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QUELQUES IDÉES DE MÉDECINS

Charcot et l'hypnotisme. — Le phénomène hallucination : le rêve chez les hystériques. — Les procès de sorcellerie. — L'affaire La Roncière. — L'histoire des hypnotiseurs. — Les faits acquis : leur intérêt psychologique, juridique, historique. — Le Satanisme. — L'Envoûtement. — La Télépathie. — La Fascination. — Le Miracle.

Du vivant de Charcot, lors de ses retentissantes études sur l'hystérie et le somnambulisme, de nombreuses personnes avides de s'instruire ou simplement en proie au péché de curiosité, voulurent bien me demander s'il leur serait possible d'assister au moins une fois aux cours et aux expériences de la Salpêtriëre. Il était malaisé d'en obtenir l'autorisation si l'on était du monde et non pas du métier, et cela pour quelques motifs qu'il est sans doute utile d'expliquer.

Ces sortes de recherches, d'un caractère si nouveau

Maurice de Fleury. 1

qu'elles menacent de bouleverser plus d'une notion classique en philosophie, en histoire et en jurisprudence, ne peuvent guère que troubler, sans beaucoup les instruire, les esprits insuffisamment préparés, ceux que n'a pas mûris une solide éducation technique préalable. Dans toute science nouvelle, les faits probants sont difficiles à discerner des faits douteux; et c'est assurément un des grands torts de notre temps, que la hâte inconsidérée à vulgariser le savoir très récemment acquis.

Ce que l'on nomme le grand public — c'est-à-dire les gens qui, la veille, ignoraient tout ce qu'on va leur apprendre si vite — le public efïaré, d'abord, puis charmé par l'attrait de l'étrange et du neuf, va d'emblée, non pas aux phénomènes les plus simples et les mieux démontrés, mais bien plutôt aux plus mystérieux et aux plus surprenants. Il s'impatiente et s'énerve aux lenteurs méthodiques; il voudrait avoir tout de suite les solutions de son choix. Il eût risqué d'être déçu au cours du professeur Charcot.

Ce qui permit à ce maître admirable de mener à bien des études qui, jusqu'à lui, avaient fait sourire les sages, ce qui lui valut tant de trouvailles dans cette mine obscure où tant d'autres chercheurs s'étaient égarés avant lui, c'est qu'il eût le rare courage de laisser de côté, d'abandonner à ses « neveux », aux savants des générations futures, tout ce qui lui semblait inaccessible pour l'instant. Il prit les faits les plus simples, les plus aisés à observer; il délaissa tous les autres et ne voulut

progresser qu'avec des lenteurs et des précautions infinies, donnant ainsi la preuve qu'il aimait fort la vérité, au contraire de ces esprits qui lui préfèrent le mystère, et qu'il savait l'art précieux de la patience. Manière étroite, au dire de plusieurs, et qui risque de rendre injuste pour des tentatives plus libres ; manière égoïste peut-être, mais la mieux apte encore à se procurer à soimême, comme à donner aux autres, le sentiment de la sécurité.

Pour fermer au public son amphithéâtre de cours, il avait d'autres motifs encore, outre l'inconvénient moral de donner, en représentation pour ainsi dire, des malades qui sont aussi des pauvres, sans bénéfice réel pour personne, il est juste de dire que le spectacle de l'hystérie n'est point inoffensif. Il n'est certes pas indécent et le mot a perdu définitivement sa signification vulgaire de lubricité maladive; tout au contraire il est prouvé que la plupart des névropathes de cette sorte répugnent à Tamour physique. Mais l'attaque de nerfs et l'état de nervosité sont, à coup sûr, d'un très mauvais exemple. Nous y sommes tous plus ou moins prédisposés, et ce n'est pas d'hier, car le vieux Sydenham, père du laudanum, qui exerçait très savamment au xvn^ siècle, affirme en ses écrits, que la moitié des hommes et à peu près toutes les femmes sont hystériques. Il exagérait bien un peu, à moins qu'on ne préfère admettre qu'à la cour du roi Charles II, on était moins équilibré que nous. Mais la proportion est encore consi-

dérable, et il aurait été d'assez fâcheux effet que MM. les internes, au beau. milieu du cours, fussent coniraints de quitter précipitamment Festrade où ils aident leur maître, pour aller secourir de belles spectatrices en mal de pâmoison.

Mais s'il est périlleux de voir, il est moins périlleux de lire, et l'on peut faire choix de quelques faits d'intérêt général qui, sans troubler outre mesure les esprits les moins préparés, pourront contribuer à donner une idée exacte de la portée, de l'importance de ces curieuses recherches qui nous ont fait comprendre tant de choses obscures, et qui oat tant contribué à mûrir quelques bons esprits. Dès maintenant, les connaissances positivement acquises sur ce sujet forment un tout assez complet pour que l'enseignement de la Salpêtriëre puisse être coordonné, synthétisé et mis au net, pour ainsi dire. Un bon écrivain spécial, ancien interne et ancien chef de chnique de Charcot, le docteur Gilles de la Tourette, a mené cette besogne abonne fin, et son Trail.é clinique et thérapeutique de l'hystérie ^ constitue, avec les Leçons cliniques sur l'hystérie et F hypnotisme^ de M. le professeur Pitres, doyen de la Faculté de médecine de Bordeaux, ce qu'il y a, je crois, de plus instructif dans l'espèce.

De ces ouvrages écrits pour des spécialistes je voudrais d'abord détacher quelques aperçus relatifs au phénomène de l'hallucination.

(1) Pion, édit ^^ vol. Ib95.

(2) 0. Doin, edit. 2 vol. 1891.

L'ENSEIGNEMENT DE LA SALl'ETRIÈRE

Ce phénomcno, le public ne le connaît guère que par de vagues informations de presse, ou par certains romans modernes dont on ne peut trop dire à quel point ils sont immoraux, non pas tant par la crudité des scènes qu'ils racontent que par l'insuffisance de leur documentation et leur prétention à instruire. Car, au fond, l'immoralité d'un écrit ne réside-t-elle pas surtout dans l'altération du vrai?

Voici ce qui s'observe au chevet des malades.

Presque toujours, sitôt finie son attaque de nerfs, faite de mouvements convulsifs et de cris désordonnés, l'hystérique est pris de délire. Il se figure, avec une grande intensité et une parfaite sincérité dans l'hallucination, revoir et revivre telle ou telle scène marquante, impressionnante de sa vie passée. Au moyen âge et jusqu'au dernier siècle, alors que l'éducation n'était rien que religieuse, comme on ne voyait guère les âmes tourmentées que du combat des mauvais anges contre les bons, les démons et les séraphins jouaient le grand rôle dans ce délire. Aujourd'hui presque toutes les filles du peuple que l'on soigne dans les hôpitaux ont pour préoccupation dominante un am. l^ont l'abandon leur a été cruel, et leur délire est tristement sentimental bien plutôt que mystique, tout en suivant, d'ail-

leurs, absolument et rigoureusement les mêmes phases qu'à l'époque lointaine oii le diable Isaacaron venait tenter M""^ de Belciel. Un exemple précis me fera mieux comprendre.

Une malade, du service de Charcot, eut à seize ans sa première crise de nerfs, après un incendie qui avait dévoré la maison de son père ; un peu plus tard, au théâtre où l'on représentait le Tour du monde en quatrevingts jours, d'après le roman de M. Verne , elle eut une seconde attaque au tableau émouvant où des serpents envahissent la scène et enlacent deux voyageuses ; elle devint tout à fait hystérique lorsque son fiancé l'eut abandonnée pour une autre. Par la suite, elle avait au moins une attaque de nerfs par jour, après quoi prenait le délire, et ce délire était toujours le même : l'incendie, la grotte des serpents, la scène de l'abandon, y revenaient invariablement dans le même ordre, à l'état d'hallucination si complète que la malade se figurait y être, absolument. Et les yeux clos, les deux bras en avant pour repousser ces visions affreuses, elle les racontait haletante d'horreur, et les peignait en couleurs vives, en termes saisissants. Puis elle s'éveillait, redevenue semblable à vous ou moi. Elles sont toutes ainsi. Leurs hallucinations évoluent selon certaines lois dont VOICI les principales :

1° L'hallucination est parfaite, l'illusion absolue : l'hystérique la subit avec l'intensité d'une chose réelle, et le récit qu'elle en fait est sincère.

2" Ce ne sont point, à proprement parler, des inventions de son esprit, mais bien des souvenirs amplifiés, dramatisés, se rapportant toujours à quelque fait réel, antérieurement arrivé.

3° La vision n'est ordinairement pas immobile. Elle apparaît à la gauche ou à la droite du sujet, selon que le sujet a de Y hémianesthésie à droite ou à gauche (les hystériques sont ordinairement insensibles d'une moitié du corps) ; puis elle avance et s'évanouit au moment où elle arrive en face du sujet.

Cette triple particularité contribue singulièrement à donner, au récit que font les hystériques de leurs hallucinations, plus de précision, plus de vivacité, plus de véracité apparente. On sait, en outre, que, quand une personne est en état de sommeil hypnotique, il est facile de lui suggérer à volonté des hallucinations de Tun ou l'autre sens, de lui faire voir des fleurs, respirer des parfums, goûter des bonbons ou du sel, entendre des paroles, toucher des objets imaginaires. En cet état, l'hystérique, privé momentanément de sa personnalité volontaire, subit, comme une cire molle, l'impression que lui impose une volonté étrangère, et s'imagine véritablement voir, entendre, sentir, goûter, toucher tout ce dont on lui parle. Et toujours il décrit son hallucination en termes abondants et si précis, avec un tel relief de détails, qu'on dirait la vérité même.

Ainsi donc, premier fait acquis : l'état d'hallucination peut se produire, suggéré par le souvenir d'une scène

réelle de la vie passée, ou imposé par la volonté d'un tiers. Tout cela est connu d'un bon nombre de nos lecteurs, et je n'en fais mention que pour mieux être compris par la suite dans Fexplication de ces bizarreries pathologiques. Mais voici qui est moins banal et plus digne de fixer l'attention.

Parfois aussi, l'hystérique peut se sug-g-érer à luimême, la nuit, pendant son sommeil ordinaire et sous la seule impulsion d'un rêve — les rêves jouent un rôle énorme dans leur vie, et très souvent leurs veilles demeurent tout impressionnées d'un songe de la nuit — , des hallucinations assez intenses pour que la mémoire en subsiste, après le réveil, comme d'une chose arrivée. Et c'est ici que la question prend assez d'intérêt nouveau pour mériter quelques détails. A la Salpêtriëre, les malades — qui sont toujours préoccupées d'amours subitement écloses ou de haines d'un jour pour Messieurs les étudiants du service — rêvent souvent de tel ou tel d'entre eux. Le lendemain, à leur réveil, elles accusent sincèrement l'interne — voire le professeur en personne — d'être venu les violer. En pareil cas, rien n'est facile comme de contrôler l'inexactitude du fait. Mais prenez un autre milieu; supposez l'absence de témoins, l'impossibilité pour l'accusé d'invoquer un alibi et voyez où cela peut mener, puisque l'accusation, portée de bonne toi, est toujours formulée avec un grand accent de vérité, un luxe de détails précis à s'y méprendre, fût-on le plus retors des juges d'instruction.

« Mais, dira-t-on, une tentative criminelle laisse des traces, après elle, des blessures, des vestiges de lutte? » Oh ! mon Dieu, qu'à cela ne tienne ! Voici quelques exemples, non point des anecdotes inventées à plaisir et pour les besoins de la cause, mais des « observations » médicales, recueillies avec soin et scrupuleusement contrôlées par des savants sévères dans le clioix de leurs documents. Après les avoir exposés, nous les comparerons à certains faits rapportés par l'histoire, et ce rapprochement ne sera pas, je pense, sans apporter quelque clarté nouvelle.

Une jeune femme notoirement nerveuse, M™^ X..., a rencontré dans la journée une personne qu'elle connaît à peine, M. Z... Le fait n'est, en lui-même, d'aucune importance, mais elle en a rêvé, la nuit suivante, ainsi qu'il nous arrive à tous de rêver d'une chose minime, survenue récemment. Donc, elle rêve que M. Z... l'a poursuivie furieusement sur une route où elle allait ; la course a été longue et pénible : à bout de forces, elle a fini par se jeter dans un fossé et par se briser les deux jambes. Le lendemain matin, M"® X... se réveille, toute meurtrie, absolument incapable de remuer les jambes, et racontant, de la meilleure foi du monde, que M. Z..., en la pourchassant, l'a fait choir et qu'il a causé la fracture. On examine la malade : ses jambes ne sont point brisées mais bel et bien paralysées ; chez elle la paralysie n'a pas duré moins de six mois. Un simple rêve peut donc suffire à laisser après lui des traces

matérielles, des preuves persistantes, et qui peuvent donner l'illusion d'un récit véridique.

Mais voici qui est pire encore :

Une hystérique a passé la nuit dans son lit, le plus paisiblement du monde. Ses voisines de salle, les surveillantes qui ne Font pas perdue de vue, sont là pour l'attester : rien d'apparent n'a troublé son sommeil. A son réveil elle raconte avec émotion qu'elle a été brutalisée, pendant la nuit, par quelqu'un qu'elle nomme. On cherche à lui faire comprendre qu'un vain songe a causé son émoi, mais elle se déclare endolorie de-ci, de-là, et elle montre, à l'endroit même où le ravisseur l'a frappée, des taches brunes de sang extravasé, de véritables et indéniables ecchymoses. Eh bien, chose absolument invraisemblable au premier abord, mais parfaitement démontrée, ces ecchymoses sont survenues spontanément, sous la seule influence de la suggestion par le rêve, et ce témoignage matériel est né de l'imagination. Ce n'est rien qu'un trouble local de la circulation sanguine ; en voici la preuve fournie par une petite expérience très concluante, maintes fois répétée à la Salpêtrière. Sur la main d'une hystérique, placez du vulgaire papier gommé, un inoffensif timbre-poste, par exemple ; entourez-le d'un pansement épais que vous prendrez soin de sceller avec de la cire et un cachet pour que nul n'y puisse toucher. Affirmez à la malade qu'on vient de lui poser un vésicatoire. Et, le temps normal écoulé, quand vous détacherez le pansement, la sugges-

L'ENSEIGNIÎMENT DE LA SALPËTRIÈRE H

tion aura suffi pour produire l'effet d'un vésicatoire réel, une cloche d'épiderme soulevé, pleine d'eau, une « phlyctène », comme on dit. Ecchymoses, phlyctènes sont phénomènes du même ordre, troubles de la circulation locale pouvant naître sous l'influence de la seule suggestion, qu'un rêve en soit la cause ou qu'un étranger la provoque. Et le mécanisme en est simple : une paralysie momentanée des nerfs vaso-moteurs... Une hallucination pénible, un drame imaginaire suffisent donc à laisser après eux des traces matérielles, des lésions formelles. Le rêve peut créer une réalité.

Outre l'extrême curiosité du fait, il y a là une connaissance nouvelle grosse de conséquences pratiques en jurisprudence. Un innocent peut être condamné sur la dénonciation vraisemblable et sincère d'un halluciné. Dieu merci, les cas de cette sorte sont assez peu fréquents dans la société moderne. Mais, en remontant dans le passé, on peut trouver dans la notion de ces phénomènes récemment mis à jour l'explication très probable d'une foule de petits faits historiques qui sont restés longtemps mystérieux.

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