‹ Introduction à la médicine de l'espritChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE PREMIER LENSEI6NEMENT DE LA SALPÉTfilÉRB · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LENSEI6NEMENT DE LA SALPÉTfilÉRB

Gbarcot et rhypnotisme. — Le phénomène hallucination : le rôre chez les hystériques. — Les procès de sorcellerie. — LWaire La Roncière. — Ûhistoire des hypnotiseurs. — Les faits acquis : leur intérêt psychologique, juridique, historique. — Le Satanisme. — L^Enyoûtement. — La Télépathie. — La Fascination. — Le Miracle.

Du vivant de Gharcot, lors de ses retentissantes études sur l'hystérie et le somnambulisme» de nombreuses personnes avides de s'instruire ou simplement en proie au péché de curiosité, voulurent bien me demander s'il leur serait possible d'assister au moins une fois aux cours et aux expériences de la Salpètriëre. Il était malaisé d'en obtenir l'autorisation si l'on était du monde et non pas du métier, et cela pour quelques motifs qu'il est sans doute utile d'expliquer.

Ces sortes de recherches, d'un car active si nouveau

IIaurick de Fleuby. i

2 LA Hl^DCCmE DE L*ESPR1T

qu'elles menacent de bouleverser plus d'une notion classique en philosopliie, en liistoire et en jurisprudence, ne peuvent guère que troubler, sans beaucoup les instruire, les esprits insuffisamment préparés, ceux que n'a pas mûris une solide éducation technique préalable. Dans toute science nouvelle, les faits probants sont difficiles à discerner des faits douteux; et c'est assurément un des grands torts de notre temps, que la hâte inconsidérée à vulgariser le savoir très récemment acquis.

Ce que l'on nomme le grand public — c'est-à-dire les gens qui, la veille, ignoraient tout ce qu'on va leur apprendre si vite — le public eflaré, d'abord, puis charmé par l'attrait de l'étrange et du neuf, va d'emblée, non pas aux phénomènes les plus simples et les mieux démontrés, mais bien plutôt aux plus mystérieux et aux plus surprenants. Il s'impatiente et s'énerve aux lenteurs méthodiques; il voudrait avoir tout de suite les solutions de son choix. Il eût risqué d'être déçu au cours du professeur Charcoi.

Ce qui permit à ce maître admirable de mener à bien des études qui, jusqu'à lui, avaient fait sourire les sages, ce qui lui valut tant de trouvailles dans cette mine obscure où tant d'autres chercheurs s'étaient égarés avant lui, c'est qu'il eût le rare courage de laisser de côté, d'abandonner à ses « neveux », aux savants des générations futures, tout ce qui lui semblait inaccessible pour l'instant. Il prit les faits les plus simples, les plus aisés à observer; il délaissa tous les autres et ne voulut

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progresser qu'avec des lenteurs et des précautions infinies, donnant ainsi la preuve qu'il aimait fort la vérité, au contraire de ces esprits qui lui préfferent le mystère, et qu'il savait l'art précieux de la patience. Manière étroite, au dire de plusieurs, et qui risque de rendre injuste pour des tentatives plus libres; manière égoïste peut-être, mais la mieux apte encore à se procurer à soimême, comme à donner aux autres, le sentiment de la sécurité.

Pour fermer au public son amphithéâtre de cours, il avait d'autres motifs encore, outre l'inconvénient moral de donner, en représentation pour ainsi dire, des malades qui sont aussi des pauvres, sans bénéfice réel pour personne, il est juste de dire que le spectacle de l'hystérie n'est point inoflensif. Il n'est certes pas indécent et le mot a perdu définitivement sa signification vulgaire de lubricité maladive; tout au contraire il est prouvé que la plupart des névropathes de cette sorte répugnent à l'amour physique. Mais l'attaque de nerfs et l'état de nervosité sont, à coup sûr, d'un très mauvais exemple. Nous y sommes tous plus ou moins prédisposés, et ce n'est pas d'hier, car le vieux Sydenham, père du laudanum, qui exerçait très savamment au xvn* siècle, affirme en ses écrits, que la moitié des hommes et à peu près toutes les femmes sont hystériques. Il exagérait bien un peu, à moins qu'on ne préfère admettre qu'à la cour du roi Charles II, on était moins . équilibré que nous. Mais la proportion est encore consi-

(lérable, et il aurait été d'assez fâcheux effet que MM. les internes, au beau milieu du cours, fussent couiramts de quitter précipitamment l'estrade où ils aident leur maître, pour aller secourir de belles spectatrices en mal de pâmoison.

Mais s'il est périlleux de voir, il est moins périlleux de lire, et Ton peut faire choix de quelques faits d'intérêt général qui, sans troubler outre mesure les esprits les moins préparés, pourront contribuer à donner une idée exacte de la portée, de l'importance de ces curieuses recherches qui nous ont fait comprendre tant de choses obscures, et qui ont tant contribué à mûrir quelques bons esprits. Dès maintenant, les connaissances positivement acquises sur ce sujet forment un tout assez complet pour que l'enseignement de la Salpêtrière puisse être coordonné, synthétisé et mis au net, pour ainsi dire. Un bon écrivain spécial, ancien interne et ancien chef de clinique de Charcot, le docteur Gilles de la Tourette, a mené cette besogne à bonne fin, et son Traiié clinique et thérapeutique de C hystérie * constitue, avec les Leçons cliniques sur l'hystérie et C hypnotisme^ de M, le professeur Pitres, doyen de la Faculté de médecine de Bordeaux, ce qu'il y a, je crois, de plus instructif dans l'espèce.

De ces ouvrages écrits pour des spécialistes je voudrais d'abord détacher quelques aperçus relatifs au phénomène de l'hallucination.

(l)Plon. édit ^ vol. 1895.

(2) 0. Doin, c(Ut. 2 vol. 18tH.

L'ENSKIGNEMENT DE LA SALPÊTRIÊRE

Ce phénomène, le public ne le connaît guëre que par de vagues informations de presse, ou par certains romans modernes dont on ne peut trop dire à quel point ils sont immoraux, non pas tant par la crudité des sefenes qu'ils racontent que par Tinsuffisance dé leur documentation et leur prétention à instruire. Car, au fond, l'immoralité d'un écrit ne réside-t-elle pas surtout dans l'altération du vrai?

Voici ce qui s'observe au chevet des malades.

Presque toujours, sitôt finie son attaque de nerfs, faite de mouvements convulsifs et de cris désordonnés, l'hystérique est pris de délire. Il se figure, avec une grande intensité et une parfaite sincérité dans l'hallucination, revoir et revivre telle ou telle scène marquante, impressionnante de sa vie passée. Au moyen âge et jusqu'au dernier sifccle, alors que l'éducation n'était rien que religieuse, comme on ne voyait guëre les âmes tourmentées que du combat des mauvais anges contre les bons, les démons et les séraphins jouaient le grand rôle dans ce délire. Aujourd'hui presque toutes les filles du peuple que l'on soigne dans les hôpitaux ont pour préoccupation dominante un am. :^<)nt l'abandon leur a été cruel, et leur délire est tristement sentimental bien plutôt que mystique, tout en suivant, d'ail-

leurs, absolument et rigoureusement les mômes phases qu'à l'époque lointaine où le diable Isaacaron venait tenter M°*® de Belciel. Un exemple précis me fera mieux comprendre.

Une malade, du service de Charcot, eut à seize ans sa première crise de nerfs, après un incendie qui avait dévoré la maison de son père; un peu plus tard, au théâtre où Ton représentait le Tour du monde en quatrevingts' jours^ d'après le roman de M. Verne, elle eut une seconde attaque au tableau émouvant où des serpents envahissent la scène et enlacent deux voyageuses ; elle devint tout à fait hystérique lorsque son fiancé l'eut abandonnée pour une autre. Par la suite, elle avait au moins une attaque de nerfs par jour, après quoi prenait le délire, et ce délire était toujours le même : l'incendie, la grotte des serpents, la scène de l'abandon, y revenaient invariablement dans le même ordre, à Tétat d'hallucination si complète que la malade se figurait y être, absolument. Et les yeux clos, les deux bras en avant pour repousser ces visions affreuses, elle les racontait haletante d'horreur, et les peignait en couleurs vives, en termes saisissants. Puis elle s'éveillait, redevenue semblable à vous ou moi. Elles sont toutes ainsi. Leurs hallucinations évoluent selon certaines lois tiout VOICI les principales :

1° L'halluc'mation est parfaite, l'illusion absolue : rhysterique la subit avec l'intensité d'une chose réelle^ et le récit qu'elle en fait est sincère.

L'ENSËlCàVEJICNff Ûfi Lk SlLPÊTRIÊRg f

2^ Ce ne fiont poiat, à propremeot parler, des iorenlions de son esprit, mais bien des souvenirs amplifiés, dramatisés, se rapportant itoujours à quelque fait séel, antérieurement arrivé.

3"" La vikûion n'est ordiaairement pas immobile. Elle apparaît à la gauche ou à la droite du sujet, selon ^ne le sujet a de Y hémianesûiésie à droite ou à gauche (les hystériques sont ordinairenient insensibles d'une moitié du corps) ; puis elle avance et s'évanouit au moment oè elle arrive en fiioe du sujet.

Cette triple particularité contribue singulièrement à donner, au récit que font les hystériques de leurs hallucinationfl, plus de précision, plus de vivacité, plus de véracité apparente. On sait, en outre, que, quand une personne est en état de sommeil hypnotique, il est taeile de lui suggérer à volonté des hallucinations de l'un ou l'autre sens, de lui faire voir des Seurs, respirer des parfums, goûter des bonbons ou du seL, entendre des paroles, toucher des objets imaginaires. En cet état, l'hystérique, privé momentanément de sa parsojuialiAé volontaire, subit, comme une cire molle, l'impression que lui impose une volonté étrangère, ^ s'imagine véritablement voir, entendre, sentir, goûiw, tOMcher tout ce dont on lui parle. Et toujours il décrit son hallucination en termes abondants et si précis, avec un t^ relief de détails, qu'on dirait la vérité mêine.

Ainsi donc, premier fait acquis : l'état d'haUudoation peut se produire, suggéré par le souvenir d'une scène

réelle de la vie passée, ou imposé par la volonté d*iin tiers. Tout cela est connu d'un bon nombre de nos lecteurs» et je n'en fais mention que pour mieux être compns par la suite dans l'explication de ces bizarreries pathologiques. Mais voici qui est moins banal et plus digne de fixer l'attention.

Parfois aussi, l'hystérique peut se suggérer à luimême, la nuit, pendant son sommeil ordinaire et sous la seule impulsion d'un rêve — les rêves jouent un rôle énorme dans leur vie, et très souvent leurs veilles demeurent tout impressionnées d'un songe de la nuit — , des hallucinations assez intenses pour que la mémoire en subsiste, après le réveil, comme d'une chose arrivée. Et c'est ici que la question prend assez d'intérêt nouveau pour mériter quelques détails. A la Salpêtriëre, les malades — qui sont toujours préoccupées d'amours subitement écloses ou de haines d'un jour pour Messieurs les étudiants du service — rêvent souvent de tel ou tel d'entre eux. Le lendemain, à leur réveil, elles accusent sincèrement l'interne — voire le professeur en personne — d'être venu les violer. En pareil cas, rien n'est facile comme de contrôler l'inexactitude du fait. Mais prenez un autre milieu; supposez l'absence de témoins, l'impossibilité pour l'accusé d'invoquer un alibi et voyez où cela peut mener, puisque Taccusation, portée de bonne foi, est toujours formulée avec un grand accent de vérité, un luxe de détails précis à s'y méprendre, fût-on le plus retors des juges d'instruction.

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« Mais, dira-t-on, une tentative criminelle laisse des traces, après elle, des blessures, des vestiges de lutte? » Oh ! mon Dieu, qu'à cela ne tienne ! Voici quelques exemples, non point des anecdotes inventées à plaisir et pour les besoins de la cause, mais des « observations » médicales, recueillies avec soin et scrupuleusement contrôlées par des savants sévères dans le choix de leurs documents. Après les avoir exposés, nous les comparerons à certains faits rapportés par l'histoire, et ce rapprochement ne sera pas, je pense, sans apporter quelque clarté nouvelle.

Une jeune femme notoirement nerveuse. M*"' X..., a rencontré dans la journée une personne qu'elle connaît à peine, M. Z... Le fait n'est, en lui-même, d'aucune importance, mais elle en a rêvé, la nuit suivante, ainsi qu'il nous arrive à tous de rêver d'une chose minime, survenue récemment. Donc, elle rêve que M. Z... l'a poursuivie furieusement sur une route où elle allait ; la course a été longue et pénible : à bout de forces, elle a fini par se jeter dans un fossé et par se briser les deux jambes. Le lendemain matin, M"* X... se réveille, toute meurtrie, absolument incapable de remuer les jambes, et racontant, de la meilleure foi du monde, que M. Z..., en la pourchassant, Ta fait choir et qu'il a causé la fracture. On examine la malade : ses jambes ne sont point brisées mais bel et bien paralysées; chez elle la paralysie n'a pas duré moins de six mois. Un simple rêve peut donc suffire à laisser après lui des traces

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BULtérîelles, des preuves persistanlee, et qui peuvent donner rUlusion d'un récit véridique.

Mais voici qui est pire encore :

Une hystérique a passé ila imift dans son lit, ie plus paisiblement du inonde. Ses voisines de salle, les surveillantes qui ne Tout pas perdue de vue, sont là pour l'attester : rien d'apparent n'a troufaié son sommeil. A son réveil elle raconte avec émotion qu'elle a été l>rutalisée, pendant la nuit, par quelqu'un qu'elle nomme. On cherche à lui faire comprendre qu'un vain song'e a causé son émoi, mais elle se déclare endolorie de-ci, de-là, et elle montre, à l'endroit même où le ravisseur l'a frappée, des taches brunes de sang «xtravasé, de véritables et indéniables ecchynM)ses. Eh bien, chose absolument invraisemblable au premier abord, mais parfaitement démontrée, ces ecchymoses sont survenues spontanément, sous la seule influence de la suggestion par le rêve, et ce témoignage matériel <est né de l'imagination. Ce n'e&t rien qu'un trouble local de la circulation sanguine; en voici la preuve fourme par une petite expérience très concluante, maintes fois répétée à la Salpêtriëre. Sur la main d'une hyfilérique, placez du vulgaire papier gommé, un iitoffensif timbre-poste, par exemple; entouree-le d'un pansement épais que vous prendrez Boin de sceller avec de la cire et un cachet pour q«e nul n'y puisse toucher. AQirmez à la malade qu'on vitôit de lui poser «m vésicatoire. Et, le temps Roonal écoulé, quand vous détacherez le pansement, la sugges-

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tion aura auffi pour produire leffet d'un vésicatoîre réel, une cloche d'épiderme soulevé, pleine d'eau, une « plilyctëne », comme on dit. Ecchymoses, pblyctènes sont phénomènes du même ordre, troubles de ia circulation locale pouvant naître sous Tinfluenoe de la seule suggestion, qu'un rôve en soit la cause ou qu'un étranger la provoque. Et le mécanisme en est simple : une paralysie momentanée des iierfs vaso-moteurs... Une hallucination pénible, un drame imaginaire suffisent donc à laisser après eux des traces matérielles, des lésions formelles. Le rôve peut créer une réalité.

Outre Texirême curiosité du fait, il y a là une connaissance nouvelle grosse de conséquences pratiques en jurisprudence. Un innocent peut être condamné sur la dénonciation vraisemblable et sincère d'un halluciné. Dieu merci, les cas de cette sorte sont assez peu fréquents dans la société moderne. Mais, en remontant dans le passé, on peut trouver dans la notion de ces phénomènes récemment mis à jour l'explication très probable d'une foule de petits faits historiques qui sont restés longtemps mystérieux.

IIT

Quand on relit les vieux prooès de sorciers et de possédés du démon, un esprit impartial ne peut manquer d'être frappé par le talent d'observation, par le souci de vérité, par le soin scrupuleux à noter les moindres dé-

lails dont flrent preuve les inquisiteurs et les juges du temps.

D'une rigueur impitoyable, qui s'explique aisément puisqu'ils croyaient avoir afiaire au diable, à l'ennemi du genre humain, ces hommes, dont la mémoire est détestée pour les supplices qu'ils ordonnèrent, apportaient à l'étude des faits soumis à leur juridiction un soin méticuleux et une incontestable bonne foi. Tous les phénomènes notés à la Salpêtrière, on les a retrouvés, depuis, dans les pièces de ces procès. Aucun petit détail ne leur a échappé; ils ont écrit, sans s'en douter, une histoire à peu près complète de la névropathie, si bien qu'on a pu dire avec quelque raison : rien n'a changé, depuis Laubardemont, de la science de l'hystérie, si ce n'est l'interprétation des symptômes et leur traitement : l'eau en place du feu, la douche en place du bûcher.

Dans l'ouvrage de M. Gilles de la Tourette, fort riche en documents historiques intéressants, il est question des extases et des visions d'une religieuse dont on a, ces temps-ci, magistralement reconstitué le caractère : je veux dire sainte Thérèse. S'il est vrai que « ce que Pierre institue sur la terre est institué dans le ciel », aucune bienheureuse n'a de plus belle place à la cour céleste, et la vénération de trop de fidèles lui est acquise pour que je me permette, à l'exemple de son historien, le R. P. Hahn, de la compagnie de Jésus, de l'assimiler à une simple névropathe. Mais, en passant, je tiens à signaler, pour l'honneur du corps médical, le ton res-

LENStlGNEMEiNT DE LÀ SALPËTIUÉRE tS

pectueux dont les savants les moins suspects de complaisance ont parlé d'elle. M. le professeur Charcot écrit en effet cette phrase : « La vie de sainte Thérèse, dans laquelle cette femme de génie, avec une subtilité d'analyse vraiment merveilleuse, nous fait pénétrer dans l'intimité de son mal... » Ceci pour démontrer que ces pauvres savants si décriés pour leur absence d'idéal et leur brutal amour du terre à terre, savent aussi rendre justice aux grandes âmes et honorer les saints à leur façon.

Us analysent avec infiniment moins de vénération le cas si curieux de sœur Sainte-Marie-des-Anges, de son nom séculier M"* de Belciel, supérieure du fameux couvent des Ursulines à Loudun. Celle-là fut une religieuse préoccupée jusqu'à l'excès du péché contre la pureté. Après ses crises de nerfs, aux heures d'hallucination, il lui amvait de voir survenir « du costé droit » son bon ange en longs cheveux blonds, lequel se trouvait revêtir exactement les jolis traits de François de Vendôme, duc de Beaufort, dont le père. César de Vendôme, était fils naturel du Vert-Galant et de Gabrielle d'Estrées. Mais plus souvent c'était le diable Isaacaron qui lui venait rendre visite, la secouait de convulsions affreuses, et la tentait abominablement. Voici, d'ailleurs, comment elle s'exprime :

« Isaacaron qui estoit celuy qui opérait le plus en moy et qui ne me donnoit quasy point de relasche, tirait un grand avcmtage de mes laschetez pour me donner d'hor-

ribles tentations contre la chasteté. Il faisoit une opération sur mon corps la plus furieuse et la plus estrange qu'on se puisse imaginer; ensuite il me persuada vivement que j'cstois grosse d'enfant, en sorte que je le croïois fermement, et fen avois tous les signes qiion en peut avoir. »

Le scandale fut tel que Laubardemont intervint Voici, dans leur simplicité textuelle, les termes de son rapport au cardinal de Richelieu :

c C'est chose étrange qu'il paroît en elle des marques de grossesse par des vomissements continus, des douleurs d'estomach, et des sérositez blanchâtres qui sortent de son sein. »

Et quelques jours plus tard, il s'exprime en latin , pour mieux braver l'honnêteté et décrire tous les symptômes de cette conception diabolique, qu'une crise de nerfs réduisit à néant.

On sait ce qu'il advint du pauvre Urbain Grandier pour avoir été vu en songe, lui aussi t

Pour des rêves pareils, Madeleine de la Palud dénonce GaufTridi, Loyse Capel fait monter au bûcher l'innocente Honorée. En 1642, lors de la possession de Louviers, Madeleine Bavent voit le diable lui apparaître sous la forme « d'un petit cerf volant fort noir ».

« Ilsejettoit sur mon bras, dit-elle, quand je voulois commencer à parler, me pesoit autant qu'une maison, me firappoit la teste contre les parois, me renversoit par terre au parloir. .. et on me voyait toute meurtrie et livide^

L'ENSEIGNEMENT DE LA SÂLPt'lTRIÈRE 15

toute noire et plombée^ toute gâtée et mal accommodée, sans sçavoir d'où pouvoient venir mes batlures. »

Une autre montrait sur ses jambes des taches noires provenant de contusions que le démon lui avait faites en la frappant durement avec sa queue de fer, parce qu'elle refusait de céder à ses tentations. Un volume ne suffirait pas à qui voudrait accumuler les citations analogues.

Ce qu'il importait de montrer, c'est que, une fois ces faits constatés à la Salpêtrière, les érudits ont retrouvé dans toutes les annales de la démonologie les signes trës précis de l'hallucination hystérique. Autrefois, tout comme aujourd'hui, l'hallucination était absolue : Madeleine de la Palud était entièrement sincère quand elle accusait Gaufiridi ; de même ces deux prêtres dont parle Pic de la Mirandole, et qui s'accusèrent eux-mêmes de fréquenter chaque nuit le démon, ce qui leur valut le bûcher.

Qu'elle survînt au lendemain d'un rêve ou à la suite d'une attaque, Thallucinatioa rappelait invariablement la préoccupation dominante du temps, l'intervention diabolique ou bien un fait réel récemment survenu, comme la troublante visite au couvent de Loudun du beau duc de Beaufort, âgé de dix-huit ans. Et c'est encore la même mobilité des visions, survenant à droite ou à gauche, selon que le sujet est anesthésié de l'une ou l'autre moitié du corps. Seulement, au xvi*^ et au xvn* siècle, au lieu de s'appeler « hémianeslJiésie », cela se nommait sigiUumdiaboli (le sceau du diable). A Loudun

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du temps de Louis XIII, comme à la Salpètriëre sous le règne scicntiBque du docteur Charcot, Thallucination par le rêve laissait des marques après elle, des ecchymoses témoignant des violences du tentateur.

Voilà, certes, une manière neuve et inattendue délucider Thistoire, d'en faire la critique. Ne vous semblet-il pas qu'elle Téclaire d'un jour vif, en montrant à la fois ce qui se passait dans Tâme des hallucinées et dans l'âme de leurs bourreaux?

Sans cesse tourmentées par l'idée des démons incarnant les péchés, les religieuses de ces temps troublés se névrosaient d'autant plus aisément qu'elles vivaient en communauté, et se contagionnaicnt, pour ainsi dire, les unes les autres. L'étrangeté de leurs attaques convulsives, l'aveu formel de la visite du démon, les crises provoquées par les tentatives d'exorcisme, tout portait à croire que Satan s'en mêlait. Au cours de leurs hallucinations, les sorciers s'accusaient eux-mêmes; avec cette forfanterie qui est commune à tous les hystériques, ils se vantaient de fréquenter l'enfer. Comment ne pas sévir? Comment ne pas condamner au bûcher les suppôts du Malin? On ne saurait trop le dire, jamais magistrats ne s'entourèrent de plus minutieux documents, de pièces à conviction plus nombreuses et plus précises. On les a accusés de méchanceté pure, de cruauté stupide, alors qu'ils étaient simplement d'honnêtes juges, absolument persuadés de la sainteté de leur rôle, en pourchassant le diable, l'éternel ennemi des hommes, en

voulant en expurger la terre et le refouler en enfer ! N'est-ce pas chose curieuse, cette quasi-réhabilitation des Pierre de Lancre et des Laubardemont, des inquisiteurs d'État et des tribunaux ecclésiastiques dont tous les poètes et tous les historiens, dans leur enthousiasme généreux, ont flétri la mémoire, et que les médecins d'aujourd'hui innocentent, en démontrant qu'ils ne pouvaient faire autrement ?

De semblables erreurs sont, à coup sûr, au siècle où nous vivons, inCniment plus rares et de conséquences moins lourdes. J'en veux citer deux, cependant, qui me semblent démonstratives :

Voici quelques années M^ de Ségur, qui fut un très pieux et très digne prélat, publia un petit volume destiilé à propager l'horreur et reflroi du Malin, en racontant d'une manière saisissante ses plus récentes incursions sur terre. Il y est, notamment, question d'un jeune homme chrétien qui reçut, une nuit, la visite du diable. Le lendemain, il portait à l'épaule une tache brunâtre, trace évidente d'un attouchement infernal, et il racontait, en eflet, que le démon l'avait touché du doigt, précisément à cette place. L'histoire fit quelque tapage; des polémistes mal instruits accusèrent le digne évêque d'inventer de malsains et terrifiants récits à l'appui de Maurice db Fledry. 2

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sa tliëse, et je crois bien que le vilain mot d'imposture fut imprimé. Les expériences de la Salpêtrière portent à croire, tout au contraire, que le fait était vrai. Il y a gros à parier que le jeune homme était un halluciné hystérique ; mais un rêve avait pu suffire à déterminer l'ecchymose, et comment ne pas s'y tromper?

L'autre cas que je veux rappeler est d'une plus grave importance : c'est la fameuse affaire La Roncière-Le Noury, dans laquelle M"* Marie de X... joua, en 1834, vis-à-vis du malheureux lieutenant, le même rôle qu'avait joué Yl^* de Belciel^ tout juste deux cents ans auparavant, en 1634, vis-à-vis d'Urbain Grandicr, curé de Loudun. La douloureuse aventure est assez oubliée pour qu'il soit nécessaire de l'exposer avec quelques détails.

Voici, d'après le Recueil des Causes célèbres^ ce qui se passa dans la nuit du 23 septembre 4834, à l'hôtel du ^re de M'^* de X..., général commandant l'École de cavalerie de Saumur :

<c II était environ deux heures du matin ; la jeune fille était depuis longtemps endormie, quand tout à coup, un bruit de vitres qui se brisent vint l'éveiller. Écartant ses rideaux, elle voit, à la clarté de la lune, un bras passer par le carreau cassé et lever la poignée de l'espagnolette de sa fenêtre, puis un homme pénétrer dans sa chambre et se diriger rapidement vers la porte communiquant avec la chambre de sa gouvernante.

« A cette vue, par un mouvement prompt comme la

L'ENSKfiliISMENT DE LÀ SALPÊTRIÈRE t»

pensée, Marie se précipite à bas de son lit et cherohe à se faire un rempart d'une chaise derrière laquelle elle se place. Elle peut alors examiner Thomme -qui Tient de s'introduire chez elle. Il est de taille ordinaire, vôtu d'une capote en drap, coiffé d'un bonnet de police en drap rouge, et qui paraît à la jeuae fille avoir pour ornement un galon d'argent. Autour du col, il a une vaste cravate noire qui cache les oreilles.

« L'hfiEmme, la couvrant d'un regard effrayant, lui dit : Je vais ou /t viens me venger. En même temps il se jette sur elle et lui arrache violemment la chaise à laquelle elle se cramponnait convulsivement. Alors il saisit la jeune fiUe par les épaules, la terrasse et lui arrache sa camisole de nuit, puis lui passe un mouchoir autour du «ou et le serre de manière à ne laisser à sa victime que la faculté de pousser de faibles gémissements ; eiiBuite il lui étreûiA le corps dans une corde, et il met ses pieds sur les jambes de la malheureuse enfant.

« Quand il l'a ainsi garnettée, il se |>encbe sur elle et lui porte des coups violents sur la poitrine et sur les bras; il la mord au poîgnet droit. Et tout en firappaat et en mordant, il dit qu'il veutse venger de ce qui lui est arrivé chez M. de M... deux jours auparavant. A mesure qu'il parle, son exaspération va croissant, et il redouble ses coups : € Depuis que je vous connais j poursuit-il, ii y a € quelque chose en vom^ qui rnu donné le désir de vota « faire du mud. »

c A ces mots, la rage de ce forcené ne connaît plus de

bornes. Il saisit un instrument que la jeune fille ne peut voir, mais qu'elle croit être un couteau, et lui en porte lieux coups sur les jambes; d'autres coups sur le corps occasionnent des contusions graves. Jusque-là, le saisissement a laissé M"* de X... sans voix; l'excfes de la douleur lui rendant des forces, elle pousse des cris qui parviennent aux oreilles de miss Allen, sa gouvernante. Celle-ci se lève aussitôt, et l'homme, entendant le bruit qu'elle fait en frappant à la porte et en l'agitant pour rouvrir, pense qu'il est temps de songer à la retraite : a En voilà assez pour elle ! » dit-il en désignant M"«deX...

« En même temps, il dépose une lettre sur la commode, il se retire par la fenêtre qui était restée entièrement ouverte. « Tiens ferme ^ » dit-il en s'adressant peutêtre à un complice. Et il disparaît.

tt Ce qui est singulier, c'est que miss Allen n'a rien vu, rien entendu, si ce n'est les gémissements que pousse habituellement l'hystérique en proie à ses hallucinations, et celles-ci étaient assez intenses pour que la malheureuse, s'habillant à la suite do cette scène, vît nettemeni son agresseur imaginaire se promener en la narguant sur le pont qui faisait face à sa chambre. »

Quant aux coups soi-disant portés, ils avaient été si peu graves, que deux jours après l'attentat, M"° de X... assistait îl un bal. Trois mois plus tard, un médecin commis par la justice constatait enfin une douteuse et toute petite cicatrice !

L EiNSEIGNEMENT DE LA SALPËTUIÊRE 21

L'infortuné lieutenant désigné par son accusatrice passa en cour d'assises et, malgré une magniGque plair doirie de Chaix-d'Est-Ange, qui s'efforça de démontrer que M"* de X... n'avait été victime que de ses hallucinations, il fut condamné à dix ans de réclusion. Il subit sa peine en en/iar à Clair vaux, et ne fut réhabilité qu'en 1849, sur un rapport favorable d'Odilon Barrot, qui avait été, on 1835, l'avocat de la partie civile. Il a été, depuis, nettement démontré que, dans la nuit du 23 septembre 1834, l'accusé se trouvait auprès d'une autre dame, mariée celle-là. Pour ne pas la trahir, il ne donna point d'alibi, et la dame garda le silence et laissa condamner son amant, pour ne pas compromettre sa félicité conjugale 1

Ce lointain fait-divers ne sufDrait-il pas à démontrer que les études poursuivies à la Salpfitriëre ne sont pas seulement d'un haut intérêt de curiosité pour la science, mais encore d'une réelle utilité pratique à l'usage de la magistrature?

Rien n'est plus curieux que Thistoire de l'esprit humain aux prises avec le mystère, tâtonnant dans le noir, n'ayant pour se guider que la lampe souvent fumeuse de sa pauvre raison, de jour en jour un peu plus lumineuse pourtant. Cette histoire, M. le professeur A. Pitres l'a magistralement écrite dans l'étude consacrée aux

Origines de Chypn&tisme dans ses Leçons cliniques sur f Hystérie dont j'ai dit un mot tout à l'heure.

Cela commence à Paraeelse 9 arec la kH aax influences sidérale», le magnes^ les archéesy à Van Helmont, à Robert Fludd, qui tait de la terre et de Thomme un aimant à deux pôle», et qui distingue un magnétisme spirituel ou inoral, et un magnétisme corporel. C'est à peu près la doctrine actuelle de M. Joeéphin Péladan et de feu son frëre le IV Adrien Péladan ûls, qui fut un Sar également Elle date de loin^de 1640. C'est là que Mesmer a puisé ce qui fit sa grande fiortme;.

Cet Antoine Miesmer parait Traiiiwnt n'avoir été* qu'un aventurier très avide d'argent et de renommée. Sa doctrine, qu'il n'avait même pas inventée, était ceUe du fluide universel d'où, dépead la santé, d'où dérivent les maladies, selon qu'il afflue çà ou là. Il suffit de le déplacer pour guérir tout état morbide. La panacée unÎTeiselle était trouvée.

Sa pratique fut fort habile et d'admirable mise e& scène. On procéda d'abord par simples regards et attouchements. Le maître s'asseyait, le dos tourné au nord, les genoux touchant les genoux, les yeux dans les yeux, les mains placée» aux hypochondres ou aux lombes de la malade, transmettant lentement l'excès de soa fluide.

Hais» la clientèle affluadoit^ il dut compIiquAir sa manière : il eut l'idée desoa fameux c baquet *.

Dans une granda salle où la lumière n'anrivait que tamisée par des rideuix épaia, se trouvait un» oaisse-cir-

culaire en bois de chêne, ayant six pieds de diamètre, un pied et demi de hauteur ; au dedans de la limaille de fer, du verre pilé, des bouteilles en rond se re^rdant par le goulot, et des broches de fer plengeant dan» tout cela. Autour, deux ou trois rangs d'adeptes réunis par une ficelle. Un harmonica jouait crescendo ses grands airs. Mesmer apparaissait, vêtu de soie lilas, brandissant sa baguette sur la foule exaltée, touchant les points endoloris... et ceux qui n'avaient pas une bonne attaque de nerfs, considérée d'ailleurs comme une crise salutaire, étaient vous pouvez le croire, en petite minorité.

Comme une sorte de Haute-Cour, les Académieiens s'assemblèrent ; mais Mesmer refusa de se soumettre à* leur contrôle, et finalement décrié, bientôt délaissé par son aristocratique clientèle, il s'exila de France en 1780, après fortune faite.

Puis vînt le bon marquis Chastenet de Puységur, e:icetlent homn»e, philanthrope touchant, qui eut l'idée, charmante en sa naïveté, de magnétiser un grand arbpe à l'ombre duquel les gens venaient s'asseoir pour attendre commodément la guérieon. Ce fut ce Puységur qui, constatant l'état somnambulique, imagina qu'il était favorable aux divinations, et que tout sujet endormi devenait sur-le-champ excellent au diagnostic, infaillible aux conseils pour un bon traitement II était si content de sa trouvaille qu'il écrivait à un ami, le 8 mars 4784» cette phrase d'un optimisme si ravi et d'une si parfaite bonhomie : <r La tête me tourne de plaisir en voyant le

bien que je fais autour de moi. » Race admirable des utopistes au grand cœur» les sagesses et les ironies de la critique demeurent sans prise sur vous ; la cause de la vérité est singulièrement desservie par vos enthousiasmes et vous ne valez en fin de compte qu'amfere déception aux braves gens qui croient en vous : mais vous avez aimé les hommes d'un tel cœur, et votre âme a été si fraîche, que l'avenir garde de vous un souvenir délicieux, presque attendri.

En 1820 et en 1826 un esprit plus avisé, Foissac, conjura par deux fois l'Académie de vérifier certains faits qui lui semblaient indiscutables. L'Académie finit par y consentir. La commission qu'elle nomma eut à examiner un singulier pot-pourri de faits exacts et d'imaginations pures. L'état somnambulique était assez justement observé, maïs il se mêlait à cela des récits d'aventures vraiment trop merveilleuses, la prédiction de l'avenir, le diagnostic des maladies, la lecture, les yeux fermés, au travers des corps opaques. Et l'Académie se fâcha.

Une fois encore, pourtant, elle consentit à étudier les sujets que lui présentait un magnétiseur, le docteur Berna. Burdin aîné offrit sur sa cassette particulière un prix de 3,000 francs à quiconque aurait la faculté de lire un écrit quelconque placé hors de la portée des yeux et du toucher. Les prétendants vinrent en foule : aucun d'eux ne gagna le prix, et l'Académie, décréta que le magnétisme était une chimère et qu'elle ne répondrait plus aux communications sur ce sujet (1*^ octobre 1840).

On avait lassé sa patience et son bon vouloir. Et l'idée ne vint à personne de tracer un plan d'étude, un programme de recherches précises, méthodiques, qui aurait des lors permis de ûxer la science sur un des points les plus intéressants qui aient jamais été soumis aux délibérations d'un corps savant.

Il y avait du vrai pourtant, dans tout cela. Au moment même de cette condamnation solennelle, un praticien de Manchester, le D. Braid, commençait la série de solides recherches qui devaient aboutir à la découverte du t magnétisme expérimental». Déjà son précurseur ignoré, Tabbé Faria, avait démontré la parfaite inexactitude de la théorie du fluide ; il avait, le premier, décrit les phénomènes d'hallucinations sensorielles et réalisé l'expérience, aujourd'hui vulgaire, qui consiste à faire éprouver par la suggestion et pendant le sommeil des sensations imposées.

Braid décrivit encore les anesthésies, les contractures hystériques, et ne tarda pas à s'assurer que l'hypothèse d'un prétendu fluide magnétique ne reposait sur aucun fondement. Malheureusement il fut pris, lui aussi, du périlleux besoin des théories, des interprétations hâtives. Il fit, de ses découvertes, remarquablement observées, et de la doctrine de Gall un mélange malencontreux qui lui valut le long oubli qu'il ne méritait pas.

Vingt ans plus tard, M. le professeur Azam (de Bordeaux) publia l'observation restée célèbre de Félida, et s'attacha surtout — c'est un chirurgien — à tirer parti

de Tanesthésie du sommeil hypnotique pour les opérations.

Mais le grand mouvement vraiment scientifique n'avait pas pris encore son essor. Les médecins, toujours très soucieux de dignité professionnelle, craignaient de se compromettre ou de se ridiculiser en abordait ces études inusitées, jusque-là périlleuses pour la bonne renommée de ceux qui s'y étaient aventurés.

C'est alors qu'intervinrent deux savants, dont Tinfluence fut décisive : Charcot en France, et Heidenhaîn en Allemagne.

Charcot fût conduit logiquement à la solution du problème par la progression de ses études sur l'hystérie. Voici ce qu'il s'était dit : « Cinq ou stx fois, depuis le dernier siècle, les sociétés savantes ont été invitées à vérifier des phénomènes d'hypnotisme ; jamais elles n'ont pu* arriver à des conclusions favorables. Cela tient vraisemblablement au manqne ête méthode dans les recherches faites : toujours tes expérimentateurs se sont laissé entraîner à étudier d'abord les phénomène» les plus mystérieux, les plus attirants, les plus étranges; ils n'ont suivi aucune gradation, et chaq^ie fois* teur trop de kâte a retardé de vingt ou trente années l'écïosion de la vérité. Nous procéderons autrement.

« Nous prendrons d'abord les feits simples, rudimentaircs, faciles à analyser, et nous n'avancerons qu'en assurant nos positions. Systématiquement et volontairement nous laisserons de côté ce que l'on nomme les phé-

Domines supérieurs du magnétisme, la double vue, la divination, la transmission de la pensée. Chaque expérience sera rigoureusement contrôlée par tous les moyens en notre pouvoir. On se méfiera soigneusement de la simulation possible des sujets, de ce besoin de se rendre intéressants qui caractérise les hystériques, et Ton se méfiera aussi de son propre enthousiasme, de cette exaltation que donne à tant d'observateurs l'intérêt des choses réputées merveilleuses. Surtout on n'ira pas trop vite. En face d'un phénomène captivant par son étrangeté, nonff attenAroffs, si noms ae nous- sentons pas encore mûrs pour l'étudier en parfaite connaissance de cause. Rien ne nous presse : ce que nous n^aurons pas pu faire, nos neveux le feront, car ils seront armés de tout ce que nous aurons fait avant. »

N'est-ce pas qu'elle est magnifique, hautement philosophique et bien digne d'admiration, cette résignation du vrai savant, ce renoncement à savoir, ce désintéressement de soi-même devant la sainte vérité? Et quelle admirable leçon de patience, dont tout le monde aurait à profiter, sans oublier ces politiques qui pensent on qui feignent de croire que leur volonté d'homme va suffire pour amener dans te société ces progrès subits, ces bonds en avant, ce» sauts brusques que la nature aux transitions douces s'interdit.

t8 LA MÉDECINE DE L'ESPRIT

Les résultats sont là pour prouver rexcellence de la méthode. Les connaissances acquises depuis vingt ans étonnent par leur nombre et leur précision. L'hypnotisme a pris rang dans la science officielle. Ce qui est fiit est bien déûnitif. Il faudrait de nombreuses pages pour donner de ces choses une idée sufQsante. Essayons cependant d'en résumer en quelques lignes les éléments essentiels.

Il existe vraiment un état hypnotique que l'on peut provoquer, qui même est spontané chez quelques sujets. Aucun fluide humain n'est en cause dans sa production, puisqu'il suffit de la fixation d'un objet lumineux quelconque pour le déterminer.

Dans ce sommeil, on se souvient : 1^ des choses de la vie commune ; 2'' des choses qui se sont passées dans un état hypnotique antérieur.

Les sujets endormis peuvent avoir des hallucinations sensorielles, spontanées ou provoquées le plus facilement du monde par suggestion immédiate : il n'est pas du tout nécessaire d'ôtre doué d'une intensité extrême de volonté pour imposer ces sensations ; n'importe qui peut les déterminer, trfcs simplement, sans aucun effort de transfert. Il n'y a donc pas d'hommes plus spécialement doues du pouvoir d'hypnoliscr.

On peut aussi suggérer des actes que le sujet endormi accomplit, soit immédiatement, soit aprës le réyeil, à condition que ces actes soient indifférents à la conscience de celui qui les commet. J'ai vu souvent des sujets endormis assassiner par ordre un oreiller, mais sitôt qu'on leur commande un acte vraiment repréhensible et grave, les hypnotisés résistent, se tirent d'affaire par une attaque de nerfs, et se réveillent sans avoir obéi.

En dépit de tous leurs efforts, jamais les chercheurs vraiment consciencieux et soucieux de se tenir à l'abri de causes d'erreur, n'ont pu vérifier la parfaite véracité des phénomènes de divination, de double vue, de transmission de la pensée. Les expériences de contrôle ont toujours réduit à néant les assertions les plus enthousiastes. En dépit du chagrin que cela fait à quelques con- Vviincus, on ne peut donc encore admettre ces phénomènes parmi les vérités acquises.

Au point de vue de l'étude de la psychologie humaine, les expériences des hypnotiseurs modernes ne nous ont pas appris grand'chose jusqu'au jour où M. Pierre Janet est venu collaborer à l'œuvre commune avec ses remarquables recherches sur V Automatisme psychologique et sur VEtat mental des hystériques. Multipliant les expériences avec une patience, une suite dans les idées et une ingéniosité peu communes, M. Pierre Janet a montre toute l'importance de l'idée fixe, de la distraction, du « rétrécissement du champ de la conscience » dans la

30 LÀ MÉDECIfiE DE LESPRIT

production des aoeslkéfiies, des paralysiefi^ des ooatractures et des phénomènes psychiques que présentent les hystériques. L'hystérie étant une maladie mentale très particulière» peut-être serait-il imprudent de vouloir généraliser les notions qu'elle nous a apprises et édifier sur elles toute la psychologie du cerveau normal. Mais il serait absolument injuste de méconnaître tout ce que nous devons de neuf et de précis aux recherches, universellement estimées» de ce philosophe médecin dont s'eaorgueiUit à boo droit l'école de la Salpêtrière.

Au point de vue juridiqite» la connaissance de Thyp- BOtisme a déjà rendu de grands» d'incontestables services. Déjà les jurés sont moins crédules à certains témoignages» et l'inique jugement qui condamna La Roncière n'eût pas été prononcé de nos jours.

Ctelativement à riixterpi>éiation de certains laits hictoriques ou légendaires» les résultats a<M]uis «ont plus curimix encore : on reproduit à volonté» à la Salpêtrière» des Bd[les-a«4)ois-dormant» des Walkyries de la légende Scandinave» des Sibylles» des prophétesses» des possédées du démon et des stigmatisées. Ainsi se trouvent éclairées d'un nouveau jour les chroniques de sorceUerie et de démonologie que noos a léguées le moyen Age.

L'ENS£IfîlIEM£NT DE LA SALPiilTRIisRE Si

£a un livre' étrange, hardi, documenté, écrit dans la langue en même tempo magniCque et maladive que Ton sait, M. J.-K. Huyemans, que bien des jeunes considèrent comme le maître de l'Ecole supra-naturaliste dont ils souhaitent ravënement, a évoqué naguère la gent démoniaque, la légion troublante des incubes et des succubes ; il a fait revivre éloquemment les envoûtemeots, la messe noire^ le satanisnedu passé et le satanisme actuel. Car il afCrme que tout cela survit encore, que la fin du siècle positiviste élève des autels aux cultes sacrilèges d'Astaroth ou de Belzébutli, et que les faits surnaturels abondent auxquels il n'est pas d'autre explication possible que l'intervention du Malin.

Or, ces questions-là sont du domaine purement médical. L'école de la Salpôtrîère les a traitées à sa façon, qui n'est pas du tout celle de M. Huysmans, et qu'il est curieux de lui comparer, sans critiques. Les Démoniaques dam twrt^ de Charoot et Paul Richer, V Iconographie photographique de Im Salpélrière^ la Bibtiothèqtie diabolique de M. Bourneville, les Conférences à la Sor bonne du D' Paul Regnard, donneront aux personnes désireuses de s'instruire une foule de renseignements que je ne puis reproduire en détail. Je voudrais simplement raconter cornaient Charcot et ses élèves furent amenés à étudier de tels sujets et à écrire l'une des plus intéressantes pages de l'histoire de l'erreur humaine.

Sans le moindre souci des questions de sorcellerie et (1) UhhoM. ^reMe et Stock, Paris, 1891.

(le démonologie, dont il n'avait jamais eu la curiosité, Charcot se mit un jour à étudier méthodiquement les hystériques de la Salpêtrière. Il trouva des lois à ce mal, qu'on avait appelé « protée » faute de pouvoir le décrire. Il montra l'hystérique éprise de couleurs criardes et de bimbeloteries reluisantes quand elle est jeune; sordide, échevelée comme une sorcière quand elle est vieille. Il décrivit l'insensibilité d'une moitié du corps, quelquefois du corps tout entier, à la piqûre, à la brûlure, aux douleurs les plus vives ; le clou et la boule hystérique, la douleur de l'ovaire annonçant la crise prochaine; il précisa la succession habituelle des phases de Tattaque :

Le premier acte, la période tétanique où d'abord les membres se raidissent, où les mains se contournent, où les yeux se convulsent ; la malade rigide, sans connaissance, très souvent recourbée en arche, la tête et les pieds seuls reposant sur le lit. Puis, les mouvements convulsifs avec les contorsions vilaines du visage, les mains qui battent l'air, trois doigts étendus, deux doigts repliés dans la paume ;

Un moment de répit, et commence le deuxième acte, période des grands mouvements : la malade bondit en Vair, retombe et rebondit; les contractures surviennent, immobilisent l'hystérique raidie en arrière, rampant à plat ventre, ou étendue, les bras écartés, comme crucifiée ;

Troisième acte : le véhément paroxysme se calme; et

ce sont maintenant des poses soutenues, de Textase» de la terreur, de l'ironie, de la colëre, expression plastique des hallucinations que Thystérique raconte en délirant.

Le délire a pour caractéristique — nous le constations tout à l'heure — d'être en rapport constant avec la préoccupation dominante de la pensée. Des qu'il s'achève, l'hystérique revient à elle, pleure abondamment, et c'est tout. Après tant de secousses, elle est à peine fatiguée.

Tout cela était étudié, décrit, classé, imprimé depuis des années, lorsque Charcot s*avisa que, peut-être, il y avait là quelque simiUtude avec les sorcières, les incubes et les possédées du démon. Sur ses avis on compulsa mille grimoires, tous les vieux procès de magie, Jean Weier, Bodîn, Bognet, Pierre de Lancre, Nicolas Remy^ Abraham Palingh, le Père Joseph, les procès de Loudun, de Louviers, d'autres encore; et l'on fut stupéfait d'y trouver soigneusement décrits, comme signes de possession, tous les symptômes de l'attaque avec estampes à l'appui.

L'anesthésie partielle, c'est le sigillum diaboli, le sceau du diable, suffisant à lui seul pour mener au bûcher; l'anesthésie totale, l'insensibilité pendant la « question », c'est « le charme de taciturnité > également diabolique. L'arc de cercle est l'attitude habituelle de M"^ de Belciel, la supérieure de Loudun. La face se convulsé, parce que les démons s'y viennent mirer et y reflètent leurs grimaces ; l'hystérique bondit : Belzébuth soulève son corps ; elle brandit trois doigts : le diable Maurice de Fliurt. 3

est ceatraint d'attester la Saiatc Trinité ; l'œsophage se contracte, donnant la sensation do la boule étouflantc : c'est le « sort » qui remonte ; l'hystérique rampe sur le ventre : c'est l'attitude du démon quand Tcxorcisme le terrasse ; l'attitude du crucifiement est pour railler la Sainte Mort.

Quant au délire terminal, on conçoit aisément qu'il ne soit plus aujourd'hui le même qu'au temps d'Urbain Grandier. Comme l'a dit, je crois, M. Regnard : « Nos malades sont des faubouriennes et non des Ursulines^ Elles ne délirent plus de Belphegor ou d'Asmodée, aflreux princes d'enfer, mais plutôt de M. Alphonse, prince charmant du boulevard extérieur. »

Incubes et succubes ne sont-ils pas représentés pai* ces visiteurs nocturnes dont nos malades racontent si complaisamment les attentats à leur pudeur?

U résulte donc, des documents surabondamment accumulés, que la posscssioa satanique eut tous les caractères de la maladie hystérique. A ceux que celte interprétation inquiéterait dans leur foi rdigieuse, je signalerai simplement le texte de l'abbé Bergier, qui dans son Dictionnaire de théologie convient que le mot c d'esprit mauvais » a été donné par l'écriture à des maladies inconnues alors, et celui du R. P. Debreyne qui, dans sa Théologie morale^ admet que bien des posh sédéa ne furent que des malades ou des charlatans.

A tout prendre, nos interprétations sont bonnes ou mauvaises, selon le temps où elles viennent i celle de

L*EiNSËI6Nefl£i1T DE LA SALI>ÊTR1ERE 35

Pierre de Lancre a été logique à 9a date. Celle de le Salpétriëre a certainement plus de chance de prévaloir •n ce momenU

Dans plus d'un roman, dans de nombreux articles de revues et dans des conférences, on a tenté de faire revivre, ces temps-ci, une des pratiques les plus singulières de la magie : Tenvoûtement. Ce mot — qui vient, je pense, de in vtdlus et qui devrait s'écrire envooltement — signifie l'acte que voici :

Vous haïssez quelqu'un jusqu'à vouloir sa mort, mais non jusqu'à risquer l'échafaud pour vous-même ; vous fabriquez ou faites fabriquer, de préférence en cire, à l'image de votre ennemi, une effigie approximative, Sathan n'étant pas exigeant pour la ressemblance. Vous appliquez sur l'effigie un mouchoir dérobé à l'objet de vos haines, et désormais c'est l'image — le volt^ pour être technique — qui détient la sensibilité et la vitalité de son modèle. Dès lors, pétrissez cette image, pénétrez-la d'aiguilles, broyez son crâne, et la réduisez en miettes, c'est la mort aux mêmes instants, la mort dans d'affreuses tortures pour le monsieur que vous abominez. Et le procureur de la République ne croyant certainement pas à la magie noire, c'est pour vous, assassin délégué de Dieu ou du diable, Timpunité à jamais assurée.

A quelques paroles kabbalistiques près, cette recette

sufDt pour la plupart des cas. On la suivait, jadis, pour assouvir ses haines, et le bûcher en fut quelquefois la rançon. De nos jours, l'impunité n'en a pas défloré la saveur, car, il y a quatre ans à peine, le dernier des exorcistes, le D' Johannës — l'abbé Boullan pour les profanes, — a succombé dans une bataille à distance. C'est du moins ce qu'affirma l'un des apôtres les plus fervents du mysticisme littéraire, M. Jules Bois, qui, trës nettement, accusa le Sâr Joséphin Peladan et son émule M. Stanislas de Guaita, d'avoir tué par envoûtement, après menaces imprimées, ce môme abbé Boullan contre qui la Rose f Croix luttait depuis quelques années avec un incroyable acharnement, par le moyen d'esprits perpétuellement occupés à porter, de Paris à Lyon, force microbes pathogènes et les plus subtils des poisons. M. J.-K. Huysmans, grand ami du défunt, corrobora l'accusation, et déclara être en proie lui-même, depuis un an, à des coups de poing fluidiques, qui, l'assaillant de nuit, lui venaient de l'auteur du Vice suprême. Il ajouta que le chat, ami de son foyer, ressentait, à la même heure, les mêmes secousses que lui; que le maléfice avait été suspendu quelque temps par l'intervention d'une tierce personne, mais que, depuis la mort de l'abbé Boullan, les sévices avaient repris de plus belle.

Seuls, ceux qui connaissent mal l'évolution très marquée d'une partie de la littérature contemporaine vers le mysticisme et le spiritisme, s'étonneront de voir deux

L'ENSKIGNEVENT DE LA SALPÊTRIÊRE 37

esprits aussi sagaces que ceux de MM. J.-K. Huysmans et Jules Bois, ajouter foi à ces pratiques démoniaques.

On ne dédaigne pas sans examen des croyances qui recrutent de tels adeptes. D'ailleurs, la science moderne, que tout cela ne peut laisser indifférente, n'est pas sans s'être inquiétée de cet ordre de phénomènes. Mais je dois dire tout de suite qu'elle tend à innocenter M. Péladan des accusations de maléfices dont on a voulu l'accabler.

M. le colonel de Rochas, qui s'est fait une célébrité par sa hardiesse à étudier les phénomènes les plus inquiétants en apparence, s'est occupé de reproduire, expérimentalement, le fait d'envoûtement. Même on affirme qu'un prélat, délégué de la congrégation des rites, serait venu de Rome pour que l'excellent administrateur de rÉcole polytechnique l'aidât à faire la part du naturel et du surnaturel en tout cela. M. de Rochas n'a obtenu de résultats qu'à courte distance. Il n'envoûte pas de Paris à Lyon, mais simplement à la distance maxima de 3 ou 4 mëtres. Voici ce que je lui ai vu faire sur trois malades du service de M. le D'Luys : M"^B..., la nommée Jeanne et la nommée Clarisse.

La malade étant peu profondément endormie, il est possible de lui « extérioriser ses sensations », c'est-àdire de rendre sa peau insensible et de transférer cette sensibilité à une couche d'air située à 2 mëtres d'elle. Si on pince ou si on chatouille l'atmosphère à 2 ou 3 mètres, de l'hypnotisée, l'hypnotisée crie ou est prise du fou rire, absolument comme si on agissait directement sur elle.

38 LA 1IÉDEC1I«E DE L'ESPHIT

Si, wa lieu de charger telle couche d'air de sa seneibilité, on en iait don à quelque verre d'eau ou à une. poupée de cire, — ici nous revenons à renvoûtenoKïnl proprement dit — il suffit de frôler le verre d' eau pour que le sujet perçoive ce frôlement sur sa peau, et de même, il sufGt de tirer les cheveux à la poupée ou de la piquer, pour que le sujet prétende éprouver la sensation correspondante* Si on brutalise la poupée, Thypnotisée e^t au supphce, et de là à conclure qu'elle pourrait mourir subitement, si on écrasait Teffîgie tout d'un caup^ il n'y a qu'un tout petit pas à francliir pour le» gifflis qui ont Timagination volontiers franchissante ; car enfin, quelle différence entre la poupée du bazar à treize et le volt, tel que le décrit le Sâr Josépliin Péladan,4|m fait autorité dans la matière?...

Cajume tout est progrès dans le siècle qui oourt, on 0|përe au besoin sur de simples photograpliies, pour peu que le sujet à eovoûter les ait touchées pour leur abandonner, pour extérioriser, à leur profit, aa sensibilité et sa vitalité. Et les 'expériences du même ordre sur l'emploi des médicaments à distance tendraient elles «aasi à démontrer qu'il est relativement feicile d'empoi^oaner de loin son ennemi, sans qu'il soit possible au plus subtil des médecins légistes Ae loi retrouver dans les viscères la moindre trace de toxiqne.

La science en était là, quand un médecia unghoa, le Df Hart, un des liommes les plus lucides qu'il m'ait été donné de rencontrer^ fit un jour, d'accord avec mot, une

curieuae fiérie d'expénesoefi «de contrôle^ Ces expériences, fort simples, consistent en ceci :

L'hypn^iiftée a extériomé «a ftODsibilitô et «a vitalité au profit d'une poupée. Cette poupée 9e»sil)ilîsée doit seule posséder le pouvoir — natorel ou magique — de servir de voli à renv^tement Mais ayez dans la poche une autre poupée toute pareille, ^ui n'est chargée d'aucun ftuide, au profit de laquelle on n'a rien extériorisé du tout, 8«d>6Utttoz-la adroitement à la première, sans que le «ajot 6''eii aperçoive, «t de «ujet, hélas 1 se sentira tout de m^ne «hatouillé, pincé, malmené, ni plus ni moins que tout à l'heure, avant la substitution. Et de môme pour tout, peur le "verre d'eau sensifoilifié , pour les médicaments à distance, pour tout ce qui paraissait kier «i concluant à l'honovable oolonel, dont la boone foi «cieniifique n'est 4'aillcvrs nullement en cause.

Conckismi : les sujets employés sont de boimes simulatrices, les expériences antérieures à celles de M. Hart manquaient ua peu trop de coïïtrôle, et le Sâr Péladan, excellent à rythmer la prose, est absolument incapable, au même titre que nous, d'avoir envoûté feu l'abbé Boullan, d'étrange mémoire, ou d'avoir taquiné le crâne du maître styliste à qui nous devons Des Esseintes.

^Oserais-je «vouer que la *iélépa*hi€y qui pourtant a fait ^nt d'adeptes, n'entraîne pas non plus noire convie-

40 Là Médecine de lesprit

tion?... Voici ce qu'on entend par ce vocable à Tétymologie grecque.

Vous avez un ami qui voyage aux pays lointains. Vous le croyez en parfaite santé. En riant, vous vous êtes dit quelques années auparavant : « Le premier qui mourra ira visiter l'autre. » Une nuit vous vous réveillez, et vous voyez auprès de votre lit l'image pâle et vite envolée de l'ami. Vous racontez l'apparition à des intimes qui se moquent de vous, et, peu d'ticures après, un télégramme vous apprend que votre ami est mort justement dans la nuit où son ombre est venue à vous. Voilà de la télépathie.

Groupez autour de cet ordre de faits les observations de a lucidité » : une demoiselle endormie, qui vous décrit un incendie au moment môme où il commence à dévorer une maison située à 80 lieues de distance, les observations de pressentiment ; joignez encore à tout cela les mouvements inexpliqués de tables et autres objets tournants, les apparitions de fantômes chez des gens non hallucinés (?) et vous aurez une idée du genre de recherches au sujet desquelles il y eut quelque émoi à la Faculté de médecine et à la Société de psychologie.

Vieilles histoires, direz-vous, comme nous en con taient déjà nos grand'tantes et nos nourrices. Vieilles histoires, je veux bien, mais ce qui est beaucoup plus récent, c'est de voir un professeur titulaire de physiologie à la Faculté de médecine, un savant justement

L'ENSEIGNEMENT DE LA SALPÊTRIÊRE 4t

renommé pour d'excellents travaux, le directeur de la Revue scientifique^ M. Charles Richet, pour tout dire, prendre la tête de ce mouvement, lui donner la consé cration officielle et Tautorité de son nom deux fois illustre en médecine, patronner enfin, et honorer de sa plume très éloquente, les Annales des Sciences psychiques^ l'organe des télépathologues.

Voici comment procèdent ces messieurs pour recueillir des observations concluantes, scientifiquement valables.

A l'exemple d'une compagnie célèbre en Angleterre, la société for Physical Research^ dirigée par M. et Miss Sigdwick, M. le D' Dariex, directeur des Annales^ s'adresse au grand public. Il demande qu'on lui envoie toutes les observations bien précises, bien détaillées, de télépathie, de lucidité, de pressentiment, etc., avec toutes les preuves à l'appui. Pour que le contrôle soit réalisable, on est prié de signer lisiblement et de préciser son adresse. Tous ces faits sont examinés, scrutés et vérifiés dans la mesure du possible, par une commission composée de :

M. SuUy-Prudhomme (de l'Académie française), président ;

M. G. Ballet, agrégé à la Faculté de médecine de Paris ;

M. Bejaunis, professeur à la Faculté de Nancy;

M. Charles Richet, déjà nommé ;

Le colonel de Rochas, administrateur de l'Ecole polytechnique ;

M. Marillier, maître de conférences à l'École des hautes études.

4S Là «^gDÊGlKE DE L^Ctyf UlT

Voilà des noms iraposaBls, n'est-ce pas? Aussi cela se passe-4r*il le phis sérieusement du monde. Ainsi que le recommande le professeur Chartes Richet dans sa préface, les Annales ne s'encombrent pas de théories et de doctrines Taines. Elles accumulent patiemment des faits, évideimneBtt très difficiles à Yérifier rigoureusement, mais qui sont d'un intérêt tout à fart palpitant. Car enfin, il est prodigieusement intéressant de savoir si l'occultisme n'est pas un mot dénué de sens, s'il existe des forces que nous ne connaissons pas encore, si la pensée se transmet à distance sans intermédiaire matériel, et si notre cerveau peut percevoir des réalités que nos yeux ne voient pas, que nos oreilles n'entendent pas, que les papilles de notre peau ne touchent pas, qui n'afioctent ni notre odorat ni notre goût.

Oui, dit le professeur Ch. Richet, il y a là un grand (iemaine inexploré où il faut pénétrer. L'occulte sera demain de la science. Il y a trois cent» ans l'électricité était une force occulte. La chimie a été une science occuke et elle s'appelait l'alchimie, et il n'y a pas plus de vingt ans que le magnétisme animal a cessé d'être une science occulte.

Tout cela paraît très justement raisonné, n'estrce pas ? et il faut savoir gré à M. Ch. Richet du grand courage dont il a fait preuve, car, comme tous les téméraires, il a suscité chez la plupart de ses collègues, même les plus hardis parmi les novateurs, une assez vive opposition. C'est que, voilà : plus on avance dans l'étude

LENSElGlineKT DE LA SàLPÊTRlÉRË 4»

métfK>dique des névropathies, plus on ramène au rang de phénomènes très simples, très terre à terre, les choses en apparence les plus supra-physiques. Lisez les Leçons climqties sur thystérie et fht/pnotisme, de M. le professeur Pitres, auxquelles nous avons déjà fait plus d'un emprunt, et vous y trouverez un chapitre où presque toutes les étonnantes histoires de somnambules extralucides sont expliquées plus que suffisamment, et par des arguments d'ordre très naturel. Lisez encore le petit livre de M. Jean de Tarchanof, le professeur de Pétersbovrg, sur la Lecture des pensées. C'est très contrariant pour ceux qui ahnent le mystère.

Charcot, dont l'opinion pèse lourd dans l'espèce, n'avait pas de tendresse pour la télépathie. Il fallait voir le beau ricanement muet dont sa figure glabre de César accueillait ce sujet de conversation ! Il avait renoncé tout simplement à présider la Société de psychologie depuis que les télépathologues y prenaient la penrole. Voici, du reste, quelle était sa manière de voir : « Qu'il y ait quelque cliose au fond de tout cela, c'est fort possible, disait-il, et ça m'est tout à fait égal, pour le moment du moins. Ce sont là des phénomènes que, seules, les générations futures auront le droit d'étudier, parce que les générations actuelles ne sont pas mûres. ne sent |ms suffisamment «rmées, pour faire de la bonne besogne. C'est en procédant de la sorte, c'est en voulant aller trop vite, qu'au commencement de ce siècle et à la fin dtt précédent, on a reculé de tant d années la

connaissance de la vérité scientifique en magnélisme et en somnambulisme. Si j'ai fait faire en vingt ans plus de chemin à ces questions-là qu'on n'en avait fmt pendant des siècles, c'est à force de méthode rigoureuse, de scrupuleuse patience, en commençant par les faits les plus simples, en refusant obstinément de m'intéresser aux mystères trop compliqués. Aller trop vite, c'est troubler inutilement les esprits et retarder fatalement l'éclosion de la vérité bien assise... Sans compter que cette méthode, qui consiste à se servir des observations de tout le monde, à recueillir des faits vus par des yeux inexpérimentés, fatalement crédules, est tout ce qu'il y a de plus imprudent, de moins scientifique, en dépit des précautions prises.

Verra-t-on là un raisonnement d'homme arrivé qui ne voulait pas qu'on allât plus avant que lui î Franchement je ne le crois pas. C'était le langage de la sagesse, de la méthode, de cet opportunisme scientifique qui est la condition même du progrès sans réaction. J'avoue moimême avoir été parfois violemment tenté de croire à la télépathie. Il y a des coïncidences que la coïncidence ne suffit pas à expliquer. Voici pourtant un fait, très saisissant en apparence, et qui s'explique tout simplement, comme on va voir.

Tandis que sa femme était contrainte de rester à Paris, un de mes amis, M. X..., fut obligé, pour ses affaires, à aller passer quelques jours à Etampes. Un soir, comme il se promenait soUtaire et mélancolique, son esprit fut

L ENSEIGNEMENT DE U SALPËTRIÈRE 45

hanté par le souvenir d'une soirée passée à la campagne, l'automne précédent; ce soir-là, sa femme et lui avaient consacré toute une soirée à étudier au piano la partition d'HérodiadCy de Massenet, dont les thèmes principaux, à un an de distance, remontaient à ses lèvres du fond de sa mémoire. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque le lendemain matin, il reçut de sa femme une lettre lui racontant qu'elle avait passé sa soirée à revoir au piano tout l'opéra de Massenet Quel beau cas de télépathie, et comment nier, n'est-ce pas ? Malheureusement, M. X... qui a l'esprit critique, n'accepta point sans réfléchir l'interprétation , et il ne tarda pas à trouver la clef de ce mystère. L'an dernier, le beau soir d'automne consacré par eux à la partition d'Hcrodiade était une soirée pareille à celle de la veille : même saison, même ciel voilé, même senteur de brouillard dans l'air, à Etampes comme à Paris. La nuit pareille avait évoqué, dans deux âmes accoutumées à la plus étroite intimité, une même image auditive. Rien de plus naturel en somme, et rien de moins télépathiquc.

Ce petit fait, et quelques autres de même sens, nous engagent à réfléchir longtemps avant d'admettre comme vraie cette espérance caressée par beaucoup de brillants esprits, et dont la réalisation aurait d'incalculables conséquences. Avec la transmission de la pensée d'une âme à l'autre, sans intermédiaire, quel bouleversement dans notre humanité I

46 LA NE0EG1.N& Dfi L^ESPRiT

Il faut rendre à AL le D"^ Mesnet, de rAcadémie de médecine, cette justice qu'il fat un des premiers à oser s'attaquer au problème du somnambulisme.

Tous ceux qui, comme moi, ont suivi son service, savent avec quel entliousiasme, avec quelle conviction il s'occupait à observer les phénomènes somnambuUques, et comme il s'appliqu£Lit à séparer le vrai du faux, « le bon grain de l'ivraie », ainsi qu'il avait coutume de nous dire. De ce labeur est résulté un livre qui renferme un bon nombre de choses instructives : la définition différentielle des deux somnambulismes, le spontané et le provoqué ; une très claire étude de la mémoire dans la condition prime et la condition seconde; la fameuse aventure du somnambule Didier, condamné en correctionnelle, acquitté en appel, après examen expérimental de MM. Motet et Mesnet qui l'endormirent devant ses juges et prouvèrent son innocence ; les réponses les plus formelles, les mieux documentées aux questions que posait Tardieu sans oser les résoudre, en 1862; enfin, l'intérêt culminant du hvre, son côté nouveau et vraiment curieux, son chapitre sur la Fascination.

Selon que le sujet garde les yeux ouverts ou les paupières closes, l'état somnambulique provoqué revêt

deux aspects différents. L'état somnambulique les yeux ouverts s'accompagne, quand il est dans sa plénitude, d'ua phénomène tout à fait comparable — c'est à l'auteur que j'emprunte l'image — à la fascination, par la muleta rouge que lui présente le matador, du taureau fatigué par la course, énervé par les banderilles. Tant que la bête n'est pas assez surmenée, épuisée, pour que la prise de son regard soit facile, on la poursuit, on la harcelé, jusqu'au moment où ses yeux s'attachent au lambeau rouge et suivent toutes les voltes qu'on lui imprime. A cet instant le taureau a perdu sa spontanéité : le champ de sa perception s'est rétréci j son attention totale, épuisée de fatigue, s'est spécialisée sur la couleur vive, et pour l'avertir du voisinage de la mort, rien ne subsiste de ses sens défensifs. Il regarde, et cela l'absorbe entiërement, et tout ce qui n'est pas le drapeau rouge qui l'obsède ne parvient pas à soa cerveau. C'est pour cela qu'on le tue aisément.

La fascination, chez l'homme, revêt parfois un caractère plus absolu encore, plus formel, témoin le cas de ce chef de gare dont la mort fut si tragique après une vie si étrange.

Il surveillait un jour le mouvement de sa gare, quand il fut surpris et roulé par le tender d'une locomotive en manœuvre. La roue avait broyé le bras gauche près de l'épaule, la j,ambe droite, la hanche et le bassin. Le malheureux mourut une demi-heure plustard; mais parmi ses adieux aux siens et ses cris de souffrance, il trouvait

encore moyen de s'étonner» à maintes reprises, de la possibilité d'un pareil accident.

— Mon Dieu ! que m'cst-il arrivé ? dîsait-il. Comment tout cela s'est-il fait? J'étais à mon service sur la ligne et me voilà broyé sans avoir rien entendu ni rien vu...

Il n'avait aucune mémoire d'avoir couru quelque danger.

Une enquête fût ordonnée. Voici ce qu'elle révéla :

Le chef de gare marchait dans une entre-voie. La locomotive en manœuvre, ayant dépassé l'aiguillage, rebroussa chemin et siffla fortement. A ce coup de sifflet, le chef de gare tourna les yeux vers la machine, et brusquement, il s'immobilisa, l'œil fixe, la tête en avant, fasciné par quelque plaque luisante, par quelque reflet de lanterne, et il ne bougea plus jusqu'au choc dont il fut broyé.

On put croire à un suicide ; mais l'enquête révéla une foule de faits qui confirmèrent pleinement l'hypothèse de mort par fascination. Le chef de gare s'était endormi plusieurs fois, endormi du sommeil somnambulique, les yeux ouverts, par exemple sur le bijou porté par une dame venue pour lui demander un renseignement. Un jour, on l'avait vu immobile et muet, à la porte de son médecin, médusé par la plaque de cuivre; ou bien encore, il donnait le signal du départ à un train, puis se mettait à sa poursuite, le regard harponné par une des lanternes d'arrière. Une autre fois, comme il longeait le marchepied d'une voiture, il demeura l'œil fixe, le corps

et la tête en avant, fasciné par la vitre où luisait le soleil. Le train partit, et Thomme resta sur le marche-pied, rigide, figé. ^^ place, jusqu'au moment où la machine ralentit son allure à l'approche d'une station. C'est alors seulement qu'il lâcha prise, se détendit, battit l'air de ses mains, et vînt tomber dans un fossé, le long de la voie.

Quand on les rend témoins d'expériences analogues dans un service d'hôpital, les sceptiques ne manquent point de soupçonner l'expérimentateur de crédulité et ses sujets de tromperie. Mais peut-il subsister un doute sur la sincérité de ce pauvre homme, qu'aucun médecin n'observait, que ses étrangetés rendaient seulement ridicule, jusqu'au jour où il en mourut?...

La singulière et instructive chose que ces observations de névroses si formelles, si nettement démonstratives. Le philosophe et le rêveur ne peuvent pas plus s'en désintéresser que le médecin, car il semble que ces maladies-là ne soient rien d'autre que l'organisation, que la systématisation de nos passions, poussées par la nature au type, au symbole. A côté de ces fascinés absolus, qu'une lanterne de locomotive isole du reste du monde, au point de les aveugler sur tout le reste, même sur l'imminence de la mort, que d'autres fascinés, moins formels, mais aussi malades, le Don José qui tue et qui devient bandit pour suivre la Carmen qui passe, et les pauvres fous d'amoureux, qui oublient tous ceux qu'ils aimaient, parce que le luisant de deux grands yeux les a captivés un beau soir !

IIacbicb de Flbury. 4

go U MÊDBCINE DE LTSCRIT

Comment terminer cette synthèse de rœu\Te criuque et philosophique accomplie sous l'impulsion de Charcot, sans dire quelques mots du Miracle» et de la façon dont les médecins neurologistes sont conduits à l'envisager.

Je sais tout ce qu'on peut froisser de convictions profondes et de sentiments délicats en abordant un tel sujet; je m'y hasarde cependant sans crainte, parce que, prise comme elle Ta été par l'école de la Salpêtrière, la question n'a rien d'une méchante polémique.

L'étude des maladies du système nerveux a permis d'expliquer très naturellement un bon nombre de faits réputés miraculeux ; c'est cela que je voudrais dire avec quelque précision, laissant à chacun le soin d'en tirer la conclusion que son tempérament comporte.

Dans une petite plaquette intitulée The faith-healing^^ la foi qui guérit — une des dernières choses qu'il ait signées avant de mourir — Gharcot a simplement et magistralement mis au point l'ensemble des connaissances historiques ou des observations récentes qui nous permet actuellement de nous faire une opinion. U a montré comment toutes les religions et toutes les civilisations ont ou leurs miracles, invariablement pareils,

* F. Alcan. édit. Celle brochure est le tirage à )>flrt d*iiD article paru en même temps à Londres dans la New Revew et à Paris dans la Revue hebdomadaire.

UENSEI6!mUNT DE lA SALPÊTRIÊRE 51

cotnmeDt VAselépieion de rAthènes antique élait en tout semblable aux sanctuaires actuels, avec les mêmes ex-voto, les mêmes intercesseurs, et les mêmes médecins chargés de constalear les guérisons; il a tait voir l'identité des pàénomènes obtenus depuis Simon le Magicien jusqu'au prince de Hohenlohe au commencement de ce siècle, en passant par le diacre Paris ; il a conté cooranent, voyageant en Provence, il a trouvé au sanctuaire des Saintes-Mariés un moulage typique de la contracture des hystériques. Selon les dates ou les latitudes, les statues du dieu ou du Saint guérisseur diil^rent : Tesprit humain, toujours le même, demande à tous Ibb autels Tintervention surnaturelle qui l'abreuvera d'espérance.

Et raniment n*être pas frappé des limites où le miracle se confine en tous temps, en tous lieux, et cpi'il s'interdit de franchir. Dans son très curieux ouvrage en caUaboratioa avec M. Paul Richer:Le5 Démoniaques dans fAriy Charcot avait déjà fait voir que les tableaux, les estampes, les images votives consacrés à perpétuer le souvaiîr d'une intervention surnaturelle, ne nous montraient guère que convulsionnaires en proie à leurs crises de nerfis« Les recueils anciens, les récits actuels ne nous parlent presque jamais que de paralysies, que de coutractores, que de cécités, que de mutités subitement guéries, tous symptômes habituels au cours de Thystérie; on parle, de loin en loin, de la disparition soudaine et miraculeuse d'une maladie de la moelle d'incu-

rabilité notoire ; mais la névrose simule Tataxie et revêt son aspect au point que d'habiles praticiens s'y trompent fréquemment.

Ant parois des grottes miraculeuses on ne suspend que des béquilles : jamais une jambe de bois. On n'a pas vu le bras ou la jambe d'un amputé repousser dans l'eau des piscines. Comment comprendre que le Dieu toutpuissant, qui d'un geste a créé la formidable complexité des mondes, se confine à ne vouloir guérir que ces paralysies dépendent on ideuy dont parle le savant anglais Russell Reynolds. Comme dit Anatole France, qui a consacré au miracle un des chapitres les plus puissants de ce merveilleux Jardin d'Epicure qu'il faut relire comme un bréviaire, « jusqu'ici les sépultures des saints, les fontaines et les grottes sacrées n'ont jamais agi que sur des malades atteintes d'affections ou curables ou susceptibles de rémissions momentanées... Le miracle n'entreprend rien contre la mécanique céleste. Il ne s'exerce point sur le cours des astres, et jamais il n'avance ni ne retarde une éclipse calculée. Il se joue volontiers au contraire dans les ténèbres de la pathologie interne et se plaît surtout aux maladies nerveuses... »

Par définition, le miracle est une dérogation aux lois de la nature : c'est l'intervention du Très Haut condescendant à retoucher son œuvre première pour se mieux révéler aux hommes et pour confondre les philosophes et les douteurs. Mais comment ne fait-il pas éclater sa toute-puissance autrement que par des guérisons que

L'ENSKIGNEMENT DE LA SALPÊTRIÊRE 53

la première venue des émotions vives, qu'une douche froide, qu'une séance d'électricité statique peuvent déterminer tout aussi bien? Et comment le vrai Dieu ne donne-t-il pas aux tombeaux de ses saints de plus éclatants pouvoirs guérisseurs que n'en eurent l'Asclépieion de l'Athènes idolâtre, ou la tombe réprouvée du diacre Paris?..,

A Lourdes, le bureau médical, institué pour la constatation scientifique des miracles, se plaît à reconnaître qu'il se produit devant la grotte de la Vierge un bon nombre de guérisons survenant chez des hystériques et, par conséquent, négligeables. Il attache au contraire une haute importance à des guérisons de tumeurs cancéreuses ou d'ulcérations graves, guérisons avérées, alors que le cancer est, d'avis unanime, une maladie incurable, absolument indépendante de la névropathie.

Il est certain que le cancer n'est pas un symptôme de rhystérie; mais il est tout à fait indéniable aussi qu'on observe, chez les névropathes, certaines plaies, certaines grosseurs ulcérées, qui guérissent parfaitement sous l'influence de la médication tonique ou d'une vive excitation du système nerveux. J'ai vu une de ces plaies, atone et sans aucune tendance à l'amélioration depuis plus de vingt mois, se cicatriser promptement grâce à des injections hypodermiques d'eau salée, de sérum artificiel qui n'est qu'un stimulant purement mécanique du système nerveux central.

Dans son ouvrage : La Vérité sur les Miracles opérés

par M. de Paris, Carré de Montgeron nous a laissé, du cas de la demoiselle Coirin, une description tout à fiait instructive» avec images à l'appui. En septembre 1712, cette demoiselle Coirin tomba de cheval sur un tas de pierre, et se meurtrit violemment le sein gauche; une extravasation sanguine se fit, persista et fut prise pour un cancer par le chirurgien du pays, Antoine Paysant; en effet, une ulcération ne tarda point à se produire , laissant écouler des sanies affreuses. Un peu de terre provenant du cimetière de Saint-Médard produisit sur-lechamp la dessiccation de la plaie, en même temps que le seul fait de revêtir une chemise ayant pris contact avec le tombeau du diacre dissipait une paralysie avec contractures dont la demoiselle Coirin était affectée. U kut dire, pour être exact, que la plaie supposée cancéreuse ne guérit pas d'un coup, mais mit un mois entier à se cicatriser.

Et c'est ainsi que les miracles s'opérait de nos jours encore. Ce ne sont que légendes — non point forgées de toutes pièces, mais hyperbolisées pour ainsi dire par l'imagination populaire avide de merveilleux — ces histoires de sein cancéreux tombant au fond de la piscine et remplacé immédiatement par la peau fraîche, lisse et Bans cicatrice. Certaines tumeurs traitées par Teani miratuleuse ont guéri lentement, ^i quelques semaines, alors qu'elles avaient résisté jusque-là aux pansements antiseptiques, voilà la vérité. Et de même pour les atrophies musculaires : la guérison mh*aculeuse supprime d'une

minute à Tantre la paralysie om la contracture; jamais elle ne répare en nèoîns de plusieurs jours ramaigrissement atrophique d'un membre; l'atrophie disparatt comme toutes les atropiittes, yw réfectîoB leote de la nutrition. C'est une goérîson selon les lois de la nature, provoquée par ub coup de fouet émotif sur les centres nerveux d'un névropathe.

Voilà ce que l'école de la Salpêtrière nous enseigne sur la foi qui guérit.

En principe, elle ne croît pas au miracle, inadmissible pour quiconque a voulu se faire une idée des lois de la nature contre lesquelles il n'est personne qui puisse quelque chose. A ceux qui lui opposent des arguments do faits, elle répond par des faits plus rigoureusement observés, plus judicieusement comparés à d'autres, et mis en leur place. Mais loin de condamner les pèlerinages aux lieux saints, elle estime qu'il faut les bénir pour ce qu'ils donnent d'espérance et parfois de soulagement à la misère humaine. La foi qui guérit n'est que suggestion : qu'importe, puisqu'elle guérit. Il n'est pas un de nous qui n'ait envoyé quelque malade à Lourdes et souhaité qu'elle en revienne bien portante.

Quelle inutile barbarie que de vouloir supprimer aux âmes simples une pareille source de consolations. Qu'importe notre orgueil, qu'importe notre dignité d'hommes, et ne nous sufflt-il pas que quelques savants, que quelques philosophes aient le sentiment juste de notre isolement, et de la souveraine indifférence de la Nature

pour nos douleurs?... Ce sentiment, je le retrouve à toutes les pages du roman de Zola sur Lourdes^ et c'est lui qui donne à ce poëme de la douleur et de Tespérance humaines cette grandeur dans la mansuétude, cette sérénité souveraine qui en font une des œuvres les plus profondes, les plus touchantes, les plus humaines de ce temps.

I/liypnolisme en justice. — Responsabilité des criminels : responsabilité morale, responsabilité légale. — Philosophes et magistrats : la genèse de Fldée de Justice. — Responsabilité atténuée. — Histoire d'un irresponsable. — Les théories de C. Lombroso sur le t criminel-né > ; la genèse du crime : rôle de rimitalion ; Téducation religieuse et la prophylaxie du crime. — Une armée de mauvais sujets.

Ces études sur Thystérie et Thypnotisme, que nous venons de voir poursuivre par Charcot et par ses élèves, avec tant do précision et un amour si évident du vrai, peut-on les utiliser pour rendre la justice, pour chercher jusqu'aux profondeurs de Tâme d'un prévenu la vérité sur la réalité des faits qu'on lui impute?

Cette question, d'intérêt un peu partiel, j'en conviens volontiers, va nous conduire par degrés à comprendre U\ rôle du médecin neurologiste dans ses relations avec la justice des hommes.

Mais tout d'abord limitons-nous au sujet que voici : En

présence d'un inculpé s'obsUnant à nier sa participation à un crime ou à un délit, le juge d'instruction ou le président de la cour d'assises ne peut-il envoyer quérir un médecin et le charger de pratiquer les manœuvres qui déterminent le sommeil hypnotique? En cet état où sa volonté n'est plus là pour Tempècher de dire vrai, ses aveux seraient considérés comme véridiquçs, ses dénégations à l'état de veille étant tenues pour mensongères.

S'il y a véritablement là un moyen nouveau et sûr d'aller à la recherche de la vérité, de quel droit s'en priver, alors que tant de fois les magistrats sont hésitants? Ce serait, sans nul doute, une véritable révolution dans les usages. Qu'importe, si elle a pour elle la grande excuse d'apporter plus de sécurité dans la recherche de la vérité ? Une pareille question — qui m'a été posée à l'époque où le Supplément littéraire du Figaro s'employait si heureusement à traiter des sujets tour à tour les plus frivoles ou les plus graves — ne pouvait être résolue qu'avec le concours de quelques juriscoDsultes de grande autorité et de quelques médecins légistes réputés pour leur haut savoir et leur rectitude d'esprit

Voici la lettre qu'a bien voulu m'écrire, à ce propos, M. J. Leveillé, professeur de droit criminel à la faculté de Paris :

« Ceux qui croient à l'hypnotisme soutiennent cette thèse que l'hypnotiseur commande à l'hypnotisé. Comment dès lors pourraient-ils, sans trembler, ajouter foi à la réponse de l'hypnotisé, puisque, le plus souvent

d'après leur principe même, la réponse de l'hypnotisé serait un écho encore plus qu'un aveu ».

Autre consultation rédigée tout exprès pour nous. La signature de M. Arthur Desjardins, avocat général à la Cour de Cassation, membre de l'Institut, est de celles qui se passent d'épithètes flatteuses. « Je ne crois pas qu'il doîfTe être permis à un juge d'instruction de faire hypnotiser les inculpés par un médecin pour leur délier la langue. D'abord il n'est pas démontré qu'on obtiendrait d'eux, par un tel procédé, la vérité. Tous ces hommes ne sont pas également aptes à subir la suggestion hypnotique, ee somnambulisme factice peut être mêlé d'hallucination ; certains sujets peuvent se débattre contre la volonté de l'hypnotisant et ruser avec lui. Je ne me figure pas qu'on puisse acquitter ou condamner un accusé parce qu'il aura, soit dans un sommeil plus ou moins profond, soit dans un état psychologique ou physiologique à moitié morbide, proclamé sa propre innocence ou sa propre culpabilité, encore moins qu'<m puisée, sur les révélations de cet inconscient, impliquer de prétendus complices dans la poursuite. Ensuite, et quand même on pourrait obtenir la vérité, le procédé ae me parait pas légitime.

« Celui-ci diSëfre absolonient par un côté de la torture. Ce n'est plus à la douleur qu'on extorque une réponse, il s'en rapproche par un autre c<^té : l'aveu n'est pas libre. Un accusé ne doit êU« condamné sur son aveu que s'il parle dans la plénitude de ta liberté morale et

so Là Médecine de lesprit

de sa raison. C'est pourquoi plusieurs codes modernes défendent au juge d'instruction les interrogations captieuses. En un mot, la libre défense est de droit naturel.

« On fait trop bon marché de ce principe en plongeant ['inculpé dans un état où il s'ignore lui-même et perd jusqu'à l'instinct de sa propre conservation. »

Voici l'avis de M. Adolphe Guillot, l'éminent juge d'instruction, membre de l'Institut : a Je ne crois pas que rhypnotisme puisse jamais entrer dans notre pratique courante. C'est un coin de la science encore trop récemment mis à jour. Est-on sûr que l'état hypnotique soit un état de parfaite sincérité î Par intérêt scientifique je comprends que l'on étudie le sommeil provoqué, mais je n'oserais pas me servir de ce moyen-là contre un accusé. Il arrive souvent que les inculpés à qui je cherche à arracher la vérité rêvent tout haut, la nuit, pendant leur sommeil ordinaire. Parfois il y a quelqu'un auprès d'eux, quelqu'un qui les entend et qui veut me redire ces paroles qui leur échappent et qui trahissent leur secret, peut-être. Eh bien ! je veux ignorer ces paroles qu'ils prononcent sans le vouloir. Un accusé doit être libre de sa défense ; je ne dois pas, moi, juge d'instruction, le surprendre traîtreusement, d'abord pour ce motif un peu 3entimental que ce n'est pas trës généreux, et pour cette raison bien autrement valable que pendant le sommeil normal ou hypnotique on peut parfaitement ne pas dire la vérité. A Paris je ne risquerais pas grand'chose à faire hypnotiser un de mes inculpés par ces deux ou trois

médecins légistes que tout le monde connaît et qui sont si intelligents, si savants et si sages que Ton peut se fier aveuglément à leur prudence et à leur habileté. Mais voyez-vous un de mes confrëres de province appelant un brave docteur de village et lui demandant d'étudier au point de vue médico-légal « Tétat second > — c'est bien ainsi que s'exprime votre maître Azam, de Bordeaux? — l'état second d'un inculpé, je frémis rien que d'y penser.

« Expériences de laboratoire du plus vif intérêt médical et philosophique, mais qu'il laut renoncer une fois pour toutes à taire passer dans la pratique. Je parie que vos confrëres les médecins sont de mon avis làdessus. »

Les médecins sont en effet de l'avis de M. Guillot, à une légère restriction près. Ils estiment qu'il est des cas — extrêmement rares à vrai dire — où le médecin exercé peut et doit demander l'autorisation d'hypnotiser l'inculpé devant les magistrats. Mais leur opinion est assez curieuse pour être rapportée avec quelques détails.

J'ai eu naguère la bonne fortune de pouvoir réunir et faire causer longuement quatre médecins qui sont certainement les quatre hommes les plus compétents de Paris dans l'espèce :

Le regretté professeur Charcot, père de l'hypnotisme;

M. le D' Brouardel, doyen et professeur de médecine légale à la faculté de Paris ;

M. le D' Motet, l'un des deux ou trois aliénistes tout à

52 U MÉDECINE DE L'ESPBIT

fait émineatfi que nous ayons, et, je crois bien, le seul médeciu parisien qui ait eu occasion d'hypnotiser devant les juges ;

Enfin, M. le D*^ Gilles de la Tourette, ancien chef de clinique de laSalpêtriëre et l'auteur du Traité clinique ei thérapeulique de fHf/stvrie^ Tœuvre qui passe, avec les Leçons cliniques ei i/iérapeiUiques sur V Hystérie et le somnambulisme de M. le professeur Pitres, pour ce qui s'est écrit de plus complet et de plus instructif en la matière : ces messieurs ont bien voulu traiter la question à fond, et je ne fais que résumer leur consultation collective.

Provoquer le sommeil hypnotique pour essaya d'obtenir d'un coupable, ou d'un supposé coupable, un aveu qu'il n'eût pas tait sans cela, ce serait revenir aux pratiques du moyen âge, avec le triste rôle qu'on faisait jouer aux médecins dans les interrogatoires et les tortures. Au temps de Tinquisition, des médecins, des chirurgiens surtout, étaient chargés d'exsmûner ceux que l'on soupçonnait d'être possédés pour voir s'ils no présentaient pas les stigmata diaboliy les marques du diable. Quelques-uns se montrèrent horriblement cruels, le chirui'gien Mannoury, par exemple, qui tortura littéralement Urbain Grandier. Quand un individu était condamné à mort pour s<M*cellerie, on faisait <( sa toilette » : pour le rendre plus hideux, on lui arrachait les sourdls et les ongles. Lors de la mort d'Urbain Grandier il fallut que deux archers allassent enlever à son domicile le

chirurgien Fourneau pour le contraindre à déCgurer le condamné.

« Dans les procès d'Etat, il y avait aussi un chirurgien qui assifllait à la torture, afin qu'on ne la poussât pas trop loin et que le patient n'en mourût pas sur l'heure. Beaucoup refusaient, à leurs risques et périls, de se prêter à ces besogncs-là.

a Aucun de nous ne consentirait à hypnotiser un patient, à annihiler sa liberté pour lui arracher un aveu. C'est un vilain métier auquel, du reste, pas un magistrat ne voudrait nous astreindre.

<c A la suite des accidents de cheiria de fer, par exemple, beaucoup de gens sont en litiges avec les compagnies pour les dommages-intérêts qu'ils réclament. La compagnie prétend parfois que ce sont des simulateurs ; on nous commet à titre d'expert. Le seul moyen pour nous de connaître la vérité est de donner du chloroforme au prétendu simulateur. Ce moyen nous no l'employons jamais sans l'autorisation de l'intéressé, et l'intéressé, il faut bien le dire, ne nous autorise jamais à l'employer.

H En matière d'hypnotisme, un autre danger apparaît encore. Qui nous dit que nous ne nous trouvons pas en présence de ces simulateurs très habiles ou de ces névrosées très perverses qui se font un jeu de nous tromper? Qui nous dit que nous n'allons pas recevoir des confidences mensongères, assez habilement amenées pour éveiller des soupçons, compromettre des tiers, égarer les recherches de la justice ? »

Et pourtant, l'hypnotisme a rendu deux ou trois fois service en justice, mais dans les conditions tout à fait spéciales que voici :

Le sujet inculpé d'un crime ou d'un délit a-t-il présenté des troubles du système nerveux ou encore le médecin qui l'examina a-t-il été conduit par la nature môme do ses recherches à constater des troubles, à établir entre eux et l'acte incriminé une relation soit directe, soit possible? Ici, pas d'indécision. Le médecin a le devoir de démontrer que le crime ou le délit est sous la dépendance immédiate, certaine, de l'état maladif, et il a le droit de replacer, s'il le peut, le sujet dans l'état analogue à celui où il se trouvait au moment ou il a commis le délit.

« Je connais, me dit le D' Motet, deux cas observés avec précision. L'un appartient au D' Dufay, sénateur de Loir-et-Cher, l'autre m'est personnel.

« Voici le cas observé à Blois par notre confrère.

« Un jour, une dame constate qu'on lui a volé des bijoux. A son avis, une seule personne pouvait être coupable, une petite domestique qu'elle croyjait honnête, mais qui, seule, avait eu la clef du cofiret à bijoux. La petite domestique, emprisonnée, nia avec toutes les apparences de la sincérité. La religieuse de la prison dit au D' Dufay que la petite était sujette à des accès de somnambulisme spontané. Le médecin chercha à placer l'enfant en état de somnanibulisme provoqué : en cet état l'enfant avoua, et dit où l'on trouverait les bijoux. Il fut

facile de démontrer que, la jeune fille ayant commis le rapt en état de sommeil hypnotique et en dehors de toute responsabilité, n'en avait souvenir qu'en état analogue. Cette expérience fut répétée devant le Tribunal et aboutit à un acquittement.

« Pour ma part, j'ai eu le bonheur de faire acquitter, le 26 janvier 1881, par la chambre des appels de police correctionnelle de Paris, un pauvre diable condamné à trois ans de prison sous la prévention d'outrage à la pudeur.

« Sans entrer dans les détails de ce huis-clos, détails qui importent fort peu d'ailleurs, voici l'histoire -.j'avais connu ce malade dans le service de mon ami le D'*Mesnet, à Saint- Antoine; je le savais sujet à des accës d'hypnose spontanée, et ce dont l'avaient accusé deux gardiens de la paix' pouvait si bien n'être qu'une simple crise de sommeil hypnotique que je fis interjeter appel et que je demandai à être nommé expert. L'examen que je pratiquai me prouva jusqu'à l'évidence que l'on avait affaire à un innocent, et je l'affirmai hautement. La Cour manifestait quelques hésitations, M. l'avocat général Bertrand me sommait de faire la preuve de mon dire. M. le président Maneau — je lui en serai toujours reconnaissant — n'hésita pas à m'en fournir les moyens. L'audience fut suspendue, et je fus autorisé à expérimenter devant la Cour, dans la chambre du conseil. Je plaçais le malade en état hypnotique, et il me fut facile de montrer que Tacquiltcment s'imnosait.

. Maurice de Fleury. 5

66 La Médecine de l'Esprit

« En pareil cas, les malades vivent tour à tour dans deux états, Tun qui est l'état normal, Tétai de veille habituelle, l'autre, Tétat second^ Tétat de sommeil hypnotique. Quand ils sont éveillés, ils ne se souviennent pas de ce qu'ils ont dit ou fait en état hypnotique. Provoquer ou attendre, pour s'éclairer, le retour de l'accès n'a rien de contraire au devoir professionnel. Il ne s'agit de rien de plus que de la détermination précise d'un état pathologique. »

Ainsi parla M. Motet, approuvé de tous points par M. Brouardel et par M. Charcot.

Donc, de l'avis de tous les jurisconsultes et de tous les savants compétents, Thypnotisme ne peut pas être utilisé par la justice pour arracher un aveu à un inculpé. Rien n'est plus contraire à la liberté de la défense; rien n'est plus douteux au point de vue de la sécurité dans la recherche de la vérité. En revanche, les médecins les plus compétents affirment que, pour sauver un innocent, ce moyen est parfaitement légitime, ainsi que le démontrent un jugement de tribunal de Blois (cas de M. Dufay) et un jugement de la Chambre des appels correctionnels de Paris (cas de M. Motet).

Tel est l'état de la question résumé à grands traits. Et j'ai tenu à ne point laisser perdre le résultat de cette petite enquête qui constitue, je crois bien, l'unique document qu'on possède sur ce sujet.

IT

Mais ce n'est là qu'un tout petit recoin du domaine du médecin légiste. Son rôle, toujours grandissant, est d'une bien autre importance. Un bon nombre de magistrats s'en alarment et chaque fois qu'une occasion se présente d'un rapport médico-légal concluant à la responsabilité nulle ou atténuée d'un meurtrier, les publicîstes ne manquent point pour déclarer que la science, avec ses doctrines modernes, tend à désarmer la justice et à saper l'un des essentiels piliers de soutènement d'une société policée. Quant au public, il s'accoutume aussi malaisément à l'attitude des médecins criminalistes en face de quelque forfait répugnant, monstrueux, violemment antipathique à tous, à l'âme sensible et vindicative des femmes notamment: que vient-on nous parler de responsabilité abolie ou diminuée, alors que tout notre être se révolte et crie vengeance, et demande justice!...

Et en effet nier le libre arbitre, considérer en thèse générale les criminels comme des malades, n'est-ce pas vouloir remplacer le châtiment par la thérapeutique, la guillotine par la douche, et nous sentons tous ce qu'il y a de disproportion évidente entre l'assassinat prémédité d'un pauvre être innocent et la cure hydrothérapique.

Certes la médecine légale a fait de grands progrès au point de vue de sa technique ; avec une belle précision

et une sûreté parfois trës saisissante, elle permet au magistrat de déterminer fréquemment la date, la nature, certaines péripéties du meurtre. Mais, en vérité, de quoi se môle-t-elle alors qu'elle demande que tous les ^ands inculpés lui passent par les mains? Quel mauvais triomphe pour elle, quand elle a fait la belle découverte que tel assassin est le fils d'un alcoolique ou que son frère a des crises d'épilepsie. C'est désarmer comme à plaisir le ministère public, c'est rogner le droit de punir, c'est empêcher la société de se défendre, et cela pour on ne sait trop quels motifs d'humanitairerie mal entendue, de sentimentalité mal placée. Commencez par vous attendrir sur les honnêtes gens dont la sécurité est menacée.

De pareilles objections valent qu'on y réponde aussi clairement que possible.

Il y a, dans le dictionnaire, bien vieux déjà, de Littré et Robin, un paragraphe ainsi conçu : c Quelque idée qu'on se fasse de la responsabilité morale^ il n'y a aucun doute sur la responsabilité léçale ; celle-ci n'ayant d'autre but que de préserver la société, soit par la séquestration, soit par l'intimidation, doit atteindre les aliénés criminels, les non-ahénés ou supposés tels : ce qui revient à dire qu'il faut traiter les criminels comme des malades, et les criminels très dangereux comme des malades très dangereux. »

Voilà qui montre suffisamment que nous ne sommes pas uniquement des utopistes humanitaires, de purs rêveurs attendris sur le sort de bêtes féroces, mais des

esprits pratiques et bourgeois reconnaissant fort bien a la société le droit de se défendre des hommes nuisibles, comme on se défend des chiens enragés. Nous nous accordons tous pour distinguer entre la responsabilité morale et la responsabihté légale, entre une doctrine scientifique qui, du reste, se vérifie chaque jour, et l'indiscutable besoin de préserver les gens paisibles contre certains hommes, qui, volontairement ou non, sont dangereux. Nous savons que tuer quelqu'un ou se tuer soi-même c'est être dans un état d'âme peu normal, c'est avoir une tare, une maladie de l'esprit : philosophiquement on ne saurait être plus responsable des lésions et des troubles fonctionnels de son cerveau que du mauvais fonctionnement de son cœur ou de son poumon : seulement l'homme atteint de fluxion de poitrine n'est en rien redoutable, tandis que l'impulsif ou le pervers s'en prennent au bien d' autrui ou à sa vie.

On connaît peu de philosophes ou de savants modernes qui ne s'accordent à nier l'existence du libre arbitre tel qu'on l'entendait autrefois : les délinquants, les criminels ne sont précisément que des malades de la volonté, puisque leur volonté a été trop débile, trop paralysée pour refréner leurs impulsions mauvaises. L'immense majorité d'entre eux n'a eu, pour lutter contre une hérédité détestable, qu'une éducation abominable dans la promiscuité des pires malfaiteurs. Enfants de névropatlies, d'épileptiques, d'alcooliques ou de bandits, ils ont vécu dans l'ignorance du bien et la contagion du mal :

10 Là BIÉDEGINE de L'ESPRIT

tout cela ne leur permet guère d'opter en toute liberté pour la vertu. Dans une publication nourrie de statistiques saisissantes, M. Henri Monod^ Texcellent directeur de l'assistance et de Thygiëne au ministère de l'intérieur, nous a montré combien de condamnés renfermaient les asiles ; le transfert de la prison à l'hôpital des fous est un fait quotidien* Les recherches accumulées par M. Magnan et ses élèves sur les dégénérés entraînent irrésistiblement la conviction, pour qui se donne la peine de les lire, et tout ce que nous savons des fonctions du cerveau nous oblige à considérer comme vermoulu et prêt à tomber en poussière tout le vieil arsenal de la psychologie d'antan. Mais qu'importe, puisqu'en pratique nous proclamons bien haut le droit de préservation sociale.

C'est ici, d'ailleurs, que réside le principal malentendu entre savants et magistrats.

Le magistrat veut être un Juge : punir un criminel. Le châtier pour son intention, qui a été de nuire et de choisir, en toute liberté, le pire chemin, voilà le rôle qu'il s'assigne, aujourd'hui comme aux jours les plus reculés de l'histoire. L'homme qui siège en robe rouge ou noire au tribunal, a cette foi dans la majesté de sa mission et cette confiance dans la puissance de pénétration de son esprit ; il entend sonder les reins et les cœurs, scruler, doser les

LES liÉDECI^*S RT LA JUSTICE 71

intentions les plus secrètes d'une autre âme, besogne dont un Dieu seul pourrait venir à bout. J'avais Thonneur de dîner récemment auprès d'un magistrat éminent par le grade, l'âge et Tintelligence ; j'eus bien vite le conviction que sa philosophie n'avait point fait un pae depuis le temps qu'il était au collège. II sursauta lorsque j'émis le vœu qu'on instituât à l'école de droit un cours de psychologie, pour initier les jeunes générations de juristes aux fonctions du cerveau humain ; il coupa net à mon discours par cette affirmation que l'idée de justice noua venait de source divine, et que la messe du Saint-Esprit inaugurant la rentrée annuelle des tribunaux — encore qu'elle eût l'inconvénient d'irriter le parti radical — signifiait que la justice humaine tient d*en haut le droit de punir. Ce magistrat républicain n'eût point manqué de hausser les épaules si on était venu lui dire que l'institution monarchique étsût aussi de droit divin.

Eh bien, on tend à admettre, présentement, que la genèse de l'idée de justice est plus humble.

Déjà Littré l'assimilait à une idée de compensation, à notre besoin d'équilibre, d'harmonie ; il en faisait uae esthétique. La connaissance que nous avons actuellementdela physiologie cérébrale nous permet d'en parler avec moins d'imprécision.

Évoquons pour plus de clarté la lointaine légende de Caïn et d'Abel. En ce temps-là, le système nerveux de l'homme, infiniment moins compliqué de sensations et de notions qu'il ne l'est aujourd'hui, procédait pav

72 MÉDECINE DE L^ESPIUT

réflexes simples : à l'heure actuelle, d'ailleurs, nous ne sommes guère autre chose que des machines bonnes h restituer en actes les sensations reçues et venues à notre cerveau par nos nerls sensitifs. Or, voici la querelle entre les deux frères. Frappé par le poing de Caïn, àbel frappe à son tour, rend ce qu'il a reçu, transforme la sensation en action correspondante. Caïn réplique : il est plus vigoureux ; son poing brutal réduit Abel à l'impuissance, et il gît, le bras fracturé, sans vengeance possible. II a perçu pourtant le rude heurt du frère : c'est une violente vibration nerveuse venue à son cerveau et qui ne peut pas s'évader, devenir un acte analogue, se transformer en accomplissement, comme toute sensation a coutume de faire chez. cet être impulsif et simple : le réflexe est inachevé, l'équilibre est rompu. Et cette angoisse du mouvement paralysé, de la vengeance anéantie, ce « tu n'iras pas plus loin », alors que l'être entier se ruait à l' action, à la réphque, c'est le commencement de l'idée d'injustice, laquelle a bien évidemment précédé l'idée de justice. Celle-ci est venue plus tard, quand, par exemple, un être faible et près d'être vaincu, a vu soudain son adversaire terrassé par un tiers, dévoré par un fauve, écrasé par quelque rocher, foudroyé par le feu du ciel : pour celui-là, l'idée de justice, bien imprécise encore, s'est incarnée dfiins quiconque venait le tirer de l'esclavage proche, do la mort certaine, et rétablissait l'équilibre en secourant son impuissance. Beaucoup plus tard lorsque leîï hommes

ont dûment possédé, quand la propriété a commencé de s'organiser, l'idée positive de justice s'est puissamment ancrée dans les esprits ; mais elle a débuté sous forme négative, par ridée d'injustice. Voilà, selon toute vraisemblance, son humble origine première : nous sommes loin de l'orgueilleuse et poétique conception qui nous la montre venant à nous sur les ailes de la divine colombe!...

En vérité, dans l'état actuel de la société, la justice est une défense et une vengeance à la fois. Devant l'horreur d'un crime, nous éprouvons, nous qui croyons être de vieux civilisés, un sentiment de fureur vengeresse, en plus du sentiment de crainte à voir se reproduire, à notre propre détriment, de si affreux forfaits : la besogne de la magistrature criminelle est donc une besogne de sécurité et aussi de vindicte — je ne vois rien là que d'humain; mais je crois qu'il serait plus digne du temps où nous vivons de faire bon marché de ce sentiment un peu sauvage de vengeance, et de nous en tenir à l'idée de préservation. A tout prendre, la majesté de la magistrature ne pourrait que gagner à cette attitude sereine; elle aurait cet autre avantage de la mettre d'accord avec la science et la philosophie qui ne sont pas quantité négligeable.

Mais, dîra-t-on, où nous mëneriez-vous avec de telles théories ?

Ces doctrines-là ne conduisent à aucune révolution violente de mœurs : c'est le propre des solutions scientifiques de n'être point radicales, mais progressives, et de ne pas procéder par secousses, mais par transitions à peine perceptibles, à la façon de la nature. L'école française, en particulier, se montre extrêmement modérée dans l'application de ses doctrines crimûialistes.

Plu» entière, plus absolue, l'école italienne tend k n'admettre ni hiérarchie ni degrés dans la responsabilité. Pour la plupart des savants qui la constituent, tout homme qui commet un délit ou un crime est un cerveau malsain. Voua avez tué, donc vous êtes en dehors de la santé morale. Vous y avez apporté mille ruses et, en apparence, la plus entière liberté d'esprit : cela ne prouve point que vous fussiez libre, car les aliénés les plua avérés ont des apparences logiques, et, d'ailleurs, je vous tien» pour un criminel-né; votre constitution anar tomique fait de vous un malheureux condamné à mal faire. Mais votre crime est effroyable et nous ne pouvons que vous infliger une peine en proportion avec l'horreur qu'il nous inspire. Pour ces motiis, à notre grand regret, vous aurez la tête tranchée.

Cette façon de voir ne manque ni de logique ni de fermeté. Elle rend hommage aux doctrines modernes et sauvegarde la pratique ancienne. Elle a même quelque farouche grandeur : l'hérédité se substitue à la fatalité antique poursuivant des irresponsables. C'est

LES MËUECmS ET LA JUSTICE 75

ime sorte de laïcisation du péché originel. Gardonsnous cependant de l'admirer trop promptement. Nous verrons tout à Theure pour quels motifs excellents les criminalistes français se refusent net à admettre la théorie du criminel-né, et comment ils ne peuvent se résoudre à mettre tous les délinquants sur le même pied d'irresponsabilité.

Philosophiquement, l'école française convient que le mot libre arbitre est un mot dénué de sens : elle estime qu'une mauvaise action n'est pas le résultat d'un choix voulu expressément par nous, mais la conséquence d'une impulsion, insuUisamment réfrénée par une volonté malade. Mais, dans la pratique, on se trouve journellement en face de fait» si différents les uns des autres qu'on ne peut vraiment pas les auner tous à la même mesure. Il convient donc d'admettre une hiérarchie d'ia^ tentions et des degrés dans la responsabilité, selon qu'il y a eu plus ou moins de préméditation^ de délibératioa préalaJble dans la conscience de l'inculpé. C'est ainni que les mots : irresponsabilité totale, responsabilité entière, responsabilité atténuée, philosophiquement peu admissibles, sont de nécessité pratique et d'usage courant.

Edairons-noua par des exemples.

Uu épileptique, en proie à une attaque larvée, part, marche sur les routes, et s'éveille deux jours après ea pays iocomui;, sans savoir comment il est là. Sur son chemin, il a incendié une ferme ou tué un passant. Il a'en sait absolument rien, et quand lea témoignages

raccablent, il ne comprend pas qu'on Taccusc. Celui-ià est absolument, indisculablemenl irresponsable.

De même, tel alcoolique en état de delirium^ qui massacre sa femme parce qu'il la voit sous l'apparence de quelque monstrueuse bote qui va le dévorer. Ou bien encore, un aliéné furieux qui tue son gardien de cabanon. Que pourra-t-on lui infliger, sinon la camisole de force ?

Ces trois meurtriers-là ne peuvent être comparés à un homme qui, avec une grande liberté d'esprit apparente sinon réelle, médite longuement son crime, en calcule à loisir toutes les probabilités, prévoit le meurtre, et tue pour accomplir plus aisément un vol. Personne ne se contentera de le voir simplement incarcérer dans un asile d'aliénés. Dieu seul sait si, au fond, l'un fut vraiment plus libre que l'autre de bien faire ou de mal agir. Mais, avec notre manière actuelle d'envisager la vie, nous ne pouvons pas ne pas faire une différence. De ces trois meurtriers, il y en a un qui nous inspire plus d'horreur que les deux autres, parce qu'il sj délibéré, et, n'ayant pas d'autre moyen de nous guider, nous nous contentons de cela.

Un jour, un gardien de la paix notoirement alcoolique, s'étant endormi dans sa chambre en état d'ivresse, fut réveillé au petit jour par une vision terrible. Il vit entrer et venir sur lui une locomotive, crachant des flammes et des étincelles ; il eut peur, saisit une hachette lui servant à fendre du bois, et cogna de son

mieux sur la locomotive. Il se trouva que c'était simplement un de ses camarades qui venait le chercher pour une affaire de service. Le camarade fut tué net. La justice informa. Les magistrats avaient grand'peine à croire à cette hallucination ; cela leur paraissait une invention ridicule, un grossier mensonge. Les médecins ne furent pas tout à fait inutiles en leur apprenant que de pareilles hallucinations sont coutumières dans le delirium tremens. On admettra qu'ici l'irresponsabilité est indiscutable.

Dans le cas que je vais conter, elle est beaucoup moins manifeste.

Il y a quelques années, une dame, fort élégante et d'allures mondaines, se présenta chez un grand bijoutier du Palais-Royal, flt choix d'une magnifique rivière de diamants, et du ton le plus naturel :

— Voulez-vous, dit-elle au marchand, me donner un commis de toute confiance pour venir avec moi jusque chez mon mari. Il faut que je lui montre cette parure avant de l'acquérir définitivement. Le commis vous rapportera l'argent ou les bijoux, selon que mon mari consentira ou non.

Cela parut fort raisonnable, et la dame, escortée du commis, se rendit chez le célèbre aliéniste, Legrand du SauUe. Elle laissa le commis dans l'antichambre, emportant la parure pour la montrer à son mari. Quand elle fut entrée dans le cabinet du médecin, elle lui tint à peu près ce langage :

— Docteur, j'ai laissé !à, dans l'antichambre, un jeune parent à moi, atteint de monomanie, et pour lequel je viens vous consulter. Dans ses accès, il se figure être commis chez un bijoutier, et il réclame bruyamment une rivière de diamants qu'il imagine lui avoir été volée par une dame. Comme ma vue l'impressionne beaucoup, il vaut mieux que je n'assiste pas à votre examen médical. Voyez-le : moi, je me sauve, et je reviendrai dans une heure savoir ce que vous en pensez.

Legrand du Saulle s'inclina, et la dame une fois partie, le jeune homme fut introduit.

Il chercha, d'un œil inquiet, la cliente à la parure, et demanda la somme ou bien les diamants. Le docteur, prévenu, eut un sourire d'indulgence, et se mit à interroger le malade classiquement, selon les règles. Le malheureux commis, qui n'y comprenait rien, réclamait de plus belle et criait au voleur. Legrand du Saulle l'apaisait, poursuivant toujours son idée, questionnant le malheureux sur ses antécédents personnels et héréditaires. Il eut toutes les peines du monde à revenir de son erreur. Quand la vérité fut connue, la voleuse était à l'abri des poursuites.

Vraiment une pareille femme, machinant de pareilles ruses, peut-elle être considérée comme une irresponsable et traitée comme une malade?

C'était assurément une déséquilibrée, une toquée, mais la ruse qu'elle apportait à s'approprier le bien d'autrui ne permet guère de la confondre avec l'épileptique

incendiaire ou Talcoolique meurtrier dont je citais Tobservation tout à Theure. Et le médecin légiste devra dire € responsabilité entière ou bien à peine atténuée ••

Ce n'est là qu'un expédient, mais comment ne pas s'y résoudre, pour le moment, du moins. C'est ici de l'opportunisme, et il en faudra passer par là lon^emps encore avant d'en venir à la mise en pratique de la seule doctrine physiologîquement et philosophiquement vraie, celle de la négation formelle du libre arbitre, pour laquelle l'humanité n'est pas mûre.

Maintenant j'avoue comprendre l'embarras d'un magistrat ou d*un jury en face de cette réponse de l'expert : responsabilité atténuée.

Vous dites que cet homme est tout à fait irresponsable : nous le plaçons dans un asile, au quartier des aliénés criminels. Tel autre nous paraît avoir commis un crime en état de parfaite santé d'esprit; nous le condamnerons au maximum de la peine prévue. Mais quelle peine infligerons-nous à cette jeune hystérique, complice dans Tafiaire Gouffé, dont nous ne savons dire si elle est du cynisme le plus révoltant ou de la plus parfaite inconscience. Responsabilité mitigée, dites-vous. Où faudra-t-il le mettre ? A l'hôpital ou en prison ? A cette question difficile, M. Magnan a répondu en réclamant la création d'hôpitaux-prisons, de maisons mixtes pour les cas intermédiaires, et c'est, je crois, la seule solution. Parce qu elle est coûteuse elle sera tardivt?, mais elle finira par s'imposer un jour.

so Là Médecine de l'esprit

En attendant, on ne saurait trop dire aux magistrats de haute intelligence et de grand bon vouloir, — comme ce premier président*, qui, en 1895, prenait une part active au congrès des aliénistes et neurologistes — qu'il est impossible aujourd'hui de ne pas être frappé des relations intimes du crime avec le déséquilibre mental. A chaque instant nous découvrons des états morbides insoupçonnés, et nous sommes contraints d'appeler maladies des phénomènes hier encore mal observés ou mal compris.

Je veux citer à ce propos la longue et curieuse odyssée d'un pauvre diable, célèbre dans le monde savant, depuis que mon confrère le D*" Tissié a consigné son observation dans sa tlièse inaugurale et dans son volume sur Le Rêve ', publiés sous l'inspiration de M, le professeur Pitres.

Mon héros se nomme Albert D... On pourrait résumer sa vie en disant qu'il a été mis en prison une trentaine de fois, qu'il a été condamné à trois ans de travaux publics, qu'il a failli être pendu... et que pourtant c'est un brave et digne homme. Non seulement il n'a ni conspiré, ni tué, ni volé, mais il n'a aucun vice dont puissent souffrir ses semblables. Ouvrier plein de zèle, fils

(1) M. Delcurrou, premier président à la cour de Bordeaux.

(2) F. Alcan, édit.

i-espectueux et Irës tendre, bon camarade, soldat sans punitions, mari plein de douceur, il ne s'enivre pas, il est timide et réservé jusqu'à Tcxtrême avec les femmes et personne n*a eu à se plaindre de lui que lui-même.

La seule tare ou presque de son malheureux cerveau, c'est le besoin des voyages. C'est tout à fait le Juif Errant de la légende, le misérable qu'une mystérieuse volonté pousse à marcher toujours, sur toutes les routes, du monde, irrésistiblement.

Gela revient par crises, après quelques mois de repos. Il faut qu'il parte et il s'en va. Il quitte son métier, sa famille, sa femme qu'il aime bien et qu'il laisse en détresse. Et puis il se retrouve en pays inconnu, il a honte et souvent n'ose pas revenir.

Sur son passage, il ne fait aucun mal; ce n'est pas un épileptique, mais un simple débile, quelque peu hystérique, facilement hypnotisable, qui se suggestionne à lui seul et devient l'esclave de cet étrange besoin de faire du chemin. H est sans haine pour la vie qui l'a tant ballotté, sans mauvais dépit ni colëre, avec une douce tristesse, une résignation quelque peu fataliste ; car il est à la fois très abêti et singulièrement doué. C'est un (ils d'ouvrier ; il n'a appris à lire qu'au régiment et il ne sait pas écrire. Mais sur tous les chemins qu'il a parcourus il a observé mille choses avec une sagacité surprenante.

Parfois, au cours du récit qu'il me fait de sa vie, il retrace en trois mots la caricature étonnante d'un person- Maurici di Fliubt. 6

8t LA MÉDECINE DE L*£SPR1T

nage rencontré au bien c'est un étrange paysage désolé qui lui revient comme d'un rêve, et qui semble décrit par un poète halluciné, par un Quincey ou un Baudelaire, ce même Baudelaire qui a écrit deux fois en prose et en vers une Invitation au Voyage. Tout petit, Albert interrogeait les voyageurs sur les villes lointaines et ce qui s'y passait

« A l'âge de douze ans, dit-il, j'étais apprenti chez M. L... à Bordeaux; je quittai brusquement la ville. Des voisins, paraît-il, m'avaient vu me promener longtemps devant la porte; ils dirent à mon père que j'étais parti dans la direction d'Arcachon. Mon frère s'en fut aussitôt à ma recherche et me trouva sur la grande route, engagé chez un marchand de parapluies avec qui j'avais dû cheminer.

«c Que fais-tu là? » me dit mon frère en me frappant sur l'épaule. Je reçus comme une secousse et je fus bien étonné quand on me dit que j'étais l'apprenti d'un marchand ambulant Mon frère me ramena à la maison, où f entendis parler d'un héritage que mon père devait faire à Valence d'Agen. Un mois après je me trouvais dans cette ville sans savoir comment. Un ami de ma famille voulut bien me diriger sur Bordeaux. »

Dès lors sa vie n'est plus qu'un éternel voyage, coupé, dans une ville ou l'autre, par quelques mois d'un travail assidu et paisible.

On le voit bien tranquille, et lui-même se croit guéri. Puis, une nuit, il a un rêve ou bien quelqu'un prononce

(levant lui un nom de la géographie. Il est troublé ; il a d'horribles maux de tête; il travaille et mange fort mal, avec mille distractions, marche de long en large, ainsi qu'une bête captive, puis il part, invinciblement, en chemin de fer quand il peut, à pied quand il n'a pas d'argent, et il revient à lui, au bout de quelques heures, stupéfait d'entendre crier un nom de gare qu'il ne connaît pas. C'est ainsi qu'il se réveille, un jour, sur un banc de la gare d'Orléans à Paris.

On lui demande comment il se trouve là. Il n'en sait rien. On le mène au Dépôt, où il demeure quinze jours sans protester. Informations prises on le renvoie par étapes à Bordeaux.

Tout va bien pendant, quelques mois. Un beau matin il se trouve à Barbézieux. Après quelques jours de prison pour vagabondage, on le rapatrie de nouveau. Ses parents l'envoient à Paris, persuadés que la grande ville l'attire irrésistiblement. Il y est très heureux, il y travaille quinze jours, et il part une fois encore. On l'emprisonne à Vitry-le-François, à Lyon, où il s'extasie devant le chemin de fer funiculaire, à Annecy. On le dirige sur Bordeaux. Honteux de lui, il travaille à l'usine à gaz comme le meilleur ouvrier : Cela dure trois mois. Puis un matin il se retrouve à Pau, sur la place de la Préfecture. Et voici les étapes de ce nouveau voyage : Tarbes, Marseille, Alger, Mustapha Supérieur, Blidah, la Trappe de Staouëli, où il voit fabriquer l'eau de rose, Alger» Marseille.

A Aix-en-Provence après dliorribles misëres il est mis en prison parce qu'il n'a pas de papiers ; au bout (Tun mois on le relâche et il rentre à pied à Bordeaux.

Un de ses frères va tomber à la conscription. Comprenant bien qu'avec sa manie de voyager, il est incapable de gagner sa vie comme un autre, Albert D... a la généreuse pensée de s'engager à sa place. On l'envoie au i2T de ligne en garnison à Valenciennes, puis à Condé.

Mais l'inaction de la caserne lui pèse. Bon soldat, bien noté, il déserte sans motif, et gagne la frontière avec ses eflels et ses armes. Cette fois il a de l'espace. A Tournai, Bruges, Ostende, G and et Bruxelles, il ne trouve pas de travail. Raison de plus pour marcher, et il marche. Il gagne la Hollande avec l'espoir de se faire embarquer pour les Indes. Pendant le rigoureux hiver de 1879, vivant d'aumônes, il fait à pied le chemin d'Amsterdam. Il a un compagnon qui se traîne le long des routes. Lui, heureux de marcher, fait 5 ou 6 kilomètres en avant, puis revient en arrière pour ne pas abandonner son ami, qui meurt exténué en arrivant à Amsterdam.

On emprisonne Albert et on le ramène à Bruxelles. Mais Vienne l'attire : il part pour Vienne, persuadé qu'il y trouvera de l'ouvrage.

Cette fois la route est longue, la misère indicible; il est content quand on le met en prison, parce qu'il est noui-ri sans avoir à demander l'aumône.

Après bien des péripéties, il gagne Vienne en ramant sur un train de bois qui descend le Danube. Un Borde-

lais, rencontré par hasard, lui donne de l'ouvrage à l'usine à gaz de Gaswerk-Tabor. Un mois plus tard il se réveille à Budapesth. Le consul de France le renvoie à Vienne, où il apprend l'amnistie pour les déserteurs. Le 21 septembre 1880 il rentre au régiment, à Valenciennes. Comme soldat il n'a jamais eu qu'une punition : son livret porte : « pour avoir découché ». Mais en réalité, il voulait déserter encore, pour errer, pour s'en aller ailleurs. Un dimanche, il s'enfuit, et pour tout de bon cette fois. Il dépose correctement ses effets militaires chez le commissaire de police de Mons. Puis il fait successivement Bruxelles, Liège, Aix-la-Chapelle, Cologne, et remonte le Rhin. Là son récit est merveilleux, émaillé d'anecdotes, de descriptions enthousiastes; Iqs hôtels de ville et les cathédrales gothiques, les châteaux en nids d'aigle, les ponts sur le grand fleuve, les souvenirs historiques, tout cela le charme et il en a gardé un souvenir vivant et très précis. Près de Friedrichsdorf, c'est une femme de bourgmestre dont il fait un portrait puissant et drôle comme un Daumier. Le voici de nouveau à Vienne où il travaille assidûment chez son protecteur bordelais, puis à Prague, à Leipzig, à Berlin, à Posen où sa misère est noire, à Varsovie et à Moscou.

Ici l'histoire se complique d'un épisode tragi-comique.

Il arrive à Moscou un peu après l'assassinat du tsar. A un moment, comme il admire, en bon touriste, la statue de Pierre le Grand, la police lui met la main au collet. Il n'a pas de papiers. Il est pris comme nihiliste. Il reste

86 L4 UÉDECINB DE L*ESPRIT

([uatre mois en prison en attendant qu'on le pende. Par bonheur au moment suprême, on reconnaît son innocence, et on le mené sous bonne escorte de cosaques, avec d'autres prisonniers, à la frontière turque.

Ce long voyage par étapes n'est pas pour lui déplaire, bien qu'il lui faille aller au sud et que le nord l'attire davantage.

De la frontière russe il va seul à Constantinople, con temple le Bosphore un jour ou deux à peine, puis se fait envoyer à Vienne. Il y travaille de nouveau. Mais un jour il voit défiler des tireurs suisses et le voilà possédé du besoin de visiter la Suisse. Il gagne Klostenbourg, Munich, Stuttgart, Carlsruhe, Strasbourg, Mulhouse, Genève, Bâie. Là, se trouvant si mallieureux et se voyant si près de la France, il déclare au consul qu'il veut se constituer prisonnier.

Il est jugé à Lille pour désertion. Naturellement, les médecins militaires, peu habitués au maniement des maladies du système nerveux, se refusent à le considérer comme un malade. Les officiers qui le jugent le prennent pour un déserteur vulgaire, et lui-même n'ose pas dire ce qui l'a poussé à partir. Un avocat, nommé d'office, plaide distraitement l'irresponsabilité ; Albert D. . ., déserteur récidiviste, est condamné à trois ans de travaux publics en Afrique. Sa conduite y est si douce et si exemplaire qu'on le gracie, sa peine à moitié faite.

Il retourne à Bordeaux, retrouve une place à T usine, et devient timidement amoureux d'une jeune fille qu'il

LES MÉDEaNS ET LÀ JOSTiCE 87

espère épouser. Il va donc goûter aux joi^ sédentaires du foyer ! II est las, il se croit guéri. On fait les fiançailles : Albert est tout heureux, et voilà qu'un matin il se réveille ^a gare de Verdun. Il était pourtant ^ien épris, et il a planté là sa fiancée, sans savoir ! Bamené au pays natal, on ne veut plus de lui. Et, tout navré, il entre à Thôpital, dans le service du professeur Pitres, où je l'ai connu. L'enquête minutieuse que ses juges n'avaient pas faite, les médecins l'ont poursuivie. Albert D... dit la vérité et il n'y a rien dans son récit qui ne puisse se prouver. Dans tous les pays qu'il prétend avoir traversés, on a pu retrouver sa trace. Son dossier militaire a été reconstitué et son nom est inscrit sur tous les registres d'écrou, dans tous les bureaux consulaires, en Allemagne, en Belgique, en Suisse, en Hollande, en Russie, en Autriche. On a des lettres de son patronM. D... qui l'a employé à plusieurs reprises à Vienne. Puis son récit est d'une précision qui ne trompe guère, et ses descriptions ne laissent aucun doute.

De l'hôpital nous l'avons vu partir pour ses expéditicms subites. Nous avons assisté au début de sa crise ; nous l'avons vu se réveiller après un rêve, la tête lourde, la face rouge, arpenter d'un pas fébrile les couloirs de l'hôpital, puis s'évader pour courir la campagae. On n'est pas plus désolé ni plus triste que lui quand il reprend sa connaissance

C'est une force irrésistible qui le prend, le possède et le pousse. Il obéit, il va, sous la très futile espéramce de

gagner ailleurs un peu plus, ou bien pour rien, sans apparence de prétexte. Une fois sur la route, il respire plus librement. Il lui faut en moyenne 70 kilomëti*es par jour pour le rassasier. Il va sous la pluie, sous les orages, dans la neige, mourant de faim, vivant d'aumônes, de préférence vers le Nord, Comme attiré par un aimant mystérieux. Et toujours il est propre. Son grand souci est de nettoyer constamment ses habits de la poussière et de la boue des grands chemins.

Sans les études de M. Pitres, de M. Tissié, de M. Pierre Janet, de M. le professeur Raymond sur Tautomatisme ambulatoire, ce pauvre juif-errant, abominable récidiviste, aurait fini par être condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Et combien d'autres dont l'histoire est de tous points comparable à la sienne?...

L'homme qui a le plus contribué à creuser le large fossé qui sépare les magistrats des médecins dans cette inépuisable question de la responsabilité des criminels, c'est assurément Tauteur de cette tliéorie du « criminel-né > qui fit tant de bruit dans le monde et répandit partout la célébrité de l'École de Turin. Je veux m'efforcer d'exposer brièvement quelle est au juste cette théorie, à laquelle Lombroso lui-même est obligé de renoncer, et

quelles sont» à Theure actuelle, les idées des spécialistes les plus autorisés sur la genèse du crime.

Pour Lombroso, génie en même temps lumineux et mal ordonné, chaotique et simpliste, le problème n'est pas compliqué. Il a été un des premiers, sinon à constater, du moins à consigner dans des livres, ce fait que la grande majorité des assassins, des voleurs et des prostituées portent des traces physiques de la dégénérescence; il a su concentrer pour son œuvre et bien mettre en valeur les statistiques faisant voir combien fréquemment les malfaiteurs, les alcooliques, les épileptiques, les toqués ou les aliénés engendrent des enfants presque fatalement voués à c mal tourner ». Et il en a conclu qu'en venant au monde certains hommes portent en eux-mêmes, non seulement les mauvais instincts et le germe du mal, mais l'impossibilité matérielle d'être autrement que criminels. Pour Lombroso, il existe une structure anatomique du malfaiteur, une conformation physique, une manière d'être corporelle qui implique du même coup, une façon d'être morale, la nécessité de tuer ou de voler un jour ou l'autre. C'est un fatum^ c'est un destin inéluctable, et, à moins de mourir accidentellement avant l'occasion du crime, la créature humaine fabriquée à ce moule devra commettre le forfait.

Comme il arrive pour la plupart des esprits à tendances simples et radicales, Lombroso a vu sa renommée grandir et se répandre avec une vivacité qui déjà présageait le peu de durée de son règne.

Voilà longtemps qu'il ne recrute plus guère que des adversaires en France et en Allemagne. Et je ne parle pas des braves gens qui condamnent ses vues d'ensemble sur le crime en tant que délétères et susceptibles de saper les fondements de la société, comme disait Joseph Prudhomme. Les savants, à qui rien de ce qui est scientifiquement vrai ne saurait paraître immoral, se placent à un tout autre point de vue. Pour eux, les hypothèses deLombroso sont regrettables uniquement parce qu'elles ne correspondent pas à la réalité des faits , parce qu'on ne peut point trouver, en vérité, de type anatomique du criminel-né, et parce que l'observation de chaque jour nous montre jusqu'à Tévidence que — si pervers que soit un homme de par ses origines et son hérédité — les circonstances qui l'environnent, le milieu où il vit, l'air qu'il respire, les exemples que ses yeux rencontrent, les notions que son cerveau acquiert, déforment et reforment perpétuellement sa personnalité.

Prenons l'exemple d'un individu qui va commettre un vol avec préméditation.

On dit en pareil cas qu'il se passe une délibération dans le domaine de la conscience. C'est, bien plutôt encore, sur ce petit théâtre intérieur que nous portons en nous et que nous avons baptisé du nom trop orgueilleux de champ du libre arbitre et de la volonté, un drame mouvementé qui se joue. Les sensations récentes ou anciennes, les images mentales sont les acteurs de ce théâtre. Et voyez-les venir en scène par le c côté jardin »,

chacune ayant son intensité personnelle, son degré de vitalité, sa tendsmce plus ou moins véhémente à devenir un acte, un geste, un accomplissement, à sortir par le M côté cour » où se fera le dénouement.

Voici venir d'abord l'impulsion première, la tentation, comme dit l'Église, l'image du vol, du rapt facile, à portée de la main ; elle naît aisément dans ce cerveau d'héréditaire, de fils de névropathe ou d'ivrogne. Et c'est aussi l'apparition des misères passées, la vision du bienêtre à venir dans la bienheureuse paresse.

Mais un autre acteur intervient, l'image du gendarme entraînant avec elle celle des juges, des geôliers, de la lente et sombre prison. Aussitôt, entre les deux idées, celle du vol et celle du châtiment, un corps à corps, une lutte ardente s'engage. Et pendant un instant, l'impulsion mauvaise, refoulée, disparaît de la scène et rentre dans la nuit. Elle en ressortira bientôt, plus énergique, fortifiée par le besoin d'imitation, par la mémoire des vols commis par des compagnons de paresse, par des amis de bal de barrière ou d'assommoir. Un tel n'a jamais été pris ; tel autre a tant osé de choses défendues, il a si hardiment bravé la loi que les journaux racontent ses prouesses, que les camarades l'admirent et le reconnaissent pour chef, que les femmes se disputent la joie de le servir très humblement, de peiner à son service. Quel orgueil pour ces misérables cerveaux!...

Cette fois la bataille est plus âpre, plus décisive. En

vain entrent en scëne la pâle notion de quelque justice divine — le catéchisme est si loin maintenant ! — la peur de la justice humaine, la crainte d'échouer, le regret de changer de vie, ce serrement de cœur qui nous étreint au seuil de tout chemin nouveau. Le temps d'orage, le ricanement d'un ami à qui tant de tergiversations font hausser les épaules, un coup de vin peutêtre ont mis l'esprit au cran des paroxysmes. Maintenant l'impulsion, la vision du vol se fait précise et véhémente; d'une suprême étreinte, elle étouffe toutes les idées salutaires et, libre enfin d'entraves, part triomphalement.

C'est ainsi qu'une décision se prend et que le mauvais acte se commet.

Dans cet autre épisode de la lutte pour l'existence, comme partout du reste, le plus fort a vaincu le débile, et la poussée au mal est arrivée première, uniquement parce que les idées que met en nous l'éducation étaient inconsistantes. Pitoyable Guignol de l'âme humaine où, comme des fantômes, nos impulsions de bêtes de proie et les notions qu'on a semées en nous, jouent en silence le plus poignant des drames, et où Polichinelle rosse tragiquement le Commissaire toutes les fois qu'il est plus vigoureux.

Que devient, avec tout cela, le type anatomique, immuable, du criminel-né? N'est-il pas évident que le milieu, que l'éducation peuvent avoir raison de ce que riiérédité a mis en nous de mauvais et de laid, et que c'est

cela qui se passe chez tous les hommes cultivés? Nous, les civilisés, que serions-nous sans les exemples de nos parents et sans les leçons de nos maîtres ? Un des plus importants, un des plus probes parmi les industriels de ces temps-ci, a débuté, vers l'âge de treize ans, par dérober deux cuillers d'argent chez mon grand-oncle M. de la R..., en Poitou, où il était petit valet de ferme. L'excitation cérébrale qui, une fois, l'avait conduit au mal, lui a servi pour devenir, ensuite, le plus honnêtement du monde, le très puissant rival des manufacturiers anglais. Et il a lait avec assez d'ampleur la charité pour que sa faute initiale ne lui pbse plus lourdement.

On sait la toute-puissance du besoin d'imitation, et avec quelle précision M. Tarde, l'éminent directeur de la statistique pénale au ministère de la justice, et plus récemment le D' Paul Aubry (de Saint-Brîeuc) nous en ont démontré la constante intervention dans les acte» humains. A proprement parler, le cerveau n'est pas autre chose qu'une machine à singer ce qu'il voit, à reproduire ce qui vient frapper nos sens.

Ceux qui deviennent criminels apportent, en venant au monde, outre l'irritabilité, outre la perpétuelle tendance au paroxysme, une mollesse d'âme, une inconsistance dans la personnalité qui les met constamment à la merci de l'entourage. Ils font invariablement ce qu'on fait auprès d'eux. La fréquentation des âmes corrompues, la vue d'un drame où l'on étrangle des honnêtes gens sur la scène, la lecture d'un fait-divers sanglant, la promis-

cuite abominable des prisons, le spectacle des exécutions capitales : voilà ce qui leur donne le goût et, à la longue, le besoin du forfait. Mais leur âme est pareillement accessible aux exemples contraires ; ils peuvent tout gagner au contact d'âmes nobles. L'éducation civique, la morale religieuse, l'approche de ce qui est beau — qui sait ? peut-être la contemplation obtuse des pures fresques de Puvis de Chavannes, afGchées par les soins de M. Desjardins — tout cela peut contribuer à en faire des gens utilisables au bien commun au lieu de malfaiteurs qu'ils auraient bien pu devenir.

Il faut le dire : les nobles efforts du gouvernement de la république pour couvrir notre sol d'écoles et répandre partout l'instruction primaire, n'ont pas donné jusqu'à présent, au point de vue de la criminalité, ce qu'on était en droit d'en espérer. Sans doute c'est une loi de physiologie que plus un cerveau est nourri de connaissance, moins il est impulsif : la forte instruction est, à elle seule, un frein puissant pour les mauvais instincts. Mais regardons les faits en face. Les statistiques sont là pour montrer quels effrayants progrès le meurtre et le suicide font chez nous depuis une vingtaine d'années, tandis qu'ailleurs, en Angleterre par exemple, on a fermé quelques prisons faute de prisonniers : Sir John Lubbock nous l'affirmait expressément à l'un des plus récents congrès de sociologie.

Cette floraison du mal en France, cette raréfaction du crime en pays britanniaue peuvent, pour une part, être

mis SUT le compte de révolution de l'alcoolisme qui ne cesse de croître en France, tandis que, de l'autre côté du détroit, les puissantes et innombrables associations de tempérance finissent par le réduire dans de notables proportions. Mais comment ne pas tenir compte de l'évolution de l'idée religieuse, aujourd'hui reléguée chez nous comme inexacte et inutile, tandis que les Anglais, en dépit de la multiplicité de leurs sectes, se sont toujours trouvés d'accord pour tâcher d'imprimer au plus profond de l'âme enfantine le sentiment religieux. Faut-il tant nous féliciter des résultats de la laïcisation de l'école? N'a-t-elle pas été un peu hâtive, et ne s'cst-on pas vainement imaginé que le niveau philosophique du peuple allait s'élever d'un seul coup par le seul fait de la proclamation de la répubhque et de la suppression du € tyran » ? C'est un frein d'une singulière puissance que la crainte du châtiment éternel; c'est une notion, fausse peut-être, mais de quelle utilité pratique, pour enrayer les impulsions et les convoitises dans la grande majorité des âmes, qui sont des âmes simples et crédules. Les catholiques ayant fait de leur foi une arme politique, les républicains à leur tour se sont armés de l'irréligion scientifique, et l'ont utilisée au service de leur cause : c'était fatal; ce n'en est pas moins regrettable. Les esprits les plus vastes et les moins timorés, les Littré, les Taine, les Renan n'ont pas vu sans surprise et sans inquiétude la hardiesse que les politiciens mettaient à répandre dans le vulgaire des conceptions qui nécei^-

sitont, pour être bien comprises, quelque culture préparatoire.

Aussi quelque répugnant qu'il soit d'enseigner ce qu'on ne croit pas, et de mentir à la jeunesse, peut-être y a-t-il lieu d'en revenir au vieux dicton tant ridiculisé : il faut une religion pour le peuple, une religion envisagt-r uniquement comme notion moralisatrice. Si Ton veul bien se reporter à ce que nous disions plus haut des combats qui se livrent dans l'âme de l'homme en imminence de crime, on comprendra de quel secours lui pourrait être la crainte d'un châtiment ou l'espoir bien enraciné d'une récompense dans l'autre vie. Et c'est ainsi que les savants modernes, qui ont perdu la foi, et qui ne peuvent croire au libre arbitre humain, se rapprochent, en fm de compte, des enseignements que nous donne l'Église.

L'hérédité n'est plus qu'une cause prédisposante au mal, quelque chose comme le vieux péché originel du catéchisme, que seule la Grâce a le don de vaincre. Nous n'avons pas le secret de la Grâce; mais nous savons comment on retrempe un cerveau par une hygiène adaptée, par de nobles exemples proposés au besoin d'imitation que les dégénérés ont à un si haut point. Mais, nous dira-t-on, puisque vous savez que certaines hérédités prédisposent au crime, ne pourriez-vous, vous

autres médecins modernes, mettre à proQt vos connaissances nouvelles pour faire la prophylaxie du crime, pour empêcher les individus nés méchants de devenir des assassins ou des voleurs ? Le beau triomphe de discuter sur leur plus ou moins de libre arbitre, lorsque le mal est fait I Puisqu'ils sont fous, enfermez-les auparavant; s'ils sont malades, soignez-les préalablement. Et vraiment nous arrivons bien tard, avec toute notre science ; notre diagnostic aurait dû s'exercer plus tôt !... On y viendra sans doute un jour. Mais combien nous en sommes loin? Savez-vous ce qu'on avait imaginé de faire, ce qu'on faisait tout récemment encore à la Nouvelle-Calédonie? Sous prétexte de moralisation on mariait les condamnés aux condamnées, ce qui nous a donné quelques douzaines de rejetons dont les instincts naturels dépassaient en malignité vicieuse tout ce qu'on peut imaginer. Puisque nos lois actuelles ne nous permettent pas de jeter à la Seine, comme autrefois dans l'Eurotas, les enfants à l'âme difforme, essayons de « l'orthopédie mentale », selon le mot de M. Strauss ; multiplions les refuges et les asiles pour les gamins vicieux et sournois, et si Téducation première n'a pas de prise sur eux, au lieu de les lâcher à leur majorité, créons à leur usage des abris sûrs, ou bien envoyonsles exercer leurs « impulsions » sur des pirates tonkinois ou malgaches.

Un romancier dont toute l'œuvre est fort éloquente, mon ami M. Paul Adam, dans une série de très remar- Mauricb de Fleory 7

quabics articles publiés au Journal a demandé que nos troupes coloniales fussent recrutées désormais parmi les condamnés de droit commun qui, cessant de nous coûter cher dans nos prisons de France, seraient enrôlés aux pays de mauvais soleil et de fièvres intermittentes, où leur tendance naturelle au meurtre et au pillage pourrait s'utiliser et devenir des qualités de guerre. Mais ce lut, dans la presse, une explosion de protestations indignées : « Respect au drapeau, disait-on ; le soldat est, par définition, un être noble ; c'est l'avilir indignement que vouloir mettre à son niveau, que lui donner pour frère d'armes le criminel, rebut de la société 1 »

Le projet de M. Paul Adam me paraît en effet difficilement acceptable. Mais dans le môme ordre d'idées, on peut en concevoir un autre, dont la mise en pratique répugnerait moins à l'esprit.

Envisageons loyalement les données du problème.

Malgré les phrases que volontiers on déclame à la Chambre avant de voter une expédition coloniale, chacun de nous comprend que ces lointaines équipées sont, au fond, des guerres d'affaires, c On crée des débouchés pour le commerce » et l'on a grandement raison; je suis de ceux qui croient à l'utihté sociale d'un empire colonial et au réveil de notre vieux génie d'expansion. Ces guerres-là n'ont rien de comparable avec celles où nous avons défendu pied à pied le sol de la mèrepatrie. Pour deux sortes de guerres, ayons donc deux sortes de troupes.

Apres tout ce qui s'est passé d'atroce et d'inutile à Madagascar, tout le monde pense à présent qu'il faudrait avoir — outre l'armée française qu'on n'a pas le droit d'entamer et de donner en proie à la fièvre paludéenne — une autre armée moins précieuse qu'on pût faire donner sans de trop gros remords, que la nation pût exposer, «ans trop de maternelles angoisses, aux rigueurs du climat, à la malignité des microbes, aux perfidies des peuplades sauvages.

Convenons-en, les citoyens d'un vieux pays comme le nôtre ne sont pas tous également précieux. Sans parler des criminels dont on ne peut à aucun prix faire des soldats réguliers, il y a « les mauvais sujets », les cerveaux brûlés, les têtes dures, ceux qui ont toutes chances de tourner mal un jour ou l'autre. Ces mauvais garçons-là, désolation de leur famille, danger constant pour la société, on les verrait sans trop de peine se dompter par la discipline, s'anoblir par les armes, et s'assouvir dans les fatigues et dans les combats d'une guerre ou le sort même de la patrie n'est pas en jeu. La légion étrangère, qui a rendu tant de services, est d'un niveau moral tout à fait comparable. Et ce seront encore des adversaires assez dignes pour des Pavillons- Noirs, des Touaregs ou des Hovas qui sont de très vilains brigands à leur manière. Faire une armée coloniale avec de la graine de meurtriers, de voleurs, d'anarchistes, pour les empêcher de devenir tout cela, voilà ce qu'il faudrait pouvoir réaliser. Mais comment

les connaître avant qu'ils aient commis des crimes? Qui fera le partage de cette ivraie et du bon grain? C'est fort difficile à coup sûr. On y parviendra, je crois bien, le jour où Ton aura voulu se faire une idée nette de l'âme de ces mauvais sujets.

J'en ai vu de près quelques-uns à l'hôpital, dans les familles pauvres où parfois mon métier me mené, et jusque chez les gens d'aristocratie et de haute iortune. Ce sont, on peut dire toujours, des fils de toqués, d'alcooliques, d'épileptiques, de grands névropathes. Ils sont nés avec une tare, et ils vivent dans un état d'irritation perpétuelle du cerveau. Paresseux pour tout ce qui est du domaine de la réflexion intellectuelle, rebelles à l'éducation, vous les voyez amoureux d'aventures, friands de coups, querelleurs, contents de dépenser beaucoup de force en faisant mal. Ils ont de fréquentes colères, d'une violence ' effrayante parfois. Devant les gens qu'ils connaissent beaucoup, avec qui leur système nerveux est très familiarisé, devant leurs parents, par exemple, pour la moindre contrariété leur cerveau monte au paroxysme ; ils sont surtout déchaînés et farouches les jours d'orage, quand il y a de l'électricité dans l'air*.

Récemment, une mère est venue me conter que son fils — il a dix-sept ans — l'avait menacée d'un chenet qu'il brandissait près de ses tempes, parce qu'elle l'avait prié de rentrer tous les soirs un peu avant minuit.

(1) Voir le chapitre de ce livre consacré à l'étude de l'état de colère.

Ces enfanls-là sont nés avec le besoin de détruire, de faire soufirir autour d'eux, de torturer les bêtes. J'en connais un qui arrache les dents aux jeunes chats pour se distraire. Ils ont avec cela de déconcertantes crises de tendresse nerveuse. Toute autorité médiocre les exaspère ; quelqu'un de plus fort qu'eux les dompte. Ils admirent celui qui les tient en respect : au régiment ils sont souvent des soldats très soumis. C'est plus tôt ou plus tard, à la vie libre, au contact des mauvais sujets de leur espèce, que leur méchanceté foncière éclôt, qu'ils font un mauvais coup.

Criminels-nés, dit Lombroso ; mais nous venons de réfuter cette doctrine contre laquelle s'insurgent tous les psychologues modernes. Un homme ne naît pas assassin ni voleur. Il vient au monde simplement avec un cerveau excité, sujet aux impulsions véhémentes, prompt aux colères féroces ou sournoises, enclin aux paroxysmes. Cette bestialité originelle, ce sont les circonstances de la vie qui la tourneront vers le meurtre ou vers le farouche courage du condottiere.

Autrefois quand la guerre était chose fréquente, presque constante, ces gens-là s'engageaient et passaient sur les ennemis leur force en trop, leur besoin d'actes violents, leur amour du pillage. Voilà vingt-sept ans que nous vivons sans guerre européenne; c'est bien probablement une des grandes causes de l'accroissement de la criminalité ; l'autre est l'alcoolisme. Nos peuples boivent trop, source abondante d'irritation pour les

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cerveaux; ils ne se battent plus, et cette irritation ne trouve plus où s'écouler légalement. El c'est le meurtre qui devient la détente de ces gens-là.

Faire des guerres européennes tout exprès pour assouvir les nerfs de ces messieurs, personne n'en aura ridée ; mais les expéditions lointaines peuvent être à ce point de vue, d'utilité publique. Puisqu'on ne peut pas empêcher que certains hommes aient un excès de force qui leur monte à la tête et veut se dépenser, tâchons du moins que leur excitation devienne une arme an service de la patrie, qu'elle s'emploie à nous défendre de ces peuples brigands, infidèles à leurs serments, féroces et sournois, que nous ne pouvons pas ne pas combattre dans nos lointaines colonies.

Aujourd'hui que l'instruction primaire est obligatoire chez nous, comme tous les enfants de France, ces prédestinés à la violence vont à l'école. On les connaît, par conséquent. Ne pourrait-on charger les instituteurs communaux de signaler ceux qui se montrent impitoyables aux animaux, fourbes envers leurs camarades, déchaînés avec leurs parents? Un médecin compétent, et sans haine, inspecteur délégué des services de l'hygiène an Ministère de l'Intérieur, établirait impartialement — et confidentiellement, cela va sans dire — le dossier héréditaire et personnel du mauvais sujet. Pour essayer de le dompter, on demanderait à ses parents l'autorisation de le mettre au pénitencier, ou plutôt on le confierait à l'une de ces admirables œuvres de l'enfance coupable

OU dévoyée, dont M. le juge d'instruction A. Guillot, de rinstitut, est Tun des organisateurs les plus éminents.

Si l'on voit qu'on ne peut décidément en taire un iiomme comme un autre, apte à la vie de liberté, quand il aura vingt ans, ses maîtres lui tiendront un discours comme celui-ci :

— L'heure qui sonne, mon garçon, est tout à fait décisive pour toi. Si tu rentres dans la vie de misëres et de mauvaises camaraderies qui te guette, avant un an, tu seras en prison. Mais voici qui vaut mieux pour toi; rËtat te donne un superbe uniforme, une fort bomie solde, et il paie ton voyage en Algérie où tu iras, dans un bataillon spécial, sous une discipline qui te matera promptement, t'endurcir aux fatigues, t' acclimater aux ardeurs du soleil. Tu traceras des routes, tu construiras des chemins de fer, tu marcheras beaucoup, tu te battras parfois et tes mauvais nerfs s'useront, tandis que ta santé se fera résistante. Plus tard, on t'utilisera sous des climats plus incléments, au Tonkin, sur le côté ouest de l'Afrique, à l'île de Madagascar où tu tiei^ dras sans défaillir, là où sont morts abominablement les troupiers de vingt ans de notre 200"". Tu seras courageux sur le champ de bataille et c'est une noblesse que tu pourras y conquérir avec la conscience de ta propre vaillance. Et quand la quarantaine t'aura remis en équilibre et en sagesse, quand ton excès de force sera pleinement assouvi, tu coloniseras, tu feras souche de braves gens dans un pays nouveau où nul ne se souciert

de savoir quel bandit lu aurais pu être. Et tu vaudras certainement ces citoyens de la libre Amérique, venus on ne sait d'où, riches on ne sait comme, et qui font cependant d'assez confortables beaux-pères pour les gentilshommes appauvris.

Projet à bien longue échéance, difficile à réaliser dans plus d'une de ses parties, j'en conviens volontiers ! Mais je demeure persuadé que, dans un quart de siècle, l'évolution de la morale, la pente naturelle des choses amèneront les peuples de l'Europe à recruter de cette sorte leurs troupes d'expéditions lointaines. Je ne pense pas qu'il y ait une manière plus logique, plus sûre, de conserver dans son intégrité l'armée de France, d'avoir des forces coloniales adaptées à leur fonction, et de raréfier chez nous le meurtre, le suicide, l'attentat anarchiste. La psychologie médicale moderne nous apprend ce qu'il y a dans l'âme d'un futur malfaiteur. Elle nous montre que cet homme n'est nullement prédisposé au crime, mais qu'il a seulement un surcroît d'excitation nerveuse et que cette exaspération, que ce/ état paroxystique peut être détourné du mal. Les phy siologistes et les psychologues estiment, comme l'Eglise^ qu'il vaudrait mieux prévenir que punir, et ils concluent que l'enfant doit être la grande préoccupation du moraliste et de l'homme de loi. Trier et séparer des autres les enfants à mauvais instincts, à hérédité trop chargée, s'occuper d'eux individuellement avec un zèle exceptionnellement éveillé, tout employer — voire l'idée

religieuse alors même qu'on ne croirait pas — pour pénétrer leur âme de notions capables de refréner leurs impulsions ; si Ton échoue, tâcher d'envoyer ces bêtes indomptées grossir Tarraée coloniale où leur besoin de nuire s'épuisera utilement. Voilà ce que la science enseigne à nos législateurs, et tel est le programme qui devra, je crois bien, se substituer peu à peu aux méthodes actuelles de répression un peu aveugle et d'insufOsante préservation de la société.

Les gens de lettres et le tabac, — L'hygiène dos gens de lettres. — Dégénért^s supérieurs. — Du talent et de la folie : Moreau de Tours, Réveillé-Parise, Lombroso, Max Nordau; l'enquête du D^ Toulouse. — Une critique médicale. — Le cerveau du critique.

En 1888, une compagnie pleine de zble pour le bien public et d'ardeur pour Tamélioration de la race humaine, La Société contre l'abus du tabac, mit au concours la question suivante :

Des effets du tabac sur la santé des gens de lettres

ET DE son influence SUR l'aVENIR DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE.

Je demeurai perplexe lorsque j'eus connaissance de ce vaste sujet. Énumérer les délabrements que l'usage immodéré du tabac peut produire sur l'organisme particulièrement délicat de l'artiste ou de l'écrivain, passe encore, et mes relations dans le monde des lettres m'y pouvaient grandement aider ; mais propliétiser l'avenir, prédire à quels abîmes l'intoxication par la nicotine doit

conduire les générations futures de romanciers et do poètes, voilà qui me troublait un peu.

Je venais d'être reçu interne ; Tappât d'un prix de mille francs était pour me tenter : l'amour du lucre me décida. Je concourus et je gagnai le prix. Il me souvient m^me que l'excellent directeur de la Société, alors qu'il vint m'annoncer l'heureuse nouvelle et m' apporter son compliment dans ma chambrette d'hôpital, trouva force cigarettes inachevées dont l'une fumait encore dans le cendrier ! Le digne homme dissimula son indignation; nmis sans doute il éleva au ciel quelque prifere pour demander mon châtiment, car, peu de mois après, je fus atteint d'une fâcheuse dyspepsie neurasthénique, et il me fallut bien, par ordonnance du docteur, renoncer au tabac.

Le mémoire que j'écrivis sur la question énoncée ci-dessus, je le retrouve, et je me décide — bien qu'il ne s'agisse que d'un tout petit coin des vastes relations de la médecine et de l'art — à en donner ici l'essentiel. J'étais peut-être un peu sceptique à l'époque où je le rédigeai : je suis aujourd'hui plus convaincu que je ne Fêtais alors de cette vérité que le tabac, chez les neurasthéniques — ils sont nombreux parmi les gens de lettres — entretient leur mal et Faggrave. D'ailleurs ce travail-ci vaut par les opinions diversei qu'on y verra accumulées, beaucoup plutôt que parla mienne. Peut-être un critique sévère sera-t-il en droit de penser que, çà et là, tel fait assez indifférent en soi est interprété dans le sens que le désir de gagner le prix m'imposait : il n'est

guère de moraliste qui ne soit tombe dans le système et dans Texcès.

Voici d'ailleurs, sans plus de préambule, comment je me suis efforcé de dégager de leurs propres œuvres l'opinion des morts, et de faire parler les vivants.

Les détails les plus curieux sur les littérateurs dç la première moitié de ce siècle ont été puisés dans l'étude de Théophile Gautier sur Honoré de Balzac. A propos de l'horreur du tabac souvent manifestée par Balzac, voici comment s'exprime l'auteur du Capitaine Fracasse fumeur lui-même, et par conséquent partial :

€ Balzac avait-il tort ou raison ? Le tabac, comme il le prétendait, est-il un poison mortel, et intoxique-t-il ceux qu'il n'abrutit pas ? Est-ce l'opium de l'Occident, l'endormeur de la volonté et de l'intelligence ? C'est une question que nous ne saurions résoudre ; mais nous allons rassembler ici les noms de quelques personnages célèbres de ce siècle, dont les uns fumaient et les autres ne fumaient pas ! Gœthe, Henri Heine, abstention singulière pour des Allemands, ne fumaient pas ; Byron fumait ; Victor Hugo ne fume pas, non plus Alexandre Dumas père; en revanche Alfred de Musset, Eugène Sue, George Sand, Mérimée, Paul de Saint- Victor, Emile Augier, Ponsard ont fumé et fument ; ils ne sont cependant pas précisément des imbéciles. »

Cette liste fort instructive, nous allons la compléter par quelques documents personnels et la discuter de plus près.

Byron fumait et fut pourtant très grand poète, mais il fut aussi le plus désespéré des hommes, le moins énergique des lutteurs, le plus aisément vaincu par la vie. Victime des désolations qu'il prête à ses héros, il est véritablement un des pères du pessimisme au xix* siècle. Gœthe avait coutume de dire : « J'ai trois choses en profonde horreur : la première, c'est le tabac... » Et voyez quelle volonté puissante, dominatrice, olympienne, quelle sérénité de vie, quelle œuvre consciente ! Certes, il décrit Werther et sait peindre le désespoir : mais il le fait en observateur lucide, immuable, qui reste supé-. rieur à sa création, qui plane au-dessus des misères humaines. Henri Heine ne fumait pas : aussi quel clairvoyant rêveur, quel poète délicat et pénétrant, quelle ironie vivace, presque française !

A quelque école qu'ils appartiennent, romantique, réaliste, parnassienne, naturaliste, symboliste ou décadente, voire môme à l'école qui ne veut qu'amuser, tous nos littérateurs dérivent de quatre grands maîtres, pères de tous les autres : Victor Hugo, Balzac, Michelct, Dumas père. Or, chose au moins singulière, ces hommes au génie dominateur avaient tous le tabac en abomination.

Dumas père ne fumait pas : quelle œuvre féconde et charmante ! quel conteur merveilleux ! quel infatigable labeur! quelle invention inépuisable, et quelle intensité de vie dans ses plus invraisemblables récits ! Michelet ne fumait pas ; son œuvre, formidable par le

savoir accumul<3, déborde de génie ; ses reconstitutions du passé grouillent de vie et donnent à qui les lit Timpression qu'il assiste à ce qu'on lui raconte. Quant à Balzac, Tarchitt^cte de ce monument cyclopéen qui a nom La Comédie Humaine^ professait à l'endroit du tabac une aversion fanatique ; il faisait propagande active contre la régie; ses livres ne parlent qu'avec grand mépris des personnages dont il fait des fumeurs; tout un chapitre de son : Traité des excitants modernes est consacré à fulminer contre le tabac. Elle est de lui, enfm, la phrase qui sert d'épigraphe au Bulletin de la Société contre faôus du tabac : « Le tabac détruit le corps, attaque l'intelligence et hébëte les nations. > Voilà qui est catégorique !

Victor Hugo non plus ne fumait pas. « On n'avait même jamais fumé dans la maison de Victor Hugo, pair de France, » a écrit quelque part Théodore de Banville. Une anecdote, à ce propos. Un soir, chez le maître, un des convives, Villiers de l'Isle-Adam, je crois, vantait les bienfaisants effets de la cigarette sur les imaginations créatrices ; le grand poète s'insurgea : t Croyeimoi, dit-il, le tabac vous est plus nuisible qu'utile ; il change la pensée en rêverie. » Parole tout à fait juste et profonde que Victor Hugo complétait en rappelant un passage des Misérables où il a dit, à propos des rêverie? de Marins :

« ... Trop de rêverie submerge et noie. Malheur aa travailleur par l'esprit qui se laisse tomber tout entier de la

pensée dans la rêverie. Il croit qu'il remontera aisément, et se dit qu'après tout c'est la même chose. Erreur t La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en est la volupté. Remplacer la pensée par la rêverie, c'est confondre un poison avec une nourriture... »

N'est-ce pas la sagesse môme?... Ces paroles suffiraient presque, à elles seules , à résumer la conclusion dominante de mon petit mémoire. Mais reprenons la liste de Gautier, revue et augmentée.

Musset fumait; et voici que sa gloire a perdu de son grand éclat. Le chantre de RoUa n'apparaît plus à beaucoup d'entre nous que comme le poète des femmes et des tout jeunes adolescents; quelle vie, du reste, et quelle mort! Au point que son cas particulier, trop compliqué d'autres abus, n'est plus guère probant.

George Sand fumait, dit Banville, au point de cesser d'être intelligente, sitôt qu'elle n'avait plus la cigarette aux lèvres. Véritable état maladif, peu enviable assurément!

Mérimée, affirme un témoin oculaire, fumait perpétuellement des débris de cigare, qu'il hachait avec un canif spécial dont il ne se séparait jamais, débris qu'il roulait ensuite dans du papier à cigarettes. Le tabac, certes, ne l'a pas empêché d'être un homme de haut talent; je n'ose pas prétendre qu'il fut pour quelque chose dans le caractère aigri de Mérimée, et dans ce style aigu, sec, rageur, atrabilaire qui le distingue si fortement de ses contemporains.

Saint- Victor fut un grand fumeur ; il fut aussi homme de peu d'action, apte seulement à la critique, constamment désolé, dit-on, de n'avoir pu mener à fin une grande œuvre personnelle. Citeraî-je Ponsard, qui me paraît avoir perdu aux yeux de nos contemporains la fine fleur de son prestige ?

Gautier, lui-môme, avec son merveilleux talent, nous apparaît, dans les Mémoires des frères de Goncourt, comme supérieur à son œuvre, indolent, apathique, dégoûté de la vie, désespéré de n'avoir pas été ce qu'il aurait pu être, un des deux ou trois plus grands hommes de son temps.

De Baudelaire, un grand fumeur encore, et un bien merveilleux poète, il ne nous reste que deux volumes, qui, d'un bout à l'autre, chantent le désespoir et proclament le néant de tout, le mensonge éternel des paradis, même artificiels. Le pauvre Gérard de Nerval fumait beaucoup, dit-on ; il serait certes hasardeux de mettre au compte du tabac sa vie si triste et sa tragique fin ; mais avouez au moins que le tabac ne lui a pas montré la vie en rose.

Le cas de notre grand Flaubert est particulièrement intéressant. On sait avec quelle lenteur il travaillait, refaisant à satiété ses magnifiques phrases, peinant dix années sur un roman. A l'une des pages du manuscrit de la Tentation de saint Antoine que j'ai eu occasion de voir, le mot c mais » était rayé quatorze fois au début d'une phrase, puis finalement maintenu. C'était là, chez

ce merveilleux et impeccable poète en prose, une véritable maladie de la volonté, maladie dont Maxime du Camp a voulu faire un symptôme de l'épîlepsie, alors que c'est beaucoup plutôt l'un des signes habituels de l'intoxication nicotinique. On sait que Flaubert fumait la pipe à peu près sans discontinuer.

Théodore de Banville, un passionné de la cigarette, a pourtant écrit les lignes suivantes : « Le fumeur ne peut être ni un ambitieux ni un travailleur, ni, à de très rares exceptions près, un poète ou un artiste... La cigarette n'est que rêve et résignation... passe- temps meurtrier, complètement inutile. »

Villiers de l'Isle-Adam a écrit dans Y Eve future : « Le tabac change en rêverie les projets virils. »

Barbey d'Aurevilly, qui n'a jamais fumé, a eu jusqu'aux dernières heures de sa vie la plus belle vigueur physique et intellectuelle. « Le tabac engourdit l'activité, » dit-il dans ses Diaboliques.

On sait enfin que les frères de Goncourt, à l'époque la plus ingrate, la plus tourmentée de leur douloureuse existence d'artistes hautains et peu populaires, avaient pris coutume de fumer de gros cigares noirs très riches en nicotine; c'est surtout, à en croire leur Journal^ à cette époque de leur vie qu'ils furent irrités et tristes de voir leur insuccès croître à proportion de leur affinement. Celui des deux frères qui mourut le dernier, glorieux et admiré de tous, avait dû cesser complètement de fumer, par ordonnance de son médecin. Macricb de Fliury. 8

114 LA VÉDEaNE DE L'ESPRIT

A côté de ces cas qui, tous, semblent, à des degrés incriminer le tabac, il en est d'autres qui — en moins grand nombre d'ailleurs — paraissent faire exception. C'est ainsi, par exemple, que pour ne parler que des plus célèbres, deux de nos maîtres écrivains, Alphonse Daudet et Catulle Mendès fument beaucoup, sans que jamais leur énergie physique ou intellectuelle en ait subi la moindre atténuation.

En dehors des documents biographiques et des citations empruntées aux bibliothèques, ou recueillies au cours de causeries littéraires, j'avais reçu des plus illustres maîtres de la littérature contemporaine un certain nombre de lettres qui donnent à la question un relief et un intérêt tout particulier. On en trouvera, reproduites ci-dessous, quelques-unes, signées de noms appartenant aux écoles les plus diverses, Taine, Emile Augier, Jules Barbier, François Coppée, Emile Zola, Octave Feuillet, André Theuriet, Alexandre Dumas. M. Paul Bourget, lui aussi a donné son avis : mais il a demandé qu'on ne publiât point sa lettre : désir auquel je ne me conforme qu'à regret, car eUe est des plus curieuses et des plus instructives.

Voici d'abord les lettres neutres ou favorables au tabac :

«c Je regrette fort, m'écrivait H. Taine, de n'avoir ni notes ni réflexions personnelles à vous communiquer sur le sujet que vous voulez traiter ; je ne m'en suis jamais occupé. A la vérité, je fume (des cigarettes) ; c'est UDe

distraction dans les moments de vide et d'attente intellectuelle; mais c'est une servitude, et parfois un danger, conmie nous le montrent beaucoup d'exemples. Puisque vous avez noté sur vous-même les effets du tabac, vous êtes très compétent, et vous pouvez donner une monographie méthodique très précieuse, surtout si aux documents sur les Français, vous ajoutez les documents sur l'étranger, sur les Allemands, Hollandais, Belges, Anglais, Américains, qui fument depuis plus longtemps que nous, et, je crois davantage. Les publications de la Société contre l'abus du tabac vous fourniront certainement toute la bibliographie nécessaire. »

De M. André Theuriet :

« Je n'ai jamais fait partie de la Société contre Cabus du tabaCy pour une excellente raison, c'est que je suis un fumeur impénitent. Il y a deux ans, le président de cette Société m'a demandé de reproduire un conte où il était question des malheurs d'un fumeur novice et, à la suite de cette publication, la Société a cru devoir m'honorer, moi indigne, d'une médaille d'argent. Voilà quelles ont été mes seules relations avec les adversaires du tabac. Je n'ai donc aucune autorité pour vous donner, à l'appui de votre mémoire, des observations qui puissent influencer l'opinion de vos juges. »

Voici maintenant deux très intéressantes lettres de Zola et de Coppée : ils prennent l'un et l'autre parti pour le tabac. On verra que leurs arguments ne sont pas irréfutables.

Zola, d'abord, surtout sceptique et, chose rare, presque badin :

« Je n'ai aucune opinion nette sur la question que vous me posez. Personnellement, j'ai cessé de fumer, il y a dix ou douze ans, sur le conseil d'un médecin, à une époque où je me croyais atteint d'une maladie de cœur. Mais croire que le tabac a une influence sur la littérature française, cela est si gros, qu'il faudrait vraiment des preuves scicntiflques pour tenter de le prouver. J'ai vu de grands écrivains fumer beaucoup et leur intelligence ne pas s'en porter plus mal. Si le génie est une névrose, pourquoi vouloir la guérir? La perfection est une chose si ennuyeuse que je regrette souvent de m'ôtre corrigé du tabac. Et je ne sais rien autre chose, je n'oserais rien dire de plus sur la question. »

Zola prend donc, en apparence, du moins, la défense du tabac. Au fond, pourtant, ce qui résulte clairement de sa lettre, c'est qu'il a souffert du tabac, au point d'être obligé d'y renoncer par ordonnance du docteur. N'est-ce pas précisément depuis qu'il ne fume plus, que le père des Rougon-Macqiiart et des Trois Villes^ a conquis la plénitude de son génie?...

François Coppée croit fermement que le tabac est précieux aux artistes.

« Vous tombez mal. Monsieur, écrit-il, je suis un grand fumeur. Depuis l'âge de dix-huit ou dix-neuf ans — j'en aurai tout à l'heure quarante-sept — je grille toute la journée des cigarettes. Jamais de pipe ni de cigares, seu-

lement la cigarette, et je la jette après les premières bouffées. Je me porte assez mal, c'est vrai. Mais je n'ai aucune raison d'attribuer ma médiocre santé au tabac, que je considère, jusqu'à preuve du contraire, comme un excitant au travail et au rêve, et pour le poète, ces deux mots sont synonymes. »

C'est le maître le plus admiré de Coppéc même, c'est Victor Hugo qui s'est chargé de donner la réplique sa lettre : « Le tabac change la pensée en rêverie... La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en es* la volupté... Malheur à celui qui tombe de la pensée dans la rêverie... Remplacer la pensée par la rêverie, c'est confondre un poison avec une nourriture... »

Toutes les autres lettres condamnent le tabac : elles sont assez éloquentes pour se passer de commentaires, celle de Dumas fils en particulier.

« J'ai déjà répondu aujourd'hui sur ce sujet à quelqu'un dont je ne me rappelle plus le nom. Je reçois tant de lettres f

c< Je lui conseillais de s'adresser à Augier et à Feuillet qui ont été de grands fumeurs devant l'Eternel et qui ont failli en mourir. Moi, qui avais heureusement commencé très tard à fumer, j'y ai renoncé malgré une grande habitude prise très vite, comme toutes les mauvaises, quand j'ai vu que le tabac me donnait des vertiges, lesquels ont disparu dans les six mois suivant la cessation, dans une proportion de 75 p. 100; les derniers 25 p. iOO ont disparu plus lentement, mais tout à fait ; il

a fallu deux au trois ans. L'intoxication était complète. Le tabac est selon moiy avec talcool^ le plus redoutable adversaire de F intelligence^ mais rien n'en détruira l'abus, les imbéciles étant les plus nombreux et le tabac n'ayant rien à détruire en eux ; comme ce n'est pas des imbéciles que vous vous occupez, tâchez de convaincre les intelligents. »

€ Vous devez savoir mieux que moi que les cas d'angine de poitrine par le tabac sont très fréquents; adressez-vous pour cette conséquence à Jules Bari)ier. »

Voici ce que répond M. J. Barbier :

€ J'ai été fort fumeur devant l'Éternel, et j'ai failli payer de ma vie cette déplorable et délicieuse habitude. C'est sur la circulation que s'est portée chez moi l'action de la nicotine. Le cœur a peu à peu interrompu ses battements. Quelques cigares de plus et il s'arrêtait. Le médecin que j'ai appelé cette nuit-là, au milieu d'une demi-syncope, qui n'était qu'un prodrome de la mort, m'a dit, depuis, qu'il n'avait pas cru me retrouver vivant le lendemain. L'élimination de la nicotine ne s'est faite que lentement. Il a fallu plus d'un an pour en faire disparaître les dernières traces.

« Ce qu'il y a d'étrange, c'est que je suis devenu d'une sensibilité extrême dans mes relations avec le tabac des autres. Il m'a suffi de séjourner une semaine dans une chambre antérieurement habitée par un fumeur pour voir se reproduire les accidents circulatoires dont j'avais souffert. Quelques bouffées de cigarette, la seule infrac-

tîon que j'aie commise depuis six ans, ont déterminé chez moi un véritable état d'ivresse, qui m'a fait perdre le sentiment de l'équilibre pendant près d'un quart d'heure; moi qui fumais de quinze à vingt cigares par jour, sans compter un nombre incalculable de pipes, je ne peux plus voyager avec des fumeurs sans en être indisposé. De cette longue habitude il ne m'est resté qu'un affaiblissement partiel de la mémoire. La privation du tabac a rendu pendant assez longtemps mes digestions pénibles, mais cette paresse de l'estomac n'a été que passagère et il a retrouvé aujourd'hui toute sa vitalité. >:

Courte et bonne celle-ci :

c Monsieur, » écrivait E. Augier, « je ne suis pas médecin; tout ce que je peux vous dire, c'est qu'aprës avoir fumé pendant quarante ans, j'ai dû renoncer à cette douce intoxication qui me conduisait trop vite au bout du fossé. »

Octave Feuillet clôt la série non moins éioquemment :

« Je ne puis que vous répéter ce que j'écrivais tout à l'heure à un de vos confrères qui me posait la même question que vous. Je viens d'éprouver un malheur affreux, je suis très souffrant et puis à peine tenir une plume. Permettez-moi donc de vous répondre très brièvement :

« J'étais un grand fumeur en effet, et j'ai eu beaucoup de peine à renoncer au tabac. Mais j'y ai été absoment contraint, il y a quelques années, par l'aggravation d'accidents nerveux que j'avais longtemps refusé

d'attribuer à la nicotine, et qui en réalité, n'avaient pas d'autre cause. J'ai bien été obligé de me rendre à la vérité quand les accidents nerveux, parmi lesquels le vertige stomacal, sont devenus plus fréquents et plus intolérables. En général, il me semble évident que le tabac est très nuisible, surtout aux nerveux. Il produit d'abord un effet de légère excitation, de légère ivresse qui se termine en somnolence. Il émousse les facultés de l'esprit. On est forcé de lutter contre son action par une réaction qui fatigue et use la volonté... »

J'avais tiré de cet ensemble de documents, les conclusions que voici :

1** Il est d'observation liistorique que les écrivains de génie ne fument pas; il semble même que leur nature d'exception ne puisse pas s'asservir au tabac.

2"* Parmi nos littérateurs de talent, beaucoup fument ou ont fumé; presque tous avouent en avoir souffert, et, même quand ils continuent à fumer, conseillent aux autres de ne pas les imiter.

Mais, dira-t-on, l'avis des médecins?... Eh bien t c'est chose un peu pénible à avouer, l'avis de chaque médecin paraît dépendre des effets heureux, fâcheux ou nuls, que le tabac lui fait éprouver à lui-même. De là, on le conçoit, des contradictions. Gubler croit bien que le tabac est tout à fait inofiensif ; Forget le conseille aux artistes commo incitant aux rêveries ; Fonssagrives affirme qu'il abrutit ; et JoUy proclamait qu'il mène à la folie.

Après le tas de documents que nous venons d'accumuler, ces désaccords importent peu. Aujourd'hui, d'ailleurs, l'opinion des médecins tend à s'unifier. La grande majorité d'entre eux estime que le tabac, inoffensif chez un bon nombre d'hommes, est très capable d'entretenir et d'aggraver l'état de faiblesse habituel chez les neurasthéniques. Les grands médecins de Paris dont la clientèle est plus spécialement littéraire, m'ont fourni des observations qui aboutissent à cette conclusion. Moi-même, j'ai eu maintes fois occasion de soigner mes amis de lettres; enfin, j'ai eu la bonne ou la mauvaise fortune d'Être moi-même intoxiqué par l'abus du tabac.

Dresser la liste complète d'accidents qui. Dieu merci, ne surviennent que rarement ou isolément serait interminable. Qu'il nous suffise de dire qu'il y faudrait comprendre depuis les maladies de la mémoire et de la volonté jusqu'à l'abolition de l'énergie virile.

Je dois reconnaître d'ailleurs, qu'un bon nombre de gens de lettres peuvent fumer sans beaucoup en souffrir. Cependant les artistes étant plus nerveux, plus délicats que tous les autres hommes, le tabac leur est spécialement nuisible. En fait, il détermine chez presque tous des maux d'estomac et des palpitations de cœur qui les chagrinent, les inquiètent, et contribuent certainement à les rendre moroses.

Qui sait si ce n'est pas, à ce titre, l'une des sources du pessimisme contemporain ?... Sans aller aussi loin.

on peut dire que le tabac sera plus nuisible qu'utile aux générations futures en ce sens qu'il est l'ennemi de la vivacité, de la clarté, de la spontanéité littéraires et de cette puissante vie du style qui est la marque de notre langue française, d'autant plus que c'en est fait du beau temps de 1830, où nos poètes, taillés en hercules, se surmenaient sans en souffrir, ne causaient qu'à voix de stentor, pouvaient se passer de sommeil, digéraient des repas de reîtres, vidaient d'un trait des flacons d'eau-de-vie et ne se sentaient jamais plus dispos au travail que quand ils étaient un peu gris. Ils le disaient du moins, et je sais bien qu'il faut tenir compte de leur lyrisme romantique. Mais tout de même, on est en droit de les imaginer plus vigoureux, plus résistants que nous.

C'est que, vraiment, nous sommes pitoyables. Non seulement la vie désordonnée n'est plus indispensable à l'inspiration, mais il est maintenant impossible de la mener ; nos estomacs et nos nerfs s'y refusent.

Un écrivain connu et de grand talent, je vous prie, faisait récemment à son médecin cet aveu caractéristique : « Quand je m'oublie dans les bras d'une femme, j'en ai pour quelques jours à ne plus pouvoir travailler !••. » D'ailleurs, voyez les livres très modernes, qui

ne sont bien souvent que des autobiographies sans joie ; il n'y est question que de gastralgies, de migraines et de détraquements. Ohl ceux-là ne sont pas lyriques, ni optimistes, à coup sûr ; s'ils exagèrent, c'est dans le sens geignard et dégoûté 1 Si nos maîtres de 1830 turent à tous les points de vue des pléthoriques, il suffit d'avoir fréquenté quelques artistes contemporains pour être frappé de la quantité de plaintes qu'ils émettent sans cesse sur Fétat de leurs nerfs ou de leur estomac.

Sans tenir compte de la maladie spéciale à tel ou tel écrivain de ce temps, on observe chez presque tous un ensemble de troubles nerveux, étiqueté du nom — un peu trop lâche et élastique — de neurasthénie, et qui se caractérise par des symptômes assez peu poétiques dont voici quelques-uns.

Votre romancier favori. Madame, digère déplorablement. Après chacun de ses repas, il devient rouge, il a sommeil, il se sent alourdi ; son estomac se gonfle et son gilet le gêne : soyez sûre qu'il le déboutonne s'il dîne en famille ; s'il dîne en ville il se contente d'en desserrer furtivement la boucle. Il souflfre de palpitations, et, toujours tourmenté de lui, il croit avoir une grave maladie du cœur. Il est tracassé de migraines, de névralgies et de douleurs bizarres qui le désolent et l'énervent. Il est à la fois faible et violent, irascible, mais sans énergie stable. Cela ne contribue pas peu à lui donner de l'atrabile : il est mauvais comme un bossu pour ceux de ses confrères dont il redoute l'ironie. Enfin chagrin

suprême, il engraisse prématurément et vieillit avant l'âge.

Rarement, toutes ces misëres s'acharnent à la fois sur un seul, et le tableau n'est pas toujours si sombre. Mais ils sont rares, croyez-moi, ceux qui y échappent complètement et ne se plaignent pas au moins d'un des symptômes ci-dessus.

Que diable voulez-vous mener la vie mouvementée avec une organisation semblable ! On ne peut s'en tirer qu'à la condition expresse de régler méthodiquement sa journée, de suivre un régime précis et de ne s'écarter jamais des règles d'une hygiène sage. Et c'est ainsi qut l'hygiéniste et le médecin sont appelés à donner des avis à l'artiste, à le guider dans sa façon de vivre.

J'ai eu jadis l'idée de rédiger à l'usage de mes amis do lettres une consultation assez précise pour être utile, assez générale pour pouvoir s'appliquer à la grande majorité des cas. J'avais au préalable pris conseil d'un homme de haute science, particulièrement accoutumé à soigner les nerveux, de M. le professeur agrégé Albert Robin, de l'Académie de médecine. Bien que cette conception de la neurasthénie des gens de lettres et de son traitement ait un peu vieilli aujourd'hui, je la redonne telle que. On trouvera des conseils plus précis dans la seconde partie de cet ouvrage et notamment au chapitre consacré au traitement de la paresse.

La maladie des gens de lettres, qui est, en fin de compte, une maladie nerveuse, a presque toujours pour

premier symptôme un état défectueux de la nutrition. L'estomac souffre et comme il est enlacé d'un réseau de nerfs très fourni, son malaise retentit promptemenl sur tout l'ensemble du système nerveux. En outre Fanémie consécutive à une alimentation mauvaise ou mal assimilée contribue pour sa part à déséquilibrer notre système nerveux, à le rendre à la fois plus débile et plus irritable...

En deux mots, voilà la théorie d'où doit logiquement découler le traitement.

La première chose à faire est donc de guérir l'estomac, au risque de ne pas obtenir une amélioration immédiate des symptômes nerveux. Un régime extrêmement sévère peut seul donner ce résultat. En voici les points principaux. Extrême régularité dans l'heure des repas. Suppression absolue de tous les aliments gras, beurre, graisses, viandes de basse-cour, poissons gras et fromages ; suppression du bouillon, des potages et des sauces surtout des sauces épicées; suppression des pâtisseries, des bonbons, des laitages, des petits plats sucrés et des liqueurs fortes ou douces. Modifications radicales dans le régime des boissons; suppression totale des apéritifs et de la bière ; cesser de boire du vin rouge, s'abreuver, en très petite quantité, de vin blanc dilué dans un vern^ au plus, par repas, d'une eau minérale digestive; ou mieux encore, n'absorber en mangeant que des boissons chaudes, thé léger, infusion de camomille ou de feuilles d'oranger ; ou mieux encore ne pas boire du tout

oux repas ; attendre pour se désaltérer que l'estomac soit vide et la digestion finie, car, théoriquement, les aliments et les boissons ne sont pas faits pour être mélangés.

Oh ! ce n'est pas réjouissant ! Et la première idée qui vient à Ténoncé d'une pareille ordonnance est inévitablement celle-ci : « Avec toutes ces interdictions, il ne reste plus rien que je puisse manger et le remède est pire que le mal ! » Il vous reste à manger mille choses exquises, sinon très variées : toutes les viandes grillées, peu cuites, bien saignantes; le gibier, à condition qu'il ne soit ni gras ni faisandé; les poissons maigres, les soles et le merlan surtout, grillés ou bouillis et sans sauces; les légumes, en purées seulement; et le pain grillé, car la mie est absolument interdite comme indigeste.

Les premiers jours, im tel régime est pénible, on peut l'imaginer sans peine; l'absence de boissons, surtout, est un tourment réel, un vrai petit supplice. Mais quiconque a le courage de persister une semaine seulement éprouve déjà une amélioration sensible : la digestion n'est plus pesante; on n'est plus obligé de déboutonner son gilet; on n'a plus sommeil après ses repas; l'alimentation monotone commence à sembler savoureuse ; on retrouve un appétit dont on ne se croyait plus capable ; on dévore et pourtant on maigrit, car la mauvaise graisse, quand on en a, se brûle, la nutrition se faisant plus active et les muscles plus vigoureux *.

(1) On obtient, en somme, avec ce régime des résultats au moins aussi heureux qu'aTec le régime végétarien tant prôné ces temps-ci. Le

L'esprit bientôt se fait plus alerte, plus lucide et moins irritable, c'est une petite résurrection; on se sent dispos, énergique, on redevient un homme; on peut revivre de la vie commune, aller dîner en ville et éblouir ses voisins de table par son esprit, en même temps que par son appétit. On peut travailler sans fatigue.

Mais alors qu'on se croit guéri il reste encore à ne pas commettre d'imprudence, sous peine de grave rechute.

Pour bien faire, il faudrait régler sa vie, fixer les heures consacrées au travail, le moment des repas, le temps donné à l'exercice, à la bicyclette en été, à l'escrime ou à la gymnastique de chambre pendant la mauvaise saison. Il est très difficile d'imposer des lois générales, chacun en pareil cas fait ce qu'il peut, un chroniqueur, un critique d'art ayant à subir d'autres nécessités qu'un romancier ou un poète.

Voici pourtant un règlement de vie qui paraît s'accorder assez bien aux exigences du métier.

A huit heures. — Lever. A huit heures et demie. — La douche. Il est tout à fait nécessaire de se faire doucher par un médecin (les spécialistes sont presque tous très gracieux pour les gens de lettres et les journalistes). Mieux vaut ne pas s'adresser à ceux qui ont pour système de n'utiliser que l'eau froide : l'eau froide, em-

régîme Tégétanen comporte une foule de choses, les laitages, les fruits crus et les légumes secs dont Testomac d'un artiste nerveux ne s'accommode point, autrement qu*à la; campagne et avec beaucoup d'exercice au grand air.

128 LA MÉhECINE DE L*ESPRIT

ployée seule, fait mal aux nerveux, aux goutteux et aux rhumatisants. Une douche en pluie tiède sur tout le corps, plus chaude au niveau de Testomac, suivie d'une légère et brève aspersion froide, donne d'ordinaire d'excellents résultats.

A neuf heures. — Premier déjeuner. Deux œufs crus « gobés » ou peu cuits, à la coque (le jaune d'œuf, étant très phosphore, convient à merveille à ceux qui ont à faire un travail intellectuel). Une demi- tasse de café très peu sucré ; à la rigueur, quelques bouffées de cigarette.

A neuf heures et demie. — Travail de rédaction : c'est, parait-il, le vrai moment pour composer avec lucidité. Ces trois heures de travail régulier, qui ne surmènent pas; suffisent pour mener à bien de très grosses besognes. Zola, qui fait tous les ans en moyenne un gros volume de quatre à cinq cents longues pages, ne travaille pas plus longtemps.

A midi et demi. — Déjeuner. Au bout de quelques jours, le régime, sans cesser d'être sévère, pourra s'agrémenter de quelques aliments supplémentaires : cervelles, ris de veau, laitance de poisson, trop gras pour être employés tout d'abord, sont très recommandables quand l'estomac commence d'aller mieux. Toujours les viandes blanches et rouges et le pain grillé. Maintenant l'habitude est prise de ne plus boire au courant du repas. Ceux que le café énerve se trouveront bien de prendre à la fin du déjeuner un peu de glycéro-phosphate ou de kola (de préférence granulés).

Sîtôl après le repas, il est bon de s'étendre, immobile dans un fauteuil, de façon telle que l'estomac ne soit ni replié ni gêné. Vous resterez là une demi-heure environ, sans causer, en lisant un article de journal bien anodin, qui ne critique pas vos œuvres et ne vous fasse pas enrager. Vous devez porter un pantalon large de la ceinture et maintenu par des bretelles.

Au bout de cette demi-heure, fumez si vous n'avez pas le courage de vous en dispenser, mais fumez peu : le premier tiers d'un bon cigare, par exemple — et pas du tout si vous en avez le courage. Puis vous sortirez et vaquerez à vos occupations. Si vous ne pouvez, vous promener dans la campagne, marchez dans les rues en observant les hommes, vos semblables, et en méditant ce que vous écrirez le lendemain matin. Lisez de quatre à six. Prenez votre leçon d'escrime et dînez en ville, si vous avez du goût pour les femmes du monde, et surtout si vous avez besoin de les observer en vue de vos romans. Ecoutez un acte au théâtre, mais n'abusez pas des coulisses. Et rentrez sans aller au cercle; la petite partie ne vous vaut rien du tout. Couchez- vous à minuit. Pour bien dormir, ne lisez pas dans votre lit.

Ce régime se trouve être celui-là môme que Victor Hugo s'était fait. C'est aussi celui de Zola, à cela près que le maître de Médan fait une courte sieste après son déjeuner. Ils s'en sont, l'un et l'autre, assez bien trouvés, n'est-ce pas ?...

Maobici db Fledrt. 9

IM Là MËDEGIME DE L'ESPRIT

Certes, je ne comptais pas voir, sous l'influence de ces menus conseils, des modifications profondes se produire dans la littérature de ce temps, et se faner immédiatement le pessimisme contemporain. Mais je dois dire que je ne m'attendais pas non plus à provoquer l'indignation assez vive que suscita la publication dans le Figaro de cette petite consultation d'hygiëne intellectuelle. Les jeunes en particulier se montrèrent exaspérés. Ils me traitèrent de bourgeois, de lauréat de la Société contre F abus du tabac y et l'on m'accusa, dans plus d'une Revue extrêmement moderne, de vouloir — sous couleur de guérir la névrose de ces messieurs — leur doser l'inspiration, rogner les ailes à leur imagination, et les réduire au terre à terre.

Et l'on ne manqua point de s'écrier : c Voilà bien les puérilités et les mesquineries de l'esprit scientifique 1 >

Le mot science est bien trop gros pour de si modeste hygiène. Je reconnais pourtant que dans cette tendance des médecins à étudier et à vouloir soigner le cerveau des artistes, il y a bien de quoi déplaire à une génération qui précisément fait profession de renier toute science, de tourner le dos à ce siècle, de saluer le surnaturel comme source unique du Beau. Ne venons-nous pas d'assister en effet à un renouveau du mysticisme

Ll!:S MÉDECINS ET LA LITTÉRATURE ISl

pliilosophique adopté par toute une élite de jeunes hommes? Socialement et médicalement parlant, je ne sais rien de curieux comme ce mouvement si nettement réactionnaire qui tout d'un coup s'est dessiné, par ce temps de foi tiède, dans ce pays républicain. Étudions un peu cette doctrine, qu'il me faut à regret dépouiller des phrases souvent éloquentes, où elle puise le meilleur de sa séduction.

Sous sa forme ancienne, le pessimisme a (ait son temps : il faut le rajeunir.

Personne cependant n'oserait contester que la vie actuelle est douloureuse, pleine de dégoûts et d'atrocité. Or, il n'y a que deux issues possibles : nier toute apparence, dédaigner tout effort, supprimer le Désir pour tuer la Douleur, se résorber dans l'inaction, s'abtmer dans le grand Néant, qui seul peut nous donner la paix» et voilà des néo-bouddhistes. Au contraire, exalter le Désir, le tendre constamment vers la vie Ëtemelle, seule digne d'être voulue — et voilà de jeunes chrétiens.

A dire vrai, pour des jeunes, ce n'est pas tout à fait nouveau, mais qu'importe 1 Hors ces deux voies, nous disent-ils, il n'y a de place que pour la grossièreté la plus ile et la plus bassement bourgeoise. L'art de demain n'a pas d'autre salut. Bien entendu, ces philosophes-là ont, au plus haut degré, la haine et le dédain du mouvement scientifique moderne. Et c'est même à ce titre qu'ils nous intéressent particulièrement.

La science, en effet, ne peut guère logiquement aboutir

qu'au grand amour de la nature et de la vie terrestre, au panthéisme un peu païen, et à la joie de vivre pleinement en donnant ce qu'on peut donner, à soi-même et aux autres. Aussi ces jeunes gens réservent-ils pour les savants de profession leurs meilleures injures! « Matérialistes grossiers, âmes basses, pauvres esprits contents de peu. »

En retour, les savants ripostent : « Vous nous appartenez, vous êtes des malades. » Et avec leur habitude de tout cataloguer, ils rangent leurs adversaires dans leurs classifications, au chapitre Maladies du système nerveux, sous cette rubrique en même temps flatteuse et impitoyable : Dégénérés supérieurs.

Dieu me garde de prendre fait et cause pour Tun ou pour l'autre parti! Je me suis déjà fait malmener fortement pour avoir osé conseiller une hygiène aux gens de lettres, et je n'ai point envie de m'attirer leur courroux une fois de plus.

Aussi voudrais-je me borner à dire — en dérobant très prudemment mon opinion personnelle, qui importe si peu — ce qui guide les médecins dans leur manière de juger les modernes mystiques, bouddhistes ou néochrétiens. Car il y a là, croyez-moi, l'ébauche d'une critique d'art * véritablement curieuse, par la spécialité technique des arguments qu'elle emploie.

(1) Peut-être n'est-il pas inutile de dire que cette idée d*une critique scientifique aujourd'hui très à la mode, Je Tai émise pour la première fois en 1890, dans une série d'études publiées dans le Figaro, la NoU' velle Revue et la Médecine moderne.

En pareil cas, le médecin se garde bien de discuter la doctrine même, car ce n'est pointlà son métier. En principe, il estime que toutes les vues de l'esprit sont également bonnes ou mauvaises, que la logique du raisonnement pur ne peut mener qu'à des théories ingénieuses, vraies seulement pour celui qui les conçoit au moment où il les conçoit. Être bouddhiste, pourquoi pas? c'est une délicieuse récréation de l'esprit, un des plus beaux motifs à rêverie. Tous ces chercheurs de vérités dans les sciences naturelles, ils savent, mieux que d'autres, la vanité des apparences et l'impossibilité de rien connaître en soi.

Aussi se gardent-ils de discuter sur la doctrine. Ils se contentent d'étudier l'esprit qui la conçoit pour voir si cet esprit ne serait pas entaché d'une tare.

Et les voilà prenant l'observation d'un monsieur de ce temps qui prétend se sentir pour le bouddhisme une irrésistible vocation. Cette observation se résume en ceci :

Le monsieur a, presque toujours, une hérédité fortement névropathique. C'est un fils de nerveux, nerveux lui-même, et portant les stigmates physiques et moraux de la dégénérescence. U digëre assez mal, et il a des migraines. Sa sensibilité exquise va jusqu'à l'exaspération. Il présente tous les symptômes de la neurasthénie, cet état de déséquilibre fait de fatigue et d'irritation, qui va si bien avec notre surmenage moderne, et si mal avec le bouddhisme, tout de sérénité et de bonté infatigable. Cet homme n'est donc qu'un bouddhiste assez artificiel-

iS4 LA MÉDECINE DE LESPRiT

Icment obtenu. Il est parmi les plus intelligents, mais son intelligence est de qualité spéciale, raisonneuse, théoricienne, contemplative, elle se prête aux imaginations les plus belles, aux méditations les plus hautes, mais non point à l'activité créatrice. Elle ne se développe qu'en dedans et sur elle-même. Elle ne produit pas, elle n'est pas féconde. Elle est bornée par un phénomène d'arrêt, « d'inhibition », pour employer le mot créé par Brown-Séquard. Et cette impuissance ne se borne pas toujours à la fonction cérébrale. Elle atteint aussi bien le centre génito-spinal : grande source de mélancolie, quoi qu'en aient pu dire les Goncourt * . Faute de mieux — l'opium n'étant pas encore dans nos mœurs — le bouddhiste parisien abuse de la cigarette. Quand il se mêle de littérature, c'est bien plutôt en critique qu'en producteur. Sa critique est intelligente, nonchalante et très fine; il s'efforce de la rendre aussi dénuée de passion qu'il est possible, pour ne pas démentir sa théorie première d'indifférence et d'indulgence. Mais au fond, il est moins placide, et quand il cause, sinon quand il écrit, on le trouve peut-être plus mordant, plus mauvais que les passionnés. Car il a de l'esprit, et il n'est pas assez bouddhiste pour dédaigner d'en faire usage.

En somme, il n'est bon que par accès, bouddhiste que par intermittences. On peut en déduire ceci :

(1> On trouve en effet dans le Journal dee Goncourt cette phvMe : • Qu'importe la matérialité d une femme auprès de la spiritualité d'une pipe I *

Quelques intelligences d'élite, maladives, douées d'une sensibilité vive et d'une volonté presque nulle, ont découvert ces temps derniers dans les ouvrages d'érudition spéciale, que la doctrine du grand Bouddha érigeait leur maladie d'ftme en système religieux. Ce fut une heureuse trouvaille que celle de cette foi grandiose qui permet d'être mystique sans exiger de bien fatigantes pratiques. Et sans se soucier des temps, des climats et des races, ils ont salué le boviddhisme déterré par eux comme un évangile nouveau. Paresseux en dépit de leur érudition, malades de la volonté, ils ont cru légitimer leur inaction naturelle, en adoptant la théorie qui les dispense de fefibrt.

Au point de vue philosophique. Dieu nous garde de les blâmer. Au point de vue strictement médical, ils sont et restent des malades, des épuisés du système nerveux, et la pratique du bouddhisme n'est point le traitement que les docteurs conseillent en pareil cas. C'est bien trop homéopathique.

Quant aux néo-chrétiens — néo-catholiques plutôt, car le sévère calvinisme ne satisfait point leurs goûts d'art — les médecins éviteraient respectueusement de s'en mêler si ces chrétiens étaient simplement des Qls soumis de TÉ^se romaine.

n ne s'agit point de croyances, mais plutôt de tempéraments. La prudente Église elle-même ne les chérit pas tendrement, ces révoltés, enfants terribles, alliant au mysticisme le plus haut les curiosités chamelles les plus

spéciales, honorant quelques saints qu'on n'est pas prêt de voir canonisés.

Us sont fils intellectuels de l'auteur des Diaboliques et du Prêtre mariée de ce Barbey-d'Aurevilly qui fut certes un superbe et hautain artiste révolté, plutôt qu'un chrétien strictement soumis à l'Église.

Or voici ce qu'en dit le maître le plus autorisé de cette jeune école, M. J.-K. Huysmans dans son célèbre roman A Rebours : c II avait constamment louvoyé entre les deux fossés de la religion catholique qui arrivent à se joindre, le mysticisme et le sadisme. »

Eh bien ! Les médecins sont de cet avis-là. Pour eux, les néo-chrétiens d'à présent sont presque tous des révoltés contre la création, et des pervers très littéraires, des dégénérés, avec de l'imagination. «Vous ne comprenez pas, répondent-ils. Nos convulsions dans le plaisir ne sont rien d'autre que notre douloureux appétit d'idéal. »

Poétique prétexte insuffisant à voiler une tare de dégénérescence à forme grave, dont le mysticisme sensuel est une manifestation classée.

Pour mieux confondre la science et ses données platement positives, ces néo-chrétiens ont eu dernièrement l'idée de réduire à néant les connaissances méthodiquement acquises à la Salpêtrière sur l'hystérie convulsive et l'hypnotisme. Et les voilà pratiquant la magie la plus noire, la sorcellerie, l'art d'évoquer le diable en un lieu solitaire et décrié, d'interviewer les esprits, de faire les envoultements et de donner ou de guérir à volonté les

maladies par le moyen des sortilèges. De plus en plus, nous sommes en pleine pathologie mentale.

Quelques bouddhistes — des moins purs — avaient déjà tâté du fakirisme, et voici que l'on nous promet les pratiques du moyen âge, le bouc symbolique, Thostie noire, les succubes et le vieux sabbat. Le Saint-Père n'a qu'à bien se tenir : voici venir le règne des Rose- Croix maîtres du monde.

Admettons que Ton peut être un aimable critique tout en étant un peu bouddhiste, que Ton peut être un grand poète tout en étant atteint de perversion génésique, ou de croyance à la magie. Mais faut-il pour cela qu'on nous ramène aux doctrines du moyen âge ou aux pratiques du vieil Hindoustan? Tout ce que la science a conquis, tout ce qu'elle apporte dans la vie moderne de courage et d'espérance, ces jeunes gens prétendent le détruire. Défendons-nous, c'est notre droit et, j'imagine, un peu notre devoir.

Mais il nous arrive encore fréquemment de voir les gens de lettres moins hostiles à nos doctrines, moins dédaigneux de nos avis.

De temps à autre la crainte nous les ramène et leur donne de nous une idée moins hostile. Il me souvient de tout ce que le cas du pauvre Maupassant a mis d'intelligences en émoi. En face de cette terrible infortune.

1311 Là MEDCCIRB DE L'ESPIIIT

chacun, par un égoïsme infiniment humain, se tourmentait de soi ; pendant deux ou- trois mois la hantise de la démence a été dans tous les cerveaux de lettrés, et plus d'un, — qui n'avait pas Tineomparable talent de celui qu'il avait fallu interner — n'eut plus d'autre souci que les relations du génie et de la folie.

Moi-même, je ne sais pas de question plus captivante. Tout récemment encore un ouvrage retentissant^ l'a remise sur le tapis. Je demande la permission de m'y attarder un moment.

Lorsque Maupassant devint fou, quelques aUénistes éminents, M. Motet et le D"* Blanche notamment, déclarèrent très haut que leurs asiles ne renfermaient proportionneUement pas plus d'artistes et d'écrivains qu'ils ne détiennent de gens de bourse, de négociants ou de bourgeois placides. Parce qu'ils sont célèbres, la démence des grands hommes fait plus de bruit que celle des braves bourgeois ignorés de la foule, et voilà tout.

Le cas de Maupassant fut une exception. N'avait-il pas parmi ses ascendants (j« puis bien le redire, puisque on l'a déjà dit) plusieurs aliénés ? En outre, il s'est livré longtemps à l'abus des excitants artificiels de la pensée. Causant avec lui — , avant son dernier départ pour Cannes, d'où il devait revenir dans un si pitoyable état — , de la psychologie de son volume Pierre et Jean^ de sa merveilleuse lucidité à dépeindre la jalousie, je Tentendais me dire :

(i) L'étude du D' Toulouse sur Emile Zola.

LES IfÉDKCINS ET LA LITTÉRATURE 13»

« Ce livre, que vous trouvez sage, et qui, je crois aussi, donne la note juste, je n'en ai pas écrit une ligne sans m'enivrer avec de Téther ; j'ai trouvé dans cette drogue une lucidité supérieure, mais ça m'a fait beaucoup de mal. »

Hérédité et intoxication, c'est plus qu'il n'en faut pour expliquer la crise, sans qu'il soit besoin d'incriminer encore la littérature. Règle générale, les écrivains et les artistes qui n'appartiennent pas à une famille de malades et qui ne s'intoxiquent pas, ne deviennent pas fous. Voilà qui est pour en rassurer un grand nombre. En outre, la folie, quand elle survient, n'est jamais en raison directe :

4<^ Du degré de talent, car les ratés sont aussi souvent fous que les maîtres ;

S^ De la nature du talent, car, voyez les Concourt : il est tout à fait impossible de dissocier la part de chacun dans leur œuvre commune ; le cerveau qui a conçu La FUée EltsUy et La Faxtstin ne paraît guère différer du cerveau qui a conçu Charles Demailly et Manette Salomon ; un peu moins d'esprit scintillant, im peu plus de mélancolie, voilà tout. Or, Jules de Goncourt est mort sans sa raison, et Edmond de Goncourt, lui a survécu seize ans, seize ans de haute et parfaite lucidité d'esprit.

3^ La démence n'est pas non plus en rapport avec l'âpreté de la lutte, avec les excès de travail, avec les difficultés de la vie. Baudelaire, Flaubert, Jules de Goncourt, Maupassant n'ont jamais connu la misère.

140 LA MÉDECINE DE UESPniT

Maupassant, en particulier, a triomphé tout jeune et superbement, n'est-ce psis ? C'est en vain qu'on invoque aussi l'abus du plaisir féminin; les candidats à la folie, comme disent les médecins, sont plus souvent atténués à ce point de vue spécial. Rien à conclure là non plus.

Sans doute beaucoup de gens de lettres sont sujets à des étrangetés, à des idées fixes, à des préjugés, à des manies, et quelques-uns à des perversités morales, à des lacunes dans le raisonnement. L'orgueil chatouilleux, la sensibilité vibrante, une extrême irritabilité, la crainte de rater, se développent aisément dans leur âme exceptionnelle. Certes ce ne sont pas des signes de parfait équilibre, mais là vraiment, la belle découverte que de nous apprendre que les gens de génie n'ont pas précisément le système nerveux de M. Joseph Prudhomme ! le vieil adage, genus irritabiley nous en apprenait autant et il avait, en outre, le mérite de la concision.

Aristote constatait déjà que la plupart des hommes illustres de son temps souffraient de l'atrabile. Beaucoup plus près de nous, le D** Reveillé-Parise, tout en admettant chez les gens de talent une disposition individuelle, innée, d'irritabilité, considérait la névrose chez le littérateur comme la conséquence de son labeur d'exception beaucoup plutôt que comme la source de son génie. Il trouvait, — le raisonnement serait jugé un peu simple aujourd'hui — que le cerveau chez le penseur travaillant plus que tous les autres organes, appelle à lui une plus grande quantité de nourriture, et par ce fait appau-

vrit le reste de Torganisme, le mettant dans un état d'infériorité pour lutter contre les maladies, particulièrement contre celles qui s'attaquent au système nerveux.

L'illustre aliéniste Moreau (de Tours) s'appliqua surtout à mettre en relief et à étayer de preuves cette idée que la névropathie est véritablement la mère du talent, sa condition sine qua non. Le génie, selon lui, devait n'être qu'une des manifestations de l'extrême excitation du cerveau; l'inspiration poétique confinait à la manie aiguë. Selon lui, la supériorité intellectuelle se confond donc avec l'exaltation névropathique. Et ce terme assez vague, ce diagnostic mal précis, on sent que Moreau (de Tours) s'en contente, parce que sa doctrine est, dans sa pensée même, confuse et mal élucidée.

La question fut reprise voici quelque dix ans par Lombroso qui, tombant dans l'excès contraire, abusa de la précision; esprit simpliste, entier par conséquent, il déclare tout net que le génie est une névrose épileptoïde, une forme larvée du haut mal.

Peu d'œuvres scientifiques eurent autant de retentissement. Son livre fut traduit dans toutes les langues et sa doctrine eut les honneurs des plus beUes discussions. Elle est pourtant fort délaissée déjà. C'est que les savants sérieux sont difficiles sur le choix des arguments, et que les preuves fournies parle professeur de Turin manquent im peu trop de rigueur. Son Homme de Génie, plein d'anecdotes curieuses, de racontars intéressants, mais d'une exactitude approximative, est fait sur des on dit :

il lui arrive de juger les gens sur leur mine» d'après une photographie, et de porter avec une grande assurance un diagnostic impitoyable : sous le plus futile prétexte, tout homme de talent a les symptômes de Tépilepsie. Il cite miUe exemples, et dix à peine sont probants. A la dernière page de Touvrage, tout homme impartial et doué de quelque esprit critique ne pourra rien conclure, si ce n'est que Moreau (de Tours) avait eu grande raison de rester dans le vague.

Cette méthode imprécise, qui tient en même temps de la science et de la fantaisie, nous la retrouvons chez un écrivain allemand, plein d'esprit et d'habileté, du reste, chez M. Max Nordau.

Nul mieux que lui n'eut le flair de l'opportunité du sujet à traiter, ni le talent de mettre en relief, avec un humour très personnel, quelques-unes des plus brillantes hypothèses de ce temps. Sous le titre aux allures scientifiques : Dégénérescence^ il a consacré deux gros volumes à prouver que tout notre art moderne — l'art de France en particulier — n'est que monstruosités mal venues, fâcheux pastiche des anciens, symptômes manifestes d'une misérable agonie, et que tout présage sa mort. Ch«E ce disciple de Lombroso, comme chez le vieux maître de Turin, que d'opinions hasardeuses, que de classifications établies avec le parti pris le plus évident, combien de jugements sans preuves, parmi plus d'une remarque heureuse et plus d'un aperçu ingénieux I

11 semble que M. Max Nordau se soit fait un jeu de diviser

LES MÉDECINS ET LA UTTÉIUTURE * i43

les productions artistiques de notre temps ou plutôt de les découper en petites cases sur chacune desquelles il place une étiquette portant le nom d^une des maladies nerveuses et le plus souvent d'une de celles qui aboutissent à l'aliénation mentale. Au petit bonheur, il fourre et contraint d'entrer dans chacune des cases, ici un écrivain, là un peintre ou un compositeur, sans souci des démentis terribles que le jugement de la postérité lui réserve peut-être. Par lui, le plus légitime orgueil est dénommé délire des grandeurs; la mélancolie, délire des persécutions ; la distraction la plus innocente, absence épilep tique; le lyrisme, divagation; le rythme devient une manie, la vivacité de caractère de la folie furieuse, le découragement du coma.

C'est le comble du parti pris, lequel est proprement le contraire de la science. On s'énerve, à la longue, de cet interminable paradoxe, et l'on ne peut se retenir de constater que cet ouvrage — curieux, amusant, plein de verve et d'ingéniosité dans le sophisme — n'est luimême que le long commentaire d'une idée fixe, d'une obsession morbide, qui consiste à ne voir partout que fin de race et dégénérescence.

Certes il arrive fréquemment que la vocation artistique que le « phénomène talent 9 se développe, éclat dans une famille de dégénérés. Dans ces familles trop âgées, excédées de vie, les rejetons ne viennent plus à l'état normal, à l'état de moyenne vulgaire, pour ainsi dire : il en vient de rabougris, d'idiots, de toqués ; il en naît

lii LA MÉDECINE DE L^ESPRIT

de trop hauts : ce sont les êtres supérieurs, les initiateurs de l'humanité au beau ou au vrai de demain.

L'impassible nature n'aime pas les exceptions, c Elle est essentiellement égalitaire et niveleuse, » comme a dit excellemment M. Charles Richet dans sa préface au livre de Lombroso. On apprend en zoologie que certaines races d'insectes meurent sitôt après la reproduction de l'espèce. Mourir de féconder, c'est un peu la loi d'icibas. Quand un arbre est à bout de sève, il donne aux mêmes branches des avortons en même temps que des fruits monstrueusement beaux. L'humanité est ainsi faite ; c'est là, je crois, ce qu'il faut dire.

En résumé, les gens de lettres, les artistes sont sujets à devenir fous, d'une façon durable ou momentanée, lorsque l'hérédité s'en mêle — comme les autres, peutêtre un peu moins que les autres. Ils naissent assez fréquemment de familles dégénérées ; ils ont souvent, parmi leurs ascendants, leurs collatéraux ou leurs descendants, un détraqué ou un aliéné. Mais à supposer que leur vocation artistique soit leur névrose à eux, leur manière d'être des dégénérés, elle les sauvegarderait plutôt de l'autre manière, de la démence vraie : c'est un heureux dérivatif. Presque tous ceui^ que nous connaissons, les plus exaltés, les plus lyriques, les plus c martyrs de leur œuvre », les plus tourmentés par la vie, ne sont que des neurasthéniques, des déséquilibrés comme tous les civilisés à l'extrême. Leur raison ne sombrera pas. Beaucoup d'entre eux, au sortir des méditations subh'mest

trouvent encore assez de lucidité calme pour très biçn mener leurs affaires.

Cette façon de voir, M. Edouard Toulouse ne s'en est pas sensiblement écarté dans le premier volume de son Enquête médico-psychologique sur les rapports de la supériorité intellectuelle avec la névi'opathie. De ce livre, un peu hâtif de-ci de-là, mais dont pas une page ne parle pour ne rien dire, je tiens à signaler surtout Tlntroductîon générale, où mon jeune confrère analysant impartialement l'œuvre de ses devanciers, rejette le procédé de Lombroso, réclame plus de précision, et, sans se iaire iUusion sur les difficultés sans nombre qui l'attendent, déclare qu'au lieu de se contenter de documents de seconde main, il ne voudra conclure que sur les observations médicales prises personnellement sur des sujets vivants et se prêtant à ses recherches en toute connaissance de cause. Sans doute les moyens d'investigation dont nous disposons pour étudier le fonctionnement d'un cerveau sont encore fort médiocres ; nul doute cependant que la méthode du D' Toulouse ne soit de cent coudées supérieure aux à peu près dont s'étaient contentés ses prédécesseurs.

Son analyse du cas de M. Emile Zola, encore pleine de lacunes, est cependant le premier essai vraiment scientifique que Ton ait fait dans cette voie.

Or, son livre ne prouve en aucune façon la nature épileptoïde ou vésanique du génie. Des observations de Maurice de Fleurt. 10

M. Toulouse il ressort même avec beaucoup de netteté que le père des Rougon-Macquart n'est ni épileptiqne, ni hystérique, ni suspect d'aliénation mentale, bien qu'il ait à souffrir de troubles nerveux multiples ; sa constitution physique et psychologique est cependant a pleine de force et d'harmonie ».

« Toutefois, ajoute le D' Toulouse, il n'est pas niable <|ue M. Zola soit un névropathe, c'est-à-dire un homme dont le "Systëme nerveux est douloureux. Pourquoi est-il ainsi? Ses troubles sont-ils héréditaires? sont-ils acquis? Je suppose que Thérédité a préparé le terrain et que le éravail intellectuel constant a peu à peu détruit la santé délicate du tissu nerveux. Mais je ne crois pas que cet état névropathique ait été et soit indispensable d'aucune façon à l'exercice des heureuses facultés de M. Zola. C'est là une conséquence peut-être inévitable, et sûrement une conséquence plutôt fâcheuse, mais nullement une condition nécessaire. »

Je ne sais pas de document scientiCque qui nous permette de conclure plus positivement à une relation de cause à effet entre la névrose et la supériorité intellec tuelle.

Dans son étude sur Zola, le D"" Toulouse s'est bien gardé de porter sur l'œuvre du maître de Médan la plus légëre appréciation : il a fait œuvre de psychologue et

non pas de critique. Le moment ne lui semblait pas propice pour cette innovation : mais je sais qu'une de Bes ambitions les plus chères est de jeter les bases d'une critique scientifique, d'une critique faite par le médecin psychologue qui, non content d'étudier le cerveau de l'artiste, en viendra nécessairement à vouloir analyser Tœuvre.

Voici ce que m'écrit à ce propos le brillant médecin de Sainte-Anne :

« Mon avis eût que la critique littéraire et la critique d'art appartiennent à l'iionmie de science et à lui seul. Ces -études ne sont d'ailleurs que des applications de l'esthétique, qui n'est en somme qu'une branche de la psychologie, et justiciable, comme celle-ci, des mêmes méthodes et des mêmes observateurs.

M La critique a deux bats ou deux aspects ; elle cherche à expliquer l'œuvre par l'individu, et elle la classe selon une conception ^nérale du beau. U est évident que la critique que j'appelle technoçéniquey qui étudie la genèse de l'œuvre d'art, ne peut être utilement pratiquée que par 'le psychologue, ou plus exactement par le physiologiste.

« Un Toman, un bas-relief, un tableau est un geste, ou, selon niiB formule célèbre de M. Zola, € un coin de la nature, vu à travers nn tempérament ». Quel autre que rkomme de science compétent peut établir ce rapport entre une œuvre et l'organisation physique et mentale de l'auteur ; quel autre peut analyser les conditions indi-

viduelles qui la déterminent ? Cela est si vrai, que Hennequin, un littérateur d'origine et de profession, cherchant à expliquer l'œuvre de Victor Hugo, en arriva à émettre des hypothèses basées sur la physiologie du langage.

« La critique qui juge l'œuvre d'art paraît échapper au physiologiste ; elle est cependant tout entière de sa compétence. Lorsqu'une œuvre d'art plaît, c'est que celle-ci provoque des émotions esthétiques d'un certain genre, qui, actuellement, ne sont pas encore étudiées et encore moins mesurables. Mais il est vraisemblable que ces impressions pourront être un jour mieux analysées et par conséquent servir de critérium à une classification esthétique. En attendant, on peut prendre la question par un autre bout, et rechercher la genèse, l'évolution et les modalités de la conception générale du beau, à laquelle on compcure une œuvre d'art particulière.

« Il est évident que les phénomènes esthétiques obéissent, comme tous les autres, à des lois et que c'est l'afiaire du savant — dont le but est la recherche de la vérité — de les découvrir. A un point de vue très général, on peut dire que l'art est une imitation de la nature, sans en être cependant la représentation exacte. Entre l'œuvre et la nature, il y a un écart, lequel constitue proprement l'art. Cet écart représente le choix de l'artiste qui arrange à sa manière les faits de l'observation, de façon à produire une impression agréable. Ce faisant, il applique inconsciemment les lois qui sont à rechercher.

« Que ce soit Téconoinie du travail cérébral du spectateur, ainsi que le croit Herbert Spencer, ou toute autre condition qui régisse ces phénomènes, peu importe; nous devons admettre qu'il y a des raisons qui font que tel style artistique nous plaît. Je crois donc que cette autre critique ne peut donner tout son développement qu'entre les mains des psychologues et des physiologistes. »

Sans doute on trouvera tout cela téméraire, et Ton ne manquera point de faire très judicieusement remarquer que la critique d'une œuvre d'art ne suppose pas seulement une intelligence exercée aux recherches de psycho-physiologie, mais encore et surtout des connaissances techniques fort malaisées à acquérir pour un profane. Mais j'aurais bien mauvaise grâce à chercher querelle à mon sympathique confrère, moi qui signais dès 1891 S les lignes que voici :

En inaugurant cette rubrique inusitée : Etudes et C€Uiseries médico-littéraires y je ne puis me dissimuler Tétonnement que doit causer l'association, au premier abord alarmante, de ces deux termes éloignés par définition : médecine et littérature. S'il est une chose illogique et condamnable d priori^ c'est le mélange intempestif des genres, et spécialement cette manio contemporaine de vouloir iaire une certaine littérature médicale ; s'il est une catégorie de gens dont il faille se méfier, c'est la catégorie de ceux qui ont coutume de

(1) In Nouvelle Revue.

150 Ll MÉDECINE DE L^ESPHIT

se mêler de ce qui ne les regarde pas» les Ingres obstinés à vouloir jouer du violon. Aussi, ai-je très grand besoin, en manière de préambule, de préciser un. peu le but que je poursuis.

C'est une loi vulgaire, tant elle a été ressassée, que quiconque a longtemps approfondi un coin, même restreint, de la science humaine, est mieux apte qu'un autre à la justesse des idées générales ; et ce n'est un secret pour personne que l'Ecole a eu la plus haute influence pratique sur la civilisation d'aujourd'hui. Notre forme gouvernementale, la république de Gam* betta, que j'ai entendu appeler la république de Claude Bernard, parce que sa caractéristique est d'utiliser la méthode, en est le plus frappant exemple. Voyez : presque tous les savants, à de très rares exceptions près, sont de fermes républicains, de même qu'ils ont, en philosophie, un ensemble de vue&^ de tendances qui les accordent.

Placé, pour ainsi dire, au confluent du courant acittofr ifique et du courant littéraire, il m'a bien fallu conserver* de cette éducation médicale une certaine manière de penser que je dois à mes initiateurs de l'École. Mais mon caç spécial ne pourrait être que d'un iatérèi bien modeste si je n'avais à cœur d'étendre à la. critique littéraire ces idées générales, si heureusement avisées, de quelques esprits éminents.

Or, j'ai pu constater qu'ils s'étaient fait une esthétique, conçue assez obscurément et presque à leur insu.

LES MâDEGinS BT LÀ LITTÉRATURE 151:

un idéal d'art moderne qui leur parait devoir s'aBsocier logiquement aux autres manifestations contemporaines de Fesprit humain, pouvoir servir de base à la littérikture légitime de la troisième République. F^uArâtr^ suis-je en meilleure posture qu'aucun autre pour tâcbet de donner un corps à ces idées éparses, et les présenter au public, qu'elles ne peuvent guère manquer d'intéresser en ce moment. Yoîci pourqiu>i.

Considérez un pou ce qui se passe, et comme l'heure est favorable. Le public a précisément aujourd'hui grand besoin qu'on lui apporte enfin quelques notions positives, fussent-elles moins raffinées que celles don£ on Ta nourri jusqu'ici. Le nombre toujours croissant de nos écoles littéraires d'une part^ 1» dilettantisme alangui de la critique, d'autre part, le troublent, le désorientent. Que faut-il lire» que fautril préférer des. naturalistes ou des mystiques» des coateurs ou des intellectuels, des parnassiens ou des symbolistes, des psychologues ou des supra-naturalistes, des bouddhistes^ ou des rabelaisiens, des mages ou des c magnifiques »» des austères penseurs ou des symphonistes de la phrase? Jamais on n'a moins su à quel saint se vouer. L'un des maîtres les plus incontestés de la critique contemporaine, l'un des esprits les plus éminents et les plus délicats, d'à présent, M. Jules Lcmaltre, en a failli venir liliiérar lement à ne jamais se décider. A force d'approfondir soa sujet, à/ force de conscience et do soins à peser le pour et le contre, il finit toujours, par trouver que l'un et

l'autre s'équilibrent ; il lui arrive à tout propos de formuler des appréciations qui peuvent grossièrement se résumer ainsi: «Ceci est digne de louanges... àmoinsquece ne soit absolument répréhensible ; cela est du meilleur... hormis que ce ne soit du pire... » Je n'exagère rien. Jeu d'un esprit trop conscient, trop intelligent, trop subtil, délices des lettrés amoureux de dialectique, mais qui a le tort grave de ne pas correspondre au grand besoin de précision, de simplification, de schéma qui est certainement aujourd'hui celui de tous ! Rien n'est plus instructif que le cas de M. Lemaître, car il démontre une fois de plus que le doute et l'irrésolution sont au bout du raisonnement poussé jusqu'à l'extrême. Le nihilisme philosophique n'est qu'un excès de conscience.

Hors cela, il ne reste guère que les critiques personnelles sans vues d'ensemble, sans autre appui que l'autorité du nom qui les signe, ou les cris, toujours indignés, de quelques écrivains trop véhéments pour n'être pas suspects d'étroite partialité. Dès lors qu'arrive-t-ilî Toute critique meurt, et l'interview la remplace d'une manière insuffisante, il faut le constater, chaque personne interrogée tirant à elle, daubant sur les confrères et proclamant, avec des modesties variables de forme, qu'elle a trouvé la panacée universelle. C'est le tomble du désarroi, et le public, qui craint la mystification, se fâche et prie qu'on lui laisse la paix.

La petite méthode que je voudrais tenter d'inaugurer n'a pas ces inconvénients.

Ne plus savoir où donner de la tête, c'est la marque de ce moment. Sollicitée et tiraillée également en sens contraires, la balance du jugement hésite en équilibre instable. Qui donc mettra dans le plateau Tarme lourde qui fait pencher ?

Puisque personne ne dit mot, je propose, faute de mieux, l'intervention médicale.

Au premier abord, cela doit vous paraître déraisonnable jusqu'à l'invraisemblance, cette idée d'appeler le docteur au secours de la critique agonisante, et je vois d'ici le sursaut de ceux qui me liront ; mais veuillez, s'il vous plaît, considérer ceci.

Le médecin moderne soigne autre chose que des douleurs rhumatismales ou des maux d'estomac. Il s'est accoutumé depuis quelques années à la pathologie et à l'hygiène de l'intelligence.

Pour lui, lire certaines pages, ce n'est pas seulement ressentir des impressions de plaisir ou d'ennui, c'est poser un diagnostic ; c'est savoir à quoi s'en tenir sur l'état cérébral de celui qui les a écrites ; c'est pouvoir dire : « L'esprit qui a dicté cela est un esprit malade ou bien portant, capable ou non de contaminer, de faire mal à ceux qui le liront. » Et vous entrevoyez déjà des arguments d'un ordre tout nouveau et d'une valeur sérieuse pour discuter les œuvres et les hommes.

Je réponds tout de suite à une objection qui s'impose, que les meilleurs artistes soient peu ou prou déséquilibrés, cela n'est pats du tout en cause, et n'importe abso-

154 Là MÉMGLNB OB L'ëSMUT

lument pas. La médecine de Tesprit luimain, pourèlre une science encore toute jeune, n'est pas si puérile ni si obtuse que cela : dans les œuvres les plus haulaineS) les moina bourgeoises comme on dit» les plus exaltées, les plus étranges, les plus diverses, elle sait discerner Tavortement morbide de la saine création et c'est avec une assurance étayée d'arguments solides qu'elle se permet d'afflrmer : ceci est maladif, cela se porte bien ; ceci peut faire mal, cela n'est pas toxique. Puisqu'elle nous renseigne avec précision sur la valeur qualitative d'un cerveau créateur, elle contient une estliélique; puis^ qu'elle nous renseigne encore sur le danger contagieux d'une œuvre, elle contient aussi une morale, et elle se trouve en fin de compte moins incomplète et moins décair sonnable qu'il ne paraissait tout d'abord. Cette manière d'argumentation, qu'on ne peut accuser d'être banale et trop usée, aura pour elle le prestige toujours respecté du savoir.

En ces années dernières, nous avons vu la médecine s'occuper glorieusement de philosophie, chacun sait comment ; d'histoire, en éclairant d'un nouveau jour les pythonisses et les augures, les sorcières et les possédées ; de jurisprudence, en déplaçant les vieilles notions de responsabilité ; pourquoi le domaine de l'art lui serait-il à jamais interdit, à cette grande curieuse ? Quand elle s'est occupée des choses de la justice, on a beaucoup ccié et beaucoup craint. Aujourd'hui, essayez donc de condamner un criminel contre l'avis du médecin légiste !

LES MÉDECOS ET LA LITTÉaATUClE 15S

InnoTadon dangereuse, hardiesse à faire trembler! Pourquoi donc, » celui qui se charge de la besogne, n'e^ pas un illettré, s'il aime la littérature avec la passion qu'il faut, s'il en suit amoureusement le» manifestations diverses, en un mot s'il est un spécialiste entendu, un spécialiste médico-littéraire, comme il y a des- spécialistes de la médecine légale ?

Yeuillra^ encore considérer ceci.

Cette esthétique de savant n'a rien de proprement scientifique et de réglé. Elle ne constitue pas une doctrine systématisée pareille aux méthodes critiques inaugurées parTaine et poursuivies par Hannequin, méthodes^ magistrales, qui analysent sans apprécier, étudient l'œuvre sous toutes ses^ faces,, mais ne se prononcent pas sur son mérite. Nous serons plus modestes et plus; hardis en mêm& temps^ Pour employer le terme oonsacné,. nous- ne voulons point fiaire de Y estho'psyehakgi&^ mais donner simplement un peu de décision: à la critique littéraire.

Si notre manière procède, pour une pai^, de la pathologie intellectuelle;, elle procëdo aussi de cette chose fort peu scientifique qu'on noaune le bon sens. I>ès qu'ils veulent juger du mérite d'un livre,, les syatëmes critiques les plus ingénieux ne se passent jamsis de cet élément-là. Dans l'espëce» il s'agît, je crois, et je le disais tout à l'heure, d'un bon sens très particulier,, sans rien d& prud'hommesque et de banaï, ce sentiment intime et ferme de voir juste, que développe à. un si haut degré.

la recherche de la vérité dans les sciences naturelles. C'est grâce à cet élément-là que le public ne peut guère manquer de s'y intéresser et de comprendre. Les arguments seront sans doute, un peu brutaux, un peu dénués l'artiCce, un peu simplifiés. Raison de plus pour qu'ils frappent plus juste et pénètrent plus aisément, car on est gorgé de subtil jusqu'à l'extrême lassitude.

Ce n'est donc point une esthétique générale que je prétends inaugurer, car tous les arts ne sauraient s'en accommoder également. D'ailleurs, je n'ai jamais bien su pourquoi on veut toujours les auner tous à la même mesure. Incontestablement, pour juger d'une manière digne d'attention un morceau de peinture, une symphonie ou l'œuvre d'un statuaire, un pareil procédé ne sufGra jamais ; une initiation technique, une éducation spéciale sont de toute nécessité. Mais, quoi que Ton se plaise à dire, l'art littéraire — en prose surtout, — pour être le plus haut de tous et le plus difficile à atteindre, n'en est pas moins le plus accessible au jugement du grand nombre, le plus justiciable de l'opinion publique. Il a bien, lui aussi, ses arcanes sacrés, mais tous les gens de quelque intelligence et de quelque culture y sont bientôt initiés, et personne n'empêchera une catégorie quelconque d'hommes lettrés, fussent-ils médecins, d'en discuter ouvertement, s'il doit en jaillir un peu de lumière nouvelle.

Eh bien I je crois très fermement qu'il y a là toute une veine encore inexplorée d'idées critiques neuves, peut-

être sages, certainement intéressantes, en tout cas basées sur quelque chose de moderne et de fort, qui leur donnera, j'imagine, un peu de cette fermeté, de cette décision dont le public a soif, inquiet, dérouté qu'il est par le dilettantisme alangui, par les hésitations raisonneuses qui sont à la mode aujourd'hui, et dont tout le talent des maîtres n'empêchera pas qu'on se lasse.

Ce que je pensais il y a six ans, je le pense encore aujourd'hui. Je crois que, dans un nombre d'années fort difGcile à estimer, la critique d'art médicale sera une nécessité. L'homme est destiné à tout étudier scientifiquement, à tout peser, à tout mesurer : la nature, les émotions de l'âme, les facultés intellectuelles, et jusqu'aux œuvres d'art. Mais combien ce temps-là me semble encore loin de nous! J'ai fait moi-même quelques tentatives dans ce sens ; elles me semblent aujourd'hui ne pas pouvoir supporter la lecture : je les laisse dans mes cartons. L'exemple de M. Max Nordau n'est d'ailleurs pas pour nous encourager. Peut-être le D' Toulouse saura-t-il faire un pas de plus : je le souhaite de grand cœur, tout en me deniandant si l'heure en est sonnée.

Dans des limites plus modestes, j'estime que la science des fonctions du cerveau, telle que les physiologistes et les médecins de ce temps l'ont créée tout entière depuis vingt-sept ans, nous fournit de précieux moyens de

comprendre et de différencier certaines manlèreB d'être de rintelligenoe.

Un exemple noiw est offert que je m'empresse de saisir.

Mon confirère M. ie D' Gabanèe, qui est un érudit et un homme de goût, propose cpi'on élève, dans le jardin du Luxembourg:, un monument à Sainte-*Beuve. Un comité, composé d'hommes heureusement choisis, va s'occuper de la isouscription, et je croîs Tentreprise appelée à un prompt succès. J'y applaudis grandement pour ma part, ^ainte-fieuve m'appanûssant non «ans doute comme le .phis génial, mais conmte le plus intelligent des hommes, comme la conscience la plus cultivée dans la première partie du siècle. Sainte-Beuve dans la critique littéraire, Renan 4aiis la philologie, Taine dans la critique historique, Jules Soury dans la critique scientifique sont l'honneur de l'esprit français.

Mais les hommes ayant paru considérer jusqu'à ce jour que seul le génie d'invention méritait un pareil hommage, c'est, je crois bien, la première fois qu'on verra la statue d'un critique sur la place publique. Et peut-être le moment n'est-il pas mal choisi pour se demander si vraiment le poëte — dans le sens primitif du mot, celui qui accomplit, celui qui met au monde une œuvre, symphonie musicale, tableau peint, drame, roman, trouvaille industrielle ou découverte -scientifique — est supérieur devant l'admiration des hommes à celui qui fait profession de ie Juger, at qui <a préféré la tâche

d'analyser, de comparer les productions de l'esprit pour les comprendre et en tirer des idées générales.

C'est le parallfele à refaire du conscient et de l'inconscient, de l'action et de l'intelligence réfléchie. Le probU^me est d'autant plus captivant, à l'heure actuelle, que nous assistons en littérature à la fusion des deux genres. En face d'écrivains dont l'œuvre ne traduit que leur conception personnelle du monde, comme Zola, Daudet, Pierre Loti, nous avons vu se lever toute une phalange nouvelle d'hommes capables d'allier le sens critique le plus délié à l'activité créatrice. Paul Bourget, Anatole France, Jules Lemaitre, Maurice Barrés, outre qu'ils ont donné de belles études occupées de l'œuvre d' autrui, écrivent des contes, des romans et des comédies oîi leur esprit, gardant sa marque originelle, s'attache constammentt à l'interprétation des attitudes et des actes, à la comparaison des faits, à la généralisation de l'idée. Ils philosophent chemin faisant, et les nobles replis de la réflexion où ils s'attaifdent annihilent un peu, dans leurs écrits d'imagination, cette exubérance vitale, cette animation qui passait autrefois pour la qualité dominante d'un récit ou d'un drame. Même quand ils procréent, ce ne sont pas des hommes d'action.

Tout compte fait, ce qui les distingue de leurs confrères, c'est l'érudition plutôt encore que l'apanage de la psychologie. Car, en somme, Balzac fut un grand psychologue, et l'on ne peut nier une profonde connaissance des plus secrets replis de l'âme humaine dans des

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romans comme la Joie de vivre, la Béte humaine de Zola ou Sapho, d'Alphonse Daudet.

Lors de son discours de réception à rAcadémie, M. Pierre Loti fut universellement houspillé dans la presse, voire parodié dans les revues de fin d'année, pour avoir osé dire qu'il ne lisait jamais. Pour ma part je n'ai pas compris ces railleries. D'instinct, par une belle habitude de dire vrai, le poète de Pécheurs cC Islande^ a cru devoir révéler ce fait d'observation et le donner, comme toujours, sans commentaires : ce faisant, il tranchait à merveille la différence des deux genres et marquait sa vocation totale, exclusive, de poète, d'écrivain uniquement soumis à son tempérament, insoucieux des modes littéraires, échappant aux suggestions d'un maître ou d'une école, et se satisfaisant de restituer éloquemment au monde extérieur les émotions qu'il en reçoit.

Dans un récent et fort intéressant article sur Hauleville-House, à Guernesey, M. J. Claretie nous montre la bibliothèque de Victor Hugo. Ce qu'il en dit nous suffit à comprendre que le prodigieux poète ne lisait guère, si ce n'est de très vieux bouquins dépareillés, traitant de science ou d'histoire. Gorgé de sensations, saturé par les éléments de vibrations formidables, son cerveau ne s'occupait qu'à les grandir encore et à les rejeter dans une forme magnifique, avec une force de Dieu.

Quant à M. Zola, il n'a pas cessé de dire, le plus loyalement, à ceux qu'intéresse sa manière de travailler.

qu'il ne lit point pour le plaisir de meubler son cerveau, mais presque uniquement pour recueillir des documents nécessaires à Tœuvre en cours. Son travail personnel, le livre qu'il prépare, absorbe à un si haut degré ses facultés d'attention, qu'il ne sait plus s'intéresser à ce qui ne pourrait servir de combustible à sa machine cérébrale; par contre, il s'assimile avec une prodigieuse aisance tout ce qu'il peut utiliser *.

Et de même Balzac. On s'accorde à admettre qu'il n'eut pas le loisir de lire. C'est à peine s'il put trouver, durant sa vie relativement brëve et par ailleurs si encombrée, le temps matériellement nécessaire à écrire ce qu*i! entrevoyait de la comédie humaine et tout ce que son merveilleux génie en devinait.

Chez tous ces maîtres nous assistons au même désintéressement de l'œuvre d'autrui, au même mode de fonctionnement cérébral. Gomme des peintres, ils puisent autour d'eux, à même la nature, des visions que leur cerveau transforme à peine, et qu'ils redonnent plus ou moins magnifiées d'art, plus ou moins vigoureusement marquées au coin de leur tempérament personnel.

Comparez cette manière des praticiens de l'esprit humain à la manière des théoriciens. Songez aux lectures innombrables, aux tas de notions savantes accumulées dans le cerveau d'un Sainte-Beuve, d'un Anatole France, d'un Soury.

(1) Consulter à ce propos l'enquête médico-psychologique duD^E. Toulouse. Soc, édit, scienlif,^ 1896

Maurice db Fleury. 11

Mais ici je demande la permission de montrer ce que

A, «olr* eérébnl pour raaiiUMi des moU. — V, e«iiCr« po» bt «Wm dm moU. — M, canin du langage articulé. — B, cenlre pour lea mouTementa néceaaairet à Féeriturt.

je veux dire. Quelques notions absolument élémentaires de physiologie cérébrale, aidées d'une image infiniment

simplifiée» en diront plus» et plus vite, et plus net que vingt pages de dissertations abstraites.

L'image ci-contre — je l'emprunte aux excellentes leçons cliniques de M. le D** Grasset, professeur à la Faculté de Médecine de Montpellier — représente un cerveau et quelques-uns de ses modes de relation avec le monde.

Supposons, pour une minute, qu'il s'agisse du cerveau sans lectures de M. Pierre Loti, par exemple, à un moment où les yeux du poëte sont frappés par quelque saisissant paysage exotique. Voici ce qui se passera.

Les vibrations nerveuses, qui constituent la sensation visuelle, partent de la rétine et vont, roulant de proche en proche, le long du nerf optique jusqu'à Tépanouissement ultime de ce nerf, c'est-à-dire jusqu'au point V, à cette partie du cerveau où est localisée la faculté de voir. Gomme cette zone de l'écorce cérébrale n'est pas extrêmement meublée de notions accumulées par la lecture — notions que transmet le même nerf optique et qui remisent aux environs de ce point Y — la sensation gardera toute sa fraîcheur, toute sa vivacité première et va vouloir impatiemment se transformer en acte, ressortir du cerveau, comme ces choses sortent du cerveau d'un poète, sous forme de langage écrit.

Et dès lors, à mesure que le nerf optique apportera au point y la connaissance du paysage^ une autre vision surgira d'elle-même, s'allumera pour ainsi dire au voisinage de ce point V, et ce sera l'évocation des signes,

des symboles, des lettres et des mots qui nous servent à exprimer ce qui frappe nos sens.

C'est sous cette forme de signes, que du point V, la vibration nerveuse, toujours active et ne cherchant qu'à s'évader, se portera au point E du cerveau, à la zone de récriture * ; elle ira là de préférence, par habitude, puisque c'est à présent une coutume du cerveau de M. Loti d'écrire ses impressions émouvantes. Or le point E û'est autre chose que le territoire de l'écorce cérébrale qui commande, par l'intermédiaire des nerfs, aux mouvements de la main droite appropriés à l'écriture ; et voilà cette main notant avec ardeur, sur quelque page de •carnet, l'impression reçue dans toute sa beauté première, di toute la vivacité de sa force impulsive.

Supposons maintenant qu'un paysage exotique analogue soit venu frapper la rétine d'un Sainte-Beuve ou d'un Renan. La même somme de sensations partira du point V pour arriver en V. Mais, par l'eflet d'innombrables lectures, cette zone de la vision mentale» au lieu d'être à peu près libre et déserte comme tout à l'heure, est extraordinairement peuplée, fourmille, comme une rue de capitale fourmille d'hommes, de notions accumulées, de souvenirs, de savoir. Elle est beaucoup trop

(1) Je nlgnore pas que bien des neurologistes de grand mérite se refusent à admettre une localisation de la faculté d'écrire au point E (pied de 2* circonvolution frontale), au moins dans le sens qu'enten* dirent Exner et Charcot, qui, les premiers, en firent mention. Mais tout le monde est d'accord pour admettre qu'en cette zone E, ou aux parties avoisinantes, se localise le point de départ cérébral des mouvements de la main droite qui servent à écrire : et cela seul importe pour notre démonstration.

encombrée pour qu'on la puisse traverser aisément et rapidement. C'est pour cela qu'au lieu de ricocher immédiatement vers la région motrice E pour devenir un acte, un, accomplissement, la vision s'attardera à éveiller tout autour d'elle des légions de choses concordantes, le souvenir des notions semblables connues par la lecture ; elle va se remémorer comment tous les poëtes ont chanté les splendeurs de pareils paysages.

Parvenue au cerveau, la sensation voisinera, fera l'école buissonnière, épuisera sa force d'expansion en épousant d'autres sensations anciennes qu'elle éveillera au passage. Et la pensée de Sainte-Beuve finira par évoquer Chateaubriand, përe de l'exotisme, pour écrire sur lui le beau livre d'analyse profonde que vous savez. Et l'âme de Renan aboutira à quelque page philosophique, comme cette incomparable Prière sur CAcropole^ que lui inspira la perfection de l'art grec, et sans doute aussi la vision grisante des promontoires de l'Hellas et des flots sacrés qui les baignent.

Tandis que le poète aura recréé la nature, restitué une description et fait, pour ainsi dire, un portrait d'après un modèle, les deux érudits auront été conduits à des comparaisons, à des raisonnements, à des idées philosophiques.

Et maintenant, demandons-nous, comme nous fai sions au début de cette petite étude de psychologie littéraire, lequel des deux est le plus grand, de celui qui

recrée la vie avec la plus superbe intensité, ou de Tautre, qui la comprend et qui pense à propos de ses sensations.

En théorie, le doute ne paraît pas possible.

Le plus génial créateur n'est, en somme, qu'une sorte d'enfant sublime, à demi conscient, obéissant obscurément à rimpérieux besoin qu'il éprouve d'imiter, on i)Ourrait presque dire de a singer » la nature. Il n'a besoin de rien savoir, sinon le rudiment premier, la technique fondamentale, l'orthographe de son métier. L'inventeur, l'homme d'action, l'accomphsseur de belles choses, de fortes œuvres, dont la fonction n'est, à tout prendre, qu'un réflexe assez simple, n'a qu'un cerveau presque élémentaire, puissant, mais sommaire, beaucoup moins perfectionné, beaucoup moins c différencié », pour employer le terme à la mode aujourd'hui, cpie le cerveau de l'érudit, du philosophe, du critique. La preuve, c'est que la critique est une conquête toute récente de la pensée humaine, un témoignage de sa maturité, tandis que Phidias put être un statuaire au moins égal aux plus habiles mattres du temps présent, et qu'une des vertus du génie de M. Zola est de ressembler à Homère.

La marche de l'esprit de l'homme étant du simple au compliqué, vers moins d'automatisme et plus de conscience, l'âme d'un critique digne de ce nom est manifestement plus subtile, plus moderne, plus avancée dans la voie du progrès que l'âme du plus grand poète.

LES MÉoeCINS BT LA LITTÉRATURE IdT

Sans doute, il nous arrive diaque jour de lire dans quelque teuiUe une critique horriblement prétentieuse et Taine, et cent lois au-dessous de Tœuvre qu'elle ose apprécier; mais cela prouve simplement la rareté des vrais esprits d'analyse et de jugement.

C'est à des journalistes de fort médiocre envergure que s'adresse cette inoubliable préface de Mademoiselle de Mavpin^ où Gautier n'envisage le critique que comme un raté. Souvenez-vous de ce qu'il a dit « de l'antipathie naturelle du critique contre le poëte — de celui qui ne fait rien contre celui qui iait — du frelon ccmtre l'abeille — du cheval hongre contre l'étalon ».

Et non content de cette définition, il ajoute :

« Vous ne vous faites critique qu'après qu'il est bien constaté à vos propres yeux que vous ne pouvez être poètes. Avant de vous réduire au triste rôle de garder les manteaux et de noter les coups comme un garçon de billard ou un valet de jeu de paume, vous avez longtemps courtisé la Muse, vous avez essayé de la dévirginer; mais vous n'avez pas assez de vigueur pour cela; l'haleine vous a manqué et vous êtes retombé pftle et efQanqué au pied de la sainte montagne. »

Évidemment, nous connaissons plus d'un publiciste de cette sorte, et ce sont ceux qui, le plus volontiers, « tranchent du grand et taillent en plein drap », comme dit encore Théo. Mais le critique, le vrai critique, le Sainte-Beuve, le Taine ou le Jules Lemaître, ne ressemblent pas plus au portrait du cuistre avorté que nous

f6S LA MÉDECINE DE L^ESPRIT

trace Th. Gautier, que Victor Hugo ne ressemble à X..., pofete local de Perpignan ou de Quimper.

Pour se faire une idée exacte de ce que je veux dire, il faut relire les deux discours inoubliables qu'entendit rAcadémie française le jour où notre grand Pasteur fut reçu solennellement.

Certes, Pasteur demeurera dans la mémoire des générations comme le plus génial, comme le plus prodigieux des inventeurs, comme un incomparable bienfaiteur des hommes; mais il s'agissait, ce jour-là, de causer d'idées générales, et rappelez-vous la réponse que Renan sut lui faire, quelles furent la force de son raisonnement, la délicatesse de son ironie très courtoise, la noblesse de sa modération, sa sérénité souveraine, où s'affirmait indiscutablement la supériorité philosophique du penseur sur l'homme d'action. En ce jour-là, l'intelligence montra bien comment elle pouvait dominer le génie.

Mais ce n'est là vraiment qu'un côté de la question.

Dans la réalité des choses, dans la pratique de la vie, il arrive que la critique laisse voir que tout n'est pas en elle si parfaitement admirable, et que parfois elle descende du sommet où elle devrait dominer.

Ces magistrats de la pensée, que sont les érudits, ne font pas toujours montre d'impartialité, vertu qui leur serait indispensable si elle était possible aux hommes. Ne voyons-nous pas fréquemment un prince de journalisme consacrer quelque bel article admiratif à un auteur mani-

festement médiocre et condamné à ne jamais grandir, tandis que la veille il rabaissait, comme à plaisir, un puissant esprit créateur, et trop complaisamment étalait son revers. Certes, on peut voir là le fier souci de son indépendance, et je sens bien qu'il y a du courage à humilier les forts, comme il y a de la bonté à exalter les humbles ; mais, sans doute, entre-t-il aussi dans cette manière de faire un peu de cette gêne que fait éprouver le voisinage d'une vigueur disproportionnée à la vôtre.

Toute personnalité trop géante et trop proche d'eux dans le temps ou l'espace paraît oppresser les critiques ; Victor Hugo portait horriblement sur les nerfs de Sainte- Beuve. A deux ou trois reprises, il s'en est fallu de très peu qu'il ne lui préférât Brizeux. Il est certain que, de nos jours, on a surabondamment louange les romanciers russes et les dramaturges Scandinaves comme par crainte d'abandonner le sceptre aux grands écrivains de chez nous. Et il n'est pas jusqu'à mon maître Jules Soury — Dieu sait pourtant si je l'admire — qui ne rende plus aisément justice à Meynert, à Kiissmaul, à Betcherew ou à Luciani qu'à Gharcot.

Je vois bien que, souvent, les hommes de génie ont un orgueil véritablement maladif qu'il leur est à peu près impossible de refréner, et les manifestations presque naïves de cet orgueil sont agaçantes, à la longue, pour les gens plus maîtres d'eux-mêmes ; mais la modestie des critiques n'est-elle pas un peu modestie d'apparat.

comme une sorte d'humilité sacerdotale, avec, au food^ un besoin de louanges, un appétit d'honneurs fort pe« philosophiques.

Et puis, enfin, par définition, les critiques ne vivraient pas si les auteurs n'étaient pas là pour leur donner pâture intellectuelle et motif à penser, tandis que la philosophie n'a guère d'influence sur l'évolution de l'esprit humain : elle en constate les étapes, elle ne les dirige pas. Elle ne marche pas devant ; elle vient en arrière, avec majesté, mais avec lenteur. C'est ainsi que, pour les cérémonies religieuses, c'est le plus vénérable prêtre et le plus impotent qui termine la théorie, précédé de tous les diacres et de tous les enfants de chœur plus allants.

Dans son Jardin dEpicure^ que je goûte comme un des plus délicieux recueils de méditations que l'on puisse trouver, — je ne saurais assez redire tout le bien que j'en pense. — Anatole France a d'excellents termes pour exprimer cette impuissance d'agir du critique. « Malheureusement, écrit-il, l'esprit spéculatif rend l'homme impropre à l'action. L'empire n'est pas à ceux qui veulent tout comprendre. C'est une infirmité que de voir au delà du but prochain. Il n'y a pas que les chevaux et les mulets à qui il faille des œillères pour marcher sans écarts. Les philosophes s'arrêtent en route et changent la course en promenade. L'histoire du Petit Chaperon Rouge est une grande leçon aux hommes d'action qui portent le {letit pot de beurre et ne doivent

LES HâDECINS ET LA LITTÉRATURE 17t

pas savoir s'il y a des noisettes dans les sentiers des bois. »

Paroles d'une ironie charmante, mais qui établissent clairement la nécessité d'une certaine inconscience pour agir 9 et l'impossibilité presque totale d'atteindre un but, pour ceux qui réfléchissent trop et qui s'attardent aux délices des méditations.

Au total, les deux tendances de l'ftme humaine, philosophie méditative et activité créatrice, ont leur grandeur et méritent qu'on les admire. Pourtant je ne puis m'empécher d'être frappé d'un fait qui me paraît infiniment intéressant et significatif : cette fusion des deux genres dont j'ai dit un mot tout à l'heure.

Examinons-la d'un peu près. Ce ne sont pas, comme on aurait pu croire, des écrivains rompus à la technique de leur art ou des artistes mûris dans le talent, qui, profitant du savoir personnel acquis au cours d'une longue pratique, s'estiment en droit de juger et, sur le tard, s'avisent de peser l'œuvre d'autrui. Ce serait, semble-t-il, la voie la plus logique. Je ne connais qu'un homme qui l'ait prise, Bracquemond, tour à tour peintre de mérite, maître potier, aquafortiste incomparable, ornemaniste de premier ordre, qui, éclairé par tant de travaux divers, et par tant d'années de labeur, s'autorise, vers la fln de sa carrière, à porter, sur l'œuvre de quelques-uns de ses contemporains, ces jugements motivés que réclamait M. Brunetière lors de sa réponse au discours de réception de M. Henri Houssayc. Encore

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la critique de Bracquemond évite-t-elle d'être retentissante et veut-elle se confiner à un public d'hommes de l'art.

Mais, en littérature, voyez ce qui se passe.

Bourget, Jules Lemaître, Anatole France ont débuté par publier des études critiques pour aboutir bientôt à nous donner des œuvres personnelles. Serait-ce donc qu'ils auraient eu comme un secret avertissement de la légère infériorité du rôle qui se borne à philosopher sur les enfantements des autres ?...

Voyez M. Barres, qu'il faut considérer, je crois, comme Tune des deux ou trois intelligences les plus aiguisées de ce temps, n'a-t-il pas consacré tout son charmant Jardin de Bérénice à dresser une apologie de l'Inconscient, à conseiller l'activité féconde à côté de la méditation philosophique, la dépense de force après l'excitation sensitive?

Et, d'autre part, ces hommes de talent ne nous ont-ils pas montré du même coup que, quand un critique digne de ce nom se pique d'agir à son tour, il peut quelquefois exceller dans l'œuvre personnelle et faire de l'exquis et du très profond, sinon du formidable.

Pour conclure, j'estime que les jeunes maîtres de l'heure actuelle s'approchent fort de la sagesse quand ils s'efforcent d'être des esprits complets, des analystes de la pensée d'autrui et des procréateurs. C'est à eux, je crois bien, que justement se mariera la renommée et s'attachera le succès — jusqu'au jour où quelque

^gantesque génie d'invention, orgueilleux, instinctif, presque ignorant, obtus à tout ce qui ne sera pas luimême, éblouira le monde par sa force, et fera naître une légion de critiques occupés à comprendre le phénomène qu'il sera.

L*anatomie élémentaire du système nerveux. — La cellule cérébrale ; le neurone. — Localisations cérébrales. — Conceptions modernes de la Mémoire, de la Personnalité, de la Conscience, de la Volonté, de rintelli^ence, du Langage. — Les sources de la connaissance. — Une csaire ae psychologie à la faculté de médecine.

Tout à l'heure, en nous attachant à différencier physiologiquement le cerveau créateur du cerveau critique, la pensée active de la pensée méditative, nous avons dû recourir à un schéma, à une image, grossièrement simplifiée, mds claire, de quelques « localisations ».

Cette image n'indique rien que la topographie des quatre centres nécessaires à la production du langage, parlé ou écrit. Elle ne donne donc qu'une très partielle idée de la fonction complexe du cerveau humain, et il nous faut la compléter si nous voulons aller plus loin dans cette étude médicale de l'esprit dont nous faisons ici l'essai.

A quoi nous sert notre cerveau, telle est la question qu'il nous faut traiter maintenant, avec la simplicité et

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la brièveté que comporte le plan général de ce livre. Il faudrait de vastes ouvrages pour condenser les découvertes de physiologistes et de médecins qui ont fourni à la psychologie moderne tout ce qu'elle a de précision, tout ce qu'elle nous offre de sécurité scientifique, et pour en tirer les conclusions et les vues générales qui en découlent logiquement. Ce grand travail a été fait du reste. M. Jules Soury — dans son volume intitulé Les Fonctions du cerveau^ et dans son article Cerveau^ à peine achevé aujourd'hui, du Dictionnaire de Physiologie^ publié sous la direction du professeur Ch. Richet, — a accumulé un nombre formidable de documents historiques et de faits scientifiques, et son œuvre, écrite dans la plus belle langue, m'apparaît comme le monument superbe de l'histoire de l'esprit humain.

Mais ce qu'à ma connaissance on ne trouve nulle part*, c'est un résumé simple, absolument élémentaire, lumineux au point de pouvoir devenir accessible aux esprits les moins attentifs, schématique et contenant pourtant l'essentiel de ces trouvailles de haute physiologie, à mon sens aussi captivantes que le meilleur roman. Et c'est cela que je voudrais tenter de faire ici. Sans aucune prétention à la précision du détail, avec le parti pris d'efQeurer seulement le sujet, d'être super-

(1) n serait injuste de ne pas nommer ici un excellent petit volume de la Bibliothèque lUile de F. Alcan, la Phynologie de VEsprily de M. Paulhan ; mais il suffira de lire cet ouvrage pour deviner qu*il a été écrit à une époque où la doctrine des localisations céréhralee était encore peu connue.

ficicl et de ne pas faire usage de mots malaisés à comprendre, je crois pouvoir donner du fonctionnement cérébral, et de la psychologie née de la médecine, une idée juste et suffisante pour tous ceux qui n'ont pas d'initiation technique.

Mais il nous est indispensable d'acquérir tout d'abord quelques notions rudimentaires sur l'anatomie générale de notre système nerveux, et ce petit voyage d'excursion au pays de Psyché va débuter par un assez aride paysage.

On apprend maintenant à l'école primaire que notre crâne est une boîte osseuse protégeant une grosse masse de substance en même temps très fragile et très noble, le cerveau ; que la colonne vertébrale enveloppe et garantit de même une tige de substance à peu près pareille, la moelle épinière ; que dans toutes les parties du corps, l'anatomiste voit cheminer, de conserve avec les artères et les veines, des filaments blancs, de structure semblable à la structure de la moelle et du cerveau : les nerfs.

Cerveau, moelle épinière et nerfs, tout cela se suit et se tient, et forme un vaste ensemble dont les ramifications sont partout : venus de toutes les parties du corps, les nerfs s'unissent à la moelle épinière, qui va se joindre elle-même au cerveau, et ce grand appareil — dont nous

négb'geons de nommer tout ce qu'il ne nous est pas indispensable de connaître — est le plus délicat et le plus important de notre organisme : c'est lui qui commande, fait vivre et fait agir le reste. Les trois règnes de la nature n'ont rien dont la fonction soit si haute : là résident la vitalité, Ténergie de chacun de nous ; c'est l'incarnation de l'âme, ses « espèces » pour ainsi dire, et son aspect matériel.

L'image que voici, — elle atteint le dernier degré de la simplification, — peut cependant donner une idée suffisante de la forme et de la disposition respective du cerveau, de la moelle et d'un nerf type.

Ce nerf, remarquez qu'il se rattache à la moelle épinière par deux racines : une {R, M.) qui vient la rejoindre en avant, l'autre (/?. S.) qui la contourne pour venir s'implanter en arrière ; celle-ci se distingue de l'autre par la présence sur son trajet d'un petit renflement, d'un ganglion nerveux {G.). Chacune de ces deux racines, qui sont de forme différente, a sa fonction très distincte. Coupez la racine antérieure (/?. M.) et vous verrez à l'instant se paralyser tous les muscles placés dans ce département nerveux : la possibilité de se mouvoir y sera supprimée. Si vous coupez, par contre, la racine postérieure {R. S.), la région correspondante perdra sur-le-champ sa sensibilité : piqûres, pincements, brûlures, rien ne sera perçu par l'animal.

La racine antérieure est donc motrice et la racine postérieure sensitive^ tandis que le nerf lui-même et ses Maurice de Fleury. 12

ramifications sont mixtes, c'est-à-dire qu'elles servent indifféremment à transporter vers nos centres nerveux les impressions venues du monde extérieur ou de notre propre personne, et à véhiculer, pour ainsi dire, de nos

centres nerveux à nos muscles obéissants Tordre de se mouvoir. Et voilà tout notre être humain : sentir d'abord, agir ensuite : le mécanisme de la vie consiste à puiser des sensations et à restituer de l'action.

C'est donc une notion primordiale en physiologie nerveuse et en psychologie, que nous révèle cette expérience si simple de la section des racines issues de la moelle épinière. Et l'on peut retenir, sans être pédant à l'excès, que la trouvaille date de 1822, et qu'elle fait la gloire d'un physiologiste français, Bordelais d'origine, Magendie.

Au surplus, le moins physiologiste des enfants peut reproduire sur lui- môme — sans vivisection — une autre petite expérience qui donne, de tout acte nerveux, une idée juste et réduite à son expression la plus simple. Voici comme il faut procéder :

Fig. 2.

A, ccrvcnu. — B, bulbo.

moelle «épinière. — N, nerf avec ftcs raniiiiculious. — R. M, racine motrico. — H. S, racine gcusilivc.

Asseyez-vous, croisez la jambe gauche sur votre genou droit, puis, avec un petit marteau ou tel objet qui puisse y suppléer, donnez-vous un léger coup sec au-dessous de la rotule gauche ; après deux ou trois tâtonnements inexpérimentés, vous arriverez à frapper tout justement sur le tendon, et brusquement la jambe sautera, sans que Tintervention de votre volonté puisse l'en empêcher.

Ce phénomène qui s'appelle Réflexe tendinetix rotulien 86 produit par le mécanisme suivant. Le coup de marteau ébranle mécaniquement les terminaisons nerveuses épanouies dans le tendon : une onde vibratoire (dont on a pu mesurer la vitesse) remonte tout au long du nerf, passe par la racine sensitive {R. S.) traverse la moelle épinière, s'y transforme instantanément et, ressortant par la racine antérieure {R, M.), court vers le muscle de la cuisse (qui s'attache précisément à ce tendon rotulien) et le force à se contracter. Une stimulation extérieure, un phénomère sensitif à marche centripète^ s'est métamorphosé dans la moelle épinière en phénomène centrifuge ^ en mouvement, en acte. C'est un réflexe ^ l'aller et le retour d'une vibration nerveuse, sensitive dans la première partie de son trajet et motrice dans la seconde.

Or, la vie humaine n'est, à tout prendre, qu'une continuité d'actes réflexes, pour la plupart plus compliqués, un peu, que celui-là, mais de mécanisme analogue. Ce « phénomène du genou d, ainsi que disent les

Allemands, est TA B C, le premier rudiment de la psychologie comme l'entendent les modernes.

Il n'est, d'ailleurs, que d'intérêt tout à fait primitif, puisque la volonté n'y intervient pour rien. C'est dans le cerveau qu'évoluent les réflexes d'ordre plus relevé, dans le cerveau où vont aboutir, en fin de compte, une grande partie des fibres, motrices ou sensitives, donl se constituent les racines nerveuses implantées le long de la moelle. Nous en savons assez long maintenant pour aborder un aperçu anatomique du cerveau. C'est chose ardue et difficile quand on veut pousser à fond cette étude, mais les notions strictement nécessaires se réduisent à peu. Deux images et quelques lignes vont suffire à rendre suffisamment intelligible tout ce qui doit venir aprfes.

Notre cerveau, comme d'ailleurs l'ensemble de notre système nerveux, est symétrique et double, en sorte que nous avons en réalité deux cerveaux, un cerveau droit et un cerveau gauche, presque entièrement* séparés par un grand fossé, allongé d'avant en arrière, du front jusqu'à la nuque. Il suffira donc d'étudier l'un de ces deux hémisphères, celui de gauche, par exemple, dont voici la configuration schématique.

Les lignes noires qui parcourent cette image représentent des sillons creusés naturellement à la surface

(1) Au fond de ce sillon inter-hémisphérique, un pont de substance blanche, le coiys calleux, relie les deux cerveaux, et les associe, si bien que tout ce qui touche un hémisphère cérébral ne laisse pas d'avoir quelque retentissement sur l'autre.

de la substance cérébrale. Et ces sillons séparent des bourrelets saillants, représentés par les parties laissées en blanc dcms le schéma. Ces bourrelets disposés suivant un ordre régulier, toujours le même sur tous les cerveaux d'homme, ce sont les circonvolutions. Chacune de ces circonvolutions porte un nom (voir la légende cidessus), un nom barbare, et que nous n'avons pas abso

Fig. 3.

1 P, f F, 3 F, f*, î*, 3* circonvoluliom rronlalcs. — F. A, fronUIe ascoiioant«. • P. a/ pariétale asccndaiilc. — P. S, pari^^lalc supérieure. — P. C, pli courbe. — C. 0, circonvolutions occipitales. — i, S, 3 T, circouvolulioits temporales

lument besoin de retenir pour rintelligence de ce qui va suivre.

Ce qu'il importe autrement de savoir, c'est que la couche extérieure, ou, comme on dit, l'écorco ctrébralo, hérissée de plis, de circonvolutions, est faite de substance grise, tandis que les parties sous-jacenles, à Tinté rieur du cerveau, sont faites de substance blanche striée de fibrei:.^ comme on peut voir dans la figure extrômoment simplifiée que voici.

Les fibres blanches des parties centrales du cerveau ne

sont pas autre chose que des fils de transmission unissant l'écorce grise à la moelle épinière et, par elle, à tous les neris de l'organisme. U su£Qt de savoir qu'à la sortie du

Fig. 4.

C D, cenreau droil. — C. 0, cenreau grauclic. — E. 0, écorce grise. — F. B, lltra blanches. — E. P, entre-croisenicut des pjraniidcs. —M. B, moelle épinière.

cerveau et à l'entrée dans la moelle, au niveau du bulbe, il y a entre-croisement de ces fibres {E. P. entrecroisement des pyramides), en sorte que c'est le cerveau gaucne qui préside aux mouvements du côté droit du corps, et le cerveau droit qui commande aux mouvements du côté gauche. Mais ce ne sont là que des fils télégraphiques, que des filaments de transmission.

La substance grise est d'essence supérieure, et c'est en elle que résident tous les phénomènes essentiels du fonctionnement cérébral.

Au microscope, on voit qu'elle se constitue surtout

LES MÉDECINS ET LA PSYCHOLOGIE m

de grandes cellules, triangulaires plus ou moins, richement chevelues, munies de prolongements qui s'enchc- 'vêtrentet portent au loin leurs ramures, dont l'ensemble fait de cette substance grise comme une forêt vierje encombrée de lianes, ou, plus prosaïquement» comme un feutrage épais.

Ces grandes cellules pyramidales de l'écorce cérébrale (fig, 5), regardons-les avec quelque respect: elles nous servent à sentir, et par conséquent à penser. Si vous n'admettez rien qui ne relève de la matière, cette cellule, point culminant des trois règnes de la nature, est le dernier Bouddha qu'il reste à honorer ; et vous pouvez l'envisager comme une manière de dieu, puisque c'est elle qui nous révèle le monde, et nous le crée, pour ainsi dire. Mais vous qui vous sentez une âme immortelle faite à l'image d'un Créateur, considérez encore avec estime cette petite tache, noire et toute encornée, dont je vous montre le contour : c'est là que Psyché s'est incarnée, là que l'Esprit est descendu. C'est le point très mystérieux où finit le métaphysique, et où commence ce que nos faibles sens peuvent connaître.

Il n'y a que fort peu de temps que les anatomistes se sont fait une idée précise de ces cellules cérébrales, de leurs connexions et de leurs dépendances. Il a fallu, pour nous initier à ces notions capitales, les trouvailles touloa

récentes de l'italien Golgi et surtout de l'espagnol Ra-

mon y Cajal.

Voici l'essentiel de ce qu'ils nous ont enseigné. Nos lecteurs les moins initiés aux arcanes de l'histologie pourront suivre aisément l'explication cidessous, pour peu qu'ils con-

sché-

vî I sentent à se reporter au A. ma ci-contre.

La grande cellule nerveuse de l'écorce cérébrale est munie de prolongements chevelus disposés suivant un ordre ^ constant. Ces prolongements sont de trois sortes : prolongements latéraux {p. /.) prolongement de tête {p. p.), prolongements nerveux (/. n.).

Ce dernier, qui part de la région moyenne de la base Pig.5. -Schéma #'LN« ghande ^^ j^ ^^n^j ^^^stitue le tube

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