CXXVI INTRODUCTION
au repentir, comme ses châtiments exercent les bons à la résignation, et que sa miséricorde protège doucement les bons comme sa justice frappe durement les méchants. Il a plu, en effet, à la divine Providence de préparer aux bons, pour la vie future, des biens dont les méchants ne jouiront pas, et aux méchants des maux dont les bons n'auront point à souffrir; mais quant aux biens et aux maux de cette vie, elle a voulu qu'ils fussent communs aux uns et aux autres, afin qu'on ne désirât point avec trop d'ardeur des biens dont on entre en partage avec les méchants, et qu'on n'évitât point comme honteux des maux qui souvent éprouvent les bons.
u II y a pourtant une extrême difiEérence dans l'usage que les uns et les autres font de ces biens et de ces maux ; car l'homme bon ne se laisse point enivrer par les biens de cette vie, ni abattre par ses disgrâces; le méchant, au contraire, considère la mauvaise fortune comme une trèsgrande peine, parce qu'il s'est laissé corrompre par la bonne. Plus d'une fois, cependant. Dieu fait paraître plus clairement sa main dans cette distribution des biens et des maux ; et véritablement si tout péché était frappé dès cette vie d'une punition manifeste , Von eroirait qu'il ne reste plus rien à faire au dernier jugement; de même que si Dieu n'infligeait à aucun péché un châtiment visible, on croirait qu'il n'y a point de Pro-
INTKODCCTÎON. CXXVII
vidence. Il en va pareillement des biens temporels. Si Dieu, par une libéralité toute évidenle, ne les accordait à quelques-uns de ceux qui les lui demandent, nous penserions qu ils ne dépendent point de sa volonté; et s'il les donnait à tous ceux qui les lui demandent, nous nous accoutumerions à ne le servir qu'en vue de ces récompenses , et le culte que nous lui rendrions n'entretiendrait pas en nous la piété, mais Tavarice et l'intérêt. Or, s'il en est ainsi , il ne faut point s'imaginer, quand les bons et les méchants sont également affligés, qu'il n'y ait point entre eux de différence, parce que leur affliction est commune. La différence de ceux qui sont frappés demeure dans la ressemblance des ni^ux qui les frappent, et, pour être exposés aux mêmes tourments , la vertu et le vice ne se confondent pas. Car, comme un même feu fait briller l'or et noircir la paille, comme un même fléau écrase le chaume et purifie le froment , et de même encore que le marc ne se mêle pas avec l'huile, quoiqu'il soit tiré de l'olive par le même pressoir, ainsi un même malheur venant à fondre sur les bons et sur les méchants, éprouve, purifie et fait resplendir les uns, tandis qu'il damne, écrase et anéantit les autres. C'est pour cela qu'en une même affliction, les méchants blasphèment contre Dieu, les bons, ^u contraire, le prient et le bénissent : tant il importe de considérer, non les maux
GXXVIII INTRODUCTION.
qu*OQ soufPre, mais Tcsprit dans lequel on les subit ; car le même mouvemeot qui tire de la boue une odeur fétide , imprimé à un vase de parfums, eu fait sortir les plus douces exhalaisons ^ »
Pour ramener ces grandes vues à des termes précis, ridée que saint Augustin et le christianisme se forment de Tensemble des choses est celle d'un ordre moral qui domine tout et dont Dieu est le principe : le monde matériel a été créé en vue du monde spirituel, et le monde spirituel n'existe que pour faire triompher la justice sur rinjustice. Tordre sur le désordre, le bien sur le mal.
Cette pensée de Tordre moral, conçu comme Tordre supérieur de toui^es choses, est le principe commun du christianisme et de la philosophie de Platon. Yoilà ce qui faisait dire à saint Augustin^ que, si Platon et ses amis revenaient au monde, ils n'auraient à changer que bien peu de chose à leur doctrine pour être chrétiens. £t en efPet, sur ces hs^utes cimes de la métaphysique et de la morale, les différences s'évanouissent; tout
^ Cité de Dieu, livre i , ch. 8.
* « Si ha$u: vitam illi vin nobiscum t^rsus agere pointssent, vidèrent pro/eclo cujus atictoritatefacilitu consuleretur hominibuSf et, paucis mutatis verbis et sententiis , christiani fièrent , sicut plerique recentiorum nostroi-um- *que tempoiiim platonici fuerunl ( De rçra Religione , cap. 12)..
INTRODUCTION. CXJtlX
s^accorde, tout s'unit. La métaphysique est tout entière en ce peu de mots : il y a un Dieu qui est la vérité et le bien; — la morale est tout entière en ceux-ci : il y a une loi suprême , c'est de chercher la vérité de toutes les forces de son esprit et d'aimer le bien de toutes les forces de son cœur, afin de se rendre semblable à Dieu.