‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire [microform]. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 53 sur 253 · MORALE DE HEGEL · texte numérisé non relu

MORALE DE HEGEL

personne. Pour eux. l'universel et son développement ont compris toutes les manifeslalions de forme individuelle, à titre de simples moments de cette g^rande vie, inconsciente pour soi, transitoirement consciente en elles.

Hegel a souvent laissé voir le fond de sa pensée dans ces saillies vig:oureuses dont il aime à relever ses longues déductions; et sa sincérité montre bien jusqu'où va la vertu d'un système pour enfanter et pour mnocenter des énormilés. Ce fond de la pensée de Hegel est I évanouissement de la moralité dans l'individu, dans l'État, dans le monde. Dans l'individu d'abord , le libre arbitre apparent n'étant qu une nécessité voilée, et la liberté réelle consistant seulement Clans cette même nécessité reconnue et embrassée, la notion du moral ou ce qu .1 en reste passe de la personne ainsi eflacée à l'ensemble des manifestations qui la comprennent. Le mal, vu dans l'individuel, les v,ces et méfaits des individus sont des accidents sans intérêt, iDditïerents (c'est dit en propres termes), et qui n'arriveraient à quelque importance qu'en devenant essentiels, substantiels, universels. Ma.s cec. ne se peut, car l'universel se justifie par lui-même ou par son évolution, comme on l'expliquera. Voilà donc le bien et le mal, la "^orahlé, réduits à rien dans le cercle personnel. Gherchons-les aans l htat. L Etat est irresponsable vis-à-vis de ses membres; il est leur généralité, leur substance ; et la substance ne doit rien à ses modes ; les individus peuvent être respectables les uns pour les autres niais Ils ne sent point respectables pour leur fout : autre thèse énoncée formellement. Cherchons le moral dans une sphère supérieure Il y ^'e« rapports d'Etat à Elaf; mais un Élat est lui-même sans droit a 1 égard d un Liât plus général. Ici et partout la vraie généralité se constate par le fait d'enveloppement et d'absorption, fa substance s étend et s'impose à ses acci.lents. Celte série ne s'arrêtera pas que nous ne soyons parvenus à l'être universel, qui e..t la substance et la fin de tout, dont l'identité reconnue avec l'individuel est le but dernier de l'individuel, et qui en soi. pourtant, est identique avec rien. ' ^

La moralité, bannie des rapports directement accessibles à la conscience, va-t-elle se retrouverdans la comparaison des moments d evolut.on du monde, et notam.nent de ceu.x de l'hum.nilé que nous avons .Cl en vue? La moralité, non, mais son suppléant, c'e.t-à-dire la 01 de l évolution, chargée du rôle de justicière et le remplissant à lire de nécessité. Au fond, le Juste et le Bien sont le Nécessaire, ou le lait, généralement parlant : l'Injuste et le Mal sont l'Impossible ou ce qui n est pas. Dans les cas particuliers, les jugements se fondent sur 1 événement et le succès. Mais le philosophe éprouve le besoin

si:rie historique de iiegel

de la grande connaissance justificative, qui esL la loi de développement, et il s'arrange pour la rendre satisfaisante. En logique et métaphysique, il profile de l'obscurité desnotionset de l'indétermination des mois, pour se donner un tableau complet des modes d'évolution de Vldi'-c, qui c^i dans son langage le nom général du sujet du développement universel, liien ne le gêne dans celle construction, d'une teiniinulogie vide de cjntenu. Quand il passe à la nature, l'expérience vient à la traverse de son cnireprise, et sa doctrine s'enfante mort-née. Enfin, pour l'iiisloiie et pour la moralilé de l'histoire, il voudrait faite mieux que construire une série telle quelle, car chacun en désire une qui satisfasse à la notion du Bien, comme la conscience lentend, et non pas seulement comme la prétendue nécessité la déduirait. Le ■procès de l'idée s'annonçait déjà comme un progrès du monde : il faudra (\\\Q\e procès historique soit un j/rogrès de riiumaniié, et cela vériliable, en même temps que conforme à la formule. Ce n'est pas facile, mais on a pour soi la passion du public pour toute illusion humanitaire qui lui remplacera les dieux absents; on a l'ardeur des disciples, ravis de se voir en possession d'un système absolu, définitif, portant réponse à tout; on a, on avait surtout au temps de Hegel, la grande ignorance relative des origines historiques; d'où la liberté de disposer du commencement, pour la construction bien ordonnée du tout.

En dépit de ces avantages^ la série historique de Hegel n'a jamais pu paraîti'e à un espiit doué du sens critique autre chose qu'un arrangement d'iiyiiolhèses gratuites et d'erreurs considérables, dont plusieuissont maintenant hors de question. On sait les précédents de cette théorie : ils n'embrassent pas moins que l'univers et son origine. L'Idée, en efiet, se manifeste par deux thèses opposées, conciliées dans une synthèse, laquelle est à son tour le sujet d'une évolution pareille, et ce procès, ou plulùtce procédé, doit épuiser la suite des phénomènes de tout genre, depuis l'universel de l'Être et l'universel du Non-Etre, réunis dans l'universel du Devenir, jusqu'à l'Esprit objectif du droit et de l'histoire s'opposant à 1 Esprit subjectif de l'anthropologie et de la i)syeho!ogie, et s'idenlifiant avec lui dans l'Esprit absolu, qui se sait être Dieu. Dans les nond)reuses sous-triades dont cette dernière triade se compose, on voit figurer puissances, facultés, races, sexes, individus, faits géogiaphi(|ues , historiques, etc. Attachons-nous à quelques momeuls principaux.

Quand la puissance de l'idée Humanité, issue de la vie cosmique, prépare sa planète en la révolutionnant à longues reprises; quand elle se détermine en tiois races, car il en faut trois qui forment trois moments : le nègre, le mongol et le caucasique ; quand l'individu en

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SÉRII-: IMSTORIOrK DE REGEL

SKRIE niSTORTQUE DK HKGKL

pénér.il o4cloiiii.' comiiie l'Ttne synlhétiiiiK; d'iiiic cim laine llièse et d'une certaine antithèse, verrons-nous là une explication, une origine assij,niée de l'espèce humaine, ou le simple jeu d'une autre puissance plus connue, la spéculation métaphysiijue? Assurément, le philosophe n'est [)as tenu de faire des révélai it)ns, et, si Ilej^el ne nous dit rien de ce qu'il ignore comme nous, nous n'avons pas le droit de nous plaindre; mais il n'est pas tenu non plus de prendre des noms pour des choses, et une classiticalion arliticielle des mois pour une histoire naturelle des faits.

Quand les trois races admises dans le système, et définies a pi 'nui, sont posées avec leurs qualités et aptitudes comme autant de laits primitifs et nécessaires, sans qu'il soit prouvé «jiie leurs proj)riéfés religieuses, morales, politiques, sont des données d.' la nature et non pas des données de l'hahitude, succédant au\ actes et aux épr.'uves diverses de leur vie anié-hislorique, acce|>terons-nous ce classement pour un principe, ou dirons-nc.us qu'il se fonde sur une supposition arbitraire? En rélléchissant à la nature morale de l'homme de toutes races, à l'origine et aux degrés de la perversion en une conscience quelconque, à l'enracinement et à la propagation du mal par la solidarité personnelle et sociale, nous reprocherons à la théorie, non seulement de s'affirmer gratuitement, mais denier l'existence d'un ca-ur humain normal, de prendre pour la Loi la violation de la Loi, parce qu'elle est ancienne, et de diviniser en quelque sorte les vices invétérés et les crimes organisés, élevés au rang de moments du devenir de Dieu. Etenétudiant l'histoire de deuxau moins des trois racesquepo^e le système, nous reconnaîtrons à chacune d'elles, selon ses suhdi visions et les temps, toutes sortes de caractères discordants, incompatibles avec le système. Des asseï lions qui ne semblaient d abord que manquer de preuves sont devenues devant la critique historique des faussetés paljables.

Hegel commence jtar mettre l'Afrique et FAmérique au lian de l'histoire, ce qui lui permet de substituer de vagues généralités à l'étude instructive de l'humanité la jdus abaissée. Ce ne sont jias seulement les tribus dégradées qu'il exclut des données du développement qu'il cherche ; ce sont aussi les triltus morales que nous savons aujourd'hui avoir précédé les enqiires dans tous les ditTérents groupes des races qu'il appelle caucasi(iue et mongole. Il prend donc pour son premier moment humanitaire, et pour Vfnlance du monde, cet <h-ij'nl dont le fameu.x esprit symbolique n'a jamais créé de symbole plus violent que celui de son nom chez nos historiens aprioristes. Orient signifie sommeil, ignorance, foi, obéissance, despolisme. Lts races, les religions, les civilisations les plus diverses nt- forment qu'une masse et n'ont qu'une définition, sans souci de leur temps ni

de leurs transformations. Sans doute, on admettra des variétés de religion, mais définies par des termes obscurs, ou sans précision. Il y aura une religion de fétichisme et de magie, oîi le bouddhisme se classera avec une légèreté incroyable; les croyances si développées de la Chine, du Thibet et du Japon, devront entrer dans cette basse catégorie. Il y aura une religion de l'Imagination, ce qui ne veut rien dire, et l'Inde (rattachée à la race mongole!) en sera gratifiée. 11 y aura enfin une religion de la Lumière, moins orientale que les précédentes, et servant de transition à l'Occident grec. Là viendront s'identifier la Perse, l'Assyrie et l'Egypte, sans qu'on sache bien quelle place y occupe le monde sémitique. Le tout réuni et mis ainsi en triade sera le Naturalisme. Combien fausse, combien ridicule et profondément vide est une classification pareille, nous le verrons aux faits, nous à qui les faits ne sont pas indifférents.

Le second moment (ce fut peut-être le premier partout, mais il n'importe) e&i\d jeunesse du monde, le moment du réveil et de la liberté. La Grèce en est la manifestation essentielle. Mais la liberté et la spiritualité y sont encore incomplètes. Je le crois bien! cependant la liberté m'y paraît plus réelle que dans telle partie du dernier moment où figuie le moyen âge! Si le monde moderne à la fin doit atteindre la liberté vraiment universelle des membres de ses sociétés, c'est une question qui appartient à l'avenir, et le développement historique acquis et accompli ne la résout pas. Quoi qu'il en soit, les Etats et les religions du second moment de Hegel ne sortent nullement de ceux du premier, comme la théorie le voudrait, ils descendent de la commune origine et marquent une déchéance moindre en des points essentiels , expriment un eflort énergique d'ascension vers le bien, sur des fondements moraux mieux conservés.

Je ne m'arrête pas au dogme du Fatum, attribué aux Grecs par un jugement banal et beaucoup trop sommaire, non plus qu'au culte de la belle Individualité, pour lequel on avoue qu'ils n'ont point eu de maîtres et point de rivaux, mais auquel on rend une justice trop désintéressée, quand soi-même on absorbe elles individus et le Beau dans l'Infini, par un retour à l'Orient et à ses symboles. Je ne me demande pas si ce sont des vues historiques instructives et sérieuses que celles qui donnent à l'art trois moments : le symbolique, le classique et le romantico-chrélien; ou trois moments à la religion : le Sublime chez les Juifs, le Beau chez les Grecs, le But ou l'Entendement chez les Romains, chargés de frayer le passage à cette Religion de l'Absolu qui, dépouillée de tous symboles, se reposera absorbée dans la philosophie hégélienne. Je ne cherche pas pourquoi le moment de l'histoire qui correspond à l'époque romaine, le moment du Retour de la Subjectivité mr soi, de la fondation de l'Église chré-

l.NTHODUCTIOiN

L ÉCOLE SAIXT-SIMONIENNE

tienne et delà vraie Liùert<% réalisable il est vrai par le seul Germanisme^ pourquoi ce troisième moment n'est pis, pour l'honneur de la triade, le dernier, lorsqu'il eût é!é si aisé de se passer d'un autre. Il est permis de croire pourtant que l'Allemagne n'aurait pas obtenu d'un système éluculné dans une tôle non allemande la faveur d'un quatrième moment pour elle toute seule, surtout quand la Révolution française, un phénomène celto-lalin et même quelque peu grec en son plus ancien principe, est le dernier fait caractéristique de la série des événements modernes (l). Je laisse donc tout cet arrangement artiliciel, et je reviens aux conclusions qui intéressent la moralité humaine.

Elles restent à l'état de pi incipe:^ aprioriques, puisque la tentative de les justifioj- par les faits n'est que la torture donnée aux faits, et que, d'ailleurs, la construction est en iiiines, on en convient généra- Icmenl. 11 n'est ainsi prouvé ni que Ihistoire empirique est un pur jynnlnif de In liaison, une l/tcudny'i;, une >iiaii/f''si<ih'ni dr l'Af'soiu; ni que la loi coustainnient et régulièrement vérifiée des événements soit ce qu'est la loi morale et idéale, une marche vers la liberté; ni que la lutte des passions et des intérêts pour le présent (:ijoulons et pour le passé) contre le progiès se termine en toute grande occurrence par une défaite. Il n'est pas prouvé et il n'est pas vrai que la mission du progrès soit confiée à la guerre, pour dissoudre sans relâche les États particuliers, jusqu'à ce que vienne l'État universel et rationnel ; car la guerre prépare la {guerre, la conquête sème la révolte, et les monarchies universelles sont toujours à recommencer : c'est ce que dit l'histoire, celle qui existe et non celle qui veut être conslruite. Il n'est pas prouvé et il est absurde de dire que la monarchie transforme le despotisme, Varistocralie et la démocratie^ en les absorbant, au point de donner plus à la lil)erté que ne font ces deux dernières formes de gouvernement. C'est que la ii/frté vraie de Hegel n'est pas la liberté, pas plus que sa philosophie, synthèse prétendue de l'art et de la religion, et lin dernière de l'Humanité identifiée avec Dieu dans la personne d'un philosophe, n'est la connaissance et la science, dans les condiliuns et limiles et sous la direction raisonnable de le-spiit de l'homme.

Le matériel de ce grand système a peu duré et n'a guère pénétré ailleurs qu'en Allemagne; mais le formel, l'essentiel s'est propagé au loin et fortement ennriné. Col lui qu'on retrouve dans les aprioris qui ont donné et conservent encore une certaine puissance logique à

(l) Je me sers, pour ce rt-sumé, de- 1< rous de IIi';l^.'I aur la philosophie de l'histoire rc.iigècs cl publiées par (Jaas, sou diiciplo. J'y joins les houues aualjsC-T <Jc M. Ott cl de Willui.

l'i'xOLE SAINT-SIMONIENNE

l'école saint-simonienne, au milieu du désarroi des anciens principes. Les autres sources où puisa cette école manquaient de métaphysique et de système. Ainsi l'ouvrage admirable et aujourd'hui si mal compris de Condorcet, ses thèses prudentes et dubitatives en dépit de l'utopie fondamentale, ses probabilités sans fatalisme, sa critique franche du passé, dont il n'éiigeait pas les traits de décadence en moments du Progrès, tout cela paraissait trop scientifique et à la fois trop révolutionnaire aux lecteurs aflaissés du \i\" siècle. Les livres de de Maistre étaient gorués de plusieurs, en ce qu'ils enseignaient la force 01 ganisatrice d'une croyance; mais celle qu'ils invoquaient pour cet office semblait usée, et désormais incapable de supprimer la liberté qui venait de manquer de la détruire. L'œuvre de ce brillant écrivain devait seulement resterconnne un recueil de leçons sur la manière de rattacher liciivcment la science et la société au dogme, et d'employer le doijme à l'instilution de l'autorité, à l'étoufremenlde la conscience et à la domination sur les hommes. Enfin on ne découvrait point une philosophie arrêtée dans les vues désordonnées de Saint-Simon, dans .^on malérialis:me, dans les plans historiques que sa fougue avait successivement esquissés pour ofirir le sceptre social aux savants, ou aux industriels, ou aux piétiesd'un christianisme politique régénéré. Mais les infiltrations de la doctrine de Hegel en France suffirent pour introduire un ccmplément de théorie désiré dans les idées ou aspirations laissées au monde par le xvm« siècle finissant, et reprises dans un tout autre esprit par la réaction anlilibérale du xix^.

L'idéalisme, auquel cette doctrine devait sa signification la plus liante, s'effaça, comme peu conforme chez nous au génie du temps; mais le panthéisme, l'identité d'un Dieu, Esprit et Matière, avec l'ensemble des choses à l'état de développement, le progrès continu et fatal de l'humanité (^auf la détermination des moments, qui était à reprendre), la justification du passé, la définition du mal par ie moindre bien, la réduction de la liberté au droit de bien faire en obéissant à la nécessité ou à l'autorité, la subordination forcée des faits historiques à la Loi, et de chaque individualité à son milieu, sont autantde points où l'école saint-simonienne reçut de Hegel un renfort ou des formules. La thèse do la domination normale dévolue aux capurlirs était bien, d'ailleurs, dans l'esprit du système et n'avait écha])pé au philosophe que parce que .sa prétention, quoique mal justifiée, de construire les synthèses par l'analyse l'éloignait des jjures utopies. Mais la construction logique deTaulorité réclame le commandement pour les plus habiles, au fond pour les plus forts, en une doctiine ignorante de la dignité humaine et de la Loi morale, et qui ne tient compte ni des droits de la conscience chez les gouvernés, ni des épreuves et des tentations dangereuses chez les gouvernants in-

L'KCOLE S.VIN'T-SIMONIENNE

vestis d'un pouvoir iiiJépemlant, ni de l'absence de tout critère positif du mérile parmi les hommes. Au surplus, ces oublis et ces erreurs ont leur naturelle raison d'être, dès que la conscience est désintéressée de la morale par l'opinion que ce qui se fait n'est à aucun moment autre, au fond, que ce qui doit être.

Le {çoùt des triades et des arran','ements symétriques de mois a aussi son orin^îne dans He^^el beaucoup plus que dans Saint-Simon, nonobstant des trouvailles de celui-ci, telles que la division Science, Industrie, Art, et sa tendance marquée vers les classilications simples en tout i,^enre. Mais Saint-Simon n'est pas coupable de cette méthode désastreuse des groupements, des rapprochements et des enchaînements de termes ternaires, au moyen de laquelle on substitue à tout ce que le vulgaire appelle déllnition et preuve une combinaison artificielle et souvent artificieuse .le vo •al)les, déterminés en apparence les uns par les autres, et pourtant assez vagues pour se plier à tous les besoins. Combien de chercheurs improvisés du do'jme di'linitif se sont crus les Orphées de la religion et de la philosophie de l'avenir, parce qu'ils stvaient j'ijor, sans avoir jamais rien appris, de cet instrument facile et a;;réalile, et qu'ils ne se mettaient pas en peine des sons tout différents qu'ils lui entendaient rendre entre les mains de leurs émules! L'inventeur Hegel en avait tiré de plus savantes mélodies, mais les murs cyclopéens du monument élevé par sa lyre étaient inaccessibles à la fuilaisie fi-ançaise. Au contraire, il n'est rien de si léger et de si aimable, rien de si mobile et de si ouvert à tous que l'édification saint-simonienne. L'Amour, l'Intelligence et la Force, la Religion, la Science et l'Industrie, d'autres suites de termes associés trois à trois et commandant de nombreuses séries, se prêtent à des constructions variées où chacun trouve un logement de

son goût.

Mais les idées vagues ne suffisaient pas pour la satisfaction de l'esprit, sur un point où se résume à vrai dire toute la philosophie avec toute la religion des saints-simoniens. Ils avaient à donner comme Hegel, et un peu autrement que lui, la formule de l'histoire et la loi du progrès. Là se porta surtout leur effort, La série artificielle à laquelle travaillèrent longtemps les plus savants d'entre eux est celle qui, groupant les lois, les mocHirs et les Etats, sous les religions (vue trop simple, exagérée et qui renverse l'ordre naturel du rapport des idées religieuses aux idées morales), admet pour ces dernières une succession à' i''i>(>q lies organiques, QxieWes eni-Aniani les sociétés, les élèvent et les régissent, et à'époqu''^ cri/iqura^ durant lesquelles l'esprit émancipé les décompose, les détruit, et en môme temps s'emploie à la préparation d'un organisme nouveau et meilleur. J'ignore si ce système a conservé beaucoup d'adhérents, mais la critique historique en

l'école satnt-stmomenne

a ruiné la baso, et il n'est plus permis de croire que l'humanité a commencé par les civilisations sacerdotales, ni que la liberté, dans la conscience, et, dans l'entendement, l'analyse ont été partout des produits de décomposition. L'histoire est d'accord avec la morale pour nous enseigner que l'organisation et l'obéissance, en dehors de la famille patriarcale, ne sont pas des phénomènes primitifs, mais que la liberté a créé les grands organismes sociaux en s'abuiquant, ainsi qu'elle les a détruits en se revendiquant, et qu'elle ne les a créés ni nécessairement ni toujours, ni toujours détruits quand elle s'est exercée sans contrainte extérieure. La Grèce d'un côté, la Chine de l'autre, sont ici des exemples suffisants, et que je développerai ailleurs. Je n'ajoute rien sur cette hypothèse orgamcisle qui place dans la société une autie force et d'autres perfections que celles dont les actes, les passions et la moralité des personnes sont les conditions antécédentes : comme si les progrès de la science, de l'art et de la religion même, et aussi les pertes et les déchéances ne remontaient pas, après tout, à l'initiative individuelle, et comme si des résultantes étaient des causes et non des elfets.

La théorie des époques organiques et critiques avait à montrer sa fécondité en tirant du passé la prophétie, puis la construction de l'a venir. A cet effet, on considéra simplement la série de deux époques : polythéisme gréco-romain et christianisme, chacune suivie de son ère critique; c'était la seule série connue, et la doctrine, pour se fonder, n'avait exigé rien de plus que la donnée de deux religions successives et successivement critiquées. On demanda donc, à la comparaison de ces deux religions, la révélation d'une loi propre à manifester le dogme futur, que déjà l'on possédait, cela va sans dire. On crut remarquer dans le Dogme polijthétste un principe souverain de sanctification de la Matière, et on n'eut point de peine à trouver la sanctification de VEsprit dans le Dogme monothéiste. Grâce à la généralisation de certains faits et à l'élimination de certains autres, on démontra que tout, dans les sociétés de l'antiquité mises en bloc, avait procédé du prétendu dogme païen, et tout du dogme chrétien dans les sociétés chrétiennes. Comme d'ailleurs on se persuadait que les idées et les institutions de liberté et d'égalité, tant chez les anciens que chez les modernes, sont subversives en soi et bonnes seulement pour ébranler chaque vérité qui a fait son temps, il ne restait plus qu'à chercher en quoi les vieux dogmes, à la fois fautifs et relativement excellents, avaient dû finir, et devaient revivre en se transformant. On les absorba au sein d'un troisième, appelé à sanctifier à la fois VEsprit et la Matière et à engendrer un culte qui donnât satisfaction égale à la Pensée et à la Chair; un gouvernement qui, réunissant la Force à Vlntelligence dans VAmour, possédât tout pouvoir sur les corps

L ECOLE SAl.VT-STMOVTENNE

comme sur les âmes. Alors s'ouvrit la cariièie à quiconque voulut formuler une inslitution de l'avonir on matérialisant, pour la compléter, chaque institution du moyen iv/e. On vit, dans cette espèce de logique, un raisonneur audacieux insinuer que la clievalerie et la confession auriculaire attendaient, pour triompher de la critique, l'introduction de rélémentcharnel qui louravail manqué. Mais la lo<^ique n'est pas tout, il faut encore du couta^e, et on en eut : le Prêtre des temps nouveaux s'otliit à l'adoration de rhutnanité. réservant seulement une place près de lui à la Prêtresse encore à venir qui serait tentée de compléter en lui la / <>/ vimnij- (jj.

Auprès de c^X idéal de théocratie, la doctrine catholique pouvait passer pour démocraliijue. D'autres disciples de Saint-Simon y trouvèrent un abri, lorsque, plus lidèles à la pensée du Aouveau cliristianisme de leur maître, et conservant la tradition religieuse pour la développer en une religion politi(iiu» apjielée à faire suite au dogme du salut fudîviduel, ils voului-ent orr/dniscr, eux aussi, et n'aperçurent finalement aucun autre plan possible que celui où la Compagnie de Jésus et la Société des Jacoliins seraient venues se donner la main. En général, les écoles qui ontol)éi à la fascination des idées d'organisation, de hiérarchie, de synthèse universelle et de dogme social, en ont subi une autre à la longue, et c'est celle de ce dogme et de celte synthèse dont la savante élaboration, prolongée pendant tant de siècles,

{l)Jejuge les iloctiiae», non lis iateutiousou les services. Sans cela j'aurais évité de rappeler li;s erreurs lis pins énormes. Celles de Prosper Enfantin, presque tous ses corrlij,'ioiiii.iir. s. I«s uns plus 151. l.-s autres plus tard, les ont désavouées. Mais il est utile de inonitir .omnM'nt le mysticisme saint-slmonien, partant des mt'mes priucipes, arriv« aux inèaies lins que la métapliysique liégélieoue : je veux dire à rabnisseinent certain de riiuinanité par sa divinisation prétendue, qui s'olitierit, i«i d ms la personin- du prêtre, et la dans celle du philusoplie. Les iuli-ntiuiis, j'y reviens, ont .'té honiies toujours et le déTouement même n"a pas manqué. L'école est are d'uu ardent désir de mettre lin au désordre social. Mais elle n'a pu qu'ajouter à l'anarchie des idées. Elle a découragé beaucoup irhoinines de la reclierclie personnelle et patiente du vrai, ainsi que de la reven.iiealidu de la litieitê. Elle a rendu re-i.on-ahla du mal social cette litierté dont l'absence le rend toujours pire et plus caché. Elle a semé sans le vouloir de danj,'ercuses idées de communisme brutal; et surtout elle a, jiar sou falalisuie. atl.uh!! les notions déjà trop légères de la conscience et du mal moral, des seuls «t éternels moyens de le vaincre. Que m. intenant le saint-siuionisme ait le mérite <i'av.iir voulu diriger l'action sociale vers ïamélioraîion ph'/sirfiip, infelievluelle et morale de la classe la plus nombreuse et la plus /Hiinre, c'est incontestable: qu'on le vante d'avoir éuergiquement slinmle pour cela le ^entiment pal. lie. il faut lui accorder cet honneur. La difOculté coniimMiceà l'aiq» n- aion .t ru théorie niêm.-, sitôt qu'ioi cherche par quelles forces et par quels moyens le but doit se poursuivre. Lo saint-simonisme a voulu résoudre le pr.)hléaie en supprimant la liberté, qu'il faut avant tout re-p.-. ■!.'[■ .■( dont il faoL .-e r.v vir.

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