‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire [microform]. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 16 sur 253 · DÉFINITION DE LA SOLIDARITÉ SOCIALE · texte numérisé non relu

DÉFINITION DE LA SOLIDARITÉ SOCIALE

jour : le lempérament, la santé, les dispositions profondes de l'organisme, et, de plus, les inslruments, les capitaux acquis au travail et à l'habileté, d'une part, se modifient du fait de chacun de nous, et, de l'autre, se transmettent modifiés aux générations successives. Morales, nous voyons les modifications physiques, de? qu'elles sont bien caractérisées et constantes, entraîner des dispositions intellectuelles et passionnelles. Nous voyons aussi, réciproquement, les fonctions de l'entendement et de la passion, en s'altôrant par l'exercice et se fixant par les habitudes, déterminer des modifications physiques, qui, légères ou profondes (celles-ci plus graves peut-être que nous ne pouvons les surprendre), ont incessamment peur effet de corrompre ou de réparer la nature, ou de la détruire ou de la créer, et, avec elle et ses forces vitales, les phénomènes supérieurs qui conviennent à ses divers états. Enfin, tout ce qui est ou devient physique est par là même susceptible de transmission héréditaire, quoique nous ne sachions clairement ni suivant quelles lois ni entre quelles limites. Il en résulte que le bien et le mal laissent en héritage un penchant à faire le bien ou à faire le mal .

Ceci concerne la solidarité dans l'ordre de la famille. Nous la prendrons tout à Iheure dans l'ordre social. Mais remarquons que la liberté n'en est pas atteinte, hors les cas extrêmes, le cas d'aliénation mentale par exemple. La naissance et la propagation d'un penchant, sa tendance à se tourner en habitude de certains actes, constituent des forces que la liberté morale doit quelquefois vaincre, qu'elle subit souvent, mais qui ne l'annihilent point.

Maintenant remontons aux premières familles de l'humanité, et demandons-nous si le premier travail accompli par la liberté sur des natures humaines vierges n'a pas dû leur imprimer des traces profondes, qui, de génération en génération, affaiblies ou renforcées par les œuvres de chacun dans chaque filière, sont descendues jusqu'à nous et composent la partie native de nos caractères? Une induction simple et inévitable nous oblige à l'affirmer. Est-il besoin d'ajouter que ce grand fait de la solidarité naturelle n'a rien de commum avec la transmission de l'irnputabilité des fautes? Loin de là, nos penchants innés, sans nous justifier dans le mal, nous excusent souvent, et, dans le bien, nous méritent le triomphe, puisque alors nous les avons vaincus.

Kant semble ignorer la loi de la solidarité, dont il ne prononce môme pas le nom. Il continue son interprétation de la Genèse, pour remarquer que nous avons tous péché en Adam, en ce sens que nous péchons tous les jours comme lui, en subordonnant la Loi morale à l'égoïsme et aux impulsions de la sensibilité. Il y a cependant une

diflférence, dit-il, c'est qu'Adam était dans l'état d'innocence et que nous sommes enclins au mal. L'assimilation n'est pas juste, si Ton veut par là nier toute hérédité; et la différence n'est pas admissible dans le système de Kant; car aucune distinction n'y est possible entre Adam et ses descendants, à l'égard du mal qui n'est pas encore fait. Nous avons vu, en effet, que l'homme en général apporte, selon Kant, un penchant inné au mal, sans lequel l'usage vicieux du libre arbitre ne s'explique point; en cela Adam a. donc déjà cessé d'être innocent quand il exerce sa liberté sous des conditions de temps ; et, d'un autre côté, l'espèce d'innocence qui lui appartient, en tant que libre et juste encore, ne convient pas moins à tout homme vivant à une époque quelconque. Cette dernière proposition résulte formellement du passage suivant :

« Toute action vicieuse, du moment qu'on en cherche l'origine rationnelle, doit être considérée comme accomplie par un homme sortant immédiatement de l'état d'innocence. En effet, quelle qu'ait été sa conduite antérieure, et quels que puissent être les agents physiques, en lui ou hors de lui, qui l'aient influencé, son actiont n'en est pas moins libre ; elle n'a été déterminée par aucune de ces causes, et peut et doit conséquemment être déclarée, malgré tout, un exercice primitif du libre arbitre» (ch. iv, trad. Trullard). Ceci nous ramène à la loi générale de solidarité, dont Kant ne tient pas compte dans la question du mal. Et je ferai observer d'abord, pour n'y pas revenir, l'affectation que met le philosophe à caractériser comme agents physiques les mobiles internes ou e.xternes qui interviennent dans l'exercice de la liberté. Sont-ce pourtant des agents physiques, ces motifs étrangers au devoir, mais puisés si souvent dans nos fins les plus nobles, dans nos afTections les plus désintéressées, quelquefois dans la raison même ? Et ces influences morales qui ressortent des milieux humains qui nous précèdent ou nous environnent : l'exemple, la coutume, l'honneur (faux ou vrai), et enfin la loi positive? La solidarité dans le mal, non moins que dans le bien, est morale aussi bien que physique.

- J'appelle solidarité sociale, car il est temps de définir un mot dont il est facile d'abuser, le lien résultant de l'ensemble de ces mobiles d'un acte libre qui se rattachent aux actes antérieurs répétés et habituels dans une société donnée, et aux maximes autorisées, et aux institutions et coutumes dont l'expérience et la répétition mêmes sont les sources. Il y a aussi une solidarité personnelle, ou de la personne avec elle-même, qui comporte une définition analogue : il suffit de substituer les actes antécédents de cette personne et les habitudes ou engagements qui en procèdent, aux actions anciennes ou

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