‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 288 sur 291 · RÉCAPITULATIOV. LA FOI ET LA RAISON · texte numérisé non relu

RÉCAPITULATIOV. LA FOI ET LA RAISON

humaine, dont peut-être elles n'avaient pas des motifs si fondés de connaître les abîmes, une notion immédiate du bien, vu dans la conscience^ la formule du droit et du devoir, l'indépendance de l'esprit, la passion du raisonnement, l'ardeur désintéressée de la recherche en tout genre. Des aptitudes et des vertus de ces races sont sortis la civilisation, c'est-à-dire l'ordre civil et politique établi rationnellement, la conception et la pratique de la loi, l'exemple des cités libres; dans une autre sphère, l'esprit de la science et la promesse de ses conquêtes indéfinies ; dans une autre encore, Tart, la création du beau par la réflexion et dans la liberté. S'il faut donner un seul nom à ce que l'humanité actuelle doit ainsi à de petits peuples, à quelques hommes, afin de Topposer à ce qu'elle tient d'un autre petit peuple, la /bz, ce nom, c'est la raison. En effet la science est la raison qui cherche le vrai ; l'art est la raison qui travaille à reproduire ou imiter la nature, et la justice est l'œuvre de la raison dans les relations humaines.

Malgré l'opposition de méthode entre la raison et la foi, nous devons considérer que Tidentification du droit avec la volonté divine n'a pas les conséquences qu'on pourrait craindre, chez une nation qui possède l'idée du juste et en fait un attribut de Dieu. Cette nation s'est formée, en effet, de la justice et de la liberté des notions tellement fermes qu'elle a conçu ses rapports avec Dieu même comme un contrat. La théocratie lui a été, quoi qu'on dise, inconnue de fait, parce qu'elle n'en a point appliqué le principe en remettant tous les pouvoirs et sa conscience à une autorité sacerdotale. Il faut donc ranger les Hébreux (plus tard les Juifs) avec les Grecs et les Romains, parmi les peuples du droit, et les opposer ensemble à tous ceux qui couvraient et couvrent encore la terre et n'ont jamais connu que la sujétion et l'obéissance, le devoir pur, sans contre-partie et sans garantie. Ce que la raison et la liberté politique ont été pour quelques-uns, la liberté de la conscience a pu l'être pour d'autres. Le christianisme a rendu le principe de la foi indépendant de la nationalité; il l'a pour ainsi dire généralisé et affranchi en théorie. En pratique, il en est bien autrement. Le fanatisme des individus et des églises a toujours menacé, puis atteint profondément la liberté de conscience ; mais on ne saurait dire que la raison l'ait emporté ailleurs et l'emporte encore sans peine sur la pression des gouvernements, le goût du repos et le matérialisme des habitudes.

L'intolérance de la raison se jugeant invariable et nécessaire plus que de raison, la tyrannie de l'opinion, du nombre, de la force invoquant elle aussi sa légitimité, tiennent plus de place dans l'histoire que l'usurpation de la foi arbitraire sur les consciences, usurpation commise sous le prétexte d'une autorité divine, avec le moyen réel

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de la puissance brutale. Cela n'empèche pas noire initiation rationnelle d*ètre due à des peuples que leurs passions ont portés à ces violents abus. De même, le principe de la foi libre est entré dans Tesprit humain chez une race, et s*y est établi à des époques où paraissent les plus grands exemples de sa violation. C'est à nous de répudier rhéritage des illusions, des erreurs, des crimes mêlés à la foi, d'un côté, comme à la raison, de l'autre, et d'épurer la tradition d'un idéal dont nous avons la conscience plus nette qu'on ne l'eut jamais.

Si les phénomènes qui impliquent ordinairement l'illusion de l'âme sont naturels aux religions primitives, et doivent disparaître d'une religion épurée; si la foi doit se mieux connaître, se confondre moins avec une intuition réelle ou une preuve, et ne plus s'imposer» si la prière aussi se transforme à mesure que s'étendent la raison et l'expérience, il est encore un trait qui n'appartient pas moins universellement aux anciens cultes, et qui n'est pas tellement lié cependant aux croyances essentielles du genre humain qu'il ne s'efface enfin ou ne consente à se voiler, quand sa présence n'est plus compatible avec l'état de l'esprit et de la moralité. Je parle du sacrifice. La prière, sous sa forme la plus naïve, y conduit aussitôt, la justice suggérant l'idée d'une offrande à faire en échange d'un bien demandé. L'ofirande peut d'ailleurs être une pure démonstration de partage et de reconnaissance, ou viser à procurer au dieu un bien réel, une nourriture physique, ou peut-être symbolique, ou enfin constituer seulement pour l'homme un renoncement, une privation réelle ou apparente, au moyen de laquelle il prouve son dévouement et mérite des grâces en retour. Le sacrifice, dans ces acceptions diverses, est probablement aussi primitif que possible et de la même ancienneté que les dieux. Il suppose de l'illusion et des idées puériles, sans rien de directement immoral ou qui dénote la perversion du cœur.

Celle-ci commence à se manifester dans les sacrifices sanglants, lorsque le meurtre des animaux devenant la base de l'alimentation, les hommes se flattent de rendre les dieux complices de leurs banquets en les appelant à les partager. Car ce n'est pas sans un trouble de la conscience que l'usage de la nourriture animale put d*abord s'établir. La justification de la coutume, justification cherchée dans la complicité divine, fut l'abandon définitif de l'idéal sur ce point, une déclaration de conformité entre le mal régnant et Tordre divin ou souverain du monde. Cependant il y avait à déchoir encore. Modeler la justice sur les faits de la nature, exalter la chasse et le carnage, la guerre, et se faire un jeu de ce qui pouvait n'avoir procédé originairement que du droit de la défense; plus que cela, instituer le meurtre industriel et le sanctifier en lui donnant la forme du sacri-

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fice, c'était peu, si les dieux faits à Timage des hommes n'étaient eux-mêmes censés exercer méchamment leur puissance. Ce nouveau pas se fit dans les sacrifices expiatoires.

L'idée de Texpiation ne serait qu'un accessoire naturel de celle du sacrifice si elle restait à l'état rudimentaire. Je veux dire que Toffrande, au lieu d'un simple don, peut devenir spontanément un acte de soumission et de réparation, dès qu'on suppose le dieu offensé pour des raisons quelconques. De même, la privation que Ton s'impose ou le mal que l'on s'inflige volontairement s'offrent comme des moyens d*échapper à de plus grands maux qu'on a mérités de la puissance des dieux, et sont des sortes de sacrifices. Mais l'expiation ne se borne pas là. Son idée s'aggrave, quand s'aggravent aussi celles du péché humain et de la colère divine. Alors viennent les sacrifices douloureux, les pratiques cruelles, le raffinement dans le choix des victimes, ensuite la substitution de celles-ci les unes aux autres, et tout ce que l'homme peut inventer pour mettre au lieu de la conscience la coutume, au lieu du devoir les peines qu'il s'inflige à lui-même, et pour se trouver des remplaçants qui les subissent.

Ce développement du concept de l'expiation a pu être épargné à des races et à des religions considérables, ou s'y borner à des rites locaux, passagers, empruntés peut-être. Dans ce cas, les sacrifices demeurent tels qu'on les entendit le plus communément dans le monde aryen et chez les Chinois. Si ]e concept se fortifie et s'aggrave, au contraire, on a ie sacrifice comme le comprirent probablement les Aryens de Tlnde en leurs doctrines cosmogoniques et théogoniques, en leurs pratiques insensées de mortification, et certainement le monde sémitique tout entier; et il peut s'y joindre des vues erchatologiques engendrées par le même esprit. L'état de la moralité des peuples, et par conséquent de leur idéal, a sur la croyance qu'ils adoptent en matière d'expiation une influence décisive, et les tranche en deux groupes inconciliables. Se représentent-ils des dieux puissants qui versent les maux comme les biens sur la terre, prodigues des uns, avares des autres, au dire de l'expérience ; des dieux dévorateurs, encore plus qu'auteurs de quelques ombres de vie, toujours irrités, conservateurs jaloux de leur essence, en vertu de laquelle tout est à eux et leur revient, s'il ne leur est chèrement payé pour un temps ? dans cette hypothèse, l'expiation prend un sens tout matériel, et le sacrifice est l'acte par lequel on achète la jouissance de biens usurpés, en abandonnant une partie de ces biens, ou encore en se chargeant de maux qui les compensent. En théorie, on imaginerait difficilement un système plus odieux de gouvernement du monde, formulé et consacré par une religion. En pratique, les cultes les plus atroces découlent de cette conception.

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Mais un peuple envisage-t-il le mal dans la volonté humaine surtout, dans les 'manquements à la loi, telle qu'il la comprend, et le bien dans la volonté divine avec la justice? Texpiation et les sacrifices auront à ses yeux un caractère moral ; le dieu, maître terrible de toutes choses, et qui peut les retirer toutes à lui, passera pour n'infliger que des peines méritées et ne commander rien que de droit et d'utile. Les biens et les maux seront regardés comme des modes de rétribution de la fidélité et de l'infidélité. Si de grandes erreurs s'attachent à ce genre d'interprétation du gouvernement divin, si Tinterprétation du juste s'y montre fautive, si la substitution et la réversibilité sont iniques, en dehors de la loi naturelle, si enfin l'expiation est une notion fausse quand on croit suppléer à l'amélioration et à la correction morale, par des rites, des cérémonies et des peines acceptées, le peuple qui s'est gardé avec énergie dans cet ordre d'idées pourra trouver dans sa conscience en éveil une sauvegarde contre les conséquences odieuses qui ont suivi, chez d'autres, de semblables croyances. Une doctrine sortira de son sein, qui élevant, épurant par une extrême généralisation et réduisant à l'unité l'idée du sacrifice et de l'expiation pour le peuple^ obtiendra dans la conception même d'un dieu sacrifié le moyen d'abolir tous les sacrifices.

Il est arrivé deux fois dans le monde et sur deux grands théâtres, quoique l'un soit éloigné de notre point de vue, que des religions ont réagi profondément contre les dogmes de guerre et de sang^ ont fait prévaloir la bonté sur la puissance, et donné du bien et du mal des définitions vraiment propres à la pure conscience. L'une de ces religions a effacé jusqu'à la trace des anciens sacrifices; elle les a remplacés par le dévouement de ces hommes divins qui descendent des espaces célestes, et viennent sauver leurs frères de la terre par l'exemple des sublimes vertus et l'enseignement de la vérité. L'autre, assumant en un seul sauveur tous les péchés du monde, a fait de lui, si Ton s'en tient à d'étranges termes consacrés, la victime unique livrée par Dieu à la colère de Dieu, en la personne de Dieu fait homme. Ce dogme a rendu le sacrifice expiatoire en quelque sorte tout doctrinal et, par une conséquence naturelle, entièrement symbolique, encore bien qu'on l'enseigne au sens propre. Et d'abord l'offrande de la victime, renouvelée dans le culte, ne saurait, pour la dévotion la plus exaltée, se prendre, quoi qu'on dise, au sens littéral ; car elle porte un défi à l'imagination. Mais l'idée même de la victime divine substituée ne peut plus guère passer que pour une forme donnée à la doctrine de l'indignité humaine, de lamour divin, et du salut par la grâce. Le reste, c'est-à-dire l'expiation par substitution, dépend des inintelligibles subtilités scolastiques sur la dualité des natures et des volontés en une seule personne, et la trinité des personnes en un seul dieu, et ne

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