‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire [microform]. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 55 sur 253 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Étude comparative des vues de Kant, H. Spencer et Schopenhauer, sur l'histoire générale.

Les critiques contenues dans les pages précédentes portent sur des doctrines qui ne doivent plus paraître bien vivantes et ont cessé en grande partie de préoccuper les esprits. Les Allemands Hegel, Fichte et Schelling ne sont presque plus étudiés ; les Français Saint- Simon, Fourier, Comte commencent à être oubliés ; les livres et les journaux, quand l'occasion le veut, parlent de leurs systèmes, sommairement et inexactement. Cependant je conserve, dans la deuxième édition de cette introduction à la Philosophie analxjlique de Vhistoirey les analyses qui concernent ces philosophes, parce que le fond d'idées, sur lequel vit notre public pensant en matière de philosophie de l'histoire, ne laisse pas d'avoir sa source dans l'hégélianisme, dans le saint-simonisme, dans le positivisme qui en est une branche. H. Spencer, dont je parlerai tout à l'heure, pour qui la théorie du progrès de l'humanité est un simple cas particulier du système de l'évolution universelle, n'a gagné des penseurs français à son utopie d'avenir de l'humanité que séparée des autres parties de sa vaste construction et élevée sur le terrain commun de nos écoles humanitaires, comme cela se voit chez le i)oèle-i)hilosophe Guyau, par

exemple.

Je ne mentionne pas dans cette introduction Turgot et Condorcel, grands initiateurs de la croyance au progrès dans l'histoire, à la lin du xvtii' siècle, parce que leurs théories, qui n'ont eu beaucoup de force de pénétration que grâce aux écoles de notre siècle, sont entraînées dans l'oubli où tombent ces dernières et n'ont pas reçu elles-mêmes de leurs auteurs ou assez de développements ou une consistance philosophique suf usante pour s'imposer à titre supérieur à l'examen (1).

(1) Voyez cepeudaul, pour les idée» de Turgot, qui u'out passé que détigurées dau3 le positivù-^me, lea arlicled de la Critique philosophique, t. XVlll, p. 385, et, sur ÏEsquim de Condorcet, les articles du uaême recueil, t. XIX, pp. 117, 145, 340.

K.WT : IDÉE d'une niSTOIRE UNIVERSELLE

Au contraire, la doctrine du progrès de Kant, quoique moins connue que citée (1), est toujours vivante par le droit du génie et se prête à des remarques qui atteignent le fond de la question. Il entre dans mon sujet d'en placer ici la critique. Après avoir examiné plus haut les Conjectures sur le commencement de Vhistoire du genre humain^ je passerai donc à un autre opuscule qui lui fait réellement suite, quoique la publication (en 1784) en ait été de deux ans antérieure, et qui a pour titre : Idée dUine histoire universelle au point de vue cosmopolitique. Je me servirai d'une traduction due à Gustave d'Eichthal et que Littré a publiée dans son livre : Auguste Comte et la philosophie positive.

L'ouvrage est formé d'une suite systématique de neuf propositions précédées d'une brève exposition du but de l'auteur. Le désordre apparent des choses humaines et des suites que nous en offre l'histoire n'empêche peut-être pas, dit-il, qu'elles n'obéissent en leur marche à une loi cachée, et le libre arbitre des individus n'y ferait pas obstacle, parce que son jeu, confus et déréglé quand on observe les individus, pourrait, étant considéré en grand, au sein de l'espèce, manifester un développement graduel de certaines dispositions originelles. Le lecteur, qui n'ignore pas l'opinion de Kant, déterministe en ce qui concerne l'ordre phénoménal, peut trouver de l'équivoque dans ce qu'il dit, que les actions humaines « sont déterminées, comme tout autre phénomène naturel, par les lois générales de la nature » ; mais une loi du progrès ne laisserait pas d'être parfaitement conciliable avec la réelle liberté des personnes (2). Il ne reste qu'à savoir si la loi, si le plan apparaît, de ces choses faites séparément sans règle et dont la marche est « absurde ». Kant ne le voit point : il laisse, c'est lui qui le dit, « à la nature le soin de produire un homme capable de concevoir de la sorte l'enchaînement des faits historiques; il cherche seulement cr un fil qui mène à une telle histoire », c'està-dire, comme la suite de ses idées le montre, les conditions sous lesquelles l'existence d'un tel plan est concevable pour le philosophe.

Peu de personnes aujourd'hui seraient disposées à admettre que la nature ait produit en Auguste Comte (ainsi que Littré le dit à propos de ce dernier passage de Kant), soit en tout autre arrangeur de séries historiques, le Kepler et le Newton capables de nous révéler des orbites régulières et l'unité de loi dans les trajectoires diverses et désordonnées de l'histoire des peuples. Kant a fait preuve d'une incomparable supériorité sur tous les autres théoriciens du progrès, quand il

(1) NiTissotni Barni n'ont jugé à propos de la coniprendre dans leura Ira d actions.

(2) Voyez la Critique philosophique, t. XVIII, p. 273.

KANT : IDÉE d'une HISTOIRE UNIVERSELLE

s'est donné pour tâche l'établissement de l'idée, sa définition scientifique et morale. Il s'agit d'une vue a priori dont on ne trouve pas encore à présent la vérification. En considérant les faits, Kant n'a pas la prétention d'y découvrir une autre espèce d'unilé que celle que Schopenhauer, l'un de ses disciples, a soutenu s'y trouver exclusivement : « L'histoire nous montre de toutes parts toujours la môme chose sous di fié rentes formes... La devise générale de Phistoiro devrait être : lù/r/em srd a/ih'r. Quand on a lu Hérodote, on a assez étudié l'histoire pour les besoins de la philosophie, car on y trouve déjà compris tout ce qui fera la matière de la suivante histoire universelle, c est-à-dire les menées, les errements, les soufl"rances et la destinée de l'espèce humaine, tels qu'ils ressortent des qualités de l'homme (de sa tête et de son cœur) et des conditions physiques du globe (4). » Mais Kant s'est demandé ce que serait l'unité morale, s'il y en avait une, démontrée par la tendance à une fin.

Lai première proposition de Kant pose un postulat de la recherche elle-même. Le postulat est inévitable, puisqu'il s'agit d'une loi que l'expérience et l'analyse n'ont pas encore dévoilée; il s'énonce en ces termes : « Toutes les dispositions naturelles d'une créature sont déterminées pour arriver facilement à un développement complet et approprié. » C'est simplement le principe de finalité. Mais de quelle

créature s'agit-il?

9 Seconde proposition : Chez l'homme, qui est la seule créature raisonnable sur la terre, les dispositions natui-elles dont la destination est l'usage de sa raison devaient se développer, non dans l'individu, mais seulement dans l'espèce. » Le motif en est, selon Kant, que la raison exige, de sa nature, un exercice suivi, une éducation qui, ne pouvant être renfermée dans les bornes d'une vie individuelle, doit nécessairement, à moins de renoncer à la fin qu'on a supposée, s'étendre sur une série, peut-être incalculable, de générations successives, pour conduire à leur plein développement les germes déposés dans l'espèce. Mais ceci est un second postulat, un postulat déguisé; car rien ne prouve que la finalité n'est pas toute relative à l'individu seul, el entière pour chaque individu, qui n'aurait au sein de l'espèce, en son existence terrestre, qu'une partie de sa destination. L'objection est d'autant plus sérieuse que, après tout, il n'y a que la personne à qui une fin puisse se rapporter proprement. On ne peut comprendre une fin pour l'espèce que pour que ses membres en profitent ; et justement nous allons voir que Kant se heurte à la difficulté de trouver dans son postulat la satisfaction réclamée par les personnes, le progrès ne pouvant s'accomplir en des êtres mortels.

(1) Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, traductiou de J.-A. Caatacuzëae, t. II, p. 67i.

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