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Psychologie

A. Comte, H. Spencer et, à leur suite, leurs disciples, tels que Littré et deRobertj,ont contesté la possibilité et l'utilité déclasser hiérarchiquement les divers phénomènes sociaux dont l'existence est cependant indéniable; l'œuvre que nous avons entreprise prouvera suffisamment que, sans une pareille classification, une politique sociale méthodique est irréalisable. On peut dire que c'est la méconnaissance de cette nécessité qui rend si fragiles les développements de la partie sociologique du grand monument élevé à la philosophie des sciences par les deux illustres chefs de l'école positiviste en France et en Angleterre.

Deux lacunes énormes, véritables ouvertures béantes par où pénètre dans leur édifice l'ouragan métaphysique qui le fait vaciller sur sa base, sont la méconnaissance et l'oubli presque complets des deux ordres de phénomènes, les plus considérables peut-être de la sociologie : les phénomènes économiques et les phénomènes juridiques; les premiers sont le fondement même de la science sociale, les seconds en sont le couronnement.

Si Comte et Spencer avaient suivi en sociologie la méthode qu'ils ont employée avec tant de succès dans les sciences antérieures ; si, par induction, ils avaient procédé à un dénombrement minutieux des phénomènes sociaux; si, ensuite, ils les avaient groupés suivant leurs rapports communs ou distinctifs de ressemblance ou de différence ; si, enfin, ils en avaient établi l'échelle hiérarchique, comme nous l'avons fait, en partant des plus simples et des plus généraux, pour finir par les plus complexes et les plus spéciaux, il

/ est certain qu'ils auraient comblé ces lacunes fondamentales qui

1 vicient l'ensemble de leurs vues sociologiques.

I A ce point de vue, les économistes socialistes et scientifiques.

I tels que Proudhon et Stuart-Mill, d'un côté, et la grande école des

1 légistes et des jurisconsultes, de l'autre, si bien représentée par Sumner, Main et Lawrence, peuvent servir d'indication du com-

(1) Voir Abrégé de Psychologie, Introduction.

plément indispensable que nécessite la grande encyclopédie philosophique de Comte et de Spencer.

Les recherches méthodiques auxquelles nous nous sommes livré dans les chapitres précédents nous ont donné les résultats suivants, concernant la classification des phénomènes sociaux et des sciences correspondantes :

Les sentiments altruistes, les émotions sympathiques, l'expression et la communication des pensées et des émotions par la parole, le geste, la physionomie sont les organismes dont la formation spontanée et instinctive relie directement, par leur composition mi-partie individuelle, mi-partie collective, la psychologie et la physiologie à l'ordre plus complexe des phénomènes sociologiques.

Il en est de même de la conservation et de la reproduction physiologiques de l'espèce, qui donnent naissance à des agrégats sociaux facilités par la sympathie née du besoin amoureux et de la vie en commun, d'où se forment ces institutions sociales susceptibles de se perfectionner de plus en plus : le mariage et la famille.

En dehors de cette classe de phénomènes qui servent de trait d'union entre la sociologie et les sciences antécédentes, les phénomènes sociaux les plus généraux et les plus simples sont les phénomènes économiques. Sans eux, toutes les autres fonctions sociales sont impossibles et ne se conçoivent même pas. ■ Parmi les fonctions économiques, la plus générale et la plus simple, à son tour, est la circulation. Les routes, les canaux, les chemins de fer, la poste, le télégraphe, la monnaie et les banques, organes principaux de la fonction circulatoire, sont, dès maintenant, les mieux constitués de tous les organes économiques, précisément parce qu'ils appartiennent historiquement et logiquement à cette fonction circulatoire dont la formation naturelle est élémentaire et primaire. Cette généralité supérieure de la circulation a été parfaitement constatée et reconnue, notamment par Proudhon et par tous les économistes qui se sont occupés d'une façon spéciale de l'organisation du crédit et de la circulation.

La consommation est plus complexe que la circulation ; elle l'est

moins que la production; toute production implique une consommation antérieure ; toute consommation, au contraire, n'implique pas une production; bien des membres de la société et beaucoup d'organes sociaux très importants consomment sans produire, et il est certain que les agents naturels ont dû suffire à la subsistance de l'homme pendant un long temps avant toute production sociale. Logiquement, s'il est vrai que la consommation suppose un produit, il est cependant certain que le premier acte de production suppose une période de temps préalable pendant laquelle le producteur a dû consommer avant d'achever son œuvre. Cette nécessité d'une consommation antérieurement à toute production est même le principe et l'explication de l'intervention du crédit. Ne perdons pas de vue que nous envisageons ici les phénomènes économiques non au point de vue individuel, mais au point de vue social. Sous ce dernier aspect, tout le monde est échangiste, tout le monde encore est consommateur, grâce à l'échange, c'est-à-dire à la circulation; mais tout le monde n'est pas producteur. Tous les produits se consomment et s'échangent, mais tout ce qui circule ou est consommé n'est pas exclusivement un produit de l'individu ou de la collectivité sociale. Les agents naturels, par exemple, entrent pour une forte part dans le résultat de nos travaux.

Les phénomènes de la consommation sont déjà socialement beaucoup mieux constitués et organisés que ceux de la production ; moins bien cependant que les phénomènes relatifs à la circulation; la consommation de l'Etat, représentée par l'organisme fiscal, a depuis longtemps acquis un développement considérable et les besoins de la consommation privée sont autrement connus et satisfaits que les nécessités de la production, où l'anarchie dans la concurrence et une destruction mutuelle paraissent constituer encore le dernier mot de notre conception de l'ordre économique.

La production, tant agricole qu'industrielle, est le phénomène économique le plus complexe, celui qui nécessite le plus de connaissances scientifiques et sociologiques ; il n'est donc pas étonnant qu'il soit le moins organisé, le moins connu et le plus abandonné de tous aux fluctuations les plus excessives et, par cela même, aux

spéculations les plus égoïstes et les plus antisociales. Les perturbations profondes qui troublent à tout instant nos civilisations agricoles et industrielles sont l'indice évident d'une organisation sociale de la production encore fort peu consolidée.

Cette classification secondaire des phénomènes économiques est, comme toute la classification des phénomènes sociaux, d'une importance capitale au point de vue de la législation et surtout de la politique sociales ou de la méthode rationnelle de diriger les sociétés; il en résulte, en effet, que, pour modifier d'une façon directe et efficace l'organisation économique, c'est sur la circulation qu'il faut agir. Comme cette dernière est le phénomène le plus général, il entraîne nécessairement dans son courant tous les autres, qui n'agissent sur lui que par voie indirecte et de réaction.

Sans une bonne organisation du crédit et de la circulation, les consommateurs seront toujours les victimes de la spéculation et de l'agiotage, et la production, corrompue et exploitée par le parasitisme capitaliste, ne sera pas réglée par l'intérêt social, mais par des appétits égoïstes. Cette même situation agira sur les arts industriels, les beaux-arts, les croyances, les mœurs, la morale, le droit et la politique générale.

Cela est tellement vrai, qu'une démocratie sans une organisation juridique du crédit ne sera jamais qu'une démocratie apparente, une firme menteuse ; la réalité économique est plus forte que les lois et les constitutions ; c'est elle qui fait sortir le despotisme même du suffi'age universel; la première garantie de l'ordre et du progrès réside dans l'ordre et le progrès économiques.

Une subdivision économique tertiaire qu'il convient de noter est celle de la production en agricole et industrielle; celle-ci, malgré l'opinion commune, est moins compliquée que celle-là, et elle lui est logiquement et historiquement antérieure. L'expérience des populations primitives, tant anciennes que modernes, prouve qu'avant de s'adonner à l'agriculture, l'homme s'est livré à la confection d'une foule d'objets mobiliers et d'outils; d'autre part, l'agriculture exige bien plus de connaissances scientifiques que

l'industrie; chacun peut constater que l'industrie a reçu un développement social par l'atelier, l'usine, les vastes sociétés anonymes et les syndicats, dont l'agriculture n'offre pas même l'apparence; c'est, du reste, probablement l'industrie qui entraînera l'agriculture dans son courant et l'enlèvera à la routine et à l'isolement, représentés par la forme propriétaire et parcellaire, où elle végète aujourd'hui.

Nous avons déjà indiqué comment les arts industriels et les beaux-arts constituent le développement naturel des phénomènes économiques relatifs à la production. Il n'est, pour ainsi dire, aucun fabricat où l'intervention du goût ne produise la recherche de la beauté ; nous retrouvons jusque dans les débris de l'industrie des populations préhistoriques des traces de cette préoccupation des belles formes et de l'ornementation ; dans les sociétés actuelles, elle se montre dans les objets les plus communs et les plus grossiers.

Insensiblement les arts industriels s'élèvent encore d'un degré dans les beaux-arts, où la recherche de la beauté est indépendante de l'utilité du produit. Cette transition s'opère par certaines fabrications mi-partie industrielles, mi-partie artistiques, telles que les poteries, les étoffes, les meubles, l'orfèvrerie, les bronzes, etc.

Dans l'architecture, la sculpture, la peinture et surtout la musique, la séparation du beau et de l'industriel s'opère avec une netteté toujours croissante, qui nous enlève de plus en plus, pour ainsi dire, aux préoccupations terrestres.

Toutefois, en même temps que les beaux-arts se détachent de l'industrie, ils se rapprochent des phénomènes supérieurs de la sociologie, dont ils subissent, dès lors, la réaction plus directement que les phénomènes économiques. C'est cette réaction sociale, légitime et nécessaire, qui empêchera toujours les beaux-arts, quels que soient la fantaisie et l'idéalisme du musicien et du poète, d'être libres dans le sens absolu du mot et de cesser de remplir un office social et, pour ainsi dire, un sacerdoce d'une importance considérable. C'est cette haute dignité de la fonction artistique qui faisait revêtir les artistes par l'antiquité et même de nos jours d'un véritable caractère sacré et divin. Ce caractère n'est autre

<jue l'inspiration sociale, qui souffle sans cesse et, d'ordinaire, à l'insu des artistes sur le feu de leur génie, pour en entretenir et en augmenter la flamme. L'instinct social parle librement par la voix du poète et du musicien, par Tes créations du sculpteur, de l'architecte et du peintre, parce qu'il n'est soumis directement à aucune des hautes manifestations réfléchies, juridiques ou politiques de l'intelligence collective : il ne subit immédiatement l'impulsion que du génie individuel de l'artiste et des fatalités inorganiques et économiques, y compris celle de l'amour, ce générateur direct de l'art.

Ceci explique comment l'inconscience artistique quasi générale est une condition même du génie.

Les croyances des siècles, les mœurs, la morale, le droit, toute la politique sociale réagissent donc sur l'artiste et le jjossèdeni avec d'autant plus d'intensité que son art est plus détaché de la réalité industrielle. Les poètes et les musiciens, les plus libres et les plus inconscients de tous les êtres créés, sont, en même temps, de véritables girouettes, que les tempêtes déchaînées, aussi bien que les douces brises des forces sociales en activité font tourner à tous les vents. Nos hommes politiques sont encore trop souvent des artistes et l'on sait par expérience quelle est Tirrémédiablo inconsistance politique des artistes. Cette inconsistance est leur génie même, celui des forces sociales primaires dont le souffle fait vibrer leur cerveau.

La vie économique et génésique, avec son excroissance des arts industriels et des beaux-arts, suscite inévitablement l'acquisition d'une certaine somme d'expériences et de croyances tirée de l'observation et de l'expérimentation des phénomènes qui forment la matière des sciences antérieures aux sciences sociales, obser-vations et expérimentations géométriques, arithmétiques, mécaniques, physiques, chimiques, biologiques et psychiques. De là un certain nombre de croyances sociales sur la nature et l'origine du monde physique et organique, son fonctionnement, sa destinée et celle des êtres qui le peuplent. Les croyances sociales sont vraies ou fausses. Nous avons montré antérieurement comment l'homme

procède toujours, en réalité, par la méthode inductive et positive, c'est-à-dire en cherchant à expliquer l'inconnu par le connu. L'inconnu a deux faces : l'une représentant ce qui n'est pas encore connu, le domaine inexploré de la phénoménalité relative; l'autre représentant ce qui ne le sera jamais, l'incognoscible, la substance, l'en soi, le commencement, la fin, l'absolu.

De là des croyances résultant, d'une part, de constatations positives, d'autre part, d'hypothèses vérifiables, mais non encore vérifiées et enfin d'hypothèses imaginaires.

Le domaine des deux derniers ordres étant nécessairement le plus étendu dans les civilisations primitives, d'autant que celui de l'incognoscible est absolument sans bornes, on comprend que les croyances religieuses ont dû s'étendre et se consolider en institutions formidables avant toute organisation sociale de la fonction purement scientifique. Le culte des ancêtres, celui des esprits, la croyance à l'immortalité de l'âme, le fétichisme, l'astrolâtrie, le polythéisme, le monothéisme et toutes les conceptions métaphysiques ont dû être représentées par des castes religieuses, des rites, des Églises, des dogmes, avant que les croyances réellement scientifiques ne devinssent une fonction sociale, par exemple dans les conseils d'hygiène, les écoles, les instituts, les académies, etc.

C'est la vie économique, amoureuse et artistique, combinée avec les croyances, qui constitua les mœurs et, plus tard, la morale; c'est, en eflet, seulement de notre temps que la morale s'est émancipée des croyances religieuses et métaphysiques. Les mœurs sont une conséquence des conditions économiques de la société, de ses institutions familiales, de son goût pour le beau et de ses croyances. Plus elles s'élèvent et s'épurent, plus elles se dégagent des préjugés et du despotisme des croyances et des habitudes nées des besoins génésiques et économiques.

Mieux l'organisme économique sera constitué et développé, plus tous les progrès des phénomènes consécutifs seront assurés; du bien-être économique dépendent tous les perfectionnements familiaux, artistiques, philosophiques, moraux, juridiques et politiques; la misère engendre la promiscuité sexuelle, la décadence du goût.

la superstition, l'immoralité et, en dernier lieu, l'injustice et le despotisme; alors, ce n'est plus le contrat nécessairement et de sa nature égalitaire et sjnallagmatique qui règle les' relations sociales, c'est la force, que celle-ci s'appelle le prince ou l'État, peu importe. La morale indépendante, née de la philosophie du xviii^ siècle, a été déterminée par une émancipation correspondante des mœurs, issue elle-même de la révolution économique qui permit au tiers état d'imposer sa suprématie, même politique, en France et, successivement, dans la plupart des pays de l'Europe. L'État n'intervient plus guère aujourd'hui dans les mœurs et la morale que pour refréner certaines atteintes infligées à ceux de ses membres considérés comme incapables de se défendre ou d'apprécier la valeur de leurs actions. Les mœurs et la morale sociales, étant devenues de plus en plus conscientes et immanentes, ont cessé dans la même mesure d'être administrées, réglées et gouvernées par des autorités externes religieuses ou civiles ; la force morale collective se suffit déjà désormais à elle seule; sa libre organisation est absolument plus efficace que toutes les censures et que tous les dogmes ; ce n'est plus la peine qui déshonore, c'est l'acte même qui porte atteinte à la morale ; les sociétés d'hygiène, de libre pensée, de tempérance, de protection pour les êtres faibles et inférieurs rempliront un jour un office plus considérable et plus efficace que les religions : plus considérable, parce que les religions, malgré leurs prétentions communes à l'universalité, ne sont jamais universelles, comme la morale basée sur la science le sera certainement; plus efficace, parce que les religions, appliquant à des maux trop réels des remèdes incertains, ne pourront jamais, comme la morale positive, rechercher et atteindre la misère et le mal jusque dans leurs racines.

Au point de vue philosophique et moral, on peut dire que la fonction sociale de Dieu, en qui, sous tant de formes terribles ou touchantes, se sont incarnées les croyances primitives, tend de jour en jour à diminuer et à prendre fin, à mesure que le domaine du cognoscible est élucidé et parcouru. Historiquement et socialement, Dieu a existé : puisse cette conception relative de

l'existence de la Divinité clôturer le débat entre théologiens et athées, en donnant à chacune de ces écoles la seule et partielle satisfaction qu'elles puissent obtenir, l'une pour le passé, l'autre pour l'avenir! A ceux qui, trop nombreux encore, ne peuvent vivre sans chimères, il restera à jamais en réserve l'espace illimité de l'absolu incognoscible, oîi il est toujours loisible de donner libre cours à toutes les fantaisies et à toutes les hypothèses, parce qu'aucune n'est saisissable ni vérifîable.

Les fonctions et les organes sociaux économiques, combinés avec les fonctions et les organes sociaux relatifs à la conservation et à la reproduction de l'espèce, créent des habitudes sympathiques industrieuses, amoureuses et familiales, lesquelles, rendant l'organisme social de plus en plus sensible à la beauté par le progrès des arts industriels et des beaux-arts, suscitent un progrès correspondant des croyances, des mœurs et de la morale. Celle-ci se consolide et s'étend à mesure que les préjugés locaux et les croyances religieuses et métaphysiques sont absorbés par le développement organique de plus en plus uniforme et universel des vérités purement scientifiques.

Cette génération naturelle des phénomènes sociaux les uns par les autres étant reconnue, les derniers degrés de la science sociale se classent, pour ainsi dire, d'eux-mêmes.

La subordination des lois et du droit à la morale et de celle-ci à la coutume et aux mœurs est un aphorisme répété depuis Aristote par tous les jurisconsultes et philosophes; Montesquieu et, après lui, les encyclopédistes ont suffisamment popularisé ces vérités, par lesquelles ils ont battu en brèche les diverses institutions de leur temps.

Les phénomènes juridiques sont, en réalité, au sommet de l'échelle sociale; le beau livre de Proudhon, De la Justice dans la Révolution et dans V Église, est le développement de cette grande idée de la j ustice considérée comme immanente et suprême régulatrice des sociétés.

Tous les peuples, les modernes moins cependant que les anciens, les civilisés moins que les sauvages, ont eu et ont encore l'illusion

que leur organisation de la justice est presque parfaite ; cette •conviction est surtout le lot de ceux de leurs membres qui, en possession de l'autorité économique, religieuse et morale, rendent la justice; c'est là une superstition vaine, fortifiée, il est vrai, par l'appareil souvent majestueux et redoutable qui entoure cette prétendue justice et ceux qui en exercent le ministère ; cette illusion disparaît à mesure que les agrégats sociaux s'éveillent, par un plus grand bien-être, à une sensibilité d'abord émotionnelle, puis philosophique et morale, et, définitivement, juridique plus consciente.

Le droit romain, cette prétendue raison écrite, est un exemple de ce préjugé général inoculé par l'enseignement, même supérieur, et la routine de plusieurs siècles et qui consiste à confondre la forme et la formule, en apparence immuables et parfaites, avec le fond, toujours mobile et variable ; les phénomènes sociaux juridiques sont encore parmi les moins développés et les moins organisés; ils brillent surtout par les formules, mais ces formules sont trop souvent creuses ou cachent des réalités qui ne sont rien moins que régies par le droit. Que peut-on imaginer de supérieur, comme expression du droit, au cuique siiiim des Romains? Cette formule contenait cependant la propriété quiritaire absolue et l'esclavage, qui en sont la négation complète. " Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit » : ce bel aphorisme évangélique n'a pas empêché le servage d'exister, dans la France très chrétienne, jusqu'à la Révolution de 1789, pas plus que le Code Napoléon n'a supprimé la hideuse plaie du salariat agricole et industriel. Pour apprécier les formules et les codes, il faut donc mettre leur texte littéral en rapport avec la réalité sociale, c'està-dire avec leur contenu Le droit se modifie et se développe sans cesse, la formule souvent reste, mais sans sa signification primitive. Les formules juridiques, comme les systèmes philosophiques, sont semblables à de beaux cadavres embaumés; leur expression est identique et parfaite en apparence, mais il ne faut pas s'arrêter à les contempler pour y recueillir un enseignement que peut seule donner la réalité vivante,

Le droit est encore, de tous les phénomènes sociaux, à l'exception des phénomènes politiques, celui dont la fonction est la moins organisée : à preuve la quasi-nullité de son action, même sur les phénomènes élémentaires les plus généraux de la sociologie, les phénomènes économiques; nous n'avons possédé jusqu'ici que la métaphysique du droit ; il n'a pas même su s'adapter aux nécessités primordiales de la vie collective ; c'est seulement dans ces derniers temps qu'on a soulevé la question de savoir quels sont les rapports entre la morale et le droit, d'un côté, et l'économie politique, de l'autre; la science est toujours indécise sur ce point; il n'y a pas encore de législation sociale du travail ; c'est à ])eine si les contestations les moins importantes qui peuvent surgir et qui surgissent continuellement entre ce dernier et le capital sont réglées par des conseils de prud'hommes et, dans de rares occasions, par des chambres de conciliation. A plus forte raison, les rapports fondamentaux du capital et du travail sont-ils abandonnés à l'anarchie la plus complète, à l'absence de tout élément contractuel et juridique et, nécessairement, au despotisme de la force momentanément prépondérante.

Le droit n'ayant pas encore pénétré les profondeurs de la vie économique des sociétés, il n'est pas étonnant que les relations sexuelles et familiales, le goût artistique, les croyances, les mœurs et la morale, tant des dirigeants que des dirigés, souffrent de cette imperfection organique; tous nos progrès, toutes nos institutions sont constamment mis en péril par le manque d'équité, c'est-àdire d'équilibre des forces économiques collectives ; aussi, dans les moments de crise aiguë, voyons-nous les sociétés occidentales, même les plus avancées, recourir à la répression brutale et à l'état de siège, c'est-à-dire retourner au mode primitif le plus rudimendaire de régler les conflits.

Au pôle opposé des phénomènes économiques, les phénomènes politiques, dont la perfection dépend directement de celle du droit, aboutissent, par la méconnaissance de ce dernier, à ce résultat inévitable, que la direction générale de la société — toujours et avant tout déterminée par sa constitution économique et, accès-

soirement, par sa constitution morale et philosophique — est, pour tout ce qui concerne les éléments sociaux, non encore coordonnés et équilibrés, aux mains de ceux qui profitent de cette anarchie.

Le despotisme et l'exploitation de l'homme sont toujours en raison directe de la faiblesse constitutionnelle des divers organismes sociaux.

Les phénomènes juridiques, cela va de soi pour ceux qui ont suivi attentivement l'exposé de cette classification hiérarchique, ont leurs subdivisions naturelles et successives parfaitement indiquées.

Le droit s'applique tout d'abord aux relations économiques et, en premier lieu, aux plus étendues et aux plus générales, l'échange, le commerce, ensuite à la consommation et, enfin, aux plus complexes, celles qui concernent la production industrielle et agricole. La production est encore le phénomène économique le moins soumis au droit, précisément à cause de sa complexité supérieure. La refonte des divers codes commence généralement, partout, par la revision du code de commerce ; le régime de l'industrie et de la propriété ne sera revisé qu'après; l'organisation agricole ellemême suivra une certaine entente collective industrielle préalable ; son anarchie est, en effet, .supérieure, si possible, à celle de l'industrie proprement dite (1).

Le droit s'adapte ensuite aux phénomènes relatifs aux relations sexuelles et familiales; après avoir introduit l'équité dans le tien et le mien, il transforme le lien conjugal, ennoblit le mariage par le contrat, transforme l'autorité paternelle en une simple surveil-

(1) C'est une erreur presque générale de supposer que la période agricole précède la période industrielle; en dehors de la chasse et de la pèche, les occupations des populations primitives, tant anciennes que modernes, sont, avant tout, industrielles; elles ont principalement pour objet la confection des outils, des ustensiles et des armes; ce qui induit en erreur, c'est le grand développement pastoral et agricole qui a suivi cette période, antérieurement aux progrès tout récents de l'industrialisme; mais la socialisation de l'agriculture sera certainement postérieure à celle de l'industrie et il est certain que c'est celle-ci qui est en voie de se transformer la première.

lance tutélaire; resserre, en un mot, les liens de la famille, tout en donnant plus de liberté et de droits à chacun de ses membres.

Quant aux phénomènes artistiques et aux beaux-arts proprement dits, le droit a fait assez pour les artistes quand il a assuré leur indépendance économique, comme il doit le faire pour tous les producteurs ; les droits de la propriété artistique et intellectuelle étant consacrés, l'artiste n'a plus rien à prétendre, comme il n'a plus rien à subir ; rien ne doit plus ni le favoriser ni le comprimer; il reste soumis uniquement aux nécessités économiques et génésiques et aux liens contractuels et juridiques qui en résultent; la société lui garantit, comme à tous autres, ses droits d'échangiste, de consommateur, de producteur et ses droits personnels ; l'artiste, de son côté, doit être honnête, c'est-à-dire respectueux des contrats, fils, amant ou chef de famille irréprochable; en dehors de ces conditions, qui lui sont communes avec tous ses semblables, il ne doit reconnaître, au point de vue de ses productions artistiques, ni les mœurs, ni la morale, ni le droit, ni la politique; moins il sera soumis à ce qui est socialement convenu, plus il sera artiste, c'est-à-dire plus il sera l'écho inconscient et parfait des activités et des désirs sociaux latents qui demandent à s'éveiller; au point de vue de ses créations, l'artiste est moralement et pénalement irresponsable; il n'a déjuge que la conscience collective et impersonnelle, qui désavoue ou immortalise son œuvre, suivant qu'elle répond ou non à l'évolution sociale.

En ce qui concerne les croyances religieuses, métaphysiques ou scientifiques, leur droit, c'est la liberté absolue; quelque fausses ou inopportunes que puissent être leurs manifestations, la société ne peut les réprimer, pas plus qu'elle ne peut imposer celles qui lui paraîtraient justes et nécessaires; le lien social, en ces matières, ne peut plus résulter que de la libre acceptation des données scientifiques par les membres de la société, et cette acceptation est soumise à une revision continue. Au contraire, les anciennes superstitions métaphysiques et religieuses fondées sur des hypothèses avaient besoin, pour se maintenir, de l'autorité théocratique ou civile; si l'autorité avait encore à intervenir

aujourd'hui, ce serait contre ces dernières; mais les progrès naturels de la science et de la philosophie suffiront pour les extirper.

La législation correspondant à l'application du droit à ces divers ordres de phénomènes subit la poussée générale du développement économique, artistique et philosophique, lequel a déjà perdu son caractère local et national, et elle revêt de plus en plus le même caractère universel et international.

De là un droit international :

1° Économique;

2° Civil;

3° Artistique;

4° Philosophique;

5° Moral et pénal ;

6° Politique (1).

Nous avons déjà défini les phénomènes politiques. Ce sont ceux relatifs à la direction des agrégats spéciaux ou généraux de la société. En réalité, la société se gouverne toujours elle-même; elle le fait seulement d'une façon plus au moins consciente et contractuelle; les prétendus despotes ne sont que des agents sociaux, et remplissent souvent leur office, ignorant la force qui les pousse et les entraîne. Les liens sociaux étant, à l'origine, naturellement relâchés, il fallait bien que ce lien fût, autant que possible, main-

(1) Proudhon, dans son beau livre, La Guerre et la Paix, p. 228 el suiv., a étabh une classification à peu près semblable des diverses subdivisions du droit, de la manière suivante <

1° Droit de la force, droit de la guerre, droit des gens;

2° Droit public ou politique ;

3° Droit civil ou domestique ;

4" Droit économique : a) travail ; b) échange ;

5'' Droit philosophique ou de la pensée libre ;

6" Droit de la liberté.

Cette classification a le défaut capital de postposer le droit économique, qui est primordial à la politique et au droit civil Quant au droit de la force et à la force collective elle-même, nous nous réservons de les étudier dans la suite et d'en montrer le caractère social et relatif, en les dégageant des formules encore trop métaphysiques de Proudhon.

tenu par la force; le despotisme était une formation sociétaire aussi naturelle alors que les chartes, les constitutions, les assemblées délibérantes et les diverses formes plus ou moins parfaites par lesquelles la société tend exclusivement à se diviser aujourd'hui d'après sa propre impulsion collective, résultant du libre assentiment de chacune de ses parties.

Chaque organisme social particulier a dû se consolider d'abord autoritairement, puis contractuellement, suivant son degré de succession dans la hiérarchie des phénomènes sociaux, et se faire, en conséquence, un système politique spécial, conforme à cette évolution. La coordination de ces systèmes politiques particuliers et successifs constitue la politique générale de la société, dont le développement a dû, par suite, se réaliser d'après les mêmes lois.

La formation première des phénomènes sociaux économiques a dû, nécessairement, livrer la direction politique primitive aux individus ou aux classes qui avaient en leur pouvoir le plus de richesses. L'organisme qui a pour fonction les relations sexuelles et familiales, étant de formation presque contemporaine, la puissance politique a dû s'incarner dans le chef de famille ou de tribu le plus puissant par lui-même ainsi que par le nombre de ses parents et adhérents et nécessairement aussi, dès lors, le plus riche, puisqu'il pouvait, le cas échéant, dépouiller par la force ses voisins et ses rivaux.

Ce type gouvernemental se retrouve encore, avec des caractères

^ beaucoup plus complexes, non seulement dans quelques sociétés

arriérées de l'Afrique et de l'Océanie, mais dans certaines formes

de monarchie héréditaire et de régimes électoraux ploutocratiques

de civilisations supérieures de l'Europe occidentale.

Le progrès de l'émancipation des travailleurs, coïncidant avec celui des sciences morales, juridiques et politiques, donnera tôt ou tard la direction effective de la société aux intérêts d'où cette direction émane toujours en réalité.

L'humanité, en général et dans chacune de ses parties, est une vaste société anonyme, dont les échangistes, consommateurs et

producteurs, sont les fondateurs et les actionnaires, et les chefs de famille, les artistes, les savants, les magistrats et les préposés politiques les fonctionnaires spéciaux et les mandataires salariés et révocables. Les institutions familiales, la vie intellectuelle morale, juridique et politique des sociétés sont un produit de sa vie économique; le créateursocial,ce n'est ni le politicien, ni le juriste, ni le moraliste, ni le philosophe, c'est le chef de famille, le producteur-consommaleur, en un mot la cellule sociale : l'échangiste. C'est à ce dernier que la direction sociale doit appartenir en droit, comme elle lui appartient en fait, malgré les incohérences sociales qui altèrent et troublent encore ce principe fondamental de la constitution des sociétés. Le gouvernement, en définitive, doit appartenir au créateur et non pas à la créature.

Le contrat d'échange le plus général et le premier des contrats sociétaires, se répercutant dans tout l'organisme social, transformera de plus en plus, dans les divers ordres de phénomènes quelconques, le principe d'autorité en un régime contractuel où la force collective se confondra avec le consentement collectif, c'est-à-dire le concours des volontés particulières.

La science politique est, à vrai dire, la science de l'intelligence sociale et a pour couronnement une théorie de la volonté collective. Notre classification hiérarchique des phénomènes sociaux montre, en effet, comment, de simple organisme échangiste, producteur et reproducteur, l'être social s'élève de plus en plus à des ordres d'activité où la vie collective, intelligente et raisonnée intervient toujours davantage, au point de nous autoriser à concevoir, à partir des phénomènes les plus élevés, la possibilité de réagir par le droit et la politique, c'est-à-dire par un effort de la volonté sociale, sur les phénomènes les plus généraux ix)ur les transformer et les améliorer et susciter ainsi de nouvelles énergies collectives, qui seront derechef la source de progrès ultérieurs.

Les phénomènes politiques sont les phénomènes supérieurs de la société ; il suit de là que les manifestations concrètes et simples en apparence, bien que d'une composition excessivement complexe, auxquelles ils donnaient lieu, étant naturellement superficielles,

étaient aussi très visibles et apparentes et devaient attirer l'attention des premiers historiens, philosophes et observateurs en général; mais, comme ils étaient incapables de décomposer ces faits compliqués en leurs éléments simples, comme, notamment, ces éléments simples, c'est-à-dire les phénomènes économiques, étaient à peine connus, à cause même de leur peu de cohérence collective qui permettait de les confondre avec les phénomènes purement nutritifs de la vie individuelle et domestique (économie veut dire loi domestique), l'histoire et la politique se bornaient à la constatation, au récit et à la description des faits sociaux les plus apparents, tels que les guerres, les démarches diplomatiques, les discours, et les causes des mutations sociales étaient, d'ordinaire, attribuées sinon à la fatalité ou à la volonté providentielle, dans tous les cas à des raisons accidentelles absolument insignifiantes.

Pas plus que les historiens et les théoriciens de la politique, les hommes d'État n'approfondissaient les raisons générales et véritablement directrices des mouvements sociaux, et tandis qu'euxmêmes étaient le jouet des grandes perturbations dans les populations et des causes économiques, ils croyaient véritablement qu'ils gouvernaient le monde, alors que, en réalité, ils n'en étaient que les pantins!

Cette illusion est encore le lot des gouvernants modernes et de leurs administrés. La classification que nous proposons sera la fin de ce préjugé.

La morale, le droit, la politique sont déterminés et gouvernés par les phénomènes sociaux antérieurs plus simples et plus généraux, sur lesquels ils ne font que réagir, comme la volonté individuelle de notre conduite, c'est-à-dire dans des limites très étroites, moins étroites cependant que celles imposées au libre arbitre de l'être individuel, par le motif que le superorganisme social est bien plus flexible et plus plastique que l'organisme individuel.

Cette malléabilité supérieure du superorganisme social est, pour nous, la plus encourageante garantie du progrès social.

Les phénomènes politiques, c'est-à-dire relatifs à la direction de

la société par elle-même, sont reliés aux phénomènes juridiques antécédents par le droit public externe et par le droit public interne.

Le droit public interne et le droit public externe se manifestent par des phénomènes administratifs, législatifs et exécutifs.

Ces subdivisions primaires de la politique s'appliquent à tous les phénomènes sociaux antécédents.

Il y a d'abord une politique économique, tant externe qu'interne, tant nationale qu'internationale, et les intérêts économiques commencent par être administrés avant de faire l'objet d'une délibération et d'une exécution collectives.

C'est la fonction circulatoire, poste, chemins de fer, télégraphe, commerce, etc., qui fait le premier objet d'une politique nationale et internationale, tandis que les autres fonctions sont encore abandonnées aux intérêts privés.

Il y a une politique, c'est-à-dire une direction et une administration, artistique par les écoles, les musées, les académies, bien longtemps avant que les autres phénomènes sociaux soient pourvus d'organes aussi réguliers.

Il y a une direction sociale des croyances soit religieuses, soit métaphysiques ou purement scientifiques; il y a, de même, une direction morale, véritable administration des mœurs, comme la censure à Rome et les ordonnances des rois sur divers objets relatifs à la vie ordinaire, par exemple sur le luxe.

Il y a, enfin, une direction juridique; la justice commence aussi par être administrée, comme encore dans les pays orientaux, avant de faire l'objet de débats complets et réguliers ; elle est également interne ou externe.

En reliant cette chissification générale à la classification hiérarchique des phénomènes relatifs aux sciences antérieures aux sciences sociales, nous possédons enfin une échelle hiérarchique complète du savoir humain basée sur la complexité croissante et la généralité décroissante des phénomènes correspondants.

Cette classification hiérarchique est de la plus haute importance.

Au point de vue dogmatique, elle permet d'organiser un enseignement encyclopédique gradué conformément à la complexité, c'est-à-dire à la difficulté objective des sciences. Cette constitution de la réforme pédagogique est le préliminaire indispensable de toutes les autres réformes; sans elle, aucun progrès méthodique n'est réalisable en sociologie, où l'être humain est, à la fois, l'agent réformateur et le sujet à réformer.

Au point de vue politique proprement dit, cette classification hiérarchique peut seule instaurer l'ère d'une politique véritablement positive; elle seule détermine, en eff'et, d'une façon claire et précise dans quelle série de phénomènes les organes dirigeants de la société doivent intervenir pour agir sur le superorganisme social et l'améliorer. Il est évident, par exemple, et cela résulte de notre seule classification, que ce n'est pas en opérant sur les phénomènes les plus concrets et les plus complexes qu'on peut agir directement sur les phénomènes les plus généraux; par ce procédé, on n'opère que par voie indirecte et de réaction et les résultats, manquant d'une base générale, risquent fort de n'être pas stables. Au contraire, une réforme en apparence même très modeste, introduite dans les phénomènes sociaux les plus généraux, tels que ceux relatifs à la circulation des biens, agit directement sur tous les phénomènes plus complexes et se traduit en améliorations artistiques, intellectuelles, morales, juridiques et, enfin, même en certains progrès politiques.

Par notre seule classification hiérarchique des sciences sociales se trouve donc définitivement anéantie cette funeste erreur, cause de tant de déceptions, de révolutions et de réactions, qui consiste à supposer que les réformes purement politiques peuvent améliorer la condition des sociétés; ces transformations, tant qu'elles n'ont pas pour base des réformes économiques, intellectuelles et morales effectives, n'ont aucune solidité.

Les votes des assemblées politiques, les coups d'Etat populaires ou autoritaires, non plus que les batailles, ne transforment les rapports sociaux réels s'ils ne sont l'expression d'une situation antérieure plus générale, qui les détermine; dans le cas con-

traire, ces faits ne sont que des réactions superficielles disparaissant aussi instantanément qu'elles se produisent.

Ce sont les phénomènes économiques qui supportent tous les autres et donnent au superorganisme social sa base et sa configuration générale. On ne peut réformer les conditions intellectuelles, morales, juridiques et, à plus forte raison, politiques de la société qu'en agissant directement sur sa situation économique. On ne peut réformer les phénomènes économiques qu'en agissant sur les plus généraux d'entre ces derniers, c'est-à-dire sur les phénomènes de la circulation.

Quand nous nous occuperons spécialement de l'étude des fonctions et des organes relatifs aux croyances sociales, religieuses ou positives, on verra que notre classification hiérarchique fondée sur leur généralité plus ou moins grande correspond à leur classification et à leur hiérarchie naturelles. Le droit, par exemple, n'est pas supérieur à la morale, à la coutume et aux mœurs parce qu'il implique des caractères spéciaux que ne possèdent pas ces derniers, mais parce qu'il naît effectivement de leur développement structural.

On voit maintenant combien restreinte est la loi des trois états de Comte et le peu de place qu'elle tient, en réalité, dans une classification hiérarchique complète des phénomènes sociaux ; en définitive, elle ne s'applique qu'à un certain ordre de ceux-ci : les croyances. i

Combien autrement solide, vaste et réaliste est la base économique sur laquelle s étagent, par une formation successive et naturelle, les créations sociales plus élevées! Le superorganisme social ne se développe pas d'après nos idées et sous leur impulsion ; ces dernières ne font que réagir, pour la perfectionner, sur sa direction spontanée, laquelle lui est imprimée par la poussée générale de la nature tant inorganique qu'organique et l'impulsion des phénomènes moins élevés de la vie sociale, ceux qui sont relatifs à la nutrition et à la reproduction sociétaires.

On comprend maintenant pourquoi les révolutions économiques et familiales sont si lentes, mais, en même temps, si durables,

pourquoi les autres mutations, plus fréquentes et plus bruyantes, modifient si peu la condition sociale générale et sont exposées à des oscillations pour ainsi dire, périodiques et continues. La France depuis 1789 a eu un grand nombre de constitutions politiques, mais sa constitution économique n'a guère varié. Il y a bien plus de changements dans les croyances et les idées que dans le régime de la répartition des richesses ; il y en a davantage encore dans les arts, les mœurs, les idées morales et surtout dans la jurisprudence; quant à la législation, elle varie tous les jours; nos lois, décrets, ordonnances se comptent par milliers; les faits politiques se succèdent d'heure en heure; ils exigent un système d'informations auquel la presse simplement quotidienne ne suffit plus que grâce à des éditions multiples et presque ininterrompues. • Une formule artistique ou littéraire perd toute valeur au bout de trente ans; le romantisme en est un exemple. Une formule politique et les hommes qui la préconisent sont usés en dix fois moins de temps. Sur ces entrefaites, les cellules du superorganisme économique, lentement et sûrement, s'associent, s'étendent et enfantent la vie et le progrès collectifs par la production de formes nouvelles et supérieures. Le monde économique suscite toute la vie sociale ; il absorbe également tout ce qui, étant devenu inutile, doit mourir, c'est-à-dire être restitué à la circulation incessante de la matière et de la force.

Autre question : Notre classification méthodique et naturelle des phénomènes sociaux est-elle adéquate à leur évolution historique? On n'en peut douter. L'évolution naturelle des sociétés constitue leur histoire; il n'y en a pas d'autres que leur histoire naturelle; celle-ci seule est réelle et vivante, et non l'histoire , superficielle que l'on enseigne. Chaque civilisation isolée gravit tout ou partie des échelons des phénomènes sociaux; la différence entre ces civilisations réside uniquement dans le développement, la complexité de la structure et de l'évolution. De cette identité historique est née l'illusion théorique que les sociétés parcourent un cercle vicieux ou bien les quatre âges de la vie individuelle. C'est là le résultat d'une observation très superfi-

cielle ; les sociétés se développent d'après les mêmes lois, mais avec des variations quantitatives et qualitatives considérables; elles semblent passer de l'enfance à la jeunesse et de celle-ci à la maturité et à la mort, mais ce sont là des circonstances accidentelles et particulières et non pas nécessaires. Les sociétés modernes, plus considérables et plus complexes que les sociétés anciennes, fonctionnent également mieux et plus largement; elles ont des organes plus complets et plus parfaits, adaptés à une activité toujours davantage intense et durable; nous assistons à une coordination internationale de tous les phénomènes sociaux non seulement économiques, mais juridiques et politiques, coordination en grande partie contractuelle et raisonnée, dont les générations éteintes n'avaient pas idée ; plus cette coordination internationale sera étroite et universelle, plus la continuité de la vie sociale sera garantie. Dès maintenant, les liens internationaux établis nous permettent de conclure à une longévité sociale sans limite assignable, si ce n'est celle de la vie, même en rapport avec l'existence planétaire.

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