SUPERSTITION DE LA SAINT JEAN
Il est peu de fêtes parmi les chrétiens qui aient conservé, jusqu'aujourd'hui, un plus grand nombre de superstitions que La fête de la saint Jean-Baptiste. Cette fête à laquelle les fidèles se préparaient autrefois par un jeûne de quarante jours , nota quod antiquitus tolebat una quadragesima celebrari anle hoc festum (2), fut profanée, dans la suite, par mille absurdités: la veille, par des feux; le jour, par un déluge d'extravagances. On s'imaginait, sans doute, vérifier par là l'oracle de l'ange , que plusieurs se réjouiraient au jour de sa naissance : muiti in nalivitate ejus gaudebunt. Nous avons conservé les feux de la saint Jean, qui, vraisemblablement, dit Peloutier, sont un reste de l'ancienne superstition et de la vénération toute particulière que les Celtes avaient pour le feu (3). Il les nomme ailleurs feux sacrilèges (4). On les appelle fu-d'os en Picardie , c'est-à-dire feux faits d'os d'animaux. Une charte de l'abbaye de Corbie de l'an 1343 porte : au devant de le maison des die Religieus, le nuict de S. Jehan-Baptiste l'an 1 342. . . . H dis Religieus , par eulœ ou leur gens avoient fait un feu appelé Fu d'os , en Vonneur de M. S. Jehan (5). Autrefois, dit le Père Daire (6) , on assemblait dans le faubourg de Noyon à Amiens quantité d'os de bête, et on les brûlait publiquement: de là vient que la populace appelle feu d'os le feu de la saint Jean.
(1) Preav., part, t, p.~. o.'... (*) IMd., Ut. i, c. C, § U.
(S) Durand, ration., lib. 7, c U, fat. Us, t.* (Sj Ctrlul., aigr., (ci. 100, t.'
(3) BiH. det CdlM. lit. 3 , e. 10 4 U flo. (6) Hi*. «rAmiciu, t, i, p. 443.
Mais d'où a pu Tenir l'usage de brûler des os? Durand nous dit, dan» son Rational de l'Office divin (1), qu'on avait coutume, la veille de la saint Jean , de brûler des os d'animaux pour que la fumée de ce feu pût éloigner les dragons qui volaient dans l'air, et qui auraient pu, dans ce temps où les chaleurs sont grandes . infecter par leur sperme les puits et les fontaines; d'où il s'en suivrait une année de mortalité. Le docteur Beleth , plus ancien que lui, dit la même chose. Voici
ses termes: ted quondo in aère ad Ubidinem eoncitantur teepe iptum
tperma tel in puteot , vel in aquat fluviale* ejiciunt ; es quo lethalit sequitur annut. Adtertut hceo trgô hujux modi invent um remedium, ut videlicet rogut es ottibut conttrueretur , et ita fumut hujus modi animal ia fugaret (2).
Cet auteur donne une autre raison qui parait plus vraisemblable. On brûle des os d'animaux, dit-il, pour rappeler le souvenir des ossements de saint Jean que les païens ont réduits en cendres dans la ville de Sébastc: êtt et alia causa quamobrem ot*a animalium cremantur, quod otta tanoti Johannit in oivitate Sebntte ab Ethnicit combutta fuere. Et dans un autre endroit : in dedecu* Christianorum tanoti Johannit mautoleum dettruxerunt, et otta ejut per agros sparterunt; ted oum et illuo Chrittiani rentrent, née miracula cettarent, rurtut Ethnici otta collvgerunt et oovtbutterunt (3). Nous avons lu la même chose dans une histoire de la Terre-Sainte, composée au xit.* siècle, en idiome picard, par les soins de Nicolas de MoreuU, trésorier et depuis abbé de Corbie. Cette histoire est aujourd'hui dans la célèbre bibliothèque de Berne. L'auteur, après avoir dk qu'à deux lieues de Naples est une ville qu'on appelle Sébaste, là où repose le corps de saint Jean-Baptiste; que ce fut ses disciples qui l'y portèrent quand Ucrode lui eut (ait couper la tète; que quelques temps après, quaud la femme d'Hérode eut appris qu'il avait été enterré en cet endroit, elle fit tirer ses os de la terre, les fit brûler, et ventre la porre (jetter au veut la poussière) por oou (pourquoi) font encore li enfant le fu det ot le nuiot de la fstte S. Jehan, por cou que ti ae furent art. Ou voit par des lettres de rémission, de l'an 1364, en faveur de quelques habitants de la ville de Saint-Just, en Beauvoisis, que chaque particulier faisait un feu à la porte de sa maison : comme la veille de la St. Jehan - Baptiste Ut bonnet gens de la ville de St.-Jutt qui ont petiz enffant, gisant eti bers, ont accouttumé de tempt ancien de veillier leurt diz enffant en la rue devant leurt kuyt , et de y faire ramiet de boit verd entour leurt diz enffant , pour la tolempnité de la fette ; et de donner et départir det tartes aux bonne*
(I) Durand, rapr., 1. 7. c U, tel. US, t.- (S) IbM , cap. UT, fol. SSO, t.*
(f) DMa. olfit. «pl., c. IS7, fol. S «, r.*
bon »um*mir.ux
gens qui y viennent veillier et eulx abattre $1 jouer, ainti que il a ettè et est accoutlumé (1). Il serait bien surprenant qu'une cérémonie qui paraissait être déjà ancienne dès le xiv.e siècle dans la petite ville de Saint-Just , n'eût été instituée, comme le dit le Père Daire (2), que par l'cvèque Faure, le 28 juin 1856, dans le diocèse d'Amiens, qui se flatte d'être en possession du chef de saint Jean. Mais ce qui paraîtra encore plus étonnant, c'est qu'on ait fait, dans la ville d'Amiens, des feux d'os en imitation de ceux de la saint Jean, dès le 16 janvier 1463 (1464) et à l'arrivée de la reine Charlotte de Savoye, épouse de Louis XI, suivant le registre aux délibérations de l'Hôtel-dc-Ville de cette année, et pour la trêve publiée le dernier août 1475: faisant joye, lyesse et esbatement et feux d'os. Ce sont les termes du hérault d'armes , rapportés par le Père Daire lui-même (3).
kaii, iikme f.T cuah- Comme une superstition en attire une autre, les Picards, nous parlons du petit peuple , sont fort attentifs à conserver du charbon du feu de la saint Jean. L'historien du Valois (4) nous apprend que le jour de saint Jean-Baptiste , l'on va en pélérinageà Saintincs, dont il est patron -, qu'on en rapporte fort religieude la braise éteinte du feu de la veille , et de l'eau d une fontaine qui a lans le village. Ce ne sont pas là toutes les superstitions du jour. Nos paysans sont persuadés qu'en faisant trois fois le tour du feu de la saint Jean et un signe de croix, ils seront garantis, pendant toute l'année, des maux de té te. Ils vont le jour de la fête, avant l'aurore, à jeun et après avoir dit cinq Pater et cinq A te, cueillir une certaine herbe qui est nommée en quelques lieux Latte, en d'autres Melilot ou en général l'herbe de la taint Jean , dans la persuasion qu'elle porte bonheur , qu'elle met à l'abri des maux de reins et des maléfices ceux qui en font une ceinture; que si l'on en met dans un tas de blé ou de fourrage , elle le préserve de souris et d'autres accidents. Ils s'imaginent aussi (5) que, la nuit ou le jour de la saint Jean, on trouve au pied de l'armoise ou plantin, un charbon qui a la vertu de préserver de la peste, du charbon, de la foudre , etc. En quelques lieux du diocèse d'Amiens , les gens de la campagne attachent une certaine propriété à l'eau qu'ils vont puiser à minuit sonnant. Il y a encore d'autres superstitions ; nous nous bornons à celles que nous venons de rapporter.
y) Tt*. de* chartes du Bai, rtg. 9*. 93. (4) Cartier , bM. du Valote, t. n. p. s*.
(I) Hi*l. d'Amlen». i. n. p. tso. (S) Stipent. inc. «I mod.. 1. 1 , p. 6i, col.
(S) Ibid, 1. 1. p. 3*9.