VISIONS ET RÉVKLATIONS DIVINES
tranger des aventures analogues. Les vies d'Abraham et d'Isaac servent de thème à des faits semblables et à des rapports tout pareils avec Abimélek, les uns élohistes, les autres jéhovistes. Si dans un récit, Hagar, chassée de la maison d'Abraham, entend du ciel la voix d'un envoyé d'Élohim, dans un autre récit, Hagar enceinte et fuyant sa maîtresse voit aussi près du puits du Vivant Voyant un mystérieux A'/ Voyant ou de Vision qui est Jéhovahou son envoyé. Abraham, dont j'ai cité les visions élohistes, invoqua' le nom de Ji^hovah à Beth-EI (séjour de El); il y dresse un autel. 11 en élève un autre dans le bocage de Mamré, et plante des arbres au puits du Serment, Beer-Chébah, en l'honneur du même être. Un envoyé de ce dernier lui parle à Jahvéh-iiréh (Jéhovah y pouvoira), retient le couteau levé sur Isaac, et substitue un bélier à la victime demandée par Élohim. Les visions et révélations jéhovistes d'Abrabam et de Jacob sont plus développées et plus pittoresques que leurs analogues élohistes, sauf pourtant la lutte de Jacob, mais n'apportent pas de changement grave dans la manière de se représenter la divinité en ?es manifestations.
Une légende non moins intéressante que celle de la lutte avec Elohim est la légende de VtkheUe des >>nvoyf's. Le curieux mélange qu'on y remarque entre les deux vocabulaires divins montre en quelque sorte leur point de suture et prouve l'identité de l'imagination religieuse sous sa double forme, au moins à dater d'une certaine époque. Jacob, parti de Beer-Chébah pour Haran, se couche en voyage, avec une pierre pour chevet. 11 songe, et voit une échelle qui pose sur la terre et monte jusqu'aux cieux. I^s envoyés d'Élohim vont et viennent sur les gradins. Jéliovah se tient dessus et dit : « Je suis Jéhovah, Élohim de ton père Abraham, Élohim d'Isaac^ etc. ; je suis avec toi, etc. » Là se répètent les promesses connues, et Jacob dit en se réveillant : « Jéhovah est ici et je l'ignorais. » 11 éprouve la terreur sacrée et dit encore : « C'est la demeure d'Élohim et la porte des cieux. » Enfin il fait ce vœu : * Si Élohim est avec moi, me garde, me nourrit et me ramène, Jéhovah sera mon Élohim » {Genèse, xxviii, 10-22). C'est à Beth-EI que la scène se place, aussi bien que la révélation élohiste après le crime des fils de Jacob. Chacun des deux documents rattache à la vision qu'il rapporte l'origine du nom de ce lieu sacré, qui, ainsi revendiqué par les Hébreux des deux cultes, restai pour eux tous également un séjour de l'être suprême, jusqu'au temps de l'édification du temple à Jérusalem.
Deux visions jéhovistes d'Abraham, dont l'une se développe en se liant à la légende de Sodome, achèveront de nous instruire de la religion sémitique dans l'état patriarcal. La première porte avec elle la preuve intrinsèque d'une composition postérieure à l'Exode, puisque
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les quatre siècles de durée de l'asservissement en Egypte y sont prophétisés. Mais la situation de l'âme religieuse y est peinte en traits frappants dont quelques-uns ont un caractère indépendant du temps. Abraham converse en songe avec Jéhovah, qui lui promet protection, récompense et un héritier sorti de ses entrailles. Jéhovah le fait sortir et lui montre les étoiles du ciel, innombrables comme la postérité promise. Abraham croit, et le croire lui est compté à droiture (réflexion dogmatique et que l'on jugea difficilement primitive). Néanmoins il demande un signe de la vérité. Alors, à l'i.ssue d'un sacrifice étrange, une vision nouvelle et plus imposante se produit. Le sommeil et la terreur envahissent l'àme du patriarche, au soleil couchant, pendant qu'il chasse les oiseaux de proie abattus sur les cadavres qu'il a faits ; une voix intérieure lui révèle l'avenir du peu- \)\e hébreu ; un four fume dans les ténèbre!? ; un brandon de feu traverse les membres épars des animaux saciifiés [Genèse, xvi, 1-17).
La légende de Sodome, précédée de l'apparition de trois hommes divins à Abraham et à Saraïdans le bocage de Mamré, est remarquable par le mélange naïf d'un anthropomorphisme on ne peut plus accusé et de celte espèce d'indétermination .si naturelle dans les phénomènes de vision religieuse, où celui qui les éprouve ne saurait fixer toujours exactement ses idées, à moins de sortir de son état par la réflexion, ni celui qui les raconte ne sent le besoin de faire ce travail, tant qu'il est avant tout croyant, et que son impression l'occupe tout entier. Trois hommes reçoivent l'hospitalité de la tente ; ils parlent au pluriel, ils parlent au singulier ; puis c'est Jéhovah qui convenue avec Abraham et avec Sara. Abraham accompagne les hommes se dirigeant vers Sodome et se tient, dit le texte, devant Jéhovah, qui vient de descendre pour s'assurer du fondement de la clameur arrivée jusqu'à lui au sujet de.s villes impies. Là se place le dialogue célèbre descm9Man^'?7M*/es,entre Jéhovah et Abraham. Puis ils.se retirent tous deux, et la légende de Lot et de la pluie de feu commence par la mention de l'arrivée des deux envoyés à la porte de Sodome [Genèse^ xviii entier et xix, 1). Nulle analyse psychologique ne vaudrait la lecture attentive de ce chapitre pour faire sentir l'état de croyance forte, arrêtée, confuse pourtant, dans lequel vivaient les auteurs de ces récits légendaires, ainsi que le genre des représentations divines qui frappaient leurs âmes.
La communauté de nature de l'homme et de la divinité est un principe essentiel des religions antiques, admis d'autant plus naïvement qu'on se rapproche de l'état primitif dans chaque série religieuse. Chez les Chinois, et sous cette forme de croyance qu'on a quelquefois nommée le chamnnisnie, ce sont des Esprits moteurs ou anima-
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teurs, protecteurs, punisseurs, répandus dans la nature, qui sont les supports de la puissance divine. En ÉVypIe, les êtres naturels, vivants, servent de réceptacle aux Dieux ; et des âmes plus ou moins élevées informent les corps et parcourent l'univers. Ici l'idée de la puissance génératrice par soi, là celle de l'ordre suprême marquent le trait principal de la spéculation commençante. Les anciens Aryens, puis les races grecques, italiques et autres, divinisent les phénomènes objectifs personruliés, et leurs propres notions d'ordre passionnel ou moral, sans qu'on voie d'abord où pourra s'arrêter ce procédé de division. Cependant la réHexion tend de bonne heure à constituer des Olympes pour mettre une borne au développement mythologique, et, d'une autre part, à rendre raison de ce développement à l'aide du panthéisme ; <r.)ii la double tendance ,vers l'anthropomorphisme h' plus positif, qui sacre en quelque sorte la personne humaine, et vers la philosophie naturaliste qui l'abolit. Enfin, les Sémites s'appliquent essentiellement à la notion de force et de cause, toujours sur le modèle de l'homme, et, par suite, aux diderenls attributs de la souveraineté, qui sont sujets à s'éloigner plus ou moins de ranthroponiorphisnie en s'identillant avec des représenlatioDs naturalistes. Mais parmi eux, les Hébreux fixent leur pensée sur un personnage unique, tout-puissant et de tout temps existant, s'estiment en rapport personnel avec lui ou avec ses mystérieux envoyés (qui ne leur sont connus qu'en celte qualité) et lui vouent un culte exclusif, en luttant victorieusement contre l'instinct, l'imitation ou la tradition de pratiques religieuses d'un genre plus bas.
Ce culte est d'une grande simplicité. Il y a d'abord le lieu sacré, celui où telle vision, telle apparition s'est produite, celui que ces esprits naïfs, en conséquence de la révélation qu'eux ou leure ancêtres y ont eue, regardent comme un séjour particulier du Fort ou de l'Existant. C'est communément un lieu élevé ou un bocage. L'arbre et le puits prennent une valeur religieuse dans ces contrées souvent stériles que parcourent les nomades. Un chêne, un térébinthe, grâce à l'impression reçue de la puissance et de la pérennité végétatives, ou de quelque propriété particulière, participent du caractère divin, sans que pourtant le culte proprementdit semble s'y adresser jamais. On voit les patriarches planter eux-mêmes des arbres dans ces lieux propres à la végétation où ils invoquent spécialement le nom divin ; ainsi à Beer-Chebah. Le choix d'un haut-lieu, tel queBeth-EI, doit aussi avoir quelque liaison avec celte autre idée de l'Élevé sous laquelle nous avons vu que se représentait la divinité.
Il y a ensuite la commémoration et le signe matériel de la révélation divine, qui ne sont pas moins simples. Un autel, c'est-à-dire une construction grossière dressée sur le sol, sert à la mémoire et à la
SACRIFICES, DIÉTÉTIQUE, CIRCONCISION
tradition, et, de plus, aux offrandes ou sacrifices inhérents à presque tous les cultes. On voit Noah, Abraham, Isaac, Jacob, élever deces tertres sacriticatoires (le nom d'autel a pour radical en hébreu celui de sacrifice). Jacob érige une pierre unique, une stèle, pour servir de témoignage entre son beau-père et lui, puis forme un monceau de pierres sur lequel ils mangent ensemble, et du haut duquel Jéhovah les suivra des yeux l'un et l'autre après qu'ils se seront séparés. Ici, la cérémonie est de nature toute civile, quoique sous une invocation religieuse. Ailleurs, à Beth-El, Jacob dresse pour stèle la pierre où sa tête a reposé pendant la vision jéhoviste de Véchelle des envoyés, et il la consacre en l'oignant d'huile : récit qui est répété, avec mention d'une libation, dans le document élohiste relatif à une vision diurne du patriarche au même lieu.
Il n'est pas douteux que ces applications des idées de divinité et de culte, si intéressantes par leur extrême sobriété, ne laissassent subsister auprès d'elles des superstitions d'une espèce inférieure et des usages d'idolâtrie presque fétichiste. Les Élohini ou les Téraphim de Rachel, idoles, forces protectrices de la famille de son père ; les Élohhii et les bijoux fétiches, enterrés sous le térébinthe à Chichem, au moment de la fuite de Jacob et de ses fils, en sont la preuve certaine. Mais celte dernière légende montre aussi l'ardente impulsion des patriarches à revenir à la purelé de leur foi dans les occasions dangereuses, et à fonder tout grand espoir sur la protection d'un être unique. Il y a lieu de croire que les habitudes idolàtriques étaient conservées ou renouvelées principalement par les femmes et par les membres inférieurs ou d'origine étrangère des familles patriarcales. Ainsi, c'est longtemps avant Moïse, probablement, que commença la lutte entre les tendances du vulgaire hébreu, fortifiées par l'exemple et le voisinage du sémilisme polythéiste, et cette disposition d'âme absolue, rigoureuse, étroite, forte, élevée, qui, jusqu'à son plein triomphe, a produit les phénomènes religieux extraordinaires dont la puissance est encore sur nous, après quatre mille ans peut-être.
La comparaison des deux ordres de documents de la Genèse a conduit quelques exégèles à penser que les sacrifices n'appartenaient point à l'antique tradition du culte élohiste. Cette vue systématique me semble erronée. Il faudrait des arguments tirés solidement des textes, pour nous faire admettre, au sujet d'une notion de culte tellement essentielle et ancienne en tous lieux, que l'élohisme hébreu en fût affranchi, tandis que toutes les au 1res religions sémitiques lui ont donné une importance au moins aussi grande que l'ont fait les religions aryennes, chamitique, chinoise. Sans doute il est a priori probable que, chez les Sémites comme chez d'autres peuples, le sacrifice pri-
SACHlhICES, DlLTÉTlyUt;, CIHCONCISION
mitif n'aété que Toffrande, un partage des biens de la terre avec la divinité, et que des victimes n'ont pas été offertes avant l'époque, si reculée soit-elle, où commença l'usage du meurtre et de la nourriture animale. Mais précisément la distinction des deux temps ne peut se trrer que du document jéhovisle, lequel recueille une tradition de vie édénique et met dans la houche de Jéhovah, la simple permission des aliments vé^jétaux (u, l), 15-16}; au lieu que l'élohisie, après le récit du déluge, prend les animaux que le jéhovisle a dépeints comme les compagnons de l'homme dans Héden^ et les fait livrer à la terreur et à la boucherie par une loi d'Élohim (ix, 'i-ii).
Il importe peu que les légendes jéhovistes des patriarches mentionnent plus d'autels et de sacrifices que les autres, puisque ces dernières en rapportent aussi, et qu'on y voit Jacob bdtir à Chichem un autel (xxxiii, 20) et égorger des animaux à Beer-Chébah, au moment de descendre en Egypte (xlvi, 1). Mais ce qui doit nous frapper, c'est que le sacrifice remarquable entre tous est commandé par Elohim à Abraham en manière d'épreuve. Le grand patriarche obéit à la voix de ce Dieu, monte à Morija, prend son fils pour victime et lève le couteau (xxii, 1-10). Il est impossible ici de ne se pas souvenir de ces sacritices d'enfants à Baal ou à Moloch, qui rendirent partout et si tard les religions sémitiques abominables, en dehors des Hébreux, à Babylone, à Tyr et à Carthage. L'idée d'une épreuve, exprimée formellement au début de ce récit, oblige notre conscience à distinguer profondément la légende conçue dans cet esprit d'avec ce qu'elle serait au cas où un sacrifice effectif y serait rapporté. Toutefois l'horreur en resie assez grande; et tout ce que le fanatisme de la foi, tout ce que l'image d'une divinité jalouse et cruelle, tout ce que le sentiment de l'expiation et de la terreur ont produit d'actes lamentables dans le monde se présente à notre pensée. Nous mesurons la distance qui sépare Télubisme des patriarches de celui des Babylones. Nous comprenons que ce dernier est un culte oscillant de l'orgie au meurtre, sous la pression de la croyance en une puissance surnaturelle génératrice et exterminatrice; et que l'autre est la foi dans un être dirigeant qui ne punit pas sans justice et n'éprouve que pour le bien. Nous ne tenons pas moins là la racine commune de deux cultes, qui, jusqu'au bout de leur plus extrême divergence, conserveront aux yeux du philosophe un principj où ils se réunissent.
Celle parenté de toutes les religions sémitiques se trahit donc dans la légende du sacrifice d'isaac. Elle devait naturellement paraître chez les Hébreux sous la forme élohirte, qui leur est, jusqu'à certain point, commune avec toutes les nations du môme sang. Au contraire, le Jéhovisme, tout en conservant les sacrifices, et même en les multipliant, les amenant à l'état de cérémonies habituelles, dut en dimi-
SACRIFIGES, DIÉTÉTIyUb:, lUKCONClSlON
nuer l'horreur et en exclure plus absolument les cas atroces, produits de circonstances exceptionnelles dans un culte moins journalier. C'est l'effet naturel de la réglementation. Et l'on peut s'expliquer que l'apparition de l'envoyé divin qui arrête la main d'Abraham et substitue à la victime demandée par Élohim une victime plus vulgaire soit du style jéhovisle (xxii, 11-14), par cette raison que la pensée créatrice de la légende du mont Morija savait les sacrifices d'enfants exigés, dans certaines tribus, par un être suprême du radical de El, alors que le nom de Jéhovah ne se prêtait pas d'ordinaire à de semblables actes.
En résumé, nous avons un motif général pour assurer que les sacrifices sanglants ont dû appartenir aux deux traditions ; nous en avons de particuliers pour croire que la tradition élohiste les a eus peutêtre moins communs, moins organisés, et s'est vue parfois tentée de les rendre plus atroces. Quant au fait de la fréquence relative de ces cérémonies dans le jéhovisme, il est des plus simples. En effet, un caractère frappant et répété des documents jéhovistes est la haine du labour et de la vie sédentaire. Ils émanent donc des nomades les plus attachés de tous à l'existence pastorale, de ceux qui l'ont le plus exclusivement adoptée, et qui, en conséquence, ont eu toujours le plus de victimes à égorger, comme ce berger Habel, leur prototype, dont Jéhovah agrée les morceaux gras, en dédaignant les fruits du cultivateur Kaïn.
Aux sacrifices sanglants, à l'usage de la nourriture animale se rattache la distinction des animaux en purs et impurs. Ici, ce qui est classification minutieuse et système doitse rapporteraux ordonnances, bien postérieures, de la loi mosaïque. Mais on manque de bonnes raisons pour refuser à une antiquité plus reculée le principe de la diététique religieuse, ou pour le réserver au seul jéhovisme. 11 est inscrit dans un fragment de la légende élohiste du déluge (vu, 8, 9), et c'est entrer dans un cercle vicieux que de donner ce fragment au jéhovisme, sans autre motif. Il serait moins aisé de concevoir des usages de cette nature introduits brusquement, de parti pris et avec succès, par un législateur, chez un peuple qui auparavant les aurait entièrement ignorés, qu'il ne l'est de les imaginer comme des produits spontanés de l'état moral des anciennes familles. Avec la première hypothèse, on est amené à scruter Vintention du législateur : de là des. explications qui veulent être rationnelles et qui sont arbitraires, souvent puériles. Avec la seconde, on est dispensé de trop expliquer, parce que les origines de la coutume en toutes choses sont complexes, et que le bon sens doit savoir se résigner à les ignorer.
Il suffit de comprendre, en général, que les premiers initiateurs d'une coutume religieuse, en face d'un problème tel que celui de
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ralimentalion normale de l'homme, et en même temps de l'offrande la plus convenable à faire à un Dieu appelé en quelque sorte à la partager, doivent aborder la question instinctivement, avec un sentiment élevé de la dignité personnelle, avec l'expérience des effets de xhaque réîçime, avec une répugnance profonde pour les usages de certaines tribus voisines, enfin avec des superstitions. Nos principes nous engagent à croire que ces initiateurs ont concilié de leur mieux les nécessités barbares de la nature et l'existence du mal avec les notions de sainteté et de pureté qu'ils avaient sauvées d'un premier naufrage. C'est en remontant le plus haut possible la ligne des temps, non pas en imaginant un législateur, qu'on se rend le mieux compte du commencement des lois diététiques et de l'importance extrême de l'hygiène, dans les conditions de la vie primitive, au point de croisement des chemins qui s'ouvrent aux races pour les sauver de la dégradation ou pour les y plonger. Dans ce cas, l'hygiène est presque identique avec la morale, et elle a, en partie, la vertu de déterminer, de trancher pour la suite des âges les caractères d'une religion et d'une nationalité. L'origine est au sein de quelques familles ; les résultats peuvent intéresser l'humanilé tout entière.
On peut affirmer sans crainte que si la distinction du pur et de l'impur, dont l'importance a été grande dans la destinée du peuple hébreu, n'avait pas pris spontanément racine chez les familles patriarcales, tant élohistes que jéhovistes, l'unité morale d'Israël aurait manqué d'une forte gara'ntie. Les efforts personnels attribuables à plus ou moins juste titre à Moïse, sa puissance, qu'on exagère toujours, malgré les faits qui prouvent l'inobservation des lois économiques et politiques qui portent son nom, n'y auraient point suppléé. Il en est à plus forte raison de nièine de l'usage de la circoncision, ce signe distinctif entre tous de l'Hébreu d'avec le plus grand nombre des nations. L'institution solennelle de la circoncision est rapportée à Élohim par une légende dont la provenance élohiste ne saurait être niée sans le plus violent abus de l'esprit de système (xvu, 3-27). L'épisode de Dinah à Ghichem, où la circoncision est présentée comme une coutume traditionnelle de la famille de Jacob, se rattache également aux fragments du style élohiste (xxxiv et x.xxv). Quelque tardive qu'on suppose la rédaction de ces morceaux, il en résulte toujours que la tradition en Israël faisait remonter la circoncision au haut père, c'est-à-dire à l'auteur de la race, et, jusqu'à preuve contraire, l'esprit de cette tradition doit prévaloir. Il est inconciliable avec l'opinion qui voudrait en rapporter l'institution au jébovisme exclusivement et, par suite, au mosaïsme, selon les luèines auteurs, et n'y voir qu'un emprunt fait à l'Egypte pendant la captivité.
Au surplus, la circonci>ion des Hébreux pourrait être d'origine
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égyptienne, et néanmoins patriarcale, avoir été importée d'abord en Asie par quelque famille chamitique, ou adoptée dans la terre de Chémi par le chef d'une tribu libre de nomades, avec le même sens et pour la même fin que le sacerdoce égyptien l'avait conçue. Ce qui pourrait nous éloigner de cette manière de voir, c'est que les racines les plus profondes de l'institution, chez les Hébreux, paraissent tenir à une coutume commune aux familles sémitiques, et que nous ne connaissons pas en Egypte, celle de l'offrande et puis du rachat des premiers-nés voués au Seigneur. Mais ce sens de la circoncision n'en exclut pas les autres sens et les autres causes possibles. A l'égard de ces dernières, les Hébreux auraient pu suivre l'exemple de l'Egypte, ce que d'autres Sémites n'ont pas fait, et s'y confirmer à l'aide de l'interprétation et des sentiments particuliers que leur propre religion leur suggérait.
Pour nous rendre compte de ces causes générales, ne demandons pas aux auteurs de la circoncision de nous expliquer eux-mêmes le but et de nous détailler la signification d'un usage, étrange pour d'autres, originairement spontané pour eux. C'est à nous de nous inspirer de la connaissance de leurs mobiles, autant que possible, et de faire l'analyse qu'ils n'ont pas faite, en cherchant une lumière dans les influences morales délétères qui agissaient autour d'eux et qu'ils ont eu à combattre.
La circoncision avait d'abord ce mérite de séparer profondément, de tout l'intervalle de son étrangeté, les tribus qui la pratiquaient d'avec toutes les autres; de mettre un obstacle aux mésalliances, de conserver la pureté du song, par suite, celle de la religion, et d'être elle-même une espèce de religion matérielle. Ceci est vrai, connu depuis longtemps, important, sans doute, mais extérieur et insuffisant. Ensuite, la circoncision, comme pratique diététique, avait, dit-on, des avantages notables, surtout sous certains climats, et pour des hommes d'un tempérament sensuel. Est-ce là sa raison d'être? C'est une raison froide et qui n'eût pas été propre à faire assez d'impression sur les esprits, du moins sous cette forme, pour entraîner l'adoption d'une mesure nationale de cette gravité. Une explication plus sérieuse et aussi plus satisfaisante pour l'imagination, c'est que la même opération qui réalisait peut-être une pureté physique partielle, impliquait l'idée de cette pureté pour ainsi dire entière et, portant sur un tel organe, devenait le symbole de la sévérité des mœurs. Tout ce qui est symbolique peut être antique, de préférence à ce qui est rationnel. Nous tenons probablement ici le véritable motif hygiénique, idéal et mystique, dirions-nous aujourd'hui, plutôt que positif, mais d'autant plus accessible à l'ancienne Egypte et aux Hébreux, et capable
ISTKOULCnO.N
SACRIFICES, DIÉTÉTIQUE, CIRCONCISION
d'obtenir sur les âmes des effets pour lesquels des préceptes de propreté et de tempérance eussent été impuissants.
Souvenons-nous que les tribus morales primitives eurent à fonder solidement les lois du mariage et de la famille, en réprimant les désirs déréglés qui menaient au libertinage et à la promiscuité. i:i ce fut un côté de la religion, reut-ùlre les Égyptiens, dans des temps plus reculés, mais certainement eux-mêmes et les Hébreux, aux époques historiques, eurent auprès d'eux le spectacle de familles corrompues chez qui l'obscénité souillait les sources de la vie, et passait des mœurs dans la religion, où elle semblait se consacrer. Cette circoncision qui sépara les nations pures des nations impures par un signe physique, eut donc un motif profond de s'appliquer à l'organe dont l'emploi, ici bien souvent pour le plaisir et l'orgie, et là exclusivement pour conduire aux joies de la famille, distinguait le prêtre égyptien d'avec un peuple avili, l'adorateur pur de El d'avec ceux de Baal et de Mylitla. Cet organe subit un retranchement, et la partie, tenue dès lors pour matériellement impure, dunt il fallait l'affranchir, fut le symbole des actes d'impureté physique et morale qui étaient interdits dans la vie.
Cette première interprétation est confirmée par le sens que prit visiblement le concept de la circoncision en se généralisant. Le Deutéronome (x, 6) et les prophètes (par exemple Jérémiey iv, 4) commencèrent à parler de la circoncvtion du cœur. Beaucoup plus tard, quand les novateurs ne voulurent garder de l'institution sacrée que l'esprit et la figure, les métaphores de l'apôtre du christianisme continuèrent à représenter, quoique en l'étendant immodérément, l'antique donnée morale du retranchement des passions charnelles. Alors un autre sens de la circoncision était à peu près oublié : c'est celui dont il me reste à parler, et qu'on jugera sans peine avoir été le plus important chez les Hébreux à l'origine, quand on réiléchira à ce qu'étaient presque partout les sacrifices sémitiques.
Le caractère de don et de renoncement en faveur d'Élohim, de sacrifice par conséquent, et de sacrifice par lequel s'achetait l'alliance, est attaché clairement à la circoncision, dans le texte élohiste où l'institution en est rapportée {Genèse, xvii, 3-14). Abraham doit donner son prépuce et les prépuces des siens. Ses descendants, à leur tour, soumettront tous leui*s enfants mâles au même sacrifice. De son côté, Élohim seia l'Élohim d'Abraham et de sa nombreuse postérité dans le perpétuel héritage delvanaan. Telle est l'alliance. Souvenonsnous maintenant du sacrifice des premiers-nés dans le monde sémitique, et des preuves qu'en fournissent les Écritures mêmes des Hébreux; rapprochons ces deux coutumes : l'offrande et l'immolation des premiers fruits de la génération hutniine accordés par
MORALE DES PATRIARCHES
Elohim, en vue de s'assurer sa protection pour le salut des fruits qui suivront ; puis l'offrande et la mutilation partielles de l'organe qui est la condition de la génération elle-même; pensons à l'usage naturel qui est venu, en tous lieux, tantôt restreindre ou supprimer la matière d'un sacrifice, pour n'en conserver que le signe, tantôt racheter un don trop cruel par un autre don n'exprimant plus que la soumission et la bonne volonté : nous serons invinciblement portés à conclure que la circoncision, outre ses autres vertus inhérentes, a été essentiellement et à la fois, dans la haute antiquité hébraïque, un signe, un acte, un contrat de rachat de la génération et de tous ses produits, dus en principe à la puissance unique d'Élohim. (Voir le chapitre suivant pour ce qui concerne les mutilations pratiquées chez d'autres peuples.)
Ainsi, ni les sacrifices, ni la diététique ou ses principales observances, ni la circoncision ne se peuvent refuser avec fondement suffisant à I elohisme et à l'antiquité hébraïque tout entière. Seulement, on peut regarder comme tardivement rédigés ou interpolés les passages de la Geîièse où la qualité de prophète (nabi) est donnée aux patriarches; d'autres qui font mention de la dime. Encore un de ces derniers se trouve-t-il dans un document qui renferme des traditions bien anciennes {c. xiv), et il ne serait pas impossible que, longtemps avant d'être en Israël une règle (écrite, si ce n'est prati- (juée) au profit de la race de Lévi, la dîme eût existé comme une subvention coutumière et payée plus ou moins inégalement par les nomades aux hommes de leur sang qui se vouaient aux fonctions de sacrificateurs et à l'entretien du culte dans les lieux sacrés. La créalion, la providence d'Élohim ou de Jéhovah, sa nature anthropomorphique, sa toute-puissance, son apparition ou celle de ses envoyés, son alliance avec une famille fidèle, ses promesses, les sacrifices d'animaux, la circoncision et certaines règles et coutumes de culte et de régime, me paraissent donc avoir été les éléments constitutifs de l'antique religion des Hébreux. Je ne vois pas non plus comment on distrairait de cette religion pour les rapporter aux prophètes, comme si la morale était née avec eux, des notions de droiture qui, énergiquement exprimées dans les légendes des patriarches, sont partout inscrites dans la Bible et peuvent être regardées comme une caractéristique unique de la direction d'esprit des fondateurs autant que des écrivains de la foi hébraïque.
« Je suis E!-Schaddaï, dit Jéhovah à Abraham, marche devant moi et sois intègre » (xvii, 1). « Je l'ai connu, se dit le même Dieu, parlant du patriarche; il recommandera à ses fils et à sa maison après lui de garder le chemin de Jéhovah et d'observer la justice et le jugement »
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I în
(xviii, 19). « Je multiplierai ta postérité, dit-il encore à Isaac, parce que Abraham a écouté ma voix, qu'il a observé mes préceptes, mes lois, mes statuts et mes enseijçnements » (xxvi, 5.) La rédaction que nous avons de ces passages semble parfois supposer une époque où les observances étaient déjii formulées dans In Loi; mais leur esprit, l'existence d'une croyance à des repliements révélés, à plus forte raison le sentiment do jusle et le respect de la vie droite ou intègre, attribués aux hommes de la légende, tels que Hénoch,Noah et Abraham, sont à ta racine de la religion, et d'une tradition que ni Moïse ni ses successeurs n'ont certes composée de toutes pièces. Le sens antique de l'intégrité humaine et des préceptes divins devait au surplus se déterminer par relation à la coutume et aux grands exemples, en opposition avec les mœurs réprouvées des autres peuples; et c'est dire que la justice était elle-même relative, non dans sa notion essentielle et quanta la place qu'elle occupait dans le cœur, mais dans ses applications, à cause de la combinaison ordidaire de l'idéal avec l'erreur et le vice.
Deux des fragments que je viens de citer contienneuten outre une pensée de prime abord extraordinaire, en ce qu'elle paraît se rapporter au temps où les Juifs commencèrent à étendre leur conception morale et politique au monde entier et à s'adonner à la propagande : Jéhovah promet de bénir en Ahrakani toutes les naliuits dn U terre (xviii, 18, etxxvi, 5). Mais rien ne nous oblige à attacher un sens tellement précis à ce sentiment religieux, dont l'expression, en ce cas, prouverait trop en nous faisant placer à une époque trop récente la composition des parties fondamentales de la légende des patriarches. Nous n'avons pas d'ailleurs le droit de supposer sans nécessité des interpolations. N'étendons pas le sens du passage au delà de ce que nous ferions dans l'ignorance de l'histoire du judaïsme; il nous deviendra clair et sans difficultés. L'expression : toutes les nations de la terre, peut se prendre avec toute sa portée, ^ans même tenir compte de l'exagération naturelle du langage. C'est l'idée de bénédiction qu'il faut réduire à sa juste valeur, et ne pas entendre comme la promesse d'une religion unique de toute les races. Jéhovah se borne à annoncer que les mérites d'Abraham profiteront à toute sa lignée, et même à des hommes de race différente . Jéhovah deviendra favorable aux hommes en général, à cause d'Abraham qui est un homme. N'est-ce pas ainsi qu'il a sauvé l'espèce en considération de Noah, et que nous l'avons vu admettre avec tant de complaisance l'intercession d'Abraham pour So loine, en faveur de quelques justes qui pouvaient se trouver dans la ville maudite? La notion de réversibilité suffit pour expliquer tout.
Cette notion est essentielle à l'antiquité hébraïque. Essentielle elle
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restera pour toutes les croyances qui en dériveront. Et la réversibilité n'est pas des mérites seulement; elle est aussi des fautes et entraîne l'application à des races entières du châtiment dû à certains de leurs membres, et surtout à leurs princes et à leurs ancêtres. Ainsi l'on voit les Philistins punis de la faute d'Abimélek et les Égyptiens de celle de Pharaon (xx, 17-18, et xii, 17). On se tromperait l)eaucoup si l'on croyait devoir rattacher ce concept moral (immoral, comme nous le jugeons aujourd'hui) au dogme de la condamnation de l'espèce humaine à cause de la désobéissance d'Adam, dans la cosmogonie jéhoviste. Le dogme, tardif en son sens moralement inadmissible, vient au contraire du concept. Le concept vient d'une généralisation abusive de la solidarité naturelle, fait d'observation, et de l'insuffisance de l'idée du juste, dont le principe, c'est-à-dire la conscience personnelle exclusivement responsable, est obscurci. La racine de l'erreur est dans les faits et dans les passions à la fois. Le fait est l'extrême resserrement du lien familial et social, d'où résulte le spectacle démoralisant du partage de la responsabilité indépendamment des actes et des mérites. La passion est celle qui donne pour compagnes à la justice la haine et l'amour : l'homme qui se peint Élohiin ou Jéhovah à son image lui attribue sa propre impulsion à affliger ou à favoriser de toute sa puissance ceux que la communauté du sang lie à ses ennemis ou à ses amis.
Un autre vice capital de la moralité des Hébreux est cet absolutisme divin devant lequel ils l'ont taire leur conscience, alors même qu'ils en entendent les plus distinctement la voix énergique. L'obéissance sans réserve et sans examen, comme dans la légende du sacrifice d'Isaac, est une exagération violente du principe d'autorité, qui tendrait, si elle devenait commune et si la nature n'y résistait pas, à détruire la notion propre du devoir en la confondant avec la volonté divine manifestée, c'est-à-dire à supprimer une autonomie sans laquelle la conscience n'est rien. Le mérite ne dépendrait plus alors de la conformité des actes avec une moralité dont le principe serait évanoui, mais seulement de cette foi qui fut imputée à justice à Abraham, dans la vision de Mamré (xv, 6). Quoique le précepte formel de la foi ne soit pas habituellement énoncé dans les fragments du caractère le plus antique, il me paraît trop lié avec l'exclusivisme religieux et avec la croyance en un dieu tout-puissant, auquel les nations circonvoisines opposaient tant de rivaux, pour que j'hésite à le rapportera l'ancienne religion hébraïque.
Au leste, si la foi porte avec elle un danger de démoralisation et de fanatisme inhumain, comme ne l'ont prouvé que trop le catholicisme et l'islamisme, descendus de la même source, il faut avouer au.ssi qu'elle est une exigence légitime de la religion, excès à part. Le
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commanderaent émané d'un être divin reconnu, doil, en efTet, se substituer jusqu'à un certain point, dans la religion, à la ûicAôe de h conscience, et en cela la sanction externe amoindrir la sanction interne du bien. Mais la foi porte avec elle un puissant correctif. Plus elle devient maîtresse dans lésâmes, plus son énergie s'assujettit les œuvres lég^ales ou coutumières: la personnalité se développe et les institutions sacerdotales, les commandements des églises perdent en importance et en danger. On a vu, à deux mille ans d'intervalle, Israël et les chrétiens protestants, dans les dispositions d'esprit les plus intolérantes, échapper à la théocratie politique par la primauté de la foi individuelle. Comme la nature des cho?es soumet, dans le fond, toute autorité morale externe à l'acceptation, à la ratification de la conscience individuelle, et que cette conscience ne manque pas de se retrouver elle-même, quand elle ne subit pas du dehors une tyrannie organisée, il s'est trouvé que la suprématie de la foi a été meilleure pour l'éducation morale des hommes que la suprématie des œuvres. Il n'en pouvait être autrement, puisque la foi sortait, d'un côté, de la personne libre, et que les œuvres étaient définies, île l'autre, par l'autorité d'un clergé.
S'il convenait d'insister sur l'opposition qui se montre souvent entre la foi et la morale, on aurait beau jeu à prendre pour type de l'homme de foi Abraham, en rappelant le sacrifice d'Isaac, l'expulsion de Hagar, les bas mensonges en Egypte et en Palestine; mieux encore, Jacob le supplanteur, et ce curieux composé de visions religieuses et d'habilité peu scrupuleuse en affaires, qui fait de sa légende un tableau anticipé de la destinée du peuple de Jéhovali. Mais je me suis déjà étendu sur les qualités et les vices de cette nation. Trop de sévérité ne serait justice, ni du point de vue comparatif des races antiques, ni peut-être de celui des mœurs communes en tout temps. Les plus grands crimes, tels que ceux des fils de Jacob, ne se trouveraient déplacés dans 1 histoire d'aucun autre peuple. Au contraire, ils nous obligent ici à penser à refficacité de la foi et des préceptes divins qui, après tout, tirèrent de cette harltarie celui dont nous nous occupons et le portèrent à un noble idéal. Ils nous avertissent encore de noter impartialement les points sur lesquels l'Hébreu égala et quelquefois surpassa en moralité l'homme antique des autres races. Rappelons-nous le sentiment et le commandement du respect de la vie humaine, exprimé par des traits d'une force incomparable dans les légendes de Kaïn et de Noah; la sainteté du mariage, malgré la polygamie; la dignité de la femme, l'affection sérieuse de l'époux et du fils dans la famille patriarcale; surtout l'idée fixe et rigoureuse de la justice^ ou droiture de vie dans le chemin du Grand Voyant. Le philosophe n'exigeri pis, sans doute, que le devoir se
présente ici à l'état pur, comme dans la morale du Portique.
L'antique moralité hébraïque, induite des légendes des patriarches, est aussi remarquable par son côté négatif que par .«on contenu. Les croyances, le développement de l'esprit et de l'âme même, dont les croyances déposent, offrent en effet, comparativement aux peuples aryens, des lacunes considérables. Torte une grande série de superstitions, mais en même temps la foi en l'immortalité, qui n'en est pas une, brillent à nos yeux par leur absence. Ces superstitions qu'on ne trouve pas dans les parties les plus anciennes de la Bible, quoique plus tard le contact de l'étranger en ait introduit plusieurs, se rapportent surtout à la divination et à ces pratiques illusoires dans lesquelles on fait servir des hasards secondés par une interprétation plus ou moins mystémalique ou inspirée, raisonnée ou vertigineuse, à la révélation de l'avenir. Nous avons vu, non seulement les tribus fétichistes, mais les patriarches de la Chine et les nations d'origine aryenne employer dans ce but des procédés divers, dont l'explication est la même. Les premiers ancêtres de ces dernières les ont peut-être ignorés ; ceux des Hébreux de même, en cela supérieurs par la raison à tant de peuples intelligents de l'antiquité, et à plus qu'on ne le croit de nos propres contemporains. Ce n'est pas que les choses futures eussent moins d'intérêt pour ces patriarches que pour les autres hommes de tous les temps; mais l'Aryen primitif, en communion continuelle avec les Dieux de la nature, recevrait sans doute par vision directe les seules révélations qu'il pouvait attendre de ces êtres divins dont se composait pour lui le monde, et n'abaissait pas ses i(^;;ards aux combinaisons puériles du sort; et l'Hébreu recevait en apparitions et en songes, de la bouche du Fort ou de l'Existant, la menace ou la promesse de ce qui le touchait. Il se peut que les membres des familles patriarcales qui pratiquaient deces cultes inférieurs constatés par la mention des Térapliim de Laban, se servissent aussi de recettes divinatoires appropriées au genre de leurs superstitions, mais nous n'en savons rien, et il faut juger sur les grands traits et les grands exemples qui firent autorité en religion et dont s'inspira principalement la composition des légendes.
La question de la croyance à l'immortalité doit aussi se décider par l'esprit et par la masse des textes. Que les anciens Hébreux ait eu cette croyance, on voudrait vainement le prouver par l'exégèse quintessenciée de quelque passage. Qu'ils ne l'aient eue ni avant ni après leur séjour en Egypte et jusque passé l'époque où ils firent au mazdéisme des emprunts, c'est un fait du genre négatif, et par conséquent indémontrable d'une certaine manière ; mais aucun lecteur impartial ne le méconnaîtra. Nous avons étudié d'autres religions de races antiques : chacune a son chapitre des âmes, des mânes, des
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morts vivants. Ici ce chapitre ne saurait se faire, faute des moindres éléments, et c'est une preuve qui suffit, dans une matière si importante où la négligence et l'oubli ne sont pas à supposer. S'il y a parti à tirer d'expressions va^^ues, telles que Plein de jours, il fut réuni à son peuple, ou d'une vieille légende comme celle de l'enlèvement d'Hénoch, en l'absence d'autres textes, il paraîtra que le patriarche rassasié de vie va partager le repos définitif de ses pères, et que celui qu'Élohim ravit confirme plutôt qu'il ne dément la même interprétation, ne devenant immortel qu'exceptionnellement, et cela avec son propre corps. Cette forme de perpétuation de la vie, ce don miraculeux fait à la vertu, est même très remarquable comme ancien trait d'imagination et de foi d'une nation qui n'arriva jamais à envisager Vimmortalité de Pâme à la manière des Égyptiens, ou à la manière des Grecs, mais seulement à se représenter la résurrection des corps et une autre vie terrestre des justes.
L'idée générale du rendez-vous des morts ne fut pas, il est vrai, sans expression chez les Hébreux. Le Schéol de la Bible a de l'analogie avec VArnend de l'Egypte et avec VHadès de la Grèce; mais la similitude ne va pas au delà de la notion naturelle et de la représentation métaphorique de l'aboutissement commun des vivants au lieu où l'on ne vit plus. L'idée de ce lieu, que d'autres nations définirent comme un royaume d'Yama, d'Aidoneus ou d'Osiris, les Juifs la développèrent peu à peu dans un sens particulier que nous retrouverons plus tard, et qui ne laissa pas de rester assez vague jusqu'à l'époque où il leur arriva de faire écho aux récits courants du monde antique sur V Enfer. A l'origine et quand nous regardons aux documents les plus anciens [Gen., xxxvii, 35, xlii, 38; xLiv, 29), il est clair que le Schéol répond seulement à l'image du bas, du sombre et du sépulcral, en un mot, de la terre comme réceptacle de ce qui trépasse, par opposition au siège céleste du noble et du vivant {Schem, la gloire; Sckirnaïm, les cieux).
Je n'ai pas négligé de mettre en saillie les côtés sérieux et sages du génie hébreu, rapproché de l'imagination mobile et créatrice des Grecs. J'ai noté aussi la ressemblance autrefois méconnue des deux races sur un concept capital : celui de l'anthropomorphisme divin, entraînant l'exaltation de la personnalité humaine. Mon étude se termine ici à une partie de la religion où l'infériorité de l'hébraïsme éclate. Le Sémite n'élève pas ses regards au-dessus de lexistence présente; les longs jours avant le tombeau sont toute son espérance; l'action, les promesses, on dirait presque la vie propre de son Dieu' quoique éternel, sont toutes renfermées dans la sphère temporelle', tandis que l'Arien spécule sur l'histoire des Dieux et sur l'histoire des âmes. La spéculation est une source de nombreuses aberrations, sans
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doute; la mythologie divine, l'idolologie animiste conduisent à bien des illusions et à bien des écarts. Mais enfin, ce sont des sujets de travail pour la philosophie de la nature et d'élévation pour la foi. Les Hébreux restèrent étrangers à cette philosophie, et leur foi, quand elle se développa, ne s'appuya que sur le miracle.