INDICES DU SÉJOUR DE LA MER
En effet l'isthme existant, les eaux qui occupent aujourd'hui sa place devaient se porter ailleurs, et pouvaient- elles refluer ailleurs que sur les terres voisines
( I ) Mu»gwc , iupr. (3) David , irait, de la nutrit, et de l accrou».
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et dans le» vallées, surtout lorsque les vents se mêlaient avec le mouvement périodique du flux? Si l'Angleterre a fourni des preuves certaines des invasions de la Baltique et de la Manche dans les plaines de Sandwich et de Romncy-Marsh (1), la Picardie en offre d'autres qui ne sont pas moins incontestables. Il est certain que la mer a baigné autrefois dans le voisinage de l'isthme, une grande étendue de terrain entre Gravelines, Saint-Omer et Wissanl. Une charte deBcaudoin, comte de Flandre, de l'an 1056 (2), le certiûc par rapport aux environs de Saint- Omer , et plus loin encore dans la Flandre : Tota palustris terra inter areas et
vêtus monasterium , et vetustum mare in cunctis parrochiis qua» in castel-
larùi de Broburg sanctus Bertinus habet. In Flandrià quicquid décimai de nova terra , sive per secessum maris , sire ex pal us tribus loris. La plus grande partie serait inondée encore sans les précautions qu'on a prises de creuser des canaux pour la dessécher. Ce sont peut-être ces marais qui, au rapport de César (3), servirent de retraite aux Morins , lorsque l'armée romaine s'approcha pour les soumettre. Au reste les noms de Merck ou de Marck , terre située entre Calais et Gravelines, de Mardick, canal qui se perd dans la rivière d'Aa, après avoir traversé le Bredenarde et le pays de Langle, de M ar quitte , seigneurie à une lieue de Saint-Omer, paraissent être autant d'indices du séjour de la mer.
En voici d'autres. Dans le temps que Blneu écrivait, on découvrit du côté de Neuf-Fossés, plusieurs ancres, des ustensiles de fer, à l'usage des navires (4), d'où quelques-uns ont pris occasion de dire que ce canal avait été formé d'un bras de mer; à Mariekerke, on a déterré à six pieds de profondeur un fond marin ; à Clermarais , une ancre d'une grandeur énorme ; à Blandccquc , une autre enfouie de plusieurs pieds; à Wiscrnes, village sur l'Aa, comme le précédent, mais en deçà de Saint-Omer, la proue d'un vaisseau. Ne dirait-on pas qu'Ovide (5) a voulu faire allusion à ce canton :
Vidi factas ex equore (erras ;
Et procul à pelago conebs jacocre marina),
Et vêtus inventa est in montibos anrhora summis.
En admettant ces découvertes rapportées par le père Malbrancq (6), nous sommes bien éloignés pourtant d'adopter son système touchant remplacement du port Iccius de César , et de croire que la mer formât encore en 918 (7) un golfe
(l) Mnsgrtve «opr.
(t) Ctrtul. but. Bibl. Reg., n." MOT, p. M.
(J) Comment., llb. 3. c. 7.
(*) Atlw, fol. 7, p. «M. col. 1.
(S) L. 15 . ». M$ et «<j.
(•) De Morini» , loin, i . p. M.
(7J Ibid., loin, il, p. 4M.
assez spacieux et assez profond pour que les barques des Normands pussent y voguer jusqu'à Soint-Oincr. Nous ne citerons pas le nouvel historien de Calais qui voit ce golfe bien distant encore, du moins jusqu'à Guisncs, au commencement du xiii.* siècle (1), lorsque Louis de France s'embarqua pour aller recevoir la couronne d'Angleteterre; l'amour de la patrie lui a fait faire cette bévue comme bien d'autres.
iu*> li: ioclonois. Si nous passons des environs de Saint-Omer et du pays reconquis, en Boulonois , nous y serons frappés de cette chaîne de montagnes qui forme comme une anse depuis la Canche à peu près jusqu'à la petite rivière de Vimereux; sans parler de la nature du terrain qui décèle un fond occupé autrefois par la mer, nous serons étonnés , en jetant les yeux sur l'ancien port de Boulogne enseveli presque sous ses ruines, port que les empereurs romains, il y a près de deux mille ans, ont choisi pour faire leur embarquement en Angleterre; mais nous reviendrons de notre surprise en faisant attention que le lieu du mouillage actuel des vaisseaux n'en était que l'entrée ; que la rade de l'ancien port s'étendait plus avant dans la vallée où coule la rivière de Lianne. C'était dans cette rade vaste et spacieuse , aujourd'hui comblée par les sables , que les vaisseaux se trouvaient à l'abri des vents par la hauteur des montagnes et des dunes qui couvrent la péninsule d'Outreau : ampla et tecta ttatio navium. Ce port avait près d'une lieue en longueur, suivant une critique des annales de Calais (2) composée par Bernard, laquelle nous a été communiquée par M. Pigault , receveur des traites à Calais, et s'étendait jusqu'à Isque, village entre la Lianne et le grand chemin de Boulogne à Sauter; c'était là que s'arrêtait la grande marée. On voit, en effet ^ par d'anciens aveux du fief d'Audisquc, que le possesseur avait droit de vicomté sur les barques qui entraient au hable d isque : on nous a assuré que l'on avait trouvé des restes d'un bassin en ce lieu ; mais quelque étendue que l'on donne à ce port sous les empereurs romains , il est certain que la mer se portait bien plus loin avant la rupture de l'isthme.
Si nous suivons cette côte jusqu'à Etaplcs, nous y apercevrons les traces du séjour de la Manche par les dépôts qu'elle y a formés ; nous aurons de la peine cependant à reconnaître , dans l'emplacement actuel du port d'Etaples , l'ancien Quentovic et à nous représenter qu'un port qui a servi au débarquement d'une armée considérable de Normands, n'ait consisté, comme aujourd'hui, qu'en une baie plus longue que large où la mer s'engage par les villages d'Enocq et d'Atin. On serait plus porté à croire que les dunes qui resserrent si fort l'embouchure de
IJTom. l,p. 634.
(S) MS. de dont
cette rivière, que ces monceaux énormes de sable depuis Etapleset au-delà, jusqu'à Merlimont, dans l'étendue de près de deux lieues de long, sur une lieue de large, ont pris la place des eaux comme porte le nom même du village de Merlimont, en latin Maris- Mon* , et ont comblé le port. En faut-il d'autres preuves que les révolutions continuelles de ces dunes; telle montagne de sable formée aujourd'hui dans un endroit par un tourbillon de vent, sera portée demain dans un autre par un tourbillon contraire.
Consultons la science étymologique, la géographie et l'histoire; la première das* lk kwiiiki . nous apprendra que les mots latins Pontium, Ponticum, Pontiwm, viennent de celui de Pmtut, qui signifie la mer; or, les deux premiers sont sjnonimcs de Tarawana ou de Civitat Morinorum, Térouanne en français, capitale des Morins dans les anciennes notices des provinces et des cités; le troisième Pontivum est le nom latin de Ponthieu, comte qui a pour bornes les rivières de Canche et de Somme , et qui avait plus d'étendue autrefois de l'orient à l'occident : elle nous apprend que ces mots celtiques mar , mer, mor, qui entrent dans la composition des noms de lieux signifient aussi la mer. La géographie nous apprendra que anciennement la mer toulait tenir tout outre la ville de Villieramou*- Sa in t-Jotue , ce sont les termes employés dans une enquête du mois d'octobre 1355 touchant les droits respectifs du comte de Ponthieu et de l'abbaye de Saint-Josse-Rur-Her (1); qu'en remontant la Canche vers Montreuil on trouve sur la rive droite le village d'Attin, appelé dans les anciens titres Mero Atlimacum; sur la rive gauche, la ville de Montreuil, dite depuis longtemps Montreuil-sur-Mcr ; au-dessus Marcnc, Marenlas, Maries, trois villages à peu de distance de la rive droite ; enfin , Marconne et Marconnelle près Hesdin. Les actes de sainte Austreberte (2) nous apprendront que cette sainte voulant aller de Marconuelle où demeuraient ses parents à Térouanne, pour consulter l'évéque , les eaux de la Canche se trouvèrent tout-à-coup tellement grossies qu'elles couvraient le pont, et que la sainte ne pût la passer que par miracle. D'où pouvait être venue cette inondation subite, sinon de la marée? A en croire Malbrancq (8). la marée refoulait les eaux de la petite rivière du bras de Bronne , juqu'à Herly, village du comté de Saint-Pol , mais il s'appuie d'un passage des actes de saint Walbert, villa marinit littoribu* contigua, auquel nous croyons qu'il a donné un sens trop étendu.
Il est d'autant plus croyable que la vallée où coule la rivière d'Authie servait da*s l'aiiikkois.
Il) Preuv., put. ii . p... (3) De Moroito , loin, i, p. *«>.
(«) Art. ff. Bened. m*qI. I. part,, p. 30, o.* 7.
aussi de décharge aux eaux de la Hanche, que l'ouverture de son embouchure était bien plus vaste autrefois quelle n'est à présent. Elle formait un havre qui s'étendait jusqu'à Waben (1), éloigné actuellement de près de mille toises du port Formé par les bouches de l'Authie. On a découvert sur la rive droite de cette rivière, vis-à-vis l'abbaje de Dammartin , c'est-à-dire à ouïe raille toises environ de ce port, un gros anneau de fer scellé dans une pierre. Malbrancq pense qu'il a pu servir à attacher de grands navires, grandiora navigia (2).
Cette vallée séparait le comté de Mon treuil du Marqucntcrre. Or, il n'y a point de canton sur toute la côte qui conserve, comme celui-ci , des marques du séjour de la mer. Son ancien nom latin est Mareskina terra, d'où l'ancien picard a fait Mareskine terre; et celui du moyen- âge. Marquenterre, comme qui dirait, terre occupée autrefois par la mer. La marée allait encore jusqu'à Rue en 1210, puisque Guillaume, comte de Ponthieu, se réserve un droit sur chaque navire qui abordait à cette ville ; c'était vraisemblablement par le canal de la Maie , qui partage le Marqucntcrre, que ces navires y arrivaient; cette rivière quœ per grevant currit, dit la charte que nous venons de citer, était plus considérable qu'elle n'est à présent lorsque Ilarold y vint échouer vers 1066. Enfin les pâturages du Marquenterre sont nommés Molières, c'est-à-dire terres reprises sur la mer, comme à Cambron et à Quent dont les dîmes que l'abbaye de Saint-Valery y avait sont confirmées par une bulle du 3 juin 1266, malgré les changements que la mer apportait fréquemment à la surface de ce terrain par ses inondations : Non obs tante quod in Mis per mari» inundàtionem sœpe tolet terre superficies immutari (3). Ces molières sont appelées aussi salines dans une sentence de l'an 1483 du lieutenant-général du sénéchal de Ponthieu qui les adjugea aux habitants de ce canton (4).
Si un tel débordement a eu lieu sur un terrain qui sert aujourd'hui de barrière à la Manche, quels purent donc avoir été ses effets dans la vallée de la Somme. Il est constant, par une découverte qui fut faite il y a vingt-cinq ans environ, dans les marais d'Hangest-sur-Somme, qu'au temps de l'empereur Commode ou peut-être même plusieurs années après, son lit était de sable marin et non de vase. Nous parlerons de cette découverte dans un autre endroit. M. Lenain, ingénieur ordinaire du Roi, eut commission de la Cour, en 1644, d'observer les passages de la Somme dont les ennemis pouvaient tirer avantage. 11 remarqua au-dessous du village d'Hangcst, au pied d'une roche, un lit de cran,
(l) P. Iguce, hW. «cita. dAbberille, p. Ml. . lop., p. 67.
13) Pr., part... n".
» nui. |m«ru< jiu>.
ensuite un lit de tourbe de deux à trois pieds d'épaisseur, après, un autre lit de cran de même épaisseur, enfin une terre fangeuse de la nature de celle de la tourbe: Par où. l'on doit juger, dit-il, que ce tant des terre* coulées des côtés, depuis un long temps qui ont été recouvertes , tantôt de vase , tantôt de pierres détachées de la côte ; et une chose bien curieuse , c'est un corps d'arbre entier trouvé à dix ou douze pieds dans la vase sous ces bancs de cran (1). Sous la couche de tourbe, dit M. Bizet (2), qui est d'environ de douze à quinze pouces, y compris les déblais, sont des couches de sable, de glaise , de galets, telles qu'on les trourc dans nos plaines. C'était la surface de nos marais dans les premiers temps du monde. M. Bellcry (3), chargé de quelques travaux en Picardie qui l'ont obligé de faire des sondes dans les marais de la Somme, a observé de même au-dessous d'un banc de tourbe, un lit de terre grisâtre de trois à quatre pieds d'épaisseur qui, quand on la tire, par oit aux doigts à peu près grasse comme de la glaise; mais desséchée elle se réduit facilement en poussière, et l'on n'y remarque qu'un sable très-fin de couleur de cendre claire. Nous avons fait la même observation à peu près dans les marais de l'abbaye du Gard ; nous y avons vu un sable un peu dénaturé par son mélange avec les végétaux qui forment la tourbe. Les jardins de cette abbaye en sont sablés. Quelques coquillages , ajoute M. Bellery, forts petits , il est vrai, et en petite quantité... nous annoncent que ce lit y a été déposé par les eaux de la mer. Il croit ce lit comme universel dans une graude partie de la vallée de la Somme, parce qu'il a vu la même chose dans quantité d'ateliers. Ce lit est posé sur un fond de galets ou cailloux arrondis et parfaitement semblables à ceux dont le rivage des mers est couvert. M. Saulmon (4) donne aussi les galets arrondis comme une preuve certaine du séjour des eaux de la mer dans les lieux où ils se trouvent. Ils sont arrondis, dit-il, et fort polis comme ayant été battus et usés par les flots; ceux au contraire qui n'ont pas éprouvé ces frottements réitérés, sont recouverts d'une croûte informe. Ainsi les montagnes de Bonneuil, de Broyé , du Quesnoy, et la vallée de Clcrmont en Beauvoisis , présentent des tas de galets arrondis comme ceux de la mer et disposés comme s'ils eussent été déposés par cet élément ; il y a lieu de croire que la mer a couvert autrefois tout cet espace.
Nous avons observé la même chose entre Breteuil et Hontdidier, au bois des dans u deaivoki» Galets, qui est entre Prévillers et le Hamel; à Bresle, sous les murs du parc de IT LF wosNms. M. de Beauvais (S). Ici les galets se trouvent sur différentes couches de coquil-
(I) Plans MSS. de* ikksdrc* de la Somme. (*) Mém. de l'icad. de* scient. . an. 1701 , p. b.
(t) Mém. «or la tourbe , p. M. (S) Supr., p. si.
(3) Diuert. vu la tourbe de Pieatdie , p. 13.
lages qui se mettent en poussière au toucher, si l'on en excepte les écailles d'huit res qui ont conservé plus de consistance. Il est bon d'observer que ce lieu avoisine un marais d'où l'on tire de la tourbe. Mais autre chose plus concluante en faveur du séjour de la mer dans le Beauvoisis, c'est le grand nombre de coquillages marins que l'on trouve à fleur de terre à une lieue et demie de Bresle , entre la forêt de Hez et la rivière de Terain. L'on descend du mont d'Hennés au village de Saint-Félix par un chemin creusé dans un roc qui n'est qu'un assemblage de coquillages marins convertis en pierres calcaire* dont la liaison est faite de débris d'autres coquillages, ce qui le rend très friable; mais malgré le peu de consistance de cette espèce de mortier, les cames de différentes espèces, les huîtres épineuses, les limaçons unis et tout blancs que l'auteur de la Conchiologie imprimée en 1742 (1) regarde comme fort rares; ceux à bouche aplatie qu'on appelle sabot; les buccins de toute espèce, surtout ceux qu'on nomme fuseau, mitre; les vis à l'infini , parmi lesquelles on trouve le télescope, la tarière, la cheville et autres que nous avons en masse ou détachées et très entières, conservent jusqu'à leurs dents, leurs fascies, leurs stries et plusieurs même leur émail. La plupart de ces coquilles ne se trouvent plus dans la partie de la Manche qui borde la Picardie. Celles que l'on trouve dans la carrière du calvaire d'Hermès ne sont pas à beaucoup près d'une aussi belle conservation. On observera que la montagne d'Hermès est à près de trente lieues de la mer. A douze ou treize lieues de là est un banc d'huitres qui s'étend depuis le mont Ganelon, à une lieue de Compiègne, jusque dans les environs de Novon :
Et prorul à pelago conchc jacuere marine (î).
xxin-