à la conduite de l'État. C'était donc un instinct juste, plus national encore qu'aristocratique, qui inspira à des Anglais, comme Pitt, une haine aussi peu dissimulée pour la révolution française. Ils appréhendaient la puissance rajeunie que la France aurait retirée d'une constitution analogue à la Constitution anglaise; et c'est pour cela que Pitt se consolait volontiers à la pensée que les Bourhons ne sauraient pas recueillir les fruits d'une pareille organisation. Tout au commencement delà révolution une seule idée se présentait à l'esprit des Anglais, c'est que la France adopterait , à la recommandation si vive de Montesquieu, la Constitution anglaise. L'appréhension que la Constitution américaine put y prendre pied, que Rousseau prévaudrait surMontesquieu, se modifia parsuite des exagérations delà République et s'évanouit avec la dictature de Napoléon. Il parut d'ailleurs contraire au bon sensde vouloir fonderies institutions d'un État jeunesur une antiquité caduque,les habitudes simples de la liberté sur une civilisation raffinée à l'excès, l'égalité sur une société où il existait encore tant de distinctions. Il parut impossible de penser qu'on voudrait renoncer à tant d'institutions et de forces de l'État, parle maintien desquelles l'Angleterre avait retiré de si grands avantages. xMais ces institutions et ces forces n'avaient pas conservé en France sur l'État, cet effet bienfaisant, qui seul avait rendu possible leur maintien en Angleterre. Quel attrait n'avaient paspour les Français les nouvelles théories politiques de leur littérature, déchaînées contre ces vieilles institutions politiques, dont ils rougissaient et qui les avaient opprimés! Comme le parallèle de toutes deux devait les porter au renversement d'un ordre de choses suranné! La France avait bien une histoire interne de sa Constitution, mais une triste histoire. Elle avait des formes, mais des formes usées. Elle avait des traditions, mais des traditions exécrées. La royauté y était devenue un despotisme permanent avec la force militaire pour appui. Les droits des États-généraux avaient été perdus depuis deux siècles. Les institutions pro-

vinciales étaient sans lien commun, sans plan. La bourgeoisie, la partie la plus importante de la société, au point de vue économique,n'avait point de représentation. L'aristocratie possédait plus de la moitié du sol de la France, libre d'impositions; elle opprimait la multitude dépourvue de droits; en outre, quant à son importance politique, c'était un corps expirant, qui de plus, dans la fameuse nuit d'Août (événement à peine croyable en Angleterre) avait complété sa propre destruction. Telle était la situation de la France , contre laquelle vinrent échouer les tentatives de réforme de Turgot et de Malesherbes ; mais elle avait depuis longtemps été minée par cette révolution intérieure des esprits, qui avait fait secouer tous les vieux préjugés et détruit de longue date le respect consacré des institutions existantes. Il n'était donc pas à supposer qu'on y pût élever un édifice constitutionnel, comme en Angleterre, avec aussi peu de peine et en employant des matériaux aussi décomposés, à une époque où la royauté auparavant parle nivellement de la société, et la littérature par la franchise de ses attaques contre toute oppression gouvernementale, avaient commencé à démocratiser l'esprit public. Mais il était également aussi peu à supposer que cet esprit démocratique aurait surmonté, avec la même facilité qu'en Amérique, les obstacles que lui opposait le vieil ordre social avec ses institutions. Car enfin ces institutions étaient toujours là debout ; et ce que les Américains avaient laissé derrière eux en Angleterre, devait ici être abattu sur place. Atteindre un pareil résultat dès le premier assaut, c'est ce que le règne même de la Terreur ne put effectuer que temporairement. Si la France dans sa révolution avait pu se prononcer d'une manière ferme et décidée pour l'une des deux Constitutions, pour l'anglaise ou pour l'américaine, un grand coup eût été frappé en Europe en faveur de la domination future de cette Constitution. La cause de la liberté eût été assurée en France, aussi bien que dans notre continent. Alors ce triumvirat d'États libres, que Fox envisageait comme un boulevard insurmontable pour le despotisme, eût

été formé dans l'Ouest. Mais prendre pareille décision était chose impossible en France. Le caractère particulier de cette nation, sur lequel nous avons appuyé dans son histoire entière, ce caractère d'oscillation entre les éléments protestants et catholiques, germaniques et latins, libres et despotiques, l'emporta une fois de plus encore dans cette grande crise.

Instabilité des nouvelles Constitutions en France.

Ce caractère de fluctuation ne se montra pas précisément dans ces brusques transitions, par lesquelles passa la révolution, de la monarchie absolue à la monarchie limitée, de là à la république, de celle-ci à l'oligarchie, puis à l'absolutisme, puis de nouveau à la monarchie constitutionnelle. En effet ce mouvement précipité à travers tous les degrés du développement historique, cette évolution rapide dans le cercle entier de la vie politique, forme la nation, constitue l'existence de toute révolution, ainsi qu'il résulte de l'expression littérale du mot lui-même. En Angleterre également, ce phénomène d'évolution s'était produit; mais là le caractère du peuple, au milieu de toutes les phases de la révolution, détermina le retour à cette forme traditionnelle du gouvernement constitutionnel, dont l'absolutisme ne s'était jamais entièrement affranchi, pour laquelle s'étaient prononcés sous la République un grand nombre de particuliers dans leurs protestations, et dans des soulèvements successifs, vers laquelle le chef même de la République s'était volontairement retourné, à laquelle la nation enfin voua de nouveau un attachement unanime et durable. Ce caractère d'oscillation du peuple français se manifesta bien plus en ce que ni pendant le cours de la révolution, ni à sa fin, ni dans les temps qui lui succédèrent, il ne témoigna de prédilection instinctive pour une forme quelconque de constitution bien déterminée, et que les différentes formes de constitution, dont on fit l'essai, ne furent jamais mises en pratique d'une manière complète et avec esprit de suite. Cela est

surtout frappant dans la première tentative de formation d'un État constitutionnel (Constitution de 1791). L'idée principale d'une constitution mixte y avait été complètement perdue de vue. La bourgeoisie n'avait conquis de droits politiques, que pour en abuser aussitôt. Au lieu de garder, comme en Angleterre, quelques ménagements pour les privilèges les plus essentiels de la monarchie et de se placer sur le même rang que les classes supérieures, avec jouissance des mêmes droits, on réduisit, pour ainsi dire, à néant la prérogative royale, et quant à la noblesse et à la pairie, quant à toute distinction héréditaire de classes et de toute espèce de privilèges, on les abolit d'un seul coup. Mais tandis que par ce procédé le tiers-état avait paru supprimer, dans un esprit parfaitement démocratique vis-à-vis des couches supérieures de la société, toute distinction et tout privilège de castes, il fît à son tour luimême scission, dans un esprit tout à fait aristocratique vis-àvis des couches inférieures, avec une quatrième classe, dépourvue de droits politiques, qu'on peut appeler les citoyens passifs et il se créa pour soi-même un nouveau droit privilégié. Dans cette contradiction la bourgeoisie pouvait sembler au moins avec d'autant plus de raison avoir songé à sa domination exclusive. Cela aussi n'était vrai qu'en apparence. Dans l'introduction à la Constitution de 1791, le principe de la souveraineté du peuple, de la participation de tous à formuler la volonté générale, est formellement exprimé et presque toutes les conséquences essentielles d'une organisation complètement démocratique avaient été introduites dans la Constitution. La bourgeoisie se suscita par là ou seconda son adversaire naturel d'en bas, le quatrième état, parce qu'elle s'était privée simultanément de tout appui d'en haut et qu'elle avait forcé la noblesse à émigrer, le clergé à résister, le roi à fuir. C'est ainsi qu'à cette époque d'activité dévorante et au sein de ce peuple déchiré par des contradictions intérieures, la forme constitutionnelle de gouvernement, qui avait surtout besoin de durée et du bon vouloir de toutes les classes de la société

pour arriver à son perfectionnement, se détruisit par sa propre faute. Mais à leur tour les formes de gouvernement bien plus simples qu'on adopta alternativement dans la suite, donnèrent naissance aux mêmes déchirements intérieurs. Le quatrième état, par sa révolution, obtint la Constitution de 1793, la République, le suffrage universel, l'égalité politique complète de tous les citoyens, le pouvoir illimité du peuple, toutes les conditions de la démocratie américaine. Au lieu pourtant que le principe d'individualisme poussé dans ses conséquences (comme dans les théories de Rousseau et dans la pratique de toute démocratie) aurait dû aboutir à une sorte d'indépendance personnelle, au gouvernement propre des membres naturels de l'Élat, toute idée de fédéralisme, si parfois elle était conçue sérieusement, fut étouffée dès son apparition sous l'ascendant de la capitale. La République rivalisa avec l'absolutisme à exagérer la centralisation non seulement du gouverment, mais encore de l'administration, et par là prépara le terrain pour le despotisme. Lorsque Bonaparte ensuite ramena le régime absolu de Louis XIV, fonda un état militaire avec une nouvelle noblesse féodale et rétablit un empire universel, ce despote, le plus fort et le plus arbitraire de tous, conserva le germe le plus profondément républicain de la révolution et renforça son mobile le plus puissant; car, conformément au génie français, il maintint et caressa l'égalité; dans sa législation il adopta des dispositions essentiellement démocratiques, et tout cela concourut à laisser de nouveau la voie ouverte au retour de la démocratie. Si cette oscillation entre des directions tout à fait opposées et ce penchant pour les extrêmes trouvèrent un aliment dans le caractère national des Français, il est cependant juste de dire que les circonstances extérieures jouèrent de nouveau à celte époque le rôle le plus important en jetant forcément la France dans ces extrêmes. La situation isolée de l'Angleterre a sa part non seulement dans la prospérité de ce pays, mais en outre dans la sagesse de sa Constitution et dans le

caractère réfléchi et plein de mesure de son peuple ; il n'a été donné à aucun peuple sur le continent d'arriver aussi facilement à acquérir cette qualité avec toutes ses conséquences. De même que la France au xvie siècle, avait été obligée par la grandeur menaçante de l'Espagne à revenir au système de renforcer le plus possible l'unité de l'État, de même pendant la révolution elle courut derechef de tels dangers, que l'unité dut encore passer pour le premier bien de l'État. Or précisément les gouvernements plus modérés, la monarchie constitutionnelle de Louis XVI et le Directoire, à deux reprises différentes ne montrèrent pas assez de bon vouloir ou pas assez de vigueur, pour résister à la redoutable coalition des princes de l'Europe. La première fois il fallut recourir au régime de la terreur du Comité de salut public , pour rassembler d'une manière efficace les forces de toute la nation; la seconde fois, à l'empire univerel et au despotisme militaire, pour battre avec leurs propres armes les grands États de l'Europe orientale.

Effets de la révolution française sur les nations étrangères.

A partir de l'époque du consulat il était à prévoirr que l'oeuvre de transformation dugouvernementenFrance,trop rapidement opérée et trop rapidement renversée, devrait être de nouveau reprise pour pouvoir être menée à bonne fin avec lenteur et maturité. La révolution avait dès ses premiers pas créé des institutions, qui s'écroulèrent alors, mais les principes salutaires résultant de cette commotion restèrent debout; ils ne purent être longtemps violés ni par le grand conquérant, qui dédommagea la France de la perte de la liberté par la puissance et la gloire, ni par une restauration maladroite des Bourbons, ni par leurs continuateurs plus habiles, sans qu'on en ait tiré vengeance avec le temps et sans qu'on ait été amené à rétablir les libertés contestées; et dans l'avenir aussi toute violation analogue produira la même réaction. Alors même, lorsque les premiers fruits précoces de la révolution tombèrent

prématurément, cela ne se passa pas sans que ces fruits ne jetassent des germes en France et au dehors sur le sol étranger. La France parut destinée à répandre sur le continent, en guise de semence, ce fruit qu'elle n'avait pu cultiver qu'au milieu de luttes intérieures. Napoléon lui-même agit dans ce sens de la façon la plus extraordinaire, précisément tandis qu'il semblait détruire l'ouvrage de la révolution en France. Despote au dedans, il devint le révolutionnaire le plus dangereux au dehors, et les hommes d'État autrichiens l'ont toujours envisagé comme tel, même quand il montra le plus d'empressement à rentrer dans la voie de la monarchie légitime. Il raffermit les ioVes révolutionnaires en réalisant et en propageant ce qu'il y avait de plus durable et de plus utile à conserver en elles, en le faisant avec mesure, avec régularité et en donnant l'impulsion de haut en bas. Il avait appris à connaître la difficulté de contenir des multitudes déchaînées et il rebroussa le chemin de l'histoire de 20 et 50 ans en deçà ; car interrompant le cours de la révolution, il reprit les réformes princières du xvme siècle, qui de leur côté avaient été interrompues par la révolution; il reprit le principe de ces temps-là (qu'il rappela dans une lettre à Charles IV) : Tout pour le peuple, rien par lui. Ces réformes avaient à présent pour appui, ce qui leur manquait jadis, la double force des événements de la révolution et de la puissance de l'Empereur. Elles brisèrent donc, même dans les pays catholiques et latins, la résistance des classes supérieurs et du peuple, et en peu d'années elles opérèrent dans toutes les parties du monde des changements, qui sans cette impulsion vigoureuse auraient encore coûté des siècles de préparation. La vieille Espagne fut rajeunie grâce à ces influences et il s'y développa sans peine au bout de quelques années, au sein d'un amas de difficultés, un nouvel ordre de choses, que le pays n'aurait plus été capable de créer avec ses propres forces. Le sommeil de trois siècles de l'Italie, ses préjugés religieux, son inexpérience politique furent secoués et brisés ; le magnifique horizon de l'unité nationale lui fut

dévoilé, cet horizon contre l'apparition duquel l'influence de la papauté avait toujours travaillé, et qui depuis longtemps travaille contre l'influence de la papauté. La suppression de quelques centaines de petits États de l'Allemagne y détruisit d'un seul coup l'organisation féodale de l'Empire. Cet acte de violence nécessaire, qui maintenant est mis sur le compte de l'étranger , et auquel les Allemands ne se seraient que difficilement décidés d'eux-mêmes, fournit la première perspective d'une plus grande unité politique de l'Allemagne. Les petits États agrandis de création napoléonienne sont devenus dès lors le foyer qui servit à entretenir sur toute la surface du pays le feu de l'agitation politique. A partir de l'administration de Stein , la Prusse fut entraînée dans la sphère des États, qui subirent des réformes décisives de haut en bas, en vertu de principes que la législation reconnut expressément avoir empruntés à l'exemple de la révolution française. A quelques-uns des pays dépendant de l'Empire français, comme les royaumes d'Italie, de Naples, de Westphalie, d'Espagne, Napoléon octroya des constitutions. Ce n'étaient que des simulacres de constitutions, mais elles n'en habituèrent pas moins les peuples à une certaine dose de liberté constitutionnelle et elles servirent à quelques-uns d'école politique. Sous ce rapport Napoléon franchit le cercle des réformes du xvnr3 siècle, qui ne concernaient que l'administration ; mais il le fit avec précaution. Du reste, il se renferma de préférence dans ce cercle, tout en y marchante grands pas. Des alliances, des échanges d'avantages, des relations commerciales, des liaisons intimes entre les différents membres de la famille européenne furent portés par lui à un degré d'extension qu'on n'avait jamais connu antérieurement. Quelque oppressive et exorbitante que fut la situation créée par son blocus continental, cette mesure imprima cependant une impulsion inouïe à l'industrie européenne. La sphère d'activité de Colbert était concentrée jadis dans un petit espace, comparé aux immenses étendues de pays, sur lesquels

l'influence de Napoléon se faisait ressentir, soit en tirant partie des terres et des hommes, soit en construisant des canaux et des routes, soit en fondant des établissements scientifiques et polytechniques. Quant à l'administration des Étatsvassaux, quelque pesante qu'elle fût, cependant il y régna plus d'ordre, plus de simplicité, plus d'ensemble. L'organisation de l'armée fut modernisée dans les plus anciens États. La création de tribunaux publics fut consacrée dans toute l'Europe occidentale et le principe de l'égalité devant la loi pénétra avec le code Napoléon jusqu'en Pologne. En Russie, on adopta des lois empruntées au droit civil français et jusque dans ces contrées lointaines il y eut émulation pour mieux organiser les écoles. Jamais un coup plus universel et plus vigoureux ne fut porté aux restes tenaces du feudalisme que par la main puissante de Napoléon. Les classes inférieures apprirent pour la première fois à cette époque à entreprendre cette lutte et à la poursuivre, comme leur propre affaire ; et il n'est pas d'inimitié qu'ait mieux méritée ce despote souverain que celle de la noblesse féodale dans toute l'Europe. A Naples et en Espagne, où les immunités de la noblesse étaient les plus considérables, où la domination féodale était le plus enracinée, celle-ci fut ébranlée et en partie mise à l'écart; en Allemagne, l'ordre teutonique et la noblesse immédiate de l'Empire disparurent en bloc. Le même coup atteignit les abus de la hiérarchie cléricale. C'étaient des bienfaits que ces actes de violence , par lesquels le sombre esprit du catholicisme était brisé en Bavière et dans les pays analogues, les biens ecclésiastiques confisqués, les couvents diminués ou supprimés, quand la chose était possible, et une fin mise à la domination spirituelle en Allemagne. La sécularisation des États et des biens ecclésiastiques dans ce pays porta au bras temporel de l'Église , qui s'était étendu ici sur un espace de 2,000 milles carrés et sur plus de trois millions d'hommes, un coup plus terrible que celui qui lui avait été porté même par la réforme. Bien que çà et là plusieurs de ces amélioralions aient de nouveau disparu,

elles n'en ont pas moins, par leur profonde atteinte et leur extrême diffusion, bouleversé complètement la société, et imprimé leur empreinte sur l'histoire des temps les plus rapprochés de nous.

Guerres d'affranchissement.

Non seulement les bienfaits et les améliorations procurés toujours aux peuples vaincus par Napoléon, mais en outre et dans une plus grande proportion les mesures prises précisément pour les opprimer, tout concourut à favoriser la liberté générale. Napoléon , à une époque où l'on se serait le moins attendu à un pareil événement, travailla avec plus de bonheur et plus de perspicacité que n'importe lequel de ses prédécesseurs à fonder un empire français universel. Tout en défendant la France, il avait réussi comme en se jouant à faire de grandes conquêtes ; stimulé par sa prédilection pour l'Italie, encouragé par l'aveugle confiance de son peuple, par la pitoyable condition de l'Allemagne et de toutes les dynasties voisines , autorisé à agrandir le territoire de la France par l'exemple du partage de la Pologne opéré frauduleusement par les puissances de l'Est, il était entré ainsi dans la voie des conquêtes ; la jalousie profonde des Français pour l'Angleterre le poussa aies étendre à l'excès. L'Angleterre, pour compenser ses pertes en Amérique, s'était richement dédommagée dans les Indes orientales et occidentales, et en prenant possession de quelques positions précieuses en Europe et en Afrique ; par des motifs constitutionnels et nationaux elle s'était opposée à la République française et elle contrecarra les entreprises du parvenu victorieux par les mêmes raisons qui jadis avaient armé Guillaume III contre Louis XIV. L'Angleterrecombattitpourl'équilibreeuropéen dans une lutte, auprès de laquelle les guerres puniques, qui servaient de point de comparaison à Napoléon, étaient éclipsées, abstraction faite d'ailleurs de leur issue. Et Napoléon, de son côté, déploya contre le peuple insulaire des ressources telles, que les efforts

puissants de Charles V et de Louis XIV n'étaient à leur égard que des jeux d'enfants. Il aurait volontiers tout offert à n'importe quelle grande puissance européenne, qui aurait promis d'être son alliée toujours fidèle et empressée contre l'Angleterre. Dans l'opiniâtreté de son emportement, il vendit aux États-Unis les précieuses colonies françaises de l'Amérique du Nord, sachant bien que par là il portait à jamais le coup le plus violent aux Anglais. Il chercha à triompher de l'Angleterre par un chemin détourné, en soumettant l'Europe entière. Il s'érigea donc en Empereur d'Occident, plaça sur sa tète la couronne de fer d'Italie, rétablit l'empire de Charlemagne en imitant à dessein celui-ci, rétablit la hiérarchie cléricale et la papauté en imitant à dessein Charles V, afin d'avoir, en s'appuyant sur le catholicisme et en profitant de l'autorité papale, un moyen de plus pour dominer le monde. Aucun maître de l'univers auparavant n'avait mieux réussi dans ses combinaisons que lui, à l'époque où il avait à moitié anéanti la Prusse, totalement affaibli l'Autriche, enchaîné la Russie dans son alliance, soumis ou placé sous sa dépendance la Hollande, l'Italie et l'Allemagne, et où il songeait maintenant à mettre à la tête de l'Espagne et du Portugal des princes de sa famille, ce qui lui aurait en même temps procuré les colonies américaines de ces deux derniers pays. Mais à la suite des conquêtes , de la confiscation des trônes , de l'oppression des peuples, incorporés ou rattachés àcette domination universelle, devaient se manifester des phénomènes qui, précisément à cause de la puissance excessive de cet empire et de ce despotisme trop tendu, devaient tourner au profit de la cause de la liberté. Avant tout les peuples secouèrent le mutisme auquel ils s'étaient accoutumés sous la domination de la monarchie et au sein de leur soumission à des dynasties acceptées; l'auréole qui entourait les tètes couronnées disparut. D'abord il se forma autour de la France une ceinture de petites républiques, et lorsque celles-ci s'éclipsèrent, les nouvelles organisations monarchiques qui prirent leur place, causèrent peut-être encore

plus de tort au principe monarchique que les républiques elles-mêmes. Le démembrement des nations par la formation des nouveaux états-vassaux de Napoléon brisa leur histoire en même temps que le sentiment national et par là déracina le monarchisme. Ajoutons que le grand nombre de princes et de rois ennemis déposés, chassés ou bannis par l'Empereur, les princes ses amis, si souvent maltraités et tourmentés par lui, les princes , ses parents , considérés par lui comme des employés amovibles , tout cela parut rappeler au monde que les princes aussi sont de simples mortels; ce dont on se souvenait encore en 1850 et en 1848. Quel changement s'était opéré dans la face des choses , quand on vit à Erfurt le plus ancien des Césars exclu de la cour des souverains et qu'à côté d'un czar à moitié asiatique, dont la puissance, toute proportion gardée, était encore très-récente, se tenait le nouveau parvenu, plus puissant qu'eux tous, qui, de son côté, devait aussi tomber en peu de temps de sa hauteur! Cette chute, les alliances changeantes des princes n'avaient pu la produire; les efforts des peuples la firent réussir. Napoléon s'était attiré la haine des princes et de la noblesse; par la façon inouïe dont il se jouait des nationalités et de leur indépendance, par l'exagération des charges résultant de ses occupations militaires ou de ses contributions de guerre , par ses atteintes les plus indignes aux intérêts matériels des masses , il s'aliéna aussi les peuples ; la France elle-même , grâce à un régime d'oppression de la liberté personnelle et de la propriété, grâce à la conscription , aux cours prévotaîes et aux droits réunis , était devenue lasse de sa gloire et de sa grandeur. Napoléon, en 1808, avait espéré armer l'orgueil de toutes les nations contre l'orgueil de l'Angleterre , mais ce fut l'Angleterre au contraire qui arma la haine de tous les peubles contre son insolence et son aveugle absence d'égards. L'oppression de la liberté nationale, la politique de dénationalisation souleva une réaction naturelle du sentiment de la dignité personnelle chez tous les peuples, et ce sentiment

signala partout leur réveil politique. Lorsque l'Espagne s'insurgea contre la France dans un mouvement spontané , l'Angleterre, qui jusque-là n'avait soutenu que de loin et mollement les guerres de cabinets des puissances de l'Europe orientale, courut à son secours en l'aidant à la fois de ses conseils, de son argent et de ses troupes; car là on donnait un exemple aux monarques du continent, on leur montrait comment et par quels moyens il fallait conquérir l'indépendance nationale. Les guerres populaires d'Espagne, de Russie et d'Allemagne annoncèrent, au point de vue local, une nouvelle période pour les nations situées en deçà des frontières de la France, et, au point de vue du temps, dépassèrent en durée ia domination française au dehors. Les armes des monarques eux-mêmes furent des armes démocratiques; la lutte contre le tyran fut entreprise au nom de la liberté des peuples par des armées, dans le sein desquelles le sentiment national et politique était vivant; et elle le fut plutôt pour les principes modérés de la révolution que contre eux. C'est là qu'on reconnaît le point culminant de l'époque, qui mit fin à la révolution d'une manière non moins révolutionnaire qu'elle n'avait commencé.

Réactions.

Dans le cours de la révolution française on s'était jeté dans les extrêmes les plus opposés au milieu des terribles réactions faites dans les deux sens de la terreur démocratique et du despotisme militaire impérial. La liberté de la France à l'intérieur et à l'extérieur l'indépendance de presque toutes les nations de l'Europe avaient été perdues sous Napoléon. La France n'avait pas trouvé dans la puissance et la grandeur de compensation à la perte qu'elle avait essuyée ; ni l'Europe non plus, dans les institutions libérales, que l'Empereur lui avait octroyées. Le mouvement européen de 1813, que Pitt avait prédit déjà en 180o, était devenu nécessaire pour remettre dans une situation normale l'état de choses trop tendu, el

devenu intolérable de cette partie du monde. Il semblait possible d'arriver à cette situation normale en se conformant aux leçons fournies par les événements eux-mêmes; pour cela il s'agissait de réparer à l'extérieur les nombreuses violations de l'indépendance des nations et à l'intérieur de consacrer les libertés et les droits des peuples, appropriés aux circonstances, d'une manière intelligente, franche et loyale, en gardant le milieu entre les extrêmes exagérés de la souveraineté du peuple et de l'absolutisme des princes. Napoléon, à son retour de l'île d'Elbe, parut avoir compris cette leçon, bien qu'elle contrariât si fort son naturel. Il fit proclamer qu'il revenait avec un nouveau système politique pour l'intérieur comme pour l'extérieur; qu'il voulait, d'accord avec le peuple, une Constitution libérale, et qu'il abandonnait l'idée d'un grand empire, puisque le mouvement européen pour la paix et l'indépendance des peuples l'avait arrêté dans le cours de ses victoires; son génie avait lutté contre le siècle, mais le siècle était resté vainqueur. En se plaçant à ce point de vue, il montrait qu'il avait parfaitement saisi le sens des événements. Mais plus l'Empereur serait resté sur le trône, plus l'ambition et les autres passions l'auraient infailliblement maîtrisé et aveuglé de nouveau. A la contrainte qu'il s'imposa pendant les cent jours répondit la méfiance de toutes les classes instruites de la société. On avait encore une fois appris par son exemple, le plus grand qui pût être offert, qu'il ne faut rien attendre des réformes princières, émanées d'en haut, et que les peuples ne peuvent compter sur la possession assurée de leurs libertés, que s'ils se sont donné eux-mêmes la peine de les acquérir et de les défendre. L'expérience vint encore confirmer cette vérité, lorsqu'à la place de Napoléon les puissances alliées commencèrent à diriger les affaires de l'Europe. D'abord elles parurent aussi avoir profité des leçons du passé et vouloir rétablir la paix du monde en poursuivant ce double intérêt, l'indépendance extérieure des peuples et une liberté modérée à l'intérieur. Mais ces leçons de l'expérience furent bientôt étouffées sous les procédés qu'on

mit en pratique, tout comme les bons principes dans leur application. Au congrès de Vienne on entremêla les États et les peuples, pour l'indépendance desquels on s'était soulevé, et on se les passa les uns aux autres suivant son bon plaisir ou ses intérêts fortuits. On avait promis des libertés constitutionnelles à la France, à l'Espagne, à la Pologne, à la Prusse, à tous les Étals d'Allemagne, mais au premier indice que les peuples voulaient profiter de leurs constitutions, on supprima la liberté et les promesses.

Cinquième Section.

Transition à Fhistoire de nos jours. — Aperçu des mouvements populaires du xixe siècle. — La Russie et la stabilité. — Faiblesse de l'esprit conservateur. — Force du mouvement. Son caractère instinctif. — Son universalité et son identité.— Sa marche régulière.— Son avenir. — France. — Allemagne.

Transition à l'histoire de nos jours.

À partir de ce moment, Fhistoire du xixe siècle offre une véritable antithèse avec Fépoque du xvme siècle , où les réformes princières avaient provoqué un mouvement uniforme dans toute FEurope. Elle poursuit immédiatement, d'une façon régulière, sur Fétendue de toute notre partie du monde, l'œuvre que la révolution française , en interrompant ces réformes, avait effectuée en France. Une série de changements politiques ont été entamés dans presque toutes les parties de l'Europe et même de l'Amérique, tantôt couronnés de succès et tantôt enrayés, tantôt échouant et puis étant de nouveau repris; mais ce ne sont plus des changements commandés par des ministres et des princes; loin de là, ils sont le résultat des mouvements populaires, et les réactions au contraire qui jadis sortaient du peuple, ce sont les princes qui aujourd'hui les provoquent. Ces mouvements suivent un double courant : à l'intérieur, ils ont pour objet des organisations politiques plus libérales, à l'extérieur, la garantie de l'indépendance des peuples et des races, basée sur une séparation politique conforme à la distinction naturelle des nationalités et des langues. Les deux grandes expériences, faites sous la domination universelle de Napoléon, la liberté opprimée à l'intérieur et

l'indépendance violée à l'extérieur, semblent peser encore maintenant de tout leur poids sur le siècle , de sorte que tous les événements importants des dix dernières années peuvent être envisagés comme des protestations contre la continuation ou le retour de semblables expériences. Les mouvements populaires de l'époque embrassent à ce point de vue un double rapport avec les deux plus grands événements des vingt-cinq années écoulées ; ou bien ils se rattachent à la révolution française et à ses efforts pour l'émancipation politique intérieure, ou bien aux guerres d'affranchissement et à leur tendance vers la séparation des nationalités et l'indépendance extérieure des peuples.

Aperçu des mouvements populaires du xixc siècle.

Nous avons indiqué les guerres de liberté qui aboutirent au renversement de la domination de Napoléon, et surtout les guerres d'Espagne et d'Allemagne, comme le point culminant qui sert à marquer le réveil de la conscience politique, du sentiment de la dignité politique chez les peuples, hors de la France. Dans les deux pays le peuple espérait obtenir l'affranchissement intérieur en même temps que l'affranchissement extérieur. Il avait pris les armes pour les princes opprimés , dans l'espoir que ceux-ci, par reconnaissance (comme Jovellanos l'écrivit à Sebastiani), aboliraient les anciens abus, qui avaient été la cause de tous les malheurs passés. A la guerre d'indépendance de l'Espagne se relie le soulèvement des colonies de l'Amérique du Sud. Celles-ci ne s'efforcèrent d'abord que de secouer le joug insupportable qui pesait sur elles à l'intérieur, mais la résistance intempestive de la junte centrale espagnole de 1811 les poussa à formuler leur première déclaration d'indépendance (Manifeste de Venezuela), et dans cet acte, comme l'Amérique du Nord, elles justifièrent leur séparation, en invoquant l'esprit du temps, et en s'appuyant sur l'égalité innée et naturelle à tous les hommes.

Les luttes de délivrance en Amérique réagirent en 1820 sur l'armée expéditionnaire de Cadix, qui se souleva en faveur des institutions populaires contre le trône, que les efforts de la nation avaient rétabli au prix des plus grands sacrifices. Ce fut le commencement des révolutions politiques qui s'accomplirent en Espagne au milieu d'obstacles nombreux et difficiles à surmonter , et qui entraînèrent ce pays , si longtemps et si violemment courbé sous le fardeau de la féodalité et de la puissance absolue de ses rois, à la conquête d'un nouvel ordre de choses. Le mouvement de cette époque embrassa, à l'exception de la France , tous les pays latins du Sud , le Portugal , Naples,le Piémont; mais l'Autriche et la Russie d'accord mirent facilement l'Italie à la raison , et dominèrent même la France au point de la contraindre à étouffer la révolution espagnole.

Le mouvement de l'Espagne avait cependant eu entre autres résultats celui d'accélérer le soulèvement de la Grèce; préparé de longue main par l'essor qu'avaient pris dans ce pays les intérêts moraux et matériels, par les illusions de la France, par les instigations de la Russie, ce soulèvement éclata au milieu de la commotion générale de l'Europe. A celte occasion les forces physiques d'une nation devenue barbare concoururent, dans un heureux accord avec les sympathies chrétiennes et philanthropiques de toute l'Europe, à faire obtenir un résultat tardif et mêlé de déceptions à la vérité, mais de nature à dérouter les intrigues de la diplomatie; celle-ci jusque-là avait marché unie, mais ces événements et ceux de Portugal apportèrent dans son sein les premiers germes de dissension. La question grecque contribua essentiellement à mettre un terme à l'apathie politique, qui dominait en Europe à la suite de l'épuisement causé par les grandes commotions antérieures. Aussi dès son origine l'Autriche avait parfaitement apprécié son importance sous ce rapport; et cette question pesa de tout son poids sur les dispositions politiques des gouvernements, particulièrement en France. Sans l'impulsion impri-

— ifâ —

mée par les affaires de la Grèce, les ordonnances de 1 830 auraient difficilement produit ces grands résultats, qui commencèrent à faire désespérer l'alliance orientale des puissances absolues de réussir dans leur œuvre de compression de l'esprit populaire ; et cependant cette œuvre semblait avoir été menée avec tant de succès depuis quinze années.

La révolution de Juillet inaugura donc une période pleine d'espérances. Elle rompit le charme assoupissant qui avait été exercé jusque-là par la politique russe et autrichienne. L'expédition militaire des Français en Espagne, les projets réactionnaires de l'Autriche , qui devaient s'étendre jusqu'en Amérique, l'entente de la Russie avec la politique des Bourbons, avaient attiré l'attention de l'Angleterre, qui mit obstacle à la marche de la réaction. La France maintint son indépendance vis-à-vis de l'étranger, reprit ses alliances naturelles et revint à l'intérieur aux principes abandonnés de sa révolution. L'insurrection de Juillet donna le branle aux nouveaux événements qui rajeunirent l'Espagne; elle occasionna la réforme en Angleterre, elle démocratisa la Suisse, elle suscita la séparation de la Belgique et de la Hollande, elle poussa la Pologne à se soulever; en Allemagne même, où le caractère du peuple, le fractionnement du pays, le voisinage dangereux de l'alliance des princes de l'Europe orientale, rendaient presque tout mouvement impossible, quelques changements rapides réussirent , du moins dans les États où le sentiment moral plus encore que le sentiment politique avait été réveillé par des princes ou des gouvernements corrompus.

Dans cet ébranlement général de l'Europe, les mouvements sont partout dirigés vers la liberté intérieure ou vers l'indépendance extérieure, et le plus souvent vers ces deux objets à la fois. Et, chose digne de remarque, c'est particulièrement dans le dernier sens, celui de l'indépendance nationale, de l'indépendance de race , que partout on travaille le plus activement, même au milieu de la marche paisible des affaires publiques de ces temps-îà. L'Amérique du Sud se divise en

petits États. La Turquie se décompose de plus en pius dans ses différentes parties. Dans toutes ses provinces se déploie une vie propre. L'Egypte et la Syrie cherchent à se détacher à la manière orientale. En Espagne le vieil esprit de la race basque se ranime, comme en Italie celui des Siciliens. L'Irlande réclame le rappel de l'union et le Schleswig-Holslein son indépendance comme État. En Hongrie apparaît une vie politique; en Autriche i élément slave-illyrien et l'élément tschèque,dans le duché de Posen l'élément polonais, commencent à fomenter de nouvelles agitations. Dans toute l'Autriche non allemande la résistance politique, qui ailleurs se tourne contre le système de gouvernement, a pour tendance la séparation et la dissolution. En opposition avec les théories cosmopolites de l'époque, d'après lesquelles toutes les distinctions de peuples pourraient s'effacer, partout les races cherchent à se séparer d'après leur langue et leurs coutumes, à secouer la domination étrangère, à se créer une vie multiple, favorable à la liberté. C est précisément ce qui semble en contradiction avec l'esprit de l'histoire des temps présents , qui en réalité n'est qu'une manifestation différente du même esprit : tandis que des parties importantes de certains États, soudées artificiellement, s'en séparent, les parties de certains États confédérés, rapprochées par des liens plus relâchés, cherchent à former une plus forte unité. D'après une seule et même loi, là ce qu'on a réuni contre nature tend à se séparer, et ici ce qu'on a séparé contre nature tend à se réunir.

La Suisse fit tout son possible en 1830, mais en vain, pour parvenir à cette unité plus forte, et elle y est parvenue tout à coup après le nouveau choc causé, en 1848, parla révolution de Février de Paris. L'Allemagne et l'Italie s'efforcèrent d'y arriver à la même occasion, mais cette première tentative fut également infructueuse. La nouveauté et la grandeur de ces deux entreprises le disputent en importance intrinsèque aux conséquences ultérieures du mouvement de Paris de 1848; car deux des puissances de l'Europe orientale, faisant partie de la

sainte-alliance, furent atteintes pour la première fois par le choc de la révolution et ébranlées jusque dans leurs fondements; Tune d'elles fut même menacée de la perte de ses états d'Italie et de Hongrie. Dans les trois royaumes du Sud, qui dès les premiers siècles des temps modernes avaient donné l'impulsion la plus forte, le démembrement a été tenté dans les derniers temps avec plus ou moins de succès, d'après la mesure de leur faiblesse intérieure ; pour les colonies espagnoles la réussite fut complète ; en Turquie, elle fut soumise à des vicissitudes et se réduisit à peu de chose ; en Autriche elle échoua. Malgré ces échecs, au Sud-Est comme au Nord -Est, un nouveau champ restera ouvert à l'histoire des mouvements populaires de ce siècle, où les peuples avaient perdu depuis longtemps leur activité propre ; le principe monarchique a subi un coup dans les lieux mêmes où il paraissait le plus affermi; et ce coup a été le plus terrible, non par suite de ce qu'il y avait de contraire à la monarchie dans les mouvements, mais par suite de ce qui arriva après le mouvement par la monarchie même. Au foyer des mouvements européens, en France même, le monarque, le quatrième au bout de soixante ans, fut violemment renversé de son trône et la monarchie détruite. La république fut rétablie en même temps que les principes les plus rigoureux de la révolution reprirent l'ascendant. Les esprits agités songèrent à des théories et tramèrent des révolutions encore plus extravagantes, qui amenèrent dansl'entretempsune réaction pressentieseulement par un petit nombre de personnes. A l'avenir reste posée une énigme, pour la solution de laquelle beaucoup ont des doutes , ou dont les hommes attendent la solution, suivant leurs inclinations et leurs passions différentes, dans des sens tout à fait opposés, ou la cherchent au moyen d'explications tout à fait contradictoires.

La Russie et la stabilité.

Eu envisageant les choses sous une seule face, il peut sembler que ces mouvements et leurs conséquences soient destinés à se briser contre l'organisation et la stabilité des institutions existantes. Là où par suite de pareils mouvements on a fondé des organisations politiques plus libres, dans la partie sud-ouest des nations latines, là on pourrait bien contester, comme en Espagne , leur action bienfaisante, et, comme en Portugal, leur aptitude à résister au temps; en France aussi la révolution de Juillet n'a pas produit la véritable liberté constitutionnelle et celle de Février a encore moins amené la liberté républicaine. Quant à la réussite réelle de tous les mouvements de séparation des nationalités, elle se borne à l'indépendance des colonies espagnoles, de la Belgique et de la Grèce; et ce résultat, ce triomphe précisément des plus faibles, semble s'expliquer, moins par les efforts des peuples affranchis même, que par les circonstances avantageuses et fortuites de la situation politique du moment, et par l'intérêt que des grandes puissances, l'Angleterre notamment, avaient à voir réussir ces mouvements. La Hongrie, au contraire, la Pologne, la Sicile, la Lombardie et le Schleswig-Holstein sont de nouveau retombés sous l'oppression , la République en France a succombé, les tentatives vers l'unité en Allemagne et en Italie ont échoué. Les monarques alliés de l'Europe orientale sont restés vainqueurs dans leurs possessions des progrès de la révolution. Le triumvirat de ces puissances étroitement unies, entre lesquelles le dépouillement en commun de la Pologne a donné naissance à des intérêts communs, qui suivent une direction également anti-populaire quant à leur politique intérieure et qui y sacrifient leurs autres intérêts du dehors, quelque opposés qu'ils soient, et jusqu'à leur jalousie réciproque de puissance à puissance; ce triumvirat semble l'emporter de beaucoup en stabilité et en importance sur celui de

l'ouest imaginé par Fox, dont l'union est peu solide et qui est formé de trois États rivaux en puissance et en industrie, dont deux sont régis par des constitutions radicalement différentes et dont le troisième oscille entre diverses formes de gouvernement. Dans l'alliance de l'Europe orientale figure la Russie, comme l'empire le plus considérable de deux parties du monde; sa nationalité est entière, et son noyau est resté à l'abri des mouvements qui ont agité l'Europe. Tout récemment en sauvant le grand empire d'Autriche et en lui portant secours en Hongrie, elle en a fait son obligée jusqu'à la subordination ; depuis qu'elle a hérité de l'empire universel de Napoléon, elle a toujours eu la Prusse sous sa dépendance. Car, tout en répandant en Europe de nombreuses et bienfaisantes institutions politiques , Napoléon leur opposa un fâcheux contrepoids ; voyant échouer son plan de faire reposer l'avenir du monde sur la suprématie de la France, il parut l'avoir abandonné pour le transmetlreau contraire à la Russie. Depuis qu'il acheta, par la paix de Tilsit, l'amitié redoutable de cette puissance , afin de la diriger sur le continent contre l'Angleterre, il lui céda la Finlande; autant qu'il fut en lui, il lui livra en outre les principautés danubiennes ; pour lui faire plaisir, il ne rétablit pas le royaume de Pologne ; il méprisa le conseil de Talleyrand , de fournir à l'Autriche , par son agrandissement sur le Danube, le moyen de contrebalancer la domination russe; il favorisa ainsi les prétentions, il augmenta l'influence, il contribua à l'accroissement de cet État, trop puissant déjà, et il prêta les mains à le rendre plus immense encore, au moment même où son propre empire, ce contre- poids de l'autre, s'écroulait à terre. Dans toutes les grandes périodes antérieures de l'histoire russe, comme dans cette dernière période-ci, un bonheur toujours égal a soutenu cetempire. Fondé par Pierre-le- Grand, à une époque où la puissance de la France était à son apogée, mais où en même temps aussi elle était sur le point de décliner profondément, il atteignit rapidement une grandeur colossale sous Catherine ÎI, comme on le vit lors du premier

partage de la Pologne et de la première guerre de Turquie, précisément au moment où l'Angleterre commençait à s'agrandir dans les Indes orientales , mais où elle était occupée peu après à entreprendre la guerre qui lui coûta l'Amérique. La puissance de la Russie s'accrut encore par les derniers partages de la Pologne, lorsque les armes de la république française étaient partout victorieuses, mais* parurent immédiatement ensuite rencontrer dans les forces russes un adversaire redoutable. Enfin elle arriva à son point culminant grâce à Napoléon, dont le grand empire pouvait encore lui servir de contre-poids, mais qui bientôt s'écroula; et cette chute fut due principalement à la résistance et aux efforts de la Russie. Ainsi à ces quatre époques , l'Angleterre et la France , les deux seules puissances qui, réunies, auraient pu apporter obstacle à cet immense accroissement, étaient chaque fois engagées dans les luttes les plus funestes. Les rois de France, forts ou faibles, les Jacobins de la république, comme l'empereur absolu, ont également travaillé à l'envi les uns des autres, tout en résistant aux ennemis de la nationalité française les plus rapprochés, à favoriser leur ennemi le plus éloigné, l'ennemi de l'Europe.

Comme s'il importait aux progrès de la liberté d'être préservés de toute apparence de précipitation, la domination universelle nous menace aujourd'hui encore d'entraver la marche de la civilisation et la liberté. Et le danger de cette domination doit paraître d'autant plus grand, qu'il ne provient plus de peuples catholiques etlalins,plusoumoins imbus déjà de l'esprit germanique,mais de peuples gréco-slaves, hostiles,au point de vue de la culture intellectuelle et de la religion, à toutes les races européennes.Ce sont des masses incultes, occupant des contrées inhospitalières.qui inspirent plutôt ledésirde les abandonner que d'y demeurer. Ce sont des masses dociles, placées sous la main d'un despote et d'un conquérant 5 reliées entr'elles par une seule croyance religieuse ; leur chef unique , le czar, possède les pouvoirs temporel et spirituel étroitement unis, combinaison

redoutable, si ardemment recherchée par les maitres du monde de TOuest. Ce qui fait que ce danger grandit toujours davantage, c'est que dans ces races slaves se rencontre le sentiment d'une opposition hostile à l'Europe, d'une vaste communauté, d'une mission à remplir dans l'histoire du monde, mission consistant à rajeunir la société trop raffinée; et ce sentiment est entretenu par une- littérature et une politique imprégnées de panslavisme; de sorte que le choc de deux principes politiques différents menace de devenir une grande lutte de races. Là ne se borne pas encore tout ce qui contribue à entretenir la Russie clans ses idées d'agrandissement. Les mêmes avantages dont elle jouit au point de vue de la politique, des races et de la religion, on peut les constater sous le rapport de sa position géographique. Déjà la Russie a dépouillé la Turquie de possessions considérables en Asie et en Europe; elle possède dans tous les membres de la confession grecque des alliés naturels en Orient. Si, par quelque circonstance favorable pour elle, elle réussissait à englober l'empire turc, elle aurait, indépendamment de ses précieuses possessions sur ses derrières, le plus grand des empires du continent qui ait besoin d'être régénéré. Elle se procurerait par là un empire immense, relié dans toutes ses parties , et acquerrait un développement de puissance bien plus avantageux et bien plus assuré, que l'Espagne et l'Angleterre n'en ont jamais possédé dans leurs colonies.

Faiblesse de l'esprit conservateur.

Ce qui doit nous tranquilliser d'un autre côté sur ces dangers venant de l'Est, ce sont les leçons que nous fournissent l'histoire des temps passés et celle même des temps les plus récents. Ce qu'un homme comme Napoléon n'a pu parvenir à faire de la France, avec l'aide des Français et avec la moitié de l'Europe pour alliée, la Russie pourrait bien plus difficilement le réaliser. On doit encore moins s'attendre à voir l'Autriche, formée d'une sorte de bariolage de diverses na-

tions, tenter de nouveau au moyen de ses fonctionnaires et de ses subalternes le système du dépayser, la fondation d'un État confédéré ou d'un grand empire du centre de l'Europe. Ce système, le souverain, l'homme de guerre et l'homme d'État le plus capable, à la tète du peuple le plus homogène, n'a pas réussi à l'établir ; en Autriche même le noble Joseph a échoué dans sa réalisation; la force de Mapoléon combinée avec la bonté de cœur d'un Joseph a également tenté d'atteindre ce but, mais sans succès. Les dominations universelles ne réussissent que sur les ruines d'États déchus et quand les forces du peuple sont complètement épuisées. Sous ce rapport on se trompe facilement sur l'antiquité de l'Europe et sur la prétendue décadence de sa civilisation. Cette partie du monde tire de temps à autre de son sein des forces toujours nouvelles, toujours grandes, toujours intactes, toujours vigoureuses; elle se refait et se rajeunit, parce qu'au milieu des efforts alternatifs de ses parties, elle se meut comme un tout, et qu'elle est encore loin d'avoir atteint, dans son ensemble, le point culminant de son développement politique. Jusqu'aujourd'hui les fruits de la civilisation en Europe (ses lumières politiques et intellectuelles, son activité industrielle et la richesse qui est le produit de ces deux éléments) ont été une source de puissance et de sentiment national, et nullement d'un luxe énervant et de la vénalité. Ces bienfaits et cette puissance, aussi longtemps qu'ils ne dégénèrent pas par l'excès en mal et en impuissance, ne pourraient être supprimés que par des races qui surpasseraient les peuples européens en avantages analogues, sur un sol analogue, et qui l'emporteraient sur elles parune force aussi solidement établie. Mais pour cela les races slaves , même les mieux douées , ont montré peu de dispositions. Les Bohèmes ont essayé de réformer l'Église avant l'Allemagne, mais la consistance de leur tentative s'évanouit devant l'obstacle que leur opposa un peuple jouissant d'une civilisation plus avancée. Les Polonais dans les circonstances les plus favorables se concertèrent avec Calvin sur la réforme

à introduire chez eux, mais bientôt la ferveur de la noblesse, la sincérité même du besoin d'une pareille réforme clans toute la nation, lui devinrent suspects. Les Bohèmes firent encore un essai de révolution, et cherchèrent à recouvrer leur indépendance politique vis-à-vis de l'Autriche, dans un moment opportun, mais ils ne réussirent pas. Les Polonais consultèrent Rousseau sur le changement de leur Constitution, comme ils avaient consulté Calvin sur la réforme de l'Église, et ils le firent à une époque où les puissances ne les auraient pas empêchés d'opérer leurs améliorations ; mais ils temporisèrent, jusqu'à ce- que la révolution française fournit le prétexte du plus honteux de tous les méfaits politiques. Tous ces faits sont peu de chose; jusqu'ici la Russie s'est signalée en faisant moins encore. On n'y a jamais osé manifester le moindre besoin d'indépendance religieuse et de progrès. La noblesse n'y a jamais tenté, comme corps, d'établir un gouvernement aristocratique. Le développement de la bourgeoisie et de l'industrie n'y a jamais été favorisé ni par l'esprit du peuple, ni par l'esprit de localité. L'État n'est pas sorti en réalité des conditions du despotisme oriental. S'il est donc question un jour de civiliser l'Orient, ce ne sera probablement pas la Russie qui fraiera la voie à cette nouvelle civilisation ; ce sera au contraire cette civilisation qui aura à se frayer sa voie en Russie. Quant à l'influence de celle-ci sur l'Occident et à son aptitude pour résister aux tendances plus libérales de l'Europe, l'expérience ne confirme ni l'un ni l'autre de ces deux pouvoirs. L'alliance des princes de l'Europe orientale se tient exclusivement sur la défensive contre les efforts de la liberté ; or l'histoire nous le prouve, il n'y a que les forces offensives qui soient efficaces. La ligue de la réaction en 1814, bien que victorieuse et traînant toute l'Europe à sa suite, n'a pas osé détruire en France tous les bienfaits de la révolution. Plus tard avec les Bourbons pour alliés, avec les forces de la France de son côté, elle a osé prendre une allure en quelque sorte offensive pendant la troisième période décennale de ce siècle ; mais l'audace de

cette attitude, il suffit à Canning de montrer du doigt les forées populaires que l'Angleterre aurait pu réunir sous la bannière de ses libertés, pour l'ébranler, et les trois journées de juillet 1830 ont achevé sans peine de la faire disparaître. A cette époque-là on n'éleva pas la moindre prétention d'empêcher le peuple français de régler ses propres destinées, et les prétendants absolutistes au trône dans la péninsule d'au delà des Pyrénées obtinrent tout au plus encore de l'argent pour appui. Ce ne fut qu'après avoir attiré de nouveau la France dans ses intérêts, qu'on retrouva encore quelque peu de courage en 1848 pour s'attaquer à la Suisse, mais Février jeta l'épouvante dans les cœurs et fît rentrer l'ennemi dans ses lignes de défense. La révolution reprit alors en France sa physionomie républicaine la plus rude. L'expérience a prouvé que la France a continuellement donné à cette partie du monde l'exemple de ces agitations sans cesse renaissantes et les a provoquées ailleurs; cependant, bien qu'on ait été atteint dans ses propres foyers, on n'a pas osé à son tour rendre la pareille. La politique de dynastie présente cet avantage, qu'elle peut calculer la portée des situations politiques, les suivre avec attention et en tirer parti; ce que les masses excitées ne comprennent pas et ce qui rend si souvent leurs efforts infructueux. Pourtant le flux de tous les mouvements populaires de ce siècle a procuré à la cause de la liberté des profits durables, que le reflux de la réaction n'a jamais pu remporter. Les puissances conservatrices observent d'un œil prudent le relâchement de l'esprit public et obtiennent des avantages qu'elles gardent aussi longtemps que dure cet état d'assoupissement, mais que tout à coup elles perdent de nouveau en un seul jour de commotion populaire. L'opposition de l'Est et de l'Ouest, des principes politiques hostiles au peuple e^des principes favorables à la liberté, est parvenue, au milieu de ces froissements continuels, à un tel degré d'évidence et de clarté, que tout semble annoncer l'approche d'un grand coup décisif. Napoléon l'avait prédit avec beaucoup de péné-

tration,que le relourdes Bourbons et l'altitude des puissances, attitude hostile à la liberté, remettraient en question la destinée des rois et des peuples, et qtfil suffirait d'une étincelle pour allumer un incendie général ; il a exprimé Fobjet et le sens de la lutte en deux mots qui présentent une antithèse manifeste et qui circulent dans toutes les bouches. D'après cet examen réfléchi de la question, il semble que les champions de la stabilité eux-mêmes regardent leur cause comme perdue. Cela résulte non-seulement de celle attitude défensive que nous leur avons vu prendre, îhais en outre des paroles mêmes des avocats de la politique conservatrice , des instigateurs de la lutte. Déjà en 1827 ils ont avoué qu'en approfondissant l'esprit de l'histoire, ils n'espéraient pas, malgré la majesté et la puissance des chefs de cette politique, et malgré toutes les victoires isolées, pouvoir vaincre l'esprit du siècle, car il n'y a pas d'adresse, pas de force qui puisse enrayer la marche du monde. Les ministres conservateurs les plus renommés soutenaient la lutte, ils l'avouaient eux-mêmes, seulement pour la durée de leur vie. Cette résistance dépend accidentellement de quelques personnages, de quelque existence pleine d'infirmités, tout au plus de quelque confédération d'États divisés intérieurement par une éternelle contradiction de leurs intérêts. D'un autre côté se trouvent la vitalité tenace et ininterrompue des peuples et l'espril progressif de l'histoire, qui réunit les peuples, pour leur faire poursuivre le même but, sans les enchaîner à une confédération; son arme, c'est l'instinct puissant de masses prodigieuses, qui ne doivent pas se hâter, pour qui le moment actuel a souvent été dangereux, et pour qui le temps sera toujours l'allié le plus sûr.

Les mouvements de ce siècle sont sortis de l'instinct des grandes masses ; leur but est à la fois commun et identique ; et ils obéissent, dans leur marche progressive, à une impulsion régulière. Telles sont les trois propriétés qui constituent leur force extrinsèque et intrinsèque, qui démontrent leur conformité à la nature des choses et garantissent leurirrésistibilité.

Force du mouvement. Son caractère instinctif.

Les mouvements du siècle sont sortis de l'instinct des masses. Car c'est le trait caractéristique essentiel de l'histoire de nos jours, que la grande influence des individus, gouvernants ou hommes privés , soit à peine sensible. Aucun esprit réellement supérieur ne s'est présenté depuis Napoléon pour attirer spécialement l'attention de ses contemporains; aucun homme d'un caractère réellement grand , pour prendre en mains la destinée d'un peuple ou devenir le représentant des tendances de toute une époque. L'histoire a bien à parler d'un petit nombre de généraux , qui ont embrassé quelquesunes des qualités de Napoléon, mais ce qui était inimitable en lui est encore resté sans imitateurs. Les grands hommes d'État du temps passé le plus rapproché de nous, même en Angleterre et en Amérique, ont disparu et leurs successeurs sont de taille incontestablement plus petite. En littérature et dans les sciences, quelques esprits distingués ont vécu de ce temps-ci, mais leur naissance et leur éducation appartiennent au siècle passé. Dans les arts mécaniques', l'emploi et l'application de la force de la vapeur constituent un des mérites spéciaux de notre siècle , mais la première et principale impulsion à cet égard a été donnée pendant la période précédente. Les forces créatrices sont peu de chose; mais le nombre et le résultat des forces produites avec les choses créées sont prodigieux. Les traits les plus saillants de l'histoire, que lui fournissent les hommes éminents , font défaut à l'histoire de nos jours. Nos petites mais nombreuses commotions manquent de cette terrible surexcitation occasionnée par les forces en lutte les unes avec les autres dans la première révolution française. Au milieu de nos guerres nombreuses, à peine une bataille mémorable a été livrée, à peine s'est manifesté un homme de capacités suffisantes pour pouvoir exciter un très-grand intérêt. Comparée avec l'époque de Napoléon, la nôtre, malgré un

grand nombre de soulèvements partiels, laisse l'impression d'une lassitude et d'un épuisement profonds, généraux, qui semblent la conséquence naturelle des secousses et des efforts excessifs du passé. Et même, si on la compare avec les années du xvme siècle, antérieures à la révolution française, notre époque parait pauvre en hommes remarquables. L'histoire de notre siècle manque entièrement de l'intérêt puissant qu'offre le récit de la vje et des actes de tant d'individualités remarquables et nettement tranchées de princes, d'hommes d'États, de guerriers, d'écrivains, tels qu'en possédait le xviir2 siècle. Mais précisément ce qui, d'un côté, rend son contenu si mince, est, sous un autre rapport, d'autant plus significatif. Le charme de l'histoire de ces temps antérieurs est acheté au prix décourageant de l'inertie du peuple, à côté de grandes individualités, à qui celui-ci servait uniquement de matière première, que ces meneurs du moment façonnaient à leur gré. Au contraire, de notre temps, comme au xvie siècle, ce sont les peuples eux-mêmes qui s'ébranlent en masses, dans toutes leurs parties et dans toutes leurs couches. Voilà ce qui fait surtout la grandeur de notre époque. La catégorie prédominante des esprits supérieurement doués a décru, mais le nombre des esprits doués de capacités moyennes s'accroît d'autant plus; la gloire de ce siècle réside, non pas dans la qualité, dans le haut degré de culture de quelques individus, mais dans la quantité, dans l'extension, dans la diffusion des lumières parmi le grand nombre. Rien de grand ni d'élevé ne s'est produit chez les individus, mais en somme il s'est réellement opéré un grand et sublime changement dans la physionomie de la vie publique; de sorte que l'histoire de ce siècle n'a plus seulement à retracer des biographies de grands hommes et des annales de princes , mais les hauts faits des nations. Le mouvement dans ces grandes masses de toute une partie du monde est partiel et lent, le progrès y est interrompu et entravé, précisément parce que ces masses sont considérables et de natures diverses; mais ce travail préparatoire a une

vaste portée ; et, si les résultats sont encore de nature à décourager momentanément les esprits ardents et impatients, les promesses de cette époque sont si grandes et si assurées quelles font naître, même dans les cœurs les plus abattus, le sentiment que notre temps est une époque où il vaut la peine d'avoir vécu. Si ce n'est pas une époque de profonde investigation, de culture propre à améliorer la nature intime de l'homme , c'en est une au moins où h large diffusion de la civilisation améliore la condition extérieure de l'homme. Comme autrefois les grands événements et les découvertes des xve et xvie siècles, ce que les sciences pratiques et les arts mécaniques produisent aujourd'hui d'extraordinaire au moyen d'un grand nombre de forces et d'expériences combinées, donne occasion d'attirer dans la sphère de la civilisation et du bienêtre des masses toujours plus considérables. La consolidation de plus en plus assurée des connaissances naturelles relatives au ciel et à la terre agit, comme jadis la réforme, en confinant la superstition et l'ignorance dans des limites toujours plus restreintes. Les machines à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes, comme autrefois l'imprimerie et la navigation agrandie, produisent une accélération, une diffusion, une communauté de tous les progrès isolés telles, qu'elles triomphent même du temps et de l'espace au profit de la civilisation générale. Jamais les relations de toutes les parties du globen'ont été si complètes, les moyens d'union si multipliés, le commerce si rapide et si général, les connaissances si disséminées, les moyens d'instruction si accessibles, l'aptitude des hommesàtout genre d'activité si grande, le bien-être, les commodités, les jouissances et les facilités de la vie si généralement répandus , mais jamais non plus si universellement convoités et ambitionnés que de nos jours. L'énergie déployée dans toutes les directions de la vie domestique s'est communiquée également à la vie publique ; et ici encore ce sont les masses qui commencent à faire de la politique. Avec cette confiance propre à l'instinct de la multitude, elles formulent leurs prétentions

exactement d'après leurs avantages et leurs besoins, sans se laisser déconcerter par les connaissances supérieures des théoriciens, et elles y persistent avec la logique simple de l'intérêt bien entendu, sans se laisser effrayer par la résistance et les victoires temporaires de leurs adversaires. Or leurs prétentions consistent en ceci, que l'État fasse enfin son affaire du bien du plus grand nombre et non pas de celui du plus petit nombre et de quelques individus. Et elles appuient ces réclamations chaque jour davantage sur un argument dont la vérité est aussi évidente pour les esprits clairvoyants, que menaçante pour les esprits aveuglés, argument qu'avaient prêché déjà en forme d'avis les premiers apôtres des théories politiques du calvinisme, qu'il peut y avoir des états sans princes, mais jamais sans peuples.

Universalité du mouvement et son identité.

Ces réclamations sont communes à tous les peuples, et le but de leurs mouvements est identique. Non qu'ils doivent nécessairement conduire à une même et unique forme de gouvernement, mais parce qu'ils procèdent d'une notion de l'État identique. La notion rigoureuse de l'État admise dans l'Antiquité (quelque regrettable que cela puisse être pour celui qui connaît l'histoire) est devenue impossible en présence du nouvel idéal de l'État réalisé en Amérique. Personne ne pourra croire que les institutions exclusives de l'Angleterre s'introduisent sur le continent ; chacun doit regarder comme infaillible que les idées démocratiques, qui agitent le monde, pénètrent au contraire graduellement en Angleterre. L'individualisme , le sentiment propre de la personnalité est devenu trop puissant chez l'homme, pour ne pas lui faire perdre de son attachement à l'État et aux institutions politiques, pour ne pas amener la dissolution des corporations exclusives, formant des états dans l'État, pour ne pas effacer toutes les différences de caste et de classe. Car ces efforts vers l'égalité de toutes les

conditions, vers la liberté de l'homme vis-à-vis de l'homme, sont nécessairement fondés sur le sentiment propre de la personnalité. Mais l'égalité politique, quand elle ne signifie pas l'égalité dans l'oppression du despotisme, exige la souveraineté de la volonté du peuple, exprimée par la majorité; elle suppose un gouvernement fondé, non pas sur l'illusion du droit divin, mais sur la nécessité; elle réclame une législation basée sur les besoins de la société, et ces besoins doivent être appréciés par la communauté elle-même. Conformément à ces idées, à ces formes, à ces institutions politiques et sociales, favorables au peuple, tout tend à cette époque vers une sorte de communauté et de progrès continu, comme si la puissance du destin travaillait directement à donner une forme, un corps, à une idée historique.

La lutte de ces temps a fait surgir les efforts d'une quatrième classe pour s'élever. La grande question historique est de savoir si cette tendance n'est que temporaire, si elle s'est prématurément fait jour à la faveur d'idées anticipées dues à l'arbitraire de l'homme, ou si l'on peut reconnaître en elle un décret providentiel, sous lequel il est sage de courber le front. Au xne et au xuie siècle , la puissance de l'aristocratie chevalière était à peine établie, que la bourgeoisie, dans les villes séparées et dans les confédérations de villes, devint sa rivale; seulement elle n'obtint que des succès de détail. Des siècles s'écoulèrent encore avant que la classe bourgeoise pût parvenir à se faire valoir dans de plus grands États comme puissance politique reconnue. Elle n'en est pas encore arrivée là partout , et voilà que déjà son rival naturel s'élève contre elle, exactement de la même manière qu'elle le fît autrefois visà-vis de la chevalerie; le quatrième état vise à atteindre le niveau du tiers-état, et à secouer, de commun accord avec celui-ci, le joug des classes supérieures et même le pouvoir monarchique. N'est-ce là aussi qu'une convulsion temporaire, comme les insurrections des villes au xme siècle, comme la Jacquerie et les guerres des paysans? Faudra-t-il au quatrième état, comme jadis

à la bourgeoisie, des siècles pour conquérir sa signification et ses droits politiques? Mais les mouvements de notre temps ne sont pas occasionnés, comme ceux que nous venons de mentionner, par des cas isolés d'oppression et de misère; ils sont la conséquence d'une idée générale. Depuis que les différentes parties du monde se sont tellement rapprochées , que Ton a acquis partout la conscience du rôle assigné aux races européennes à l'égard du reste de l'humanité, la valeur de l'homme a obtenu une toute autre importance; les Européens forment une sorte de communauté aristocratique, qui étend son empire sur toutes les parties du globe , et dans cette société l'homme de la plus humble condition veut se compter l'égal des autres, depuis qu'il a, plus que tout autre, contribué à cette extension d'influence; il a à cet effet fourni les hommes et il a créé les moyens de commerce. C'est là que se trouve la justification de ses prétentions actuelles. Le passé et le présent, d'une part, ont écarté les obstacles opposés à ces aspirations, et, d'autre part, leur ont communiqué une énergie si puissante qu'elle a brisé tous les points d'appui de la résistance. Depuis plusieurs siècles, nous l'avons vu, le développement historique a travaillé à réaliser l'égalité de plus en plus grande des hommes et des conditions. La noblesse militaire a détruit sa propre puissance dans les croisades et plus tard dans les guerres civiles. L'aristocratie cléricale a disparu dans les pays protestants, où le prêtre devenait bourgeois avec le bourgeois. L'absolutisme, l'influence des juristes, la nécessité d'employer des hommes instruits et capables à la direction des affaires plus compliquées des états modernes , ont aidé à hâter l'introduction de l'égalité dans la société. Les changements opérés dans l'art de la guerre ont donné une plus grande importance aux hommes du commun. La découverte du nouveau monde, le commerce et la navigation ont tourné exclusivement au profit de la bourgeoisie. C'est dans celle-ci et dans la royauté que réside aujourd'hui la meilleure force de résistance à la pression des classes inférieures. Mais depuis la

révolution française le pouvoir monarchique a été dépouillé de son prestige. Depuis la restauration des Bourbons, il a perdu toute confiance par son manque général de parole, en violant ses promesses de respecter les droits des peuples. Ses derniers actes lui ont enlevé chez un grand nombre d'adhérents ses derniers appuis moraux. Pour sa défense personnelle, à peine entrevoit-on de nouvelles ressources. Même dans les états gouvernés despotiquement, ce que Jacques Ier appelait Je métier de roi, semble oublié. Quant à la bourgeoisie, elle s'est rarement montrée capable d'exercer la souveraineté politique. Comme corps, elle n'est, pas ambitieuse; au point de vue de ses occupations, elle n'a pas le loisir, ni l'inclination, ni Thabitude de s'assurer une forte position politique. Ajoutons à cela qu'elle est tout autrement dépendante du quatrième état et qu'elle en est séparée par une ligne de démarcation bien plus faible que la noblesse ne le fut jadis de la bourgeoisie.

Si les différences de classes, les pouvoirs et les formes politiques sont à peine un obstacle aux tendances démocratiques du siècle, l'exemple offert par les états et les formes de gouvernements existants leur offre au contraire le plus grand encouragement. Trois grands États rivalisent de puissance sous des institutions très-différentes. L'absolutisme de la Russie s'est attiré la haine du monde civilisé tout entier. Le gouvernement constitutionnel de l'Angleterre est hors de la portée de la plupart des états situés de ce côté-ci de la Manche. La constitution démocratique de l'Amérique est l'idéal et l'objet de prédilection des grandes masses. Cet État a grandi inaperçu au fond de TOuest, il est sorti de son obscurité au moment où, à l'Est, la Russie prenait de l'accroissement; il a fait invasion , en même temps que la Russie, dans le domaine de l'histoire, pour y jouer un rôle important; lorsque Napoléon éleva la Russie au faîte de sa grandeur, l'Amérique a acheté de lui la faculté de déployer sa force agrandie sur un champ plus vaste et d'opposer son influence populaire à l'influence despotique et dy-

nastique de la Russie. Le spectacle du développement rapide de cet état libre, prospère, sans roi, sans aristocratie, sans clergé officiel, a exercé à juste titre un merveilleux attrait sur les peuples. On peut même dire que c'est précisément parcequecetétat seulfaitressentir sur les peuples une influence si peu remarquée, quelle en est plus puissante, plus difficile à arrêter, plus immédiate. L'heureuse destinée de l'Amérique attire en foule hors de l'Europe ceux qui sont fatigués des vieilles institutions qui les entourent et, grâce à l'extrême facilité descommunications, les rapports et les idées des émigrants, non de ceux qui ont échoué, mais seulement de ceux qui ont réussi, pénètrent au sein des couches inférieures de la société. A cette propagande, qui n'a jamais été suffisamment appréciée, viennent s'ajouter les productions de la littérature, devenue pareillement démocratique dans toutes les parties de l'Europe. Un nombreux prolétariat formé des classes éclairées, qui vit du travail littéraire de chaque jour, tend sympathiquement la main aux classes inférieures et coopère à la même œuvre. En outre, les victimes du despotisme, les Polonais,les Hongrois, les Italiens, chassés de leur patrie, font une propagande encore plus étendue et plus systématique. Leurs principes, quelquearistocratiques que puissent être leurs chefs, sont nécessairement démocratiques, parce qu'ils ont besoin des masses et qu'ils ne connaissent pas chez eux de classe moyenne ; ils sont affranchis de toute espèce de considérations, et, comme autrefois les Jésuites, ils forment une sorte de confédération cosmopolite avec tous les individus privés de droits et méprisés, mais avec cette différence, qu'ils poursuivent un but progressif et non rétrograde, qu'ils servent la cause populaire et non la cause du despotisme. Pour combattre ces forces combinées, ces influences politiques insaisissables, d'une égale valeur, la politique monarchique et conservatrice n'a rien à opposer dans le domaine des idées, si ce n'est une portion de la presse, dépendante et sans portée. Les assemblées d'États, qui auraient pu seules former le sens poli-

tique et pratique, ont été supprimées et détruites et là même où elles ont un semblant d'existence, elles ont perdu toute confiance, toute efficacité, parce qu'elles n'ont qu'un semblant d'existence. Un champ libre reste donc ouvert aux principes démocratiques. Ils progressent par toutes les voies, par la voie violente des révolutions, où ils ont reçu, grâce aux doctrines des socialistes, leur plus terrible mot d'ordre, celui d'une loi agraire; et par la voie plus paisible, mais plus sûre, des idées et des mœurs, force qui mine la société. Ils enflamment de plus en plus les imaginations, ils bouleversent les usages, ils dominent les opinions et les actes politiques des individus et des gouvernements, même de ceux qui se débattent contre eux. La mobilité de la propriété, l'égalité de partage des héritages, les écoles communes, la facilité des rapports commerciaux,tout tend au rapprochement des classes; les qualités etles inclinations les plus opposées des hommes se combinent, pour ainsi dire, pour aider à l'élévation des dernières classes du peuple. La médiocrité des productions littéraires, conséquence de l'accroissement des besoins intellectuels, use le talent des écrivains et gâte en même temps les classes de lecteurs. Le luxe et la soif des jouissances stimulent te pauvre à se poser comme l'égal du riche. Un esprit de malice a soufflé aux adeptes du parti conservateur le conseil de tendre la main au prolétariat contre la bourgeoisie; et en même temps les hommes vraiment philanthropes se sont à leur tour occupés par mille moyens, de soulager et de relever les plus humbles classes du peuple, par les écoles du dimanche et les écoles gardiennes, par les caisses d'épargne et les lois des pauvres. L'émancipation de tous ceux, qui sont opprimés et qui souffrent est la mission du siècle, et la puissance de ces idées est devenue victorieuse d'intérêts considérables et d'institutions profondément enracinées ; car elle a aboli le servage et les corvées en Europe, et elle a affranchi les esclaves dans les Indes occidentales. C'est là le trait caractéristique du temps. L'énergie de la foi et des convictions, la puissance de la pensée, la force de résolution, la

perception claire du but à atteindre, la persévérance et l'abnégation, sont toutes dans le camp du peuple et impriment à ce mouvement historique un caractère providentiel, un caractère irrésistible.

Marche régulière du mouvement.

Ce même caractère, on le retrouve dans les mouvements du temps envisagés au point de vue de leur marche régulière. L'histoire que nous nous proposons de raconter, se divise d'ellemême en trois mouvements, aussi inopinés qu'involontaires, imprimés chaque fois comme par un pouvoir supérieur, et qui chaque fois ébranlent du premier coup une grande partie de l'Europe. Ces mouvements se succèdent dans leurs périodes en suivant une progression presque géométrique. L'insurrection de Cadix arriva cinq ans après la grande œuvre de la paix, où commence l'époque actuelle; la révolution de juillet éclate dix ans plus tard , et la révolution de février dix-huit ans après celle-ci. Si une nouvelle secousse d'une nature analogue est ajournée d'après la même loi, elle se produirait entre la quatre-vingtième et la quatre-vingt-dixième année de notre siècle, et chose frappante,ce sont, dans chaque siècle de notre ère moderne , les mêmes époques vers lesquelles le peuple a réussi à se soulever pour la liberté : au dix-huitième siècle, en France et en Amérique; au dix-septième, en Angleterre; au seizième, dans les Pays-bas; au quinzîème,en Suisse et même au quatorzième, en Bohême. Ces rapprochements entre les grands événements, comme ceux qui existent entre les événements moins importants de l'histoire de nos jours, on peut les appeler des jeux du hasard. Mais on constate aussi des rapports analogues entre les masses qui participent aux événements des temps actuels. Les révolutions de 1820 à 1830 dans les États latins du Sud furent des conspirations militaires, auxquelles les peuples prirent peu de part. La révolution de juillet émana de la seconde chambre du parlement et fut une victoire de la bo ur-

geoisie. Partout en 1848, là même où le but du soulèvement n était pas la république, ce fut le peuple en masse qui se mit en mouvement. Si Ton envisage maintenant les contrées qui chaque fois furent atteintes par l'esprit révolutionnaire, on peut remarquer le même développement progressif. L'ébranlement de l'Espagne ne s'étendit pas au-delà du sud de l'Europe. La révolution de juillet entraîna la France, la Belgique, une partie de l'Allemagne, l'Espagne et l'Angleterre, dans l'orbite du mouvement. L'année 1848 étendit celte orbite sur Tltaiie, la Prusse et l'Autriche qui jusqu'alors avaient paru inébranlables. L'agitation atteignit ici des populations indispensables pour ébranler, ce qui arrivera nécessairement, l'Europe orientale. Enfin, cette progression régulière, qui se fait observer dans ce qui concerne les époques, dans les populations et dans l'étendue territoriale, prédomine également dans la direction du mouvement. La marche de la liberté, nous l'avons vu, s'est surtout renfermée, depuis la réforme, dans les régions du Nord, occupées par les races germaniques, jusqu'à ce quelle atteignît l'Amérique, où elle trouva ses limites naturelles. Depuis cette époque , la liberté revient de l'Ouest vers l'Est. Sa première descente en France a été très-difficile à effectuer; l'Europe orientale tout entière et même les pays libres de l'Ouest se dressèrent contre le nouvel émigrant. Mais ce premier pas, elle réussit à le faire. Les mouvements de 1820 à 1850 se communiquèrent de l'Amérique dusudà l'Espagne, à l'Italie, jusqu'à la Grèce, en suivant une marche régulière vers l'Est. La révolution de juillet procura un terrain à la liberté en France ; puis de là elle agita de son souffle l'Espagne, la Belgique et la vieille Angleterre ; elle chercha même à aller plus loin et à atteindre la Pologne. En 1848, elle ébranla le continent dans son centre et dans les plus solides forteresses du principe conservateur, en s'avançant jusqu'au Niémen et au Dniester. Dans cette marche personne peut-être ne refusera de reconnaître la fatalité du mouvement. Les ressources des Etats américains bientôt suffisantes pour eux-mêmes et leur refus de

reconnaître le droit d'occupation en Amérique réduiront avec le temps le chiffre de l'émigration européenne et limiteront le commerce de l'Ouest; et, à mesure que la décadence croissante de l'Est y provoquera , les antiques routes du commerce et de la civilisation se rouvriront en Asie. Pour cela, il faut des peuples libres sur le continent de l'Europe; sinon, les avantages que ces nouvelles perspectives font entrevoir doivent être perdus pour ceux qu'ils intéressent le plus.

Avenir du mouvement.

Cette marche triomphale de la liberté vers l'Orient s'accomplira, l'histoire tout entière semble le faire présager avec certitude. Par quels obstacles, par quelles réactions, par quels revers elle devra passer, il est impossible de le savoir. L'histoire, envisagée en grand, obéit à une marche régulière, mais dans la physionomie particulière des événements beaucoup est laissé à l'arbitraire de Thomme ; un vaste champ lui est abandonné pour exercer les* aptitudes dont il est doué. La république ou la monarchie, la monarchie constitutionnelle ou la monarchie démocratique remportera-t-elle la victoire? Les gouvernements libres ne doivent-ils servir que de préparation transitoire, ou bien doivent-ils s'asseoir d'une manière définitive? Le quatrième état doit-il seulement conquérir ses droits à lui et prendre place à côté des autres classes de la société, ou bien parvienclra-t-il à s'égaler à celles-ci, à se fondre avec elles dans une seule société égalitaire? Ce sont là des questions dont la solution doit dépendre de la capacité des autres classes et des pouvoirs politiques, de la prudence ou de l'imprudence de leur opposition. Il dépendra principalement de deux peuples, de savoir comment on se comportera dans les grands événements de cette période remarquable de l'histoire : des Français et des Allemands.

France.

\ous avons vu pendant des siècles la France ballottée, tantôt par l'élément germanique et tantôt par l'élément celto-lalin, oscillant entre le catholicisme et le protestantisme, entre la religion et l'esprit fort, entre la superstition et l'incrédulité, entre la rudesse et le raffinement des mœurs, entre les mouvements rétrogrades et une marche trop précipitée. Dans l'État, ses institutions louchent tantôt à l'absolutisme, tantôt à l'anarchie; elle cherche son salut d'en haut, quand il ne peut lui venir que d'en bas, et elle demande des remèdes d'en bas, quand ils devraient provenir de l'union de toutes les classes. Elle conserve des institutions despotiques sous toutes les formes de gouvernement, et par contre elle regarde le recours à l'insurrection comme un droit. Elle ne professe pas un attachement constant à la monarchie, elle ne montre pas de persévérance dans l'établissement des institutions constitutionnelles et elle n'est pas mûre pour la république. Les écoles récentes de ses hommes du mouvement ont présenté autant de vacillations dans leurs tendances qu'on en retrouve dans l'histoire de Fiance prise dans son ensemble; ce sont toujours les mêmes alternatives entre des extrêmes qui se touchent, toujours les plus étranges contradictions entre les moyens et le but. Elles compromettent la liberté par l'excès d'égalité, et l'égalité par l'exagération de la liberté. Partout elles trahissent autant de haine que de besoin de l'autorité. Elles aspirent à une liberté poussée dans ses dernières limites et à la fin elles soumettent tout à une nouvelle dictature romaine ou papale. Leur devise est : Tout par le peuple , et en pratique : Rien pour le peuple. Elles veulent la ruine de toutes les institutions de l'État, et pour atteindre ce but il leur faut un pouvoir politique plus grand que celui qui existait à Sparte. Elles visent à des progrès tels qu'on n'en vit jamais et elles veulent les réaliser en établissant le communisme , sem-

blable à celui qui appartient en propre aux peuples barbares, à celui qui existe en Russie et en Egypte. Elles prêchent la fraternité et elles attaquent ce que le sauvage même défend, la propriété et la famille. Elles ont sans cesse les préceptes du christianisme sur les lèvres et elles célèbrent les scènes hideuses de meurtre et de pillage. Elles veulent fonder un ordre de choses nouveau et durable, en s'appuyant sur les soulèvements brutaux de la rue. Elles s'arment de toutes les grandes idées et se déshonorent par toutes sortes de vices abjects. Elles veulent franchir le vaste abîme qui existe entre la réalité défectueuse et les améliorations possibles, et elles s'imaginent le combler en y versant la fumée de chimères impossibles. Avec ces dispositions il existe en outre un désaccord entre les hommes mêmes qui donnent le ton à la France : La nation est-elle encore saine et vigoureuse, comme Lamartine le pense, ou bien les Mirabeau et les Barnave, les Napoléon et les Lafayette ont-ils eu raison, comme Guizot le prétend, de désespérer de l'avenir de la France, et de la regarder comme un corps décrépit? La France, comme l'Italie au temps de Machiavel, succombera-t-elle sous le poids de cette malédiction politique, qu'avec son caractère elle ne peut jamais être satisfaite de rien, qu'elle est incapable d'obéir, et incapable de jouir de la liberté; voilà le problème à résoudre. C'est à la France à décider, si elle veut adopter les institutions germaniques, qui seules pourront lui procurer une liberté régulière et assurée, ou bien si, malgré les sacrifices inouïs que lui ont coûtés ses révolutions, elle doit retomber dans la léthargie des nations latines, tandis qu'aujourd'hui l'Espagne et l'Italie mêmes semblent vouloir s'en arracher. Et de cette décision dépend en grande partie, on peut même dire en totalité, la marche paisible et régulière, ou le cours fougueux et torrentiel des événements contemporains.

Allemagne.

C'est également le cœur rempli d'anxiété qu'en prenant pour point de départ la situation actuelle de l'Allemagne, on envisage l'avenir de notre nation. L'Allemagne, dès les temps les plus reculés de son histoire, a toujours été privée de ses forces les plus précieuses. Lors de l'émigration des peuples, lors de la colonisation des pays slaves, pendant les croisades, dans les guerres d'Italie, elle a envoyé au dehors, par masses, par peuplades mêmes, ses enfants les plus rohustes, et c'est au prix de son propre épuisement qu'elle a rajeuni le monde. Ce fait se perpétue encore de nos jours par les émigrations , par des exportations ruineuses d'hommes et d'argent, qui appauvrissent et affaiblissent la patrie. Aussi, tandis que la découverte de l'Amérique ouvrait aux autres peuples des voies nouvelles, nous n'avons pu prendre la moindre part aux mouvements extérieurs du monde. Nos pays-frontières de l'Ouest, plus actifs, la Suisse et les Pays-bas, se sont séparés de nous; nos grandes puissances de l'Est, la Prusse et l'Autriche, se sont érigées en États particuliers; le reste du corps, affaibli, divisé, est resté sans vigueur, est devenu le jouet de tout ce qu'il y a de remuant et d'actif dans le monde. La situation et la disposition du pays étaient trop précieuses, pour ne pas exciter la convoitise de tout ce qu'il y a de puissant au monde. Et cependant par ce motif-là même il ne fut donné à personne de le posséder dans son ensemble d'une manière durable. Il était trop bien approprié au développement d'une forte puissance, pour qu'à chaque moment favorable à la constitution de l'unité dans son sein, le monde entier ne se levât contre nous. Notre destinée a semblé être celle de toutes les nations divisées, c'est-à-dire, de former un peuple cosmopolite, comme les Juifs , les Grecs et les Italiens modernes, et de nous contenter des avantages intellectuels, que nous nous sommes procurés à nous-mêmes et dont nous avons doté l'humanité. Si

ces grands traits de notre vie nationale, qui, sans contredit, retracent bien le caractère du peuple, paraissent devoir détruire en nous tout espoir patriotique , l'histoire, si remplie d'énigmes, y ajoute à son tour cependant des grands traits d'une autre nature, qui permettent à ces mêmes espérances de se ranimer fièrement. L'histoire de l'Allemagne depuis la réforme a suivi le même cours régulier, seulement avec plus de lenteur, que l'histoire d'Angleterre et celle de France. Elle nous a menés, en passant par la liberté religieuse (la réforme) et par la liberté de pensée (l'époque littéraire du dernier siècle), au seuil de la liberté politique, et elle nous fait espérer que nous atteindrons aussi celle-ci dans une mesure qui corresponde aux labeurs profonds effectués pour préparer sa venue. Si Ton jette un coup d'œil rétrospectif sur la marche totale et complète de l'histoire d'Allemagne à partir de ses débuts, on y puise de plus grands encouragements encore. L'Angleterre, nous l'avons montré précédemment, a décrit les différentes phases de son développement historique avec une incomparable perfection ; la même chose paraît se reproduire en Allemagne, seulement d'une autre manière. L'époque anglo-saxonne de la royauté patriarcale, nous l'avons qualifiée de plus brillante et de plus importante qu'aucune autre. Eh bien! si nous pouvons regarder notre histoire d'Allemagne jusqu'aux premiers Hohenstaufen , aussi longtemps que le pouvoir impérial avait encore une signification , comme la période correspondante, elle est bien plus brillante, bien plus grande, bien plus glorieuse. L'aristocratie anglaise, nous l'avons trouvée plus capable de gouverner qu'aucune autre; mais l'aristocratie allemande, en maintenant, grâce à ses chefs, la paix à l'intérieur, cette paix qu'ailleurs les monarques absolus avaient à protéger contre les chefs mêmes de cette aristocratie, et en recherchant par celte voie la puissance princière, n'a-t-elle pas fait preuve dans une autre mesure, d'une capacité politique analogue et en même temps d'une plus grande vigueur, que n'en a jamais déployée une autre aristo-

cralie. L'absolutisme en Angleterre a produit beaucoup de bien et peu de mal dans un État uni et merveilleusement favorisé ; dans l'Allemagne divisée, il n'a pu procurer que peu d'avantages, mais aussi il a encore moins causé de dommage. Ces éléments ne se sont pas combinés en Allemagne, comme en Angleterre, en une organisation politique unitaire, mais l'aristocratie y a rendu l'Empire sans consistance, on peut même dire qu'elle l'a anéanti. Si de même que l'aristocratie a succédé à la période impériale, la démocratie parvient à se substituer à l'aristocratie , en se séparant tout simplemend'elle et en se constituant sans de trop grandes et de trop énervantes secousses, alors l'Allemagne poursuivra sa marche historique dans une sécurité digne d'envie, et avec un caractère égal de modeste grandeur. Celan'arrivera chez un peuple divisé et qui a perdu l'habitude de l'activité, si du reste la chose est possible, que lentement, qu'à travers des réactions et des mécomptes, que difficilement sans le secours de l'étranger et jamais qu'à la faveur des circonstances et des événements extérieurs. Ce moment arrivé (et on peut à cet égard avoir grande confiance dans la nature vigoureuse et persévérante du peuple), alors l'Allemagne remplira dans cette partie du monde la mission importante qui a été assignée à la France jusqu'à ce jour. Dans cette situation elle pourra encore moins jouer le rôle d'Etat conquérant, et voudra mieux y renoncer, que l'Angleterre. Le but de sa politique ne pourra jamais être autre, que de transformer partout en fédérations les grands États dont l'unité présente tant de dangers. Car les fédérations réunissent les avantages des grands et des petits Étals et offrent une garantie plus certaine à la liberté générale et à la propagation pacifique de la civilisation sous toutes ses faces.

Oo/fcta oeà uiotteteà.

Pag.

Préface ........ 5

Page 1