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ZEUS ET THÉOS

profonde du mythe. Si c'est elle qu'il faut préférer, on a le droit d'y voir la figure d'un rédempteur de Thumanité, se dégageant peu à peu de la religion physique de la divine flamme enfermée dans un morceau de bois. D'un côté, les inductions tirées du mouvement rotatoire, générateur du feu, peuvent n'être pas sans rapport avec l'imagination du char du soleil^ aux essieux enflammés ; de l'autre, l'idée du feu céleste personnifié, descendu sur la terre, éteint, prisonnier dans les corps opaques, mais se ranimant et animant tout, providence des mortels, se rapproche sourdement de ce dogme de la réiemption auquel la mythologie fraya tant de chemins différents.

Quoi qu'il en soit de l'histoire et de la forme primitive d'un mythe particulier, on ne peut guère douter de l'origine védique et du sens fondamental de la grande divinité commune des nations gréco-italiques. Le Zeus et Zeus-pater des Grecs, le Deus, Diespiter, Jupiter des Latins, le Tina des Étrusques, descendent en ligne directe du grand Dêva que TArye elle-même appelait déjà quelquefois Diauspitar. Le radical Dîv désigne le concept du Lumineux, qui était le fond de cette religion fondamentale du Dieu par excellence. Aussi les attributs de Zeus, ou Deus, sont éminemment ceux d'Indra, le premier Dêva des anciens Aryens : it lance la foudre et gouverne les météores, donne la pluie et le jour, chasse les puissances des ténèbres. Mais ce n'était pas tout pour les Grecs de nommer ainsi le Dieu dominateur, et de le nommer conformément à la tradition. Il fallait aussi qu'ils se formassent l'idée générale de Dieu, c'est-à-dire qu'ils construisissent la forme attributive du nom. Ici, selon M. L. Ménard, à l'opinion de qui je me range, parce qu'il la motive philologiquement avec beaucoup de force, les Grecs s'élevèrent à un bien autre concept. Ils empruntèrent les mots Oséç et Oeîoç (qu'il faut alors distinguer de Zejç et de Aïo^, ainsi que du Deus latin et de ses dérivés), ils les tirèrent, dis-je, de ce ra«iical important de leur propre langue (Oéw, TiOr^lAi) d'où nous avons noi.^;-méme pris le mot thèse et ses composés, et qui exprimait tout ce qui concerne la position. Tordre, l'établissement, la loi, la justice. Si les choses ne se passèrent pas exactement ainsi^ on peut croire du moins que la ressemblance des mots favorisa la formation d'une idée parle moyen d'un de ces calembours, qui sont loin d'être toujours futiles dans le fond, et auxquels les mythographes nous ont appris à attribuer l'origine de bien des légendes. C'est encore de cette manière que les idées de Dieu et de Vie (Zsuç, ZtJv) purent se rapprocher. Les Dieux furent donc représentés comme des législateurs cosmiques ef des distributeurs de vie.

Ni cette notion générale de la divinité, ni même l'attribut capital de Zeus ou Deus, le Jour, le règne dans l'éther, ne s'imposent uni-

formément aux religions de la Grèce. Le père des Dieux laisse paraître des qualités diverses selon les lieux et les tribus où il est adoré. A Dodone et en Italie, les Pélasges le regardent comme un père nour* ricier du genre humain ; sur le mont Lycée il est surtout un dieu solaire : en Crète, les menteurs du pays, c'est-à-dire les conteurs de fables anthropomorphiques, racontent son histoire comme celle d'un roi et d'un législateur. Presque partout^ ce Très-Grand, ce Très- Haut est adoré sur les montagnes : Zeus olympien, Zeuslycien, Zeus dictéen, Zeus etnéen, et il est à la fois le roi de Téther et le père des Dieux et des hommes. Ce qui n'empêche pas que telle peuplade dont l'ima^ gination est moins occupée des nuages et de la pluie que des tremble^ ments de terre n'imagine un Zeus Pélôros, espèce de géant qui les produit, et telle autre, les brigands cariens par exemple, un Zeus Stratios ou Dieu des armées.

On peut se faire une juste idée de l'antique mythologie des Grecs, en la ramenant à trois tendances distinctes dont l'alliance et le développement forment ea véritable histoire. Ce sont : i^ le sentiment du lien qui unit religieusement les hommes aux phénomènes personnifiés de l'Air, de l'Eau, de la Terre et de ses profondeurs ; 2^ la notion de la primauté personnelle de quelque être divin plus éminemment di« secteur; ce dernier dut varier avec les localités, avec leurs conditions, avec l'esprit des tribus et les patronages divins qu'elles croyaient avoir présidé à leurs origines; 3^ une pente naturelle à se mettre d'accord entre peuples de même langue et de même génie, soit par l'identification des Dieux locaux à attributs semblables entre eux, soit par la supposition de rapports de consanguinité entre divinités d'attributs divers, objets plus ou moins élevés de la piété populaire.

Si nous considérons d'abord les moindres de ces objets, moindres mais d'un intérêt grand pour des hommes voisins de la nature, nous trouvons les Eaux, les Sources, les Forêts^ les Montagnes et les vertes Collines, Dryades et Nymphes, avec leur mère Aphrodite, née de rÉcume de la mer; nous trouvons les Fleuves et les Vents; plus tard, conception plus spirituelle, les Saisons, les Grâces et les Muses, filles de Zeus, enfantées par Thémis, Eurynome et Mnémosyne, ces charmants symboles féminins de la Justice, de la Paix et de la Mémoire.

Si nous entrons au foyer domestique, Hestia, la Vesta italique, le Feu sacré s'offre à nous entouré de la suite des Familiers^ des Intimes, des Maîtres de maisons : ce sont les Pénates et les Lares de la langue latine, les ancêtres toujours vivants et protecteurs des familles. Ce Feu, Dieu du serment, étend son patronage sur la cité : le peuple veille à son entretien perpétuel et lui offre constamment le premier sacrifice. Mais, en d'autres lieux, prévaut pour l'imagination religieuse le Feu

souterrain Héphaistos, Yulcain chez les Latins. Ce Dieu s'élève chez les Grecs au rôle de constructeur et démiurge prototype de l'artiste humain ; et à lui se rattachent plus ou moins des personnages mythologiques ignés ou des ouvriers sacrés, tels que les Dactyles, les Gabires, les Gyclopes, les Gorybantes, etc.

Si maintenant nous portons notre attention sur les occupations agricoles ou pastorales, qui sont aux hommes un constant motif d'inspiration poétique, il nous vient une série de dieux dans lesquels se reflètent fidèlement des idées primitives de justice ou de protection, et des notions d*art, et aussi des superstitions grossières dont les bergers de notre temps ont, dans plus d'un cas, gardé le fond en perdant la forme poétique : je veux parler des Hermès, des Pan, des Faune, des Aristée, des Éros et des Priape.

Plusieurs de ces divinités atteignirent, par le développement moral ou cosmogonique des premiers concepts, une sérieuse élévation ; mais, primitifs ou développés, et même en ayant égard à l'origine et aux traditions védiques, quand elles seront saisissables, il faudra toujours tenir grand compte de l'esprit original d'une race qui créa en continuant et en imitant, et peignit dans son panthéon le tableau de sa vie, de ses mœurs et de ses croyances réelles. Or, ce tableau nous frappe par une réelle noblesse, dans l'ensemble des grandes divinités déjà constituées dès la haute antiquité. En effet, que voyons-nous après le Ciel et la Terre, Dieux universels, mais quelque peu abstraits sous leurs noms les plus généraux, et laissant de côté Kronos, c'est-à-dire le Vieux, Dieu suranné de l'Attique et de l'Ëpire, espèce de Zeuslaboureur qui ne dut qu'à l'exégèse des poètes son rôle d'ancêtre de tous lesOIympiens?

Nous voyons, auprès de Zeus, une Hèra, une Dionè, uneDèmèter, et^ sous d'autres noms encore, la personnification la plus élevée de la Femme, tantôt comme idéal de la Mère et de la Maîtresse de maison, tantôt comme Terre génératrice, tantôt même comme Vierge, c'està-dire intacte, indépendante, spirituelle, éfhérée, d'autant plus opposée à ces Déesses-mères que les Sémites abaissaient au concept de matrice banale.

Nous voyons un Poséidon, ZeusdeTessence humide, affecté, selon la vie et les séjours de ceux qui lui rendaient un culte, aux eaux atmosphériques, aux ondes terrestres, aux flots de la mer, et devenu la divinité tutélaire des plus grands navigateurs d'entre les Grecs, les Ioniens;

Un Aïdès (le Dis des Itiliotes, et peut-être l'Aditi du Rigvéda, changé de sexe et borné dans ses attributions), Zeus de l'élément terrestre qui engloutit et absorbe les morts, puis roi du royaume où se perpétue leur existence aflTaiblie ; par extension, Pluton, dieu des

richesses souterraines, et que la mort enrichit sans cesse; et c'est sous ce dernier nom surtout que Aïdès fut connu de la mythologie

latine;

UnePallas-Athènè, personnification de Tairet de Peau supérieure et céleste, élevée graduellement deTessence physique des plus suhtils éléments à l'idée de Tesprit dans la science et dans l'art, de l'intelligence et de la raison dans la conduite de la vie, du courage raisonnable dans rame du héros, enfin de la Sagesse même dans la personne de Zeus, qui se créa cette fille sans mère;

Un Ares, type tout contraire du courage, ou plutôt de la force brutale; mais ce démon violent et sans frein qui anime les hommes à la destruction et au carnage, ce dieu du Fer est aussi le soc divinisé de la charrue, qui prépare la moisson en déchirant la terre ; et les langues confirment une attribution d'ailleurs certaine et dont la valeur psychologique est des plus intéressantes (ipoîiv, arare);

Un Phoîbos Apollon, fils de Lèto la Nuit, symbole des rayons bienfaisants du soleil, et une Artémis, sa sœur, qui rassemble ce que rimagination peut rêver d'utile ou de charmant dans la lumière de la lune. La Grèce eut d'autres dieux solaires qu'Apollon ; lui seul se modela progressivement pour devenir le digne inspirateur du sanctuaire amphictyonique de Delphes. Ce Dieu, dont la victoire sur le serpent Python nous reporte aux concepts de la mythologie la plus antique, puisqu'elle rappelle la lutte dlndra contre les Asouras, en symbolisant le combat des rayons solaires avec les torrents et les marais, fils du déluge, et les vapeurs malfaisantes des vallées, ce Dieu héros, devin et médecin se trouva à la fin le représentant accompli de la grâce et de la beauté, unies à tout ce que les dons et l'étude de l'art, la rectitude de la vie et la volonté de la justice réalisent de perfections dans la personne humaine ;

Un Hermès, qui n'est d'abord que le crépuscule personnifié, et qui devient le symbole de tout ce qui est passage, échange ou intermé- ^ diaire, depuis le commerce et le vol jusqu'aux bornes des terres, à la conduite des âmes, aux messages de Zeus et à la parole elle-même (1).

Cette énumération de quelques points saillants d'une mythologie aux traits innombrables ne doit pourtant pas nous faire oublier le caractère sanglant de certaines divinités, c'est-à-dire de leur concept et de leur culte en certains lieux : ainsi TArtémis taurique, et ces sacrifices dont le plus fameux motiva un jour le non moins fameux jugement de l'école épicurienne : Relligio peperii scelerosa atque impiafacta, La Grèce connut donc, elle aussi, les produits religieux de la barbarie, de la férocité et de la peur. Mais ses cultes se dépouillè-

(1) Voir L- Méaard, De sacra poesi Grascorum^ p. 36.

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rent d'eux-mêmes peu à peu des restes des superstitions les plus atroces. C'est presque plus qu'on n'en peut dire d'une autre religion, appelée de douceur^ ce catholicisme dont les douze cents ans de domi« nation absolue ont mérité le même anathème philosophique.

N'oublions pas non plus, après avoir rappelé et les grands Dieux et les mille formes du mythe se jouant à travers la nature et l'esprit, cette création caractéristique des héros et des demi-dieux, ce lien étroit de l'humanité et de la divinité, du devoir humain et du devoir divin, dont l'anthropomorphisme permit le développement moral. Les dompteurs de monstres^ les législateurs, les fondateurs de cités, les inventeurs, les initiateurs du travail furent d'abord et en général des personnages tout mythiques; et leurs noms, leurs biographies révèlent encore au philologue le sens physique ou moral du symbole qui leur donna naissance. De mythiques, ils devinrent de plus en plus formellement légendaires, grâce à la tendance anthropomorphique; c'est- à*dire que leurs vies, telles qu'on les raconta, serrèrent de plus près la forme de la véritable histoire. Quelques-uns purent sans doute se constituer pour la première fois à l'époque et dans le mode des légendes. D'autres, tels que Hèraklës et Perseus, avaient été certainement des mythes naturels ou divins au même titre que les Dieux demeurés Dieux.

Ici, je ne veux pas exclure, comme on le fait souvent, la possibilité que des hommes très réels aient aussi servi de centres à la formation légendaire, de manière à gagner les attributs divins dans les souvenirs du peuple. Ce qui m'intéresse le plus, c'est la fusion de l'homme et du Dieu dans quelque ordre et de quelque façon qu'elle s'opère. Hèraklës est un type curieux des transformations possibles de cette nature de croyances. D'abord la g^/oî're de V Air féminin {H êras-kléos)^ et recevant de Hèra sa mission, il est la puissance purificatrice de l'atmosphère. Plus tard, c'est le héros persécuté, l'invincible athlète et le martyr; c'est un homme, et cet homme s'élève au rang d€« immortels par sa vertu, par les services rendus à l'humanité. Plus tard encore, sa nature divine tendra à s'exalter et il assumera le rôle de Dieu-Soleil dans les mystères, au moment môme où les rhéteurs le prendront pour thème du Devoir triomphant de la Volupté, et où, par un contraste bizarre, la foule émancipée de la religion rira au spectacle théâtral de la gloutonnerie et des prouesses musculaires du chevalier errant, grand pourfendeur et coureur d'aventures extraordinaires,

A la nature du héros près, l'histoire de Dionysos (Bacchos) est toute pareille. Ce Dieu éminemment grec, quoique la Grèce ait fini par le diviser en plusieurs personnages originaires de plusieurs lieux, les indices les plus forts nous font croire que sa molécule primitive

LES DIEUX HÉROS l HÉRAKLÈS, DIONYSOS 347

appartient à la mythologie védique. Le fils d'une mère foudroyée, Tétre dithyrambe, c'est-à-dire deux fois né, né sur la terre, né dans le ciel, est visiblement cet Agni-Soma dont la naissance mortelle se fait violemment au sein d'une substance terrestre embrasée, mais dont la production accomplie a lieu dans le séjour divin. Indra porte Soma dans sa cuisse, comme Zeus porte Dionysos. Le nom de Dionysos, en tant que Feu, peut s'expliquer par l'associa lion des idées de jour et de nuit (Diou^ Nysa), si nous nous rappelons la double existence, latente et obscure, extérieure et brillante d'Agni. Le nom de BacchoSy s'il vient de bkakcha, signifie sacrifice et nounnture sacrée. Il n'est pas jusqu'au nom du vin (oTvoç, vinum) qui ne se rattache à Soma par Tépithète de Vinas^ le bien-aimé^ donnée à ce Dieu; et Ton sait que Bacchos est souvent chez les poètes la propre personnification du vin. (Voir Langlois, Mémoire sur Soma.)

Ainsi le mythe et le culte de Dionysos étaient ceux de la Liqueur exhilarante dont l'espèce changeait seule avec les régions, mais dont les propriétés extraordinaires, les attributs divins, les rapports avec le Feu céleste ou terrestre et avec la Libation et TOblation restaient les mêmes partout et inspiraient des conceptions semblables. L'anthropomorphisme rapprocha graduellement de l'humanité le personnage du mythe et, le tournant en pure légende, le lia tantôt aux ancêtres des tribus grecques, tantôt aux personnages similaires des peuples voisins, tantôt peut-être aux propagateurs fanatiques, mais ceux-ci réels et historiques du culte orgîastique de Tivresse.

Après Texpédition d'Alexandre on imagina aisément un Bacchos indien qui aurait anciennement parcouru la terre en conquérant pacifique ; mais il ne paraît pas invraisemblable qu'il ait existé une origine plus sérieuse de ces traditions constantes de l'antiquité qui nous présentent la religion du plus jeune des dieux comme propagée à travers mille excès et mille folies dans l'Asie Mineure et dans la Grèce, ici non sans résistance. L'époque de ce mouvement religieux est postérieure sans doute au temps d'Hési^e et d'Homère^ car ces poètes ne connaissent rien de Torgie. Soif^point de départ peut être la Thrace ou la Macédoine. Mais pourquoi les extravagances des sivaïtes de rinde, vers le viii® siècle avant notre ère, n'auraient-elles pas aussi rayonné au loin, sauf à s'affaiblir et à se particulariser, quant à la doctrine, à mesure qu'elles gagnaient du pays, et jusqu'à ne plus représenter que la teadance à l'exaltation de Fàme obtenue par des moyens physiques et le principe supposé divin des aliénations mentales temporaires?

Quoi qu'il en soit, les peuples grecs eurent la force d'absorber et de transformer ce culte de perdition. La figure de Dionysos s'hellénisa, tout en conservant quelque chose de la mollesse orientale. L'or

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