Ibid., préface, 1854, p. XXVII
lières. En nous rappelant que M. Froude explique les phénomères historiques comme produits par des causes naturelles, nous devons conclure qu'il considère certaines classes de faits sociologiques (ceux qui se rattachent à l’économie politique, par exemple) comme scientifiquement explicables, tandis que les autres classes ne le sont pas. Si telle est son idée, il n’est pas facile de comprendre que les résultats des volitions humaines, considérées une à une ou dans leur ensemble, soient incalculables, et que cependant les faits de l’économie politique puissent être traités scientifiquement; car ces faits, aussi bien que les autres faits sociaux, sont déterminés par des volontés agrégées. De même le chanoïine Kingsley reconnaît tout aussi clairement les lois économiques, et aussi certaines lois sur le progrès — il va jusqu’à mettre ses auditeurs en garde contre l'idée qu’il puisse nier l’application de la méthode inductive aux phénomènes sociaux — il faut donc supposer qu'il considère cette méthode inductive comme n'étant que partiellement applicable. Il est en droit de s’appuyer sur le titre et sur quelques passages de son discours, pour soutenir qu'il a simplement voulu dire qu’il y avait des limites à l'explication précise des faits sociaux. Cette attitude ne semble pas conciliable avec la doctrine qu'il peut y avoir des dérogations aux lois sociales, providentiellement ou autrement; mais nous ne faisons qu'indiquer ces critiques secondaires, et nous répliquons qu’en ce cas, sa réponse est en dehors de la question. S'il veut dire simplement que les prévisions sociologiques ne peuvent être qu'approximatives, — s’il dénie seulement la possibilité de faire de la science sociale une science exacte : nous disons que c’est là nier une chose que personne n’a soutenue. La science exacte n’est qu’une moitié de la science. Les phénomènes de certains ordres ont seuls des relations quantitatives aussi bien que qualitatives. Dans les autres ordres, les facteurs qui produisent les phénomènes sont si nombreux et si difficiles à mesurer, qu’il devient très-difficile, sinon impossible, de développer sous la forme quantitative la connaissance que nous en avons. Ces ordres de phénomènes ne sont pas pour cela exclus du domaine de la science. En géologie, en biologie, en psychologie, la plupart des prévisions ne sont que qua-
litatives; lorsqu'elles sont quantitatives elles ne le sont jamais avec une grande précision, et presque toujours d’une manière très-vague. Néanmoins nous n’hésitons pas à les considérer comme scientifiques. Il en- est de même dans la science sociale. Les phénomènes qu’elle présente, plus complexes que tous les autres, sont moins que tous les autres susceptibles d’être traités avec précision, ceux d’entre eux susceptibles d’être généralisés ne peuvent l'être que dans des limites assez vagues de temps et d’importance, et il en reste beaucoup qui ne peuvent pas l’être du tout. Mais dès qu’il peut y avoir généralisation, et que sur cette généralisation on peut baser une interprétation, il y a une science. Quiconque exprime des opinions politiques — quiconque affirme que telle ou telle direction donnée aux affaires publiques sera avantageuse ou funeste, admet implicitement une science sociale, car il affirme implicitement qu’il y a pour les actions sociales un ordre de succession naturel, et que, puisque cet ordre.,est naturel, on peut en prévoir les résultats.
Ramenée à une forme plus concrète, la question se posera ainsi : — M. Froude et le chanoine Kingsley croient tous deux à une grande efficacité de la législation; — et même ils lui attribuent probablement plus d'efficacité que ne le font plusieurs de ceux qui affirment l'existence d’une science sociale. Croire à l'efficacité de la législation, c’est croire que la perspective de certaines peines ou de certaines récompenses agira pour détourner ou pour déterminer — qu'elle modifiera la conduite des individus et par là l’action sociale. Il est impossible d'affirmer qu’une loi donnée produira un effet prévu sur un certain individu; mais on ne doute pas qu’elle ne doive produire un effet prévu sur la masse des individus. Bien que M. Froude prétende, en argumentant contre M. Buckle, « qu’il se débarrasserait bien des particularités de tel ou tel individu par la doctrine des moyennes » mais que « malheureusement la moyenne d’une génération n’est pas nécessairement celle de l’autre; » cela n'empêche que M. Froude croit tellement lui-même à la doctrine des moyennes, qu'il admet que des défenses législatives, appuyées par des menaces de mort et d'emprisonnement, retiendront la grande majorité
des hommes dans une mesure qui peut être déterminée à l'avance. Tout en soutenant que les résultats de la volonté individuelle sont incalculables, il affirme implicitement, lorsqu'il approuve certaines lois et qu’il en blâme d’autres, que les résultats de l’agrégat de volontés sont calculables, Et si l’on peut dire cela de la réunion des volontés en tant qu'elles sont influencées par la législation, on peut le dire de la réunion des volontés en tant qu’elles sont soumises aux influences sociales en général. Si l'on accorde que le désir d'éviter le châtiment agira sur la moyenne des hommes de façon à produire un résultat moyen prévu, il faut aussi accorder que, chez la moyenne des hommes, le désir d’obte- Inir la meilleure rémunération possible de leur travail, le désir de parvenir à un rang plus élevé, celui d'obtenir des louanges, et ainsi de suite, produiront chacun un certain résultat moyen. Et accorder cela c’est accorder qu'on peut dans une certaine mesure prévoir les phénomènes sociaux, et par conséquent qu'il existe une science sociale.
En résumé, les positions respectives sont celles-ci. D'un côté, s’il n’y a pas de causalité naturelle dans les actions des hommes réunis en société, un gouvernement et une législation sont choses absurdes. On peut, si l’on veut, faire dépendre les Actes du parlement d'un tirage au sort, ou les jouer à pile ou face; ou mieux encore, on peut s’en passer : les conséquences sociales ne se déroulant pas dans un ordre assignable, on ne saurait compter sur aucun effet; — tout est dans le chaos. D’un autre côté, s’il y a une causalité naturelle, la combinaison des forces qui produit la combinaison des effets la produit conformément aux lois de ces forces. Et s’il en est ainsi, il est de notre devoir de faire tous nos efforts pour reconnaître la nature des forces, : leurs lois, et leur action mutuelle et réciproque,
Tout cela s’éclaircira autant que possible quand nous discuterons la question à laquelle nous allons passer : — quelle est la nature de la science sociale? Lorsqu'on s’en sera fait une idée précise, on comprendra que la négation d'une science sociale est venue de la confusion qui s’est établie entre les deux classes de phénomènes que présentent les sociétés, classes qui sont essentiellement différentes. La première, presque ignorée par les historiens, constitue
HERBERT SPENCER, ë
re sujet et la matière de la science sociale; l’autre, qui les occupe presque exclusivement, n’admet la coordination scientifique qu’à un très-faible degré, en supposant même qu’elle l’admette,