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ILLUSIONS ET ERREURS DE LA JUSTICE

la liberté des individus vis-à-vis de la société prise dans son ensemble. Je n'aborde pas directement ces problèmes, je pose seulement la société telle qu'elle devint en fait, et la liberté comme condition de la justice. Sur ces données, je rendrai compte des erreurs qui tendirent à anéantir la liberté. Elles sont d'autant plus graves qu'elles ont en partie leur point de départ dans les meilleurs sentiments du cœur humain.

La politique, en sa plus grande extension, qui comprend les institutions, les lois et certaines règles publiques positives des mœurs, a pour objet de procurer le bien de la société, cest-à-dire le bien de ses membres. Elle envisage ainsi, ne fôt-ce qu'au point de vue de l'intérêt, deux éléments de ce bien, le bonheur et la sagesse. On convient généralement de cette vérité, mais non de sa mesure. Il reste à fixer les limites de l'action individuelle et de l'action sociale. Or, il y a eu dans les temps les plus anciens, temps de liberté naturelle, et il s'est retrouvé à toutes les époques, chez les races les mieux douées, des hommes qui se sont obstinément refusés à chercher l'idéal hors d'une simple justice commutative et des conventions entre des personnes. Prenant ainsi le parti le plus sûr, quoique souvent le plus étroit en apparence, de tels esprits n'ont pu perdre de vue la liberté, même quand ils ne la reconnaissaient pas au grand nombre, et que l'idée qu'ils avaient de la justice s'éloignait le plus de l'idée d'égalité, hormis entre des privilégiés. Ils n'ont pu oublier que le siège de toute vertu est essentiellement dans le cœur d'une personne libre. Mais beaucoup d'autres, dans le sein des sociétés où la population commençait à se presser, où le mal avait pris des proportions propres à troubler les consciences, durent glisser aisément sur une pente contraire. Ils méconnurent la loi de la souveraineté personnelle et de la subjectivité du bien. Ils crurent que la moralité réside essentiellement dans l'acte matériel, fùt-il contraint, et quelle qu'eût pu être sans cela la décision de la conscience libre. La conscience même, ils pensèrent qu'il est des moyens de la maîtriser et, en la maîtrisant, de la refaire à volonté. Par une disposition analogue, on jugea que le vrai bonheur ne suppose point l'indépendance et la dignité, mais peut se trouver dans le repos et la stabilité parfaite de la vie, d'une vie dont les conditions seraient imposées et invariables pour chacun autant que possible.

Dans cet ordre d'idées, des plans de sociétés fortement organisées, fatalisées, pour ainsi dire, sous la puissance ou d'une caste ou d'un homme, s'offrirent aux esprits dominateurs que fascinaient, outre l'ambition personnelle, l'illusion du bien social et l'espoir des grandes choses que devaient créer le loisir et l'étude de quelques-uns, le travail et l'obéissance de tous les autres. Ainsi se fonderaient, pensaient-

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