LES TBÉSES MORALES DE KANT
La gloire de Kant est d'avoir exalté plus que personne cette vérité, et pourtant d'avoir eu le sentiment profond du mal, non dans l'individu seulement, mais dans Tespèce, et d'en avoir cherché, quoique sans succès, les causes radicales. C'est qu'il craignait d'afTaiblir dans
sa pensée les forces de 1 homme pour le bien, et d'abandonner Tunique '
principe moral d'un progrès futur de l'humanité. J'ai tâché de rétablir le problème sur un terrain où Kant, déterministe quant à Tordre des choses phénoménales, s'était refusé à l'envisager. Laissant à un monde antérieur Torigine première des penchants et de la nature, j'ai vu Torigine terrestre du mal comme du bien dans la liberté, et cette origine assez importante au commencement, sur la table rase (le la conscience, antérieurement au règne des habitudes dont elle a elle-même déposé les semences, pour constituer un véritable vice initial dont les racines profondes subsistent toujours. Ensuite je Tai vue renouvelée en quelque sorte à tout moment, dans toute conscience, et avec toute l'indépendance idéale de celle-ci, mais en un milieu
moral, sous des conditions d'application et d'exercice, œuvres de i
l'humanité antécédente. La solidarité bien entendue m'a expliqué la
généralisation des vert us et des vices, primitivement tout individuels, j
et m'a fait reconnaître les coefficients d'atténuation du mérite et d'ex- [
cuse des fautes. |
La liberté, initiatrice première et constante, m'est ap()arue comn e ,
le moteur des avancements et des retardements, au sein des masses \
de forces pareilles, opposantes ou concourantes, comme le grand agent
de l'histoire accomplie et des progrès possibles, non nécessoires, al- |
tendus de l'avenir. ^
Les thèses morales de Kant, ou ses paradoxes (pour les désigner |
sous le même nom que les thèses analogues des stoïciens, restées ce- |
lèbres dans l'histoire de la philosophie), s'expliquent par la noble ,
fascination de l'idéal moral. En reconnaissant le principe naturel de |
la solidarité et les faits considérables qui en sont résultés, je n'aban- |
donne pas cet idéal; je le vois ce qu'il est, et je vois aussi l'homme, |
sa nature, sa fatalité, celle qu'il s'est faite. J'ai longuement traité d'un de ces paradoxes, qui consiste à poser la conscience empirique, avec sa liberté entourée et conditionnée, comme si elle se trouvait dans un état pour ainsi dire absolu, moralement identique à l'état initial, quelles que puissent être les conditions survenues dans la personne et dans la société où elle a place; et j'ai montré que le rétablissement de la vérité sur ce point ne touche en rien au libre arbitre réel. Le réel et Tidéal se confondent, en eflet, quand il s'agit du libre arbitre en acte, parce que l'alternative garde son caractère, quels qu'en soient les membres entre lesquels l'option est proposée. Au contraire, une certaine manière de l'idéaliser, en l'abstrayant du milieu des passions