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CHAPITRE VIII

l'empirisme, l'utopie et ij: socl^isme scientifique.

La classification hiérarchique des phénomènes sociaux étant établie conformément aux lois de leur développement naturel et logique, il convient d'examiner comment l'intelligence humaine a dû nécessairement se comporter vis-à-vis de ce monde superorganique soumis à ses investigations.

Trois procédés principaux, également en rapport avec la réalité objective et notre constitution psychique, président aux progrès de la science sociale : l'empirisme, l'utopie et la méthode positive.

L'empirisme remplit, ainsi que l'utopie, un office sociologique non moins légitime et nécessaire que la méthode positive; il en est la forme rudimen taire et grossière, moulée sur le modèle même des procédés psychiques les plus simples.

L'intelligence de l'enfant ne connaît et ne voit pas l'ensemble des choses, elle n'en perçoit que certains détails, les plus visibles, les plus fréquents, les plus apparents ; elle va du particulier au général, du concret à l'abstrait ; ce n'est qu'au fur et à mesure qu'elle s'est enrichie d'observations qu'elle les classe et les coordonne.

Nous avons constaté que les phénomènes concrets et superficiels de la sociologie, notamment les phénomènes politiques, englobent et cachent, pour ainsi dire, les phénomènes généraux et élémentaires inférieurs ; l'empirisme sociologique a donc recueilli et recueille encore sans un ordre bien déterminé, au hasard de ses découvertes, des observations relatives à des faits

concrets et complexes dont il est incapable d'éclaircir la philosophie mystérieuse ; elle se complaît dans la description émouvante des expéditions militaires, des biographies d'hommes célèbres, des brusques révolutions dont elle ne distingue pas les raisons lointaines et profondes ; tous les historiens grecs et romains ne descendent guère au-dessous de la surface la plus directement visible des événements ; leurs récits se résument dans la vie de quelques hommes illustres; il a fallu fouiller les décombres de l'antiquité pour y retrouver des traces heureusement ineflfacées et ineffaçables de la vie sociale d'alors.

Les recherches empiriques pénétrant de plus en plus de la surface à l'intérieur des couches sociologiques superposées dans l'ordre indiqué au tableau précédent, l'empirisme recueille successivement, à mesure que sa puissance de pénétration grandit, des observations, de plus en plus générales, descendant ainsi de la politique au droit, du droit à la morale, à la philosophie, à l'art et, en dernier lieu, à l'organisation civile et économique. Les histoires et les constatations politiques superficielles remontent à la plus haute antiquité; ce n'est que plus tard que se révèlent les jurisconsultes, les moralistes, les philosophes et les artistes ; quant à l'économie politique, elle était encore, il y a cent ans, une science purement empirique, et elle n'est pas même parvenue, jusqu'ici, à se dépouiller entièrement de ce caractère.

L'em])irisme, du reste, est éternel parce que, dans le domaine de l'inconnu, il y aura toujours des faits observés et recueillis au hasard et non immédiatement susceptibles d'être rattachés aux phénomènes antérieurement classés. Les procédés primitifs de l'esprit ne sont jamais entièrement supprimés par les procédés plus complexes postérieurs, pas plus que le nombre des sentiers et des routes n'a diminué par l'introduction des chemins de fer ; le rôle de l'empirisme dans l'État autoritaire est encore considérable par cela même que l'autorité est le lien des facteurs sociaux non déjà organisés ni classés.

La fonction de l'empirisme s'opère donc en sens inverse du développement hiérarchique naturel des phénomènes sociaux ;

elle creuse la surface pour arriver successivement à des formations de plus en plus générales et profondes.

A vrai dire, l'empirisme n'a pas de méthode ; il se plie aux faits, vivant de ce qu'il recueille de jour à autre; les empiriques se confondent facilement avec les charlatans parce qu'ils attribuent, comme ceux-ci, à des faits particuliers non encore expliqués une importance et une puissance merveilleuses.

Presque tous les hommes politiques sont des empiriques ; ne connaissant des choses que les apparences superficielles, ils n'ont d'autre science que celle de se tenir en équilibre sur la surface glissante et mobile des phénomènes sociaux .supérieurs, d'où ils se figurent diriger les destinées de leurs semblables, qui, à leur tour, s'imaginent de bonne foi recevoir leur impulsion; la réalité leur inflige de cruelles et continuelles leçons en les soumettant à toutes les hontes et à toutes les chutes; il est rare qu'un homme politique soit un honnête homme : son désir insatiable, quoique d'ailleurs irréalisable, de se maintenir au pouvoir lui impose toutes les palinodies et toutes les bassesses; le plus habile est le plus changeant, parce qu'il est plus en rapport avec les variations multiples et incessantes de l'empirisme politique.

L'empirisme s'applique aussi à tous les autres ordres de phénomènes sociaux ; le droit et la morale commencent par être empiriques avant de devenir l'objet d'une science ; en économie sociale, la fameuse loi de l'offre et de la demande, dont ont vécu tant de générations de pseudo-économistes, est un simple fait empirique.

L'utopie, en sociologie, est une des formes de l'hypothèse; cette dernière joue un rôle considérable et légitime dans les sciences expérimentales ; bien des lois physiques et chimiques sont encore des hypothèses : elles sont cependant admises parce que ce sont elles qui expliquent le mieux certaines propriétés de la matière.

L'hypothèse et l'utopie sont déjà un mode supérieur de raisonner; elle constituent l'intervention d'une certaine généralisation et, en même temps, une certaine abstraction dans l'étude des phénomènes. L'utopie, en général, consiste à appliquer à des faits insuffisamment connus et expliqués les lois de faits qui le sont

davantage ; ainsi, la sociologie a reçu des explications tirées lour à tour des astres, des nombres, des lois physiques et chimiques, et, en dernier lieu, elle a puisé ses formules dans la constitution physiologique et psychique individuelle; l'utopie est le précurseur de la science, mais elle est toujours rétrograde en ce sens qu'elle systématise la science et arrête momentanément l'évolution des idées.

A la différence des empiriques, les utopistes sont, en général, des hommes de science et de moralité supérieures; l'utopie, en sociologie, suit, somme toute, une marche conforme au progrès naturel des sciences; seulement, arrivée à la dernière science constituée et ne sachant y faire rentrer les phénomènes plus complexes de la science suivante, laquelle n'est pas encore organisée, elle s'efforce de les plier à une formule nécessairement trop rigide ou trop idéale : de là, le double caractère de l'utopie, nuageuse ou autoritaire, suivant qu'elle adapte les faits sociaux aux lois plus simples des sciences antécédentes ou qu'elle se lance, pour les interpréter, dans les régions de l'inconnu et même de l'incognoscible.

L'utopie sociale se distingue donc de la science sociale à la fois par ses procédés aventureux et rétrogrades ; sa marche se confond, jusqu'à un certain point, avec la marche progressive et positive de l'intelligence et, à mesure que la science se développe, l'utopie tend à se confondre avec elle.

Thomas Morus, Campanella, Fourier, Cabet, Saint-Simon sont des utopistes, mais celui-ci est déjà le père d'Auguste Comte, lequel, malgré la systématisation utopique et rétrograde de sa l)olitique sociale, est le fondateur de la sociologie positive.

L'utopie socialiste, pour appeler la chose par son nom, a joué un rôle historique et logique d'une grandeur et d'une utilité incontestables. Elle a été la protestation constante et incompressible de l'instinct social et des droits de la collectivité contre tous les despotismes politiques, juridiques, moraux, religieux et économiques, dont le poids était d'autant plus lourd que l'organisation sociale et la science correspondante étaient moins avancées.

L'empirisme, fouillant et creusant la sociologie en partant des

couches superficielles, et le socialisme, s'élevant de degré en degré des couches les plus profondes jusqu'aux couches plus élevées, se sont rencontrés en un certain ix)int et se sont confondus- sous le titre de socialisme scientifique ou de sociologie.

Cette réconciliation de l'empirisme et de l'utopie sur le terrain commun de la science s'est opérée de nos jours; il ne reste plus qu'à recueillir les fruits de ce long et dur labeur de l'humanité pensante et souff'rante.

Une classification hiérarchique des sciences sociales n'était possible que de nos jours, où le domaine de chacune d'elles a été suffisamment parcouru et délimité. Les classifications tentées jusqu'à présent étaient absolument fausses ou incomplètes ; la même confusion répandue dans les idées sociales régnait naturellement dans la détermination des phénomènes sociaux. Ici, comme ailleurs, un empirisme superficiel ou des utopies rétrogrades ou aventureuses, basés soit sur la considération prédominante des apparences externes les plus grossières, mais les plus frappantes, soit sur des désirs latents d'amélioration idéale, avaient présidé à toutes les tentatives de classification méthodique. Le préjugé le plus funeste et le plus général consistait à supposer que la véritable méthode de l'intelligence était la méthode apparente. Cette apparence, en biologie et en sociologie, c'était l'ensemble connu avant les parties, et l'on s'imaginait posséder cet ensemble alors qu'on n'apercevait, tout au plus, que l'enveloppe extérieure des phénomènes. En définitive, on ne connaissait qu'une partie extrêmement minime des organismes individuels et du superorganisme social ; la science n'atteignait même pas leur épiderme. On confondait l'ensemble avec la superficie, le tout, qui ne peut être compris que par la connaissance exacte de chacune de ses parties, avec l'une de ces dernières, l'enveloppe. De là cette présomption outrecuidante des politiciens, en général ignares et inconscients, qui se figurent, en agitant certaines formules ou combinaisons relatives aux phénomènes les plus grossiers de la vie sociale, agir sur le fond même de l'ordre social, alors qu'à peine ils en effleurent et troublent la surface!

Bacon, d'Alembert et Comte ont, à eux seuls, rendu plus de services à la science sociale et à l'humanité que les innombrables et éphémères générations de politiciens dont les noms, aujourd'hui presque tous oubliés, retentirent avec tant de fracas aux oreilles de leurs contemporains.

C'est à ces maîtres qu'il faut en revenir pour remonter à la source de la classification hiérarchique que nous venons de proposer et qui trouve sa justification aussi bien dans la valeur positive incontestable que dans les imperfections bien naturelles et impossibles à éviter de ces tentatives antérieures.

Quant à Spencer et à de Roberty, nous savons que le premier nie le principe même de toute la classification sérielle des sciences en général et que le deuxième conteste tout au moins que cette division soit actuellement réalisable pour les sciences sociales.

« Nous croyons, écrit-il, que la division de la sociologie portera de meilleurs fruits lorsqu'elle se développera naturellement et sortira sans effort de l'unité fondamentale de la science. » C'est à l'exposé de ce développement naturel que la plus grande partie de notre Introduction vient d'être consacrée; à moins qu'on ne prouve que notre division est une classification qui, à priori, ne correspond nullement à la réalité de la formation des phénomènes sociaux, le principe en reste indiscutable et les détails et les subdivisions accessoires pourront seuls en être critiqués.

Les essais de classification de Bacon et de d'Alembert, proposés à une époque où ni la chimie, ni la biologie, ni la psychologie n'étaient constituées, devaient nécessairement être empreints d'une systématisation métaphysique en rapport avec le faible degré d'avancement des sciences organiques et superorganiques; aussi leurs divisions sont-elles essentiellement aprioriques et subjectives en ce qui concerne ces dernières.

Bacon fonde sa classification sur les trois grandes facultés humaines dans lesquelles, depuis Aristote jusqu'à lui, se résumaient les formes de l'entendement : la mémoire, l'imagination et la raison. Voilà donc les sciences classées non plus d'après

leur réalité objective et leurs propres rapports, mais suivant les propriétés supposées du sujet qui cherche à les connaître!

A la mémoire, Bacon attribue l'histoire aussi bien naturelle que civile; à l'imagination, la poésie; à la raison, la philosophie. La philosophie proprement dite comprend la science des axiomes, laquelle se divise en science de Dieu et en science de la Nature, et la science de la condition des êtres.

Sa classification des sciences de la Nature, à part le vice de son principe, se rapproche en bien des points de la classification établie par Comte; ainsi, elle a pour base la physique, qui se subdivise en science des propriétés particulières des différents corps et en science de leurs mouvements ; à la suite, il place la science des formes et des causes ou métaphysique, puis la mécanique et enfin la science du dénombrement des richesses humaines. Comme appendice à la science de la Nature, il ajoute les mathématiques avec leurs subdivisions.

Pour apprécier l'influence de cette classification sur le progrès des sciences, il faut tenir compte qu'elle reliait enfin l'évolution organique de la philosophie positive des sciences, égarée dans l'impénétrable forêt de la scolastique du moyen âge et du spiritualisme chrétien, aux précurseurs de cette philosophie positive dans l'antiquité dont les plus éminents furent Aristote et Hippocrate.

A part certaines modifications, la classification de Bacon servit de modèle à là Grande Encyclopédie du xviii^ siècle; avant elle, sauf Descartes, on ne se doutait même pas qu'une classification générale des sciences fût non seulement possible, mais même nécessaire.

Depuis Bacon, la fonction nationale et internationale des religions put, ajuste titre, être revendiquée par la philosophie des sciences, qui, de plus en plus, devint le génie et la conscience du genre humain.

D'après Bacon, la science de la condition des êtres — notez cette expression tout à fait positive — a pour objet l'homme en lui-même et l'homme en société. Ici apparaît le vice fondamental

du système de Bacon, imperfection que tout son génie ne pouvait éviter vu l'état arriéré des sciences à une époque ofi les mathématiques, la physique et l'astronomie étaient seules suffisamment constituées. Cet illustre penseur, qui avait écrit " que les jugements scientifiques ne doivent pas se tirer simplement du fond de l'esprit humain, mais des entrailles mêmes de la Nature (1) », perdit pied en abordant sur un rivage inconnu et mouvant; il ne fonda pas la science de l'individu sur la biologie, — son époque ne le permettait pas, — mais il systématisa les quelques connaissances empiriques déjà acquises en physiologie par son siècle dans des formules et des considérations métaphysiques semblables à celles oti s'effondrent toutes les philosophies qui généralisent prématurément des connaissances incomplètes.

Il subdivise la science de l'homme en lui-même : P en science de l'homme en général; 2° en science du corps de l'homme, et 3° en science de l'âme.

La science de l'homme en général comprend celle de ses misères et de ses avantages. C'est à peu près ce que nous appellerions aujourd'hui la science du milieu et de la constitution héritée ou acquise.

La science du corps de l'homme comprend celle des indices ou de la physionomie. On voit immédiatement combien cette science est superficielle et ne fait qu'effleurer son objet.

Enfin, la science de l'âme a pour objet celle des impressions et celle de l'interprétation des songes. Ici, le système s'écroule irrémédiablement, et il n'en pouvait être autrement en l'absence d'une connaissance suffisante spécialement du système nerveux et du cerveau.

La science du corps de l'homme se subdivisait encore, d'après Bacon, en médecine, cosmétique, athlétique et voluptuaire. Celle-ci comprenait la peinture, la sculpture et la musique.

La science de l'âme comprenait celle des mouvements volontaires et celle de la sensation, d'une part, et celle de la substance de l'âme et de ses facultés, d'autre part.

(I) De dignilate el augmeittii scientiarum, libri novem.

Ainsi , pour ne parler que du vice fondamental de sa hiérarchie des sciences, Bacon plaçait, et avec raison, au sommet de l'échelle scientifique, à part la science de l'homme vivant en société, dont il n'est pas question pour le moment, la science des facultés de l'âme, et c'est d'après les subdivisions, du reste purement métaphysiques et nominales, de cette science à son époque qu'il classait hiérarchiquement les sciences antécédentes plus générales; en un mot, il rangeait les phénomènes d'après des catégories appartenant seulement à certains de ces phénomènes, ceux de l'esprit ; sa philosophie, d'abord scientifique, dégénérait donc, à partir de la physiologie, en une conception purement subjective, comme il advint finalement à Comte en sociologie.

La tentative de Bacon, tout en échouant partiellement, n'en laissait pas moins debout, outre sa grande conception d'une évolution organique des sciences, indiquée par le titre même de son ouvrage, une classification dont les lignes principales et les assises devaient être utilisées par ses continuateurs. Placer à la base les sciences physiques et naturelles, y compris la mécanique et les mathématiques, leur superposer la science de l'homme, comprenant la science de l'esprit comme une dépendance, et enfin placer au-dessus de tout la science de l'homme vivant en société, n'était assurément pas un effort de peu de génie.

C'est par la science sociale, en efïët, que le grand philosoi)he couronne l'édifice scientifique, et, là encore, son génie pénètre à des profondeurs étonnantes. Il comprend que la science sociale elle-même a besoin de divisions et dune classification, et, après l'avoir partagée en science de la conservation, en science des afîaires et en science du gouvernement, et avoir indiqué comme subdivision de cette dernière la science des agrandissements de territoire, il place, au sommet de toutes les sciences sociales, la science de la justice universelle. Toute l'évolution physique, physiologique, psychique et sociale aboutissant à ce but suprême, la justice dans l'humanité, jamais conception plus puissante n'était sortie et ne sortira de la conscience générale, s' exprimant par le génie d'un individu. Ni le xviii®, ni le xix*^ siècle ne s'élevèrent,

pas plus que les siècles postérieurs ne s'élèveront au delà de cet idéal hautain, dont les conditions scientifiques seules sont susceptibles de plus de précision.

Cette insuffisance scientifique inhérente à son époque, Bacon la sentait et l'indiquait lui-même, comme pour ne pas laisser aux siècles futurs la satisfaction de découvrir sa propre faiblesse, lorsqu'il écrivait notamment ces lignes, auxquelles aucune page n'est comparable, ni dans les temps anciens, ni dans les temps modernes :

« La sixième partie de notre ouvrage dévoile cette philosophie que la pure et légitime méthode de recherche enseignée par nous dès le principe prépare, enfante et constitue; mais achever cette dernière partie et la conduire à sa fin, c'est une entreprise qui est au-dessus de nos forces et qui dépasse nos espérances. Quant à nous, nous pouvons peut-être nous flatter d'en avoir donné un commencement qui n'est pas à mépriser; mais, quant à sa fin, c'est de la fortune du genre humain qu'il faut lattendre ; cette fin sera peut-être telle que, dans l'état présent des choses et des esprits, les hommes pourraient à peine l'embrasser et la mesurer par leur pensée; il ne s'agit pas ici, en efiët, d'une simple félicité contemplative, mais de la félicité du genre humain, de sa fortune, de toute cette puissance qu'il peut acquérir par la science active (1). »

Ils sont rares, même aujourd'hui, les philosophes qui renoncent à enclore l'avenir dans leurs systèmes !

Le tableau de l'échelle encyclopédique des sciences de d'Alembert est, comme celui de Bacon, dressé d'après la distinction des facultés humaines; c'est, du reste, au philosophe anglais que l'auteur du Dictionnaire reconnaît l'avoir emprunté. On remarque, dans la classification de d'Alembert, une division de la technologie d'après les matières premières ; elle se recommande également par l'emprunt, fait à Boerhave, de sa classification des sciences médicales, introduite dans le tableau entre la minéralogie et la chimie, sous le nom de zoologie et avec ses subdivisions en anatomie

(1) DedignitateeC augmentis scientiarum.

simple ou comparée, physiologie et médecine proprement dite. Sa classification de la technologie d'après un des caractères les moins distinctifs des métiers, bien que le plus grossier et le plus apparent, était la première tentative de ce genre, et la façon dont elle se produisait était analogue à la méthode même d'après laquelle sont nées les premières classifications dans toutes les branches du savoir humain, c'est-à-dire d'après certains rapports superficiels et facilement reconnaissables. L'enfant ne différentie-t-il pas d'abord les livres d'une bibliothèque par leur couleur ou leur format, avant de les distinguer par leur contenu ? Quant à la place assignée à la médecine, cette branche particulière de la physiologie, entre la minéralogie et la chimie, elle n'a pu être justifiée, dans l'esprit de d'Alembert, que par cette même vue étroite de déterminer l'ordre de cette science par la nature des éléments qu'elle empruntait tant à la minéralogie qu'à la chimie au point de vue professionnel de l'exercice même de la médecine.

Le tableau encyclopédique de d'Alembert est encore inférieur à celui de Bacon en ce que la vue profonde que jeta ce dernier sur l'avenir — et ce tant d'années avant YEncycloj)édie — et qui lui fit placer la science sociale au sommet de tout l'édifice scientifique et, chose plus remarquable encore, la justice universelle comme couronnement de toutes les sciences sociales particulières et de la politique en général, en ce que celte vue, disons-nous, est absolument écartée par d'Alembert. Cet esprit essentiellement positif et exact, à une époque où la biologie et la psychologie étaient encore dans les langes et la chimie seule en voie de constitution définitive, cet esprit se cantonnait, comme presque tout le xviii^ siècle, — siècle essentiellement ennemi des utopies, — dans cet individualisme systématique qui, en pulvérisant sous la Révolution française les vieux organismes, devait laisser le monde pendant longtemps abandonné à l'àpre concurrence des égoïsmes en rupture.

La classification d'Auguste Comte est connue ; nous avons vu que sa méthode en sociologie est vicieuse en ce qu'elle a pour point de départ cette allégation fausse que, dans les sciences

organiques et, à plus forte raison, dans la science sociale, nous connaissons le tout avant les parties. Cette illusion fondamentale la entraîné à négliger la statique sociale d'une façon absolue, pour entrer de plain-pied, avant toute étude de la structure ou de l'organographie et de la morphologie sociales, et même préalablement à l'étude des fonctions spéciales du superorganisme social, pour aborder, disons-nous, directement et carrément l'étude de la dynamique sociale générale. Son attention avait cependant été attirée sur ce point, car l'aveu lui a échappé, en passant, que la statique est la base de la sociologie (1). De là, une physique sociale, qui se contente, le plus souvent, d'aperçus trop généraux, lesquels, ne reposant pas sur une accumulation suffisante d'observations particulières, sont trop de fois en contradiction avec la réalité; de là, son ignorance absolue et systématique de l'économique, son oubli du droit privé et public, comme, en général, de toutes les sciences sociales particulières, y compris l'organisme et la fonction artistiques ; de là, sa profonde indifférence pour toutes les grandes écoles socialistes qui, même par leurs utopies, ont concouru, au moins autant que les fondateurs du positivisme, à la constitution de la science sociale.

La sociologie de Comte, à proprement parler, ne mérite pas ce titre : c'est plutôt une philosophie de l'histoire des idées ; sa loi des trois états ne s'applique, en efïët, ni à l'économique, ni à la science, ni à la morale, ni au droit, ni à la politique, mais seulement à cette portion de l'évolution de la conscience individuelle et collective qui a pour objet les croyances et qui part, d'après lui, du fétichisme, pour aboutir, par le polythéisme, le monothéisme et la métaphysique, à la philosophie positive.

L'erreur de Comte est d'avoir cru pouvoir se contenter d'une espèce de connaissance vague et superficielle de l'ensemble des phénomènes sociaux avant d'avoir distingué d'une façon suffisamment précise ces phénomènes de ceux des sciences antérieures; cette erreur de méthode s'explique par son ignorance

(1) Cours de Philosophie positive^ tome IV, p. 262.

complète de la physiologie de l'esprit, qui ne s'est constituée en science que de nos jours; il n'a point su que la science ne procédait pas autrement que rintelligence individuelle ; l'enfant ne distingue tout d'abord que les phénomènes superficiels les plus frappants, les plus fréquents et particulièrement tous ceux qui se passent à la surface ; c'est en ce sens seulement, c'est-à-dire en ce que les phénomènes enveloppants lui sont connus avant les phénomènes enveloppés, qu'il a, comme Comte lui-même, l'illusion de croire qu'il a pu connaître l'ensemble avant les parties constituantes; cette illusion est l'explication de la création naturelle de toutes les métaphysiques.

Non seulement Comte n'a pas suffisamment déterminé les caractères spéciaux de la sociologie, ni séparé les divers genres et espèces de ces phénomènes, mais il ne les a pas non plus classés. Or, sans classification, pas de méthode, pas de science.

La sociologie s'est ainsi réduite à une histoire assez superficielle du développement des idées et à l'hypothèse prématurée d'une loi de leur développement, loi purement nominale, du reste, et qui, au lieu de trois états, peut se réduire à deux : passage de la religion à la science, ou à un seul : progrès de la science. En eff'et, le progrès de l'esprit est toujours fait, en réalité, dans le même sens et non par révolutions successives ni de situations contradictoires.

Comme conclusion. Comte aboutit à cette croyance que c'est le développement des idées qui détermine celui de l'ensemble social, alors, au contraire, que les idées sociales sont déterminées par toute une série de facteurs plus généraux, tels que notre constitution physiologique ou psychique et l'organisme économique, avec lesquels notre évolution sociale est dans une dépendance très rigoureuse, et sur laquelle l'intelligence individuelle et l'intelligence collective ne peuvent réagir que dans une mesure assez étroite. Le ventre règle bien plus notre conduite que notre cerveau : ce sera là une vérité éternelle malgré tous les progrès de nos idées.

Cette hypothèse, que " la principale partie de l'évolution sociale.

celle qui a le plus influé sur la progression générale consiste sans doute dans le développement continu de l'esprit scientifique » (1), n'est autre, en définitive, que celle du doctrinarisme libéral de Cousin, Guizot et Royer-Collard, auxquels Comte se rattache plus qu'on ne le pense et surtout plus qu'il ne le croyait lui-même ; si elle était vraie, le droit de suffrage, au lieu de s'étendre, devrait se restreindre aux plus savants, c'est-à-dire aux plus infaillibles, ce qui, en pratique, se traduit par les intrigants. Telle devrait être et serait la combinaison logique du système électoral capacitaire qu'on essaie d'introduire en Belgique. Un pape plus ou moins laïque et infaillible, flanqué de quelques cardinaux ! La politique de Comte aboutit, au surplus, formellement à la constitution du gouvernement despotique des plus savants.

Il faut cependant rendre cette justice au chef de l'école positiviste française que, dans diverses parties de son immortel ouvrage, il a entrevu une classification sociologique plus objective et moins autoritaire et idéaliste. Cette classification, bien plus naturelle, mais insuffisamment précise, complète et méthodique, est celle en phénomènes physiques, moraux, intellectuels et politiques, à laquelle il revient plusieurs fois, mais sans y attacher, dirait-on, une bien grande importance, pas plus, d'ailleurs, que nombre d'écrivains politiques et autres, dans les ouvrages desquels cette division sérielle apparaît, pour ainsi dire, à leur insu et d'une façon inconsciente, et par cela même d'une grande valeur scientifique.

C'est cette hypothèse fausse, que l'évolution sociale entière est subordonnée à l'évolution scientifique, qui a conduit Comte à placer logiquement au sommet de son organisation sociale les intelligences supérieures, véritables pontifes de ce grand être humanitaire dont il finit par se faire un Dieu, en vertu même de cette hallucination qui lui fit croire que l'ensemble pouvait être connu avant les parties et que les idées gouvernent le monde.

C'est également une classification erronée des phénomènes

(1) Cours de Philoxophie positive, tome IV, p. 268.

sociaux qui a permis à un disciple de Comte, tout en se rapprochant déjà plus de la réalité que son maître, de supposer « que le gouvernement temporel proprement dit doit être exercé dans chaque république sociocratique par les principaux industriels, c'est-à-dire, d'après la hiérarchie sociale indiquée, par les banquiers les plus importants, que la généralité et la difficulté croissantes de leurs relations commerciales, manufacturières et agricoles placent au sommet de la série pratique dont les travailleurs forment la base. C'est à eux que, dans les cas de conflit, le sacerdoce, par l'intermédiaire de son organe suprême, devra soumettre les réclamations du prolétariat (1). «

Voilà donc toute une organisation politique et juridique basée sur une observation que nous prouverons être absolument fausse, à savoir : que les banquiers, c'est-à-dire, en sociologie, les organes régulateurs de l'échange et du crédit, sont au sommet de l'échelle sociologique; nous prouverons, au contraire, que leur fonction, précisément parce qu'elle est une des plus générales, est à la basé et n'a rien de commun ni avec la morale, ni avec le droit, ni avec le gouvernement, vis-à-vis desquels la banque n'a à se poser ni en juge ni en maître.

Nous savons, au surplus, pour l'avoir expérimenté, ce que vaut le gouvernement des banquiers et des capacitaires ; la sociologie de Comte était pratiquée sous ses yeux et sous ceux de ses disciples. Ocidos hàbeat et non videbunt! La bancocratie et les mandarinats de savants officiels exploitaient de son temps, et exploitent encore maintenant, la France et la Belgique. Ce n'est pas la peine, dès lors, de créer une sociologie pour consacrer un despotisme dont nous sentons tout le poids.

Malheureux prolétariat si la classification de M. Robinet était juste et si les banquiers étaient, de par délégation du sacerdoce suprême de Comte, juges des revendications du travailleur!

La classification sociologique de Comte est purement intellec-

(1) îiotice sur VŒuvre et la Vie d'Auguste Comte, par le docteur Robinet, p. 89; Paris, Dunod, 1861

tuelle; sa loi des trois états n'est pas générale, puisqu'elle ne s'applique qu'à un seul aspect du développement social ; même ce point de vue intellectuel est incomplet; de plus, cette classification est vicieuse en ce qu'elle n'implique pas les phénomènes sociaux les plus généraux, tels, par exemple, que les phénomènes économiques, ni les plus complexes, tels que les phénomènes juridiques et politiques.

Il suffit d'exposer cette prétendue loi des trois états pour en constater immédiatement la faiblesse et la défectuosité. D'après Comte, le développement de l'esprit humain, développement par lequel tous les autres mouvements sociaux sont gouvernés, est caractérisé par la succession des trois époques, théologique, métaphysique et positive. La première se subdivise en fétichisme et aboutit à un culte perfectionné, celui des astres; la deuxième est le polythéisme ou l'adoration des forces de la nature dans une certaine hiérarchie et suivant une classification physique plus ou moins rationnelle ; la troisième est le monothéisme ou adoration d'une force première. Dans cette dernière période, l'esprit humain commence à entrevoir pour la société l'existence de rapports stables et généraux, mais suivant une première impulsion donnée par une force supérieure.

L'époque métaphysique se consacre à la recherche de cette première impulsion à travers la série des systèmes physiques, mécaniques, chimiques et biologiques.

En dernier lieu, l'époque positive recherche les lois du monde extérieur, y compris la société, dans les phénomènes eux-mêmes, c'est-à-dire dans les rapports existant entre les choses.

Déjà M. WyroubofF, l'un des disciples les plus remarquables de Comte et de Littré, a indiqué dans une étude très impartiale, publiée dans la Revue de Philosophie positive, que cette loi des trois états ne s'appliquait pas à la civilisation indoue.

La philosophie de l'histoire de Comte soulève des objections encore plus fondamentales. La plus grave est peut-être que la loi des trois états est purement dynamique, c'est-à-dire relative à l'évolution sociale, et néglige absolument l'autre moitié de la

sociologie, celle relative à la statique. La loi des trois états n'explique pas et ne peut avoir la prétention d'expliquer comment la société se tient en équilibre ; elle ne fournit pas le moindre renseignement morphologique ou relatif à sa structure, ni même concernant l'évolution de cette structure; elle se rapporte exclusivement à son développement fonctionnel, et encore à une portion excessivement minime de ce développement : celle relative aux doctrines et aux croyances ; elle ne s'applique même qu'à l'aspect superficiel de ces dernières : elle se restreint, en effet, aux idées religieuses et philosophiques, sans tenir compte, notamment, des doctrines économiques, dont l'influence est bien plus générale, en supposant que les doctrines et les croyances aient, par ellesmêmes, l'influence directrice prédominante que leur attribue Comte.

Les doctrines et les croyances, loin de déterminer l'évolution générale, sont déterminées par les facteurs les plus généraux de la sociologie, sur lesquels elles n'exercent une influence que par voie de réaction. Ni la circulation des valeurs, ni leur consommation, ni leur production ne sont réglées par les lois du développement scientifique- et moral; leur causation générale réside dans les lois de la matière inorganique et organique ; à leur tour, elles donnent aux idées et aux émotions leur structure et leur direction d'ensemble, et les idées et les émotions ne s'émancipent de leur tutelle rigoureuse que par une certaine réaction favorisée par leurs caractères spéciaux.

De même que l'homme est un composé de matières inorganiques et organiques, plus certains caractères propres qui ne lui enlèvent jamais l'empreinte que lui a imprimée la nature, de même, les doctrines et les croyances sont fondues dans le moule plus vaste du monde économique, dont elles conservent à tout jamais la configuration, malgré les modifications particulières qui les en distinguent.

Postérieurement à Comte, Spencer, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, par une contradiction évidente avec ses premières critiques du principe de la classification sociale des sciences,

affirma d'une façon catégorique qu'il n'y avait pas de science sociale possible sans une classification hiérarchique des phénomènes qu'elle embrasse; cette classification et cette hiérarchie, il n'a malheureusement pas tenté de les réaliser ; aussi, bien que sa Statique sociale et sa Sociologie soient empreintes d'un esprit de méthode et basées sur des analyses et des inductions beaucoup plus rigoureuses que les généralisations hâtives du philosophe français, on peut lui reprocher également d'avoir négligé les fondements de la science sociale, c'est-à-dire la structure et l'évolution économiques, pour se perdre dans l'examen plus superficiel des croyances religieuses et du développement des institutions politiques.

Comte et Spencer ont, malheureusement pour leur œuvre, accordé trop peu d'attention à cet ensemble de doctrines socialistes, d'abord utopiques, puis de plus en plus scientifiques, oti l'importance prédominante des conditions sociales économiques sur l'état et l'évolution des civilisations était appréciée d'une façon bien plus clairvoyante. Aussi, avant de terminer cet aperçu, très incomplet, des progrès de la science sociale, convient-il de rendre aux socialistes, y compris leurs précurseurs les plus utopistes, la justice qui leur est due. La science sociale doit au moins autant à Fourier, Saint-Simon et Proudhon, pour he citer que ceux-là, qu'à Comte, Stuart-Mill et Spencer. S'il nous est donné d'avoir un \ jour une vue à la fois plus large et plus exacte de la sociologie, ^ si l'humanité atteint jamais un degré plus élevé de bien-être, de justice et de liberté, ce sera à la double série des écrivains socialistes et des philosophes positivistes que nous le devrons et nous i leur vouerons justement une éternelle reconnaissance,

A l'heure actuelle, l'union du socialisme et de la science positive est un fait accompli ; il ne s'agit plus que de la rendre de plus en plus intime et parfaite et d'en tirer les conclusions légitimes.

Socialisme et positivisme sont aussi anciens que la misère et que la science ; leurs racines plongent dans le cœur saignant et dans le cerveau pensant de l'humanité ; le premier, dès le principe, appuya ses revendications et ses théories, progressivement plus

rationnelles, sur la cause la plus générale de toutes les douleurs sociales : la cause économique ; de ce principe, il déduisit toutes les misères morales et politiques de la société; issu du plus profond de la conscience populaire, il fut l'écho chaque jour plus conscient de souffrances dont il sentait plus directement le principe et les effets; la science positive, au contraire, partie d'abord empiriquement de la surface des choses, moins secouée et émotionnée par les cataclysmes extérieurs, dont le bruit arrivait à peine jusqu'à elle, entreprit d'une façon plus sérieuse et plus exacte son long travail d'analyse ; elle enleva successivement du système social la croûte superficielle des phénomènes purement politiques, jusqu'à ce qu'enfin elle se rencontra dans ses profondeurs avec le socialisme A partir de ce moment, faisant route commune, et le système social étant percé d'outre en outre, ils purent, l'un et l'autre, se rendre compte de la superposition et des mouvements exacts et naturels des diverses couches de phénomènes sociaux dont la structure et l'évolution, tant spéciales que générales, forment le domaine de la science sociale.

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