DIVINITÉS DE THÈBES
Dieux mortels. Cette curieuse déclaration prouve seulement que les Diospolitains en étaient venus, dans le P"" siècle de notre ère, à répudier la partie la plus originale de leur religion, et peut-être aussi que le sacerdoce de Thèbes avait été l'un des plus actifs dans l'élaboration des dogmes métaphysiques. Mais le dieu Noum (Chnoum, Cneplî, Cnoubis), Dieu immortel inengendré, comme le nomme Plutarque par opposition aux Hapis, avait été un dieu local de la Nubie et de la Haute-Egypte, bien des siècles avant de devenir Vlntelligence incréée des chrétiens gnostiques. C'était alors un dieu Bélier, une personnification, une incarnation de la force génératrice. Probablement plus ancien qu'Amoun, le grand dieu de Thèbes, il dut à cette circonstance de rester mystérieusement placé au-dessus de lui dans la théologie du collège sacerdotal qui l'accueillit, et de servir les vues de ceux qui, cherchant et raffinant toujours, pensaient résoudre le problème du monde en reculant de dieu en dieu jusqu'à l'inintelligible.
Amoun (ou Amoun-Pia, par suite d'une fusion des cultes ammonien et solaire) était, comme Chnoum lui-même, un dieu Bélier. La cérémonie essentielle de son culte consistait en l'immolation d'un bélier, dont la toison servait à revêtir la statue divine, tandis que le corps recevait les honneurs du deuil et de l'embaumement. Ajoutons que les habitants de Thèbes s'abstenaient de la chair de mouton, et il devient difficile de croire que la conception première différât ici beaucoup de ce qu'elle était dans les nomes qui adoraient le plus ouvertement le bouc ou le taureau. Enfin, il n'y avait pas jusqu'à la salacité naturelle de ce dieu de la génération qui ne reçût une consécration religieuse, puisque, à certaines époques, une femme devait coucher dans son temple (comme ailleurs dans le fameux temple de Bel à Babylone) et lui offrir sa virginité.
Tous ces renseignements nous viennent d'Hérodote (liv. I, 184, et liv. II, 42), et nous rejeLtent fort loin de l'exégèse spiritualiste qui commença plus d'un siècle après cet historien, sous les successeurs d'Alexandre, et prit progressivement faveur à l'approche de notre ère. Le dernier trait est particulièrement intéressant. Ce n'est pas qu'il ajoute quelque chose à ce que nous savons de la religion de la fécondité et de ses organes ; cette religion fait en effet partie de tous les grands cultes de l'Egypte, et les processions ithyphalliques en portaient témoignage. Mais nous apprenons ainsi que le premier des dieux, Amoun lui-même, pouvait, selon les Égyptiens, avoir un corps et se manifester personnellement en homme ou en animal. Ni lui ni les autres n'étaient donc ce que la philosophie hermético-platonicienne devait les faire un jour, des abstractions ou de purs symboles. La foi populaire, la foi sacerdotale qui ne peut s'en distinguer essentiel-
282 DIVINITÉS DE THÊBES
ment en tant qu'avouée, avaient pour objetsdes êtres véritables. S'ils passaient pour des incarnations de certaines vertus ou essences supérieures, il n'y a rien dans ce dogme pris simplement qui définisse la divinité autrement qu'on ne définit les êtres naturels, par la distinction vulgaire de l'âme et du corps, du principe animateur et des formes animées. Les dieux, exerçant des fonctions et des influences dans l'univers se trouvaient, en conséquence, réaliser de cerl aines idées qu'on pouvait dégager de leurs notions. Il ne s'ensuit pas de là qu'ils ne fussent point de vrais personnages, liés entre eux par la génération et par les mythes historiques, liés au monde par les métamorphoses que permettait leur nature, notamment par ces incarnations particulières et répétées qui les faisaient résider dans des espèces animales ou même végétales prises en leur entier et, plus spécialement, dans les animaux que des signes sacrés, des marques natives désignaient pour habiter les sanctuaires.
Le culte d'Amoun monta à la plus haute faveur auprès des dynasties diospolitaines, et surtout delaXVIIP dynastie, lors de l'éclatante réparation nationale qui suivit l'expulsion de ce peuple sémite, les Hycsos, dont l'occupation prolongée pendant des siècles avait mis l'Egypte si près de sa perte. Dix siècles plus tard encore, quand commencèrent les relations des Grecs avec les Égyptiens, une colonie de prêtres d'Amoun dans le désert libyque et l'oracle qui s'y rapportait, attirèrent peu à peu l'attention du monde. Un dieu élevé à une telle renommée, et que ses titres antiques portaient au rang suprême, ne put que s'identifier à la fin avec le grand Zeus-Jupiter des Grecs et des Romains. Rien pourtant dans la théogonie ni dans les légendes n'eîit permis une telle assimilation si la critique y avait eu part. Nous verrons ailleurs l'origine et Ihistoire du dieu Zeus. Quant à celle d'Amoun, le protecteur et le père des monarques de Thèbes, nous ajouterons seulement que le travail théologique proprement égyptien qui se fit sur ce dieu l'enferma dans une trinité appelée à représenter la génération divine. Amoun, sous le nom de Khem, fut l'époux de sa mère Nout et engendra Chonsou (Chon, Chonsou, Khons), dieu-enfant et symbolisé comme tel dans beaucoup de représentations monumentales, mais ensuite important par lui-même et analogue à Ptah, le démiurge de Memphis. Aussi la Grèce crut reconnaître dans Chonsou son Hercule-dieu, distinct d'Hercule le héros, dont elle se sentait parfois honteuse.
Cette grande trinité de Thèbes n'était pas un obstacle à ce qu'on adorât dans le même lieu les dieux des nomes influents ou voisins, par exemple Athor, la grande mère, et Taout, le dieu des lettres et des arts, et Ptah que, par une cosmogonie qui semble rivale de la première, on faisait sortir d'un œuf soufflé de la bouche du dieu nu-
DTEUX d'hÉLTOPOLTS, DE SAIS, ETC. 283
bien Noum, et surtout la famille osirienne. H y avait certainement des luttes, et il s'opérait des transactions ou des fusions à la suite desquelles le sacerdoce entreprenait de ces travaux d'exégèse, qu'un peu de bonne volonté, un but édifiant rendaient toujours facile. La distance des siècles a fait longtemps illusion à la critique, en lui nomtrant un dogme unique et invariable et un peuple hiératiquement immobile dans celte Egypte où l'ardeur des passions religieuses n'a pu manquer de produire ses effets ordinaires. Mais les monuments rétablissent à nos yeux la vérité de l'histoire.
C'est ainsi que nous voyons vers la fm de la XYIII^ dynastie (1500 avant notre ère) un Pharaon, qui avait été prêtre du Soleil sous son nom de Ra, déclarer la guerre au culte d'A.moun et; par conséquent, à l'œuvre de conciliation théologique dont la dénomination double, Amoun Ra, est restée le symbole victorieux. Ce roi, par un retour manifeste à la simplicité primitive et au temps où les prêtres ne quintessenciaientpas les croyances^ ne reconnut qu'une religion, celle d'Atenra^ c'est-à-dire du Soleil-Disque du soleil sous sa forme la plus matérielle. Fils d'un Amen-hotep, il voulut se nommer Chou-n-aten, Splendeur du disque, et fit représenter le dieu son patron par la grossière allégorie des rayons terminés par des mains. J'omets les curieux détails donnés par l'auteur de la découverte des monuments de Chou-n-aien (Lepsius), en remarquant toutefois ce qui nous est dit de la laideur des personnages et de la bassesse toute particulière des actes d'adoration figurés dans les œuvres d'art du nouveau culte. Au reste, la religion du Disque vivant n'eut que la durée d'un règne, et le nom d'Aten fut martelé partout sur les inscriptions, comme celui d'Amoun l'avait été passagèrement.
Les grands dieux de Memphis et de Thèbes n'étaient pas les seuls à prétendre à la suprématie. Bien plus, et malgré l'unité de dogme et l'ordre de hiérarchie que la postérité découvrit, au delà de ce que les contemporains en avaient su jamais, il n'y avait pas de divinité maîtresse d'un siège important qui n'affectât la primauté universelle. Les inscriptions et les dédicaces luttent partout d'emphase, élevant au suprême et à l'absolu le titre divin de l'être adoré quel qu'il soit. C'est que la dévotion ne croyait jamais accorder trop à son objet, ni pour l'indépendance et l'antériorité d'origine, ni pour l'autorité et le commandement. La tolérance mutuelle des cultes et des temples, sauf exception, était un effet naturel de cette division polythéistique de populations unies d'ailleurs par le sang et par les intérêts ; et la politique pouvait d'autant mieux la maintenir que les postes supérieurs du sacerdoce et de l'armée appartenaient généralement aux mêmes familles. Il est donc facile de s'expliquer
284 DIEUX d'héliopolts, de sais, etc.
que le travail théologique ait tendu à fondre les croyances en les rattachant à un même principe générateur et à des symboles communs, et aussi qu'il n'y soit parvenu que très imparfaitement.
Par exemple, nous trouvons à côté des triades de Thèbes et de Memphis une divinité souveraine, rebelle aux hiérarchies, Neit, la déesse de Saïs. L'inscription de son temple est célèbre : Je suis ce qui est, ce gui sera, ce gui a été; nul n'a levé ma tunique, et le fruit que j'ai enfanté est le Soleil. On voit qu'il s'agit d'une essence divine vierge, primitive et démiurgique. Mais comme il faut toujours que l'idée de la génération physique prenne sa place, le double sexe est attribué ailleurs à cette déesse Neit, née d'elle-même, et le bélier lui est consacré, comme à Amoun, dont elle est une vraie rivale.
Le caractère féminin est au contraire inséparable d'Athor, déesse Vache des villes que les Grecs appelèrent apiiro duopoles, déesse Épervier, sous une autre face, de même que Neit est quelquefois Vautour. Athor était la patronne et le type d'apothéose des femmes : les défuntes ou justifiées reçurent à une certaine époque le titre d'athoriennes, comme les hommes prenaient celui à'osi7'iens, CeUe déesse avait probablement un caractère indépendant, quand on la nommait Siège et Mère du Soleil. Ensuite elle fut associée à la légende et au culte d'Isi, à Abydos et à Memphis, et devint la nourrice du dieu enfant, Hor, qu'elle porta dans ses bras.
L'énumération serait longue des divinités que leurs titres élèvent indifféremment à l'absolu. C'est Ra, Vinc7'éé, ou qui se crée luimême, ce Soleil, qui a tout fait et sans qui n'a été fait rien, ce grand Chat, destructeur du mal, qui tranche la tête du Serpent. C'est Cheper, le grand Scarabée, celui qui est par soi, c'est-à-dire éternellement. Ce sont les dieux de An (Héliopolis) : Atoum, l'inaccessible, Dieu vivant et unique, habitant seul l'abîme, Soleil avant le lever, créateur et maître du ciel et de tous les êtres; Schou, l'Atlas égyptien, lumière essentielle ou primitive, et en même temps force initiale, dont les bras levés supportent et font tourner le grand corps de la déesse Ciel. C'est Hésiri, Soleil nocturne et vie dans le passé sans limites, comme Atoum; Hésiri, qui copule avec lui-même, et Hor, son fils et son représentant, autre dieu unique et vivant générateur du m.onde, émasculaieur du mal. Enfin, c'est Taout, le dieu de la science et de l'art, qui combat à côté de Hor et qui luimême n'a pas été produit ; et d'autres encore, sans reparler de Noum, le premier existant, père des pères et mère des mères, qui souffle l'œuf où naquit Ptah, ni d'Amoun, ni de Ptah, aussi, père des commencements, créateur de V œuf du soleil et de la lune. Tous sont également les premiers pères et seigneurs de l'univers.
On se tromperait même en croyant que ce peuple, qu'on nous
DIEUX d'uÉLIOPOLIS, DE SAIS, ETC. 285
peint si entier, si exclusif, et qui n'était qu'ivre d'adorations, opposa toujours une résistance invincible aux cultes étrangers. Ici je ne fais pas allusion au christianisme, pour qui l'Egypte fut une terre féconde. Bien des siècles auparavant, l'influence sémitique apporta sur les bords du Nil des dieux qui semblaient avoir servi trop efficacement les armes des nations leurs garantes, pour que l'Égyptien ne se crût pas obligé de leur rendre ses devoirs, conformément à l'esprit du polythéisme. Les monuments constatent, sous la XIX« dynastie (xv^ et xiva siècles), un culte de Bel, la grande divinité des peuples sémites, et d'Astaroth, déesse phénicienne, et de divers dieux locaux du pays de Kanaan, tout spécialement de Soutech (est-ce encore Bel?) que l'on sait avoir été le dieu national de ces nomades qui avaient conquis et occupé l'Egypte. Sous la dynastie précédente, les campagnes d'Asie des Pharaons avaient déjà introduit en Egypte, avec de nouveaux éléments de civilisation et de puir,sance (le cheval, inconnu jusque-là, les chars de guerre, le chameau peut-être), cette représentation imposante du sphinx, que l'on a cru longtemps originaire d'Egypte et dont la provenance assyrienne n'est plus douteuse. L'art égyptien consacra cette figure au symbole des rois, en tant que dieux Soleils. C'est encore de la même époque, celle des premières communications avec Babylone et l'empire d'Assyrie, qu'on doit faire dater probablement les spéculations mythologiques sur le zodiaque, empruntées par l'Egypte au sacerdoce chaldéo-babylonien. L'Asie, non l'Egypte, a été le siège de l'antique religion astrolatrique, et par suite le berceau de l'astronomie.