‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 19 sur 291 · OBSERVATIONS SUR LES CONJECTURES DE KANT · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS SUR LES CONJECTURES DE KANT

auraient transmis à leur postérité un penchant héréditaire à des transgressions semblables ; car des actes volontaires n'ont rien de transmissible par Thérédité. Il reconnaîtra, au contraire, qu'il peut s'attribuer en toute justice ce premier délit et s'accuser, par conséquent, de tous les maux que l'abus de la raison a fait naître; car il sentira fort bien, s'il veut réfléchir, que dans les mêmes circonstances il aurait agi de la même façon, et que, malgré Tavis de la nature, il eût commencé Tusage de la raison par en abuser. Ce qui regarde le mal moral étant ainsi réglé, les maux physiques apportés en compie dans la balance de nos mérites et de nos démérites ne pourront guère la faire pencher en notre faveur.

€ La philosophie, en essayant de trouver le commencement de l'histoire du genre humain, arrivera donc à ce résultat : qu'il faut être satisfait de la Providence et de la marche générale des choses humaines qui, loin d'aller du bien au mal, s'avancent insensiblement du pis au mieux, progrès auquel chacun est appelé par la nature même à contribuer selon ses moyens et ses forces. 9

J'ajouterai ici quelques remarques sur la manière dont Kant, au commencement de ce petit traité, pose le point de départ de l'histoire conjecturale des premiers pas de Thomme dans la réflexion et la moralité. Il déclare d'abord que, pour ne pas se perdre € en vaines conjectures »y dans l'impuissance où il est de donner une mère au premier homme, il le supposera € tout formé ]», en ses deux sexes, et commençant par un seul couple, afm de n'avoir pas à envisager, dès l'origine, la guerre entre des hommes qui seraient c des étrangers l'un à l'autre ». Kant supprime de cette manière une question qu'il devrait traiter et sur laquelle il ne reviendra pas d'une manière assez distincte et théorique : celle du commencement de la guerre et de la violation de la loi morale qu'un tel fait implique. Il ignore, au fond, s'il y a eu polygénie dans la production de l'espèce humaine ; supposé que c'ait élé le cas il appelle étrangers les uns aux autres des hommes qui n'auraient pas une descendance commune; d'autre part, dans l'hypothèse de la monogéniey qu'il préfère, il doit savoir que, après la dispersion d'une première famille, le temps vient où diverses branches de ses descendants ont perdu de vue leur parenté et se composent &' étrangers respectivement : si donc il désire laisser de côté la question morale de la guerre et de son origine, c'est qu'il n'admet pas dans l'enfance de l'humanité la conscience de la Loi morale. £t, en elTet, il est de l'essence de cette loi de poser l'homme comme ne pouvant être pour l'homme un étranger.

L'initiation de l'homme à la notion de lui-même comme fin pour

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soi^ notion rationnellement transmissibleà autrui,et qui interdit d'user d'autrui comme d'un simple instrument, est, selon Kant, Tun des pas (le quatrième) que fait hors de son pur état naturel cet être primitivement tout instinctif et progressivement parvenu à la raison, à la réflexion sur les possibles, à la prévision, au regret de ce qu'il n*a point été créé heureux, sans réflexion, sans liberté. Mais comment comprendre cette évolution psycho-historique de l 'homme ?

Que chaque individu, dans l'espèce humaine, accomplisse, parallèlement à l'évolution physiologique dont les pas sont marqués parlailaitement, la dentition, la puberté, etc., une évolution psychologique qui le conduit de la basse enfance à ce que nous nommons Vdge de raison, c'est une loi dont nous ne voyons en aucune façon l'analogue se produire dans la succession des descendants d'une famille ou des générations consécutives d'une nation. Rien ne nous autorise à penser que les qualités spécifiques de l'homme aient subi un changement profond au cours de son histoire, — et je dis les qualités de t homme, mais il faudrait dire alors de tanimaly d'un certain animal appelé à devenir homme, — à moins de nous jeter dans Thypothèse générale de la transformation graduelle des espèces, ce que Kant ne fait point dans le texte que nous avons sous les yeux ; car il demande à prendre Vhomme au point où il sait déjà se servir de ses facultés^ parler et, par conséquent, penser^ aussi bien que se tenir dimt et marcher^ pour de là nous expliquer par quelle voie sa moralité se développe.

Mais ce qui n'est pas dans le texte doit être à peu près dans l'esprit de Fauteur. Il dit vouloir éviter les conjectures, et cependant il suppose un ancien état deThomme^ uuétat qui fut le plus rudimentaire de sa nature^ où, sans être enfant par Tàge, il ne possédait pas encore les arts dont on vient de parler : < Il faut, dit-il, qu'il les ait acquis, car, s'ils étaient innés, il faudrait aussi qu'ils fussent transmis héréditairement, ce qui est contraire à l'expérience. » 11 semblerait que Kant tombe ici dans une confusion bien singulière entre la transmission par l'hérédité des arts ou connaissances en puissance et la transmission de ces mêmes fonctions ou facultés en acte. Celte dernière n'existe pour aucun animal d'un ordre élevé, mais si bien la première; ils naissent tous, et l'homme comme eux, en possession de l'aptitude précise, mesurée et rigoureusement limitée, aux fonctions que doivent accomplir, en se développant, ceux de leur espèce. En ce sens, la parole et la pensée par concepts sont transmis héréditairement dans l'espèce humaine, non moins que les facultés physiques, qui ne viennent en acte pour les individus qu'à des âges déterminés, tout pareillement à ce qui a lieu pour les mammifères ou pour les oiseaux, qui sont si loin de naître avec leurs fonctions

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