‹ Introduction à l'œuvre de Paul Claudel avec des textesChapitre 31 sur 38 · ODE II · texte numérisé non relu

ODE II

L'ESPRIT ET L'EAU (fragments).

Après le long silence fumant,

Après le grand silence civil de maints jours tout fumant de rumeurs et de fumées, :

Haleine de la terre en culture et ramage des grandes villes dorées,

Soudain l'Esprit de nouveau, soudain le souffle de nouveau,

Soudain le coup sourd au cœur, soudain le mot donné, soudain le souffle de l'Esprit, le rapt sec, soudain la possession de l'Esprit.

Comme quand dans le ciel plein de nuit avant que ne claque le premier coup de foudre,

Soudain le vent de Zeus dans un tourbillon plein de pailles et de poussières avec la lessive de tout le village.

Or, maintenant, près d’un palais couleur de souci dans les arbres aux toits nombreux ombrageant un trône pourri,

J'habite d’un vieux empire le décombre principal.

Loin de la mer libre et pure, au plus terre de la terre je vis jaune,

Où la terre même est l'élément qu’on respire, souillant immensément de sa substance l’air et l’eau, |

Ici où convergent les canaux crasseux et les vieilles routes usées et les sisi des ânes et des chameaux,

Où l’Empereur du sol foncier bus son sillon et lève les mains vers le ciel utile d’où vient le temps bon et mauvais.

Et comme aux jours de grain le long des côtes on voit les phares et les aiguilles de rocher tout enveloppés de brume et d’écume pulvérisée,

C’est ainsi que dans le vieux vent de la terre, la cité carrée dresse ses retranchements et ses portes, :

Etage ses Portes colossales dans Ie vent jaune, trois fois trois portes comme des éléphants,

Dans ce vent de cendre et de poussière, dans le grand vent gris de la poudre qui fut Sodome et les empires d'Egypte et des Perses, et Paris, et Zadmor, et no

Mais que m'importent à présent vos empires, et tout ce qui meurt,

. Et vous autres que j'ai laissés, votre voie hideuse là-bas !

Puisque je suis libre! puisque j'ai trouvé ! puisque moi du moins je suis dehors ! |

Puisque je n’ai plus ma place avec les choses créées, mais ma part avec ce qui les crée; l'esprit liquide et lascif !

Est-ce que l’on bêche la mer?est-ceque vous la fumez comme un carré de pois?

Est-ce que vous lui choisissez sa rotation, de la luzerne ou du blé ou des choux ou des betteraves jaunes ou pourpres?

Mais elle est la vie même sans laquelle tout est mort, ah! je veux la vie même sans laquelle tout est mort!

. La vie même, et tout Île reste me tue qui est mortel !

Ah ! je n’en ai pas assez ! Je regarde la mer. Tout cela me remplit qui a fin.

Mais ici et où que je tourne le visage et de cet autre côté |

Il y en a plus encore et [à aussi est toujours et de même et davantage ! Toujours, cher cœur !

Pas à craindre que mes yeux l’épuisent!

Ah! j'en ai assez de vos eaux buvables.

Je ne veux pas de vos eaux arrangées, moissonnées par le soleil, passées au filtre et à l’alambic, distribuées par l’engin des monts,

Corruptibles, coulantes.

Vos sources ne sont point des sources.

L'élément même !

La matière première ! C’est la mer, je dis, qu’il me faut !

Possédons la mer éternelle et solée, la grande rose grise ! Je lève un bras vers le paradis ! je m’avance vers la mer aux entrailles de raisin !

Je me suis embarqué pour toujours

Salut donc, Ô monde nouveau à mes yeux, Ô monde maintenant total !

:O credo entier des choses visibles et invisibles, je vous accepte avec un cœur catholique ! oo

Où que je tourne la tête

J'envisage l'immense octave de la Création ! |

Le monde s'ouvre, «et, si large qu’en soit l’empan, mon regard le traverse d’un bout à l’autre. |

J'ai pesé le soleil ainsi qu’un gros mouton que deux hommes forts suspendent à une perche entre leurs épaules.

J'ai recensé l’armée des Cieux et j’en ai dressé état,

Depuis les grandes figures qui se penchent sur le vieillard Océan

Jusqu'au feu le plus rare englouti ee le plus profond abîme,

Ainsi que le Pacifique bleu ste: où le baleinier épie l’évent d’un souffleur comme un duvet blanc. |

Vous êtes pris et d’un bout du monde jusqu’à l’autre autour de Vous,

J'ai tendu l'immense rets de ma connäissance.

Comme la phrase qui prend aux cuivres

Gagne les bois et progressivement toutes les profondeurs de l'orchestre,

Et comme les éruptions du soleil

Se répercutent sur la terre en crises d’eau et en raz-de-marée, |

Ainsi du plus grand Ange qui vous voit jusqu’au caillou de Ia route et d’un bout de votre création jusqu’à l’autre,

Il ne cesse point continuité, non plus que de l’âme au corps ;

Le mouvement ineffable des Séraphins se propage aux Neuf ordres des Esprits, | Et voici le vent qui se lève à son tour sur la terre, le Semeur, le Moissonneur !

Ainsi l’eau continue l'esprit, et le supporte, et l’alimente,

Et entre toutes vos créatures jusqu’à .

vous il y a comme un lien liquide.

Je vous salue, Ô monde libéral à mes yeux ! |

Je comprends par quoi vous êtes prb sent,

C'est que l'Eternel est avec vous, et qu’où est la créature, le créateur ne l’a point quittée. |

Je suis en vous et vous êtes en moi et votre possession est la mienne.

Et maintenant en nous à la fin

Eclate le commencement,

Eclate le jour nouveau, éclate dans la possession de la source je ne sais quelle jeunesse angélique !

Mon cœur ne bat plus le temps, c’est l'instrument de ma perdurance,

Et l’impérissable esprit envisage les choses passantes.

Mais ai-je dit passantes? Voici qu’elles recommencent.

Et mortelles? il n’y a plus de mort avec moi.

Mon Dieu,qui connaissez chaque homme avant qu’il ne naïsse, par son nom,

Souvenez-vous de moi alors que j'étais caché dans la fissure de la montagne,

Là où jaillissent les sources d’eau bouillante, et de ma main sur la paroi de marbre blanc !

O mon Dieu, quand le jour s'éteint et que Lucifer tout seul apparaît à l'Orient,

Nos yeux seulement, ce ne sont pas

nos yeux seulement, notre cœur, notre cœur acclame l'étoile inextinguible,

Nos yeux vers sa lumière, nos eaux vers l’éclat de cette goutte glorifiée !

: Mon Dieu, si vous avez placé cette : rose dans le ciel, doué |

De tant de gloire ce globule d’or dans le rayon de la lumière créée,

Combien plusl’homme immortel, animé de l’éternelle intelligence !

Aïnsi la vigne sous ses grappes tratnantes, ainsi l’arbre fruitier dans le jour de sa bénédiction,

Aïnsi l’âme immortelle à qui ce corps périssant ne suffit point !

S1 le corps exténué désire le vin, si le cœur adorant salue l’étoile retrouvée,

Combien plus à résoudre l’âme désirante ne vaut point l’autre âme humaine?

Et moi aussi, je l’ai donc trouvée à la fin, la mort qu'il me fallait ! J’ai connu cette femme. J’ai connu l'amour de la femme.

J'ai possédé l'interdiction. J’ai connu cette source de soif ! |

J'ai voulu l’âme, la savoir cette eau

be se Sage 4

qui ne connaît point la mort ! J’ai tenu

entre mes bras l’astre humain !

O amie, je ne suis pas un dieu,

Et mon âme, je ne puis te [a partager et.tu ne peux me prendre et me contenir et me posséder. |

Et voici que, comme quelqu’un qui se détourne, tu m'as trahi, tu n’es plus nulle part, à rose !

Rose, je ne verrai plus votre visage en cette vie !

Et me voici tout seul au bord du torrent, la face contre terre,

Comme un pénitent au pied de tar montagne de Dieu, les bras en croix dans le tonnerre de Ia voix rugissante !

Voici les grandes larmes qui sortent !

Et je suis là comme quelqu'un qui

meurt, et qui étouffe, et qui a mal au

cœur, et toute mon âme hors de moi jaillit comme un grand jet d’eau claire !

Mon Dieu,

Je me vois et je me juge, et Je n'ai

aucun prix pour moi-même, - Vous m'avez donné la vie : à vous la rends ; je préfère que vous repreniez tout.

Je me vois enfin ! et j'en ai désolation, et la douleur intérieure en moi ouvre LobR comme un œil liquide.

O mon Dieu, je ne veux plus — et je vous rends tout, et rien n’a pus de prix pour moi,

Et je ne vois plus que ma misère et mon néant, et ma privation, cb cela du moins est à moi !

Maintenant jaillissent |

Les sources profondes, jaillit mon âme salée, éclate en. un grand cri la poche profonde de la pureté séminale !

. Maintenant je me suis parfaitement clair, tout amèrement clair, et 1l n’y a plus rien en moi qu’une parfaite privation de vous seul !

Et maintenant de nouveau après le cours d’une année,

Comme le moissonneur Habacuc que l’Ange apporta à Daniel sans qu’il eût lâché l’anse de son panier,

L'esprit de Dieu m’a ravi tout d’un coup par dessus le mur et me voici dans ce pays inconnu.

Où est le vent maintenant? où est la mer? où la route qui m'a mené jusqu'ici?

Où sont les hommes ? il n’y a plus rien que le ciel toujours pur. Où est l’ancienne tempête?

Je prête l'oreille : et 1l n’y a plus que cet arbre qui frémit.

J'écoute : et il n’y a plus que cette feuille insistante.

Je sais que la lutte est finie. Je sais que la tempête est finie !

Il y a eu le passé, mais il n’est plus.

Je sens sur ma face un souffle plus froid.

(Cinq grandes Odes, Nouvelle Revue française.)

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