‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 4 sur 291 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Des commencements de l'humanité au point de vue de la

théorie do Kant.

La réflexion, la raison, la liberté ont appartenu aux premiers hommes de cela seul qu'ils étaient hommes. Mais ce sont des puissances qui, conformément à une loi générale des fonctions humaines, n'ont pu passer à l'acte qu'à mesure de l'expérience, ni devenir en chaque personne des facultés dont elle eût clairement conscience, qu'en proportion même de l'exercice qui en avait déjà été fait, ni s'élever un peu haut, si ce n'est à la longue et après que les rapports multipliés et croissants entre des personnes diverses, entre celle-ci et le monde externe, eurent apporté un contingent suffisant de connaissances, d'applications et d'épreuves. C'est ainsi d'ailleurs que les choses se passent pour l'éducation individuelle de chacun de nous. Quelque moralement cultivées que soient une famille, une société, quelque accumulées que se trouvent les données de l'expérience, les notions et les découvertes de l'entendement, les produits de Tactivité dans les sciences et dans les arts au sein d'une certaine civilisation, l'enfant qui y prend naissance reste obligé d'accomplir lentement, de degré en degré et de phase en phase, le passage de l'instinct à la raison, et des puissances de ses fonctions à leurs énergies. L'expérience, l'exemple, les soins, l'enseignement des parents, bientôt les communications sociales et le spectacle d'un monde humain perfectionné facilitent l'apprentissage et n'en dispensent pas; et dans quelles limites étroites recueillent le bénéfice de ces secours ceux que le sort ne place pas dans les circonstances les plus favorables, on le sait trop. Or, les premiers hommes ne rencontrèrent pas un milieu éducateur tout formé; le développement de la réflexion fut donc bien lent pour eux, et l'instinct dut les dominer dans une mesure plus grande que nous ne pouvons même l'imaginer. J'excepte les produits moraux dus aux accidents les plus vulgaires et les plus terribles de la vie humaine : la mort et le crime. Ici les impressions furent nécessairement très vives, l'instruction rapide et les résultats frappants pour l'initiation à la raison et à la moralité. Mais on conçoit sans

PREMrBRS PROGRÈS DES HOMMES SELON KANT 5

peine dans quelles erreurs l'imaginaiion et tous les sentiments violemment excités durent se précipiter, lors du premier usage que la liberté de Thomme fit de son pouvoir de créer des hypothèses pour s'expliquer sa destinée.

Ainsi, quand je dis que Thomme commence dans la raison et dans la liberté, c'est dans leurs puissances que j'entends : pour sortir du pur instinct, qui est Tétat de Tanimal, il possède ]a raison à l'état d'instinct pour ainsi dire, et la liberté est en lui d'avance par le pouvoir qu'il a de se représenter ses déterminations comme simplement possibles. C'est ce passage de la puissance à l'acte qui est le fond de l'histoire de l'homme primitif, et nous pouvons en tracer les principaux linéaments, tirés de la seule nature des fonctions en exercice et des phénomènes nécessaires de la vie, par des inductions qui n'ont rien d'arbitraire.

Kant a énuméré avec trop de modestie et de déûance de ses forces un certain nombre de points essentiels de l'initiation de l'homme à la raison. La plupart des idées qu'il a émises sur ce sujet sont trop Lien fondées sur la nature des sentiments et des choses pour n'être que de simples conjectures, comme il les nomme (dans son opuscule intitulé : Commencement conjectural de Vhistoire de l'homme). Il a tout droit de dire que, en s'élevant sur les ailes de F imagination, il n'abandonne pas le fil conducteur de la raison et de l'expérience. Et même les ailes sont superflues; il n'en est guère besoin pour rester si près de terre. Enfin, notre philosophe emprunte les récits de la Genèse^ en guise de carte pour le guider sur sa route^ non sans doute qu'il en reconnaisse Tautorité, comme histoire de faits positifs, mais visiblement parce qu'il ne saurait trouver un livre plus ancien dont l'auteur ait conservé de plus vivants vestiges des anciens souvenirs, ou se soit mieux inspiré des impressions primitives de la vie humaine.

Les caractères du passage de l'instinct à la raison se marquèrent, d'après Kant, dans ces diverses suites de faits, de réflexions qui s'y joignirent, et de modifications qui en furent engendrées :

Le choix des aliments, l'expérience de leurs effets, l'anxiété de l'expérimentateur, les suites morales d'une épreuve continuée à travers l'ignorance et le danger, et propre à révéler à celui qui la subit sa liberté et les fatalités inhérentes à l'emploi de sa puissance ;

La substitution de l'amour à l'appétit sexuel par la liberté réciproque des sexes, l'usage des vêtements, le sentiment de la pudeur et le sentiment de la beauté ;

La préoccupation de l'avenir, la recherche des fins réfléchies et lointaines, et l'inquiétude attachée à cette poursuite, et le travail imposé, et; après tout, la mort, sort commun des animaux, objet

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