NOTION UNIVERSELLE DU JUSTE
à elle. Cette similitude, alors même qu'on l'exténue tant qu'on peut dans la pratique, on la pose toujours à quelque degré. On admet que l'un doit à Vautre ce que Vautre lui devrait si entre eux les rôles étaient intervertis. C'est au fond le sens de la formule puissante, quoique négative, ou plutôt par cela même qu'elle est négative : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. Ce précepte n'est clair et facilement applicable qu'autant qu'il implique au fond l'interverlissement des rôles pour faciliter l'appréciation de ce qui est juste (1). Enfin l'idée de l'iniervertissement nous ramène visiblement à la maxime rationnelle de la moralité : agir conformément à une loi générale approuvée par la conscience, car on ne saurait l'appliquer sinon par la reconnaissance d'une loi de ce genre.
Il résulte de tout cela que les notions de droit et de devoir, la notion de la justice, supposent entre les êtres qu'elles lient une certaine parité et des rapports qui ne sont à la discrétion d'aucun d'eux en particulier, mais qui les régissent tous en les enveloppant. Maintenant essayons de réduire cette parité et ces rapports à un principe de raison pure, en faisant abstraction de toute donnée passionnelle, c'està-dire de l'instinct social, des sentiments naturels, de la bienveillance et de la sympathie, ils deviendront aussi peu saisissables pour nous que si nous voulions exclusivement nous les expliquer par la donnée de l'amour pur. Dans cette dernière hypothèse, on a vu comment se perdait la justice; dans l'autre, on manque de base pour l'appuyer sur la nature.
En eflet, nous nous sommes interdit de remonter à un ordre imposé surnaturellement à l'humanité : c'est dans la conscience que nous cherchons les lois de la conscience. Or, nous ne trouvons pas en elle une loi de raison qui lui enjoigne de subordonner les passions, quelles qu'elles puissent être, à des règlements aprioriques dont nulle de ces passions ne serait consentante : et nous savons que la conscience ne se scinde pas ainsi (voir le Deuxième essai, §§ VI et XXI). Mais nous y trouvons une loi qui réclame la coordination des passions, en vue de satisfaire du même coup la raison et les affections que la raison juge
1. On préfère quelquefois, par irréflexion, le mode affirmatif de la formule: Faites à autrui ce que vous voudriez que l'on vous fit. Ce dernier précepte, pris dans toute son extension, peut paraître ordonner l'amour sans condition, d'où la justice disparait. Mieux entendu, c'est-à-dire pris limitativement, il n'a pas plus de sens et de portée que le précepte négatif, mais il a moins d'énergie. Au reste, il est clair que l'intervention de la volonté ou du désir /dans ce mot vous voudriez) manque de netteté dans la formule. L'idée d'uu juste désir y est latente puisqu'on ne veut évidemment pas parler d'uu désir quelconque, ce qui serait absurde, tci comme ailleurs, les hommes, les philosophes eux-mêmes, ont fait entendre ce qu'ils n'ont pas su dire.