FORMATION NATURELLE DE L'INTELLIGENCE SOCIALE
La matière inorganique est inconsciente; les fonctions physiologiques sont inconscientes ou conscientes; la vie consciente n'apparaît bien caractérisée que dans les animaux supérieurs desservis par un système nerveux et un cerveau suffisamment organisés pour permettre des excitations simultanées ou consécutives contradictoires, d'où une hésitation, un débat et enfin une action volontaire calculée.
Si l'inconscience, l'instinct, l'action réflexe caractérisent la vie psychique des êtres inférieurs et même la plus grande part de l'activité intellectuelle des êtres les plus élevés, y compris l'homme, on ne doit pas être étonné à priori que la force collective, qui constitue le superorganisme social, présente les mêmes caractères, non-seulement dans ses créations inférieurci:, mais également aux échelons les plus élevés des organismes sociaux.
Il y a toutefois cette différence fondamentale entre l'activité physiologique en général et l'activité sociale, que tous les actes physiologiques ne sont pas intellectuels, tandis que tous les actes sociaux impliquent des phénomènes psychiques; cette différence essentielle tient à la nature et à la contexture même du superorganisme social composé d'individualités intelligentes; le superorganisme social représente nécessairement les caractères généraux de chacun de ses éléments; l'un de ces caractères Cïst l'activité psychique.
De même que la conscience n'est pas une propriété innée de l'individu, mais une manifestation altérable, variable et progrès-
sive de son activité, de même qu'elle est chez lui un produit supérieur de l'action purement automatique et réflexe ou de l'instinct, de même qu'elle retourne, par une fréquente répétition, à l'inconscience, de même la conscience collective n'est pas un attribut absolu de la société, elle en est une formation naturelle et successive, un devenir, un progrès, dont chaque étape est marquée [)ar une consolidation inconsciente de l'activité acquise comme point de départ vers une activité consciente nouvelle.
L'administration des postes, dont l'oflice constitue un véritable contrat de transport entre les membres de la collectivité, est un exemple fcappant de la consolidation inconsciente de fonctions antérieurement conscientes; quel est celui qui, en mettant une missive dans une boîte à lettres, après y avoir appliqué un timbre, se dit qu'il vient de faire un contrat sociaH Ici le progrès est donc momentanément dans la substitution de l'inconscient au conscient; un nouveau progrès se réaliserait en cas d'une nouvelle amélioration du régime postal accompagnée d'un débat social; dans ce dernier cas, la corscience collective s'éveillerait de nouveau, pour s'endormir ensuite encore une fois dans le fonctionne-, ment habituel de la réforme accomplie.
Aucune manifestation de la vie sociale n'est dépourvue d'intelligence; l'activité économique, ce mode primaire de l'activité superorganique, n'est pas seulement un rapport physiologique proprement dit, mais implique toute une psychologie dont l'étude, absolument négligée par les économistes, reste à faire; à plus forte raison l'intelligence se manifeste à mesure qu'on s'élève dans l'échelle hiérarchique des phénomènes sociaux, la vie artistique et familiale, la vie morale, le droit, la politique.
Cette activité intellectuelle générale est inconsciente ou consciente; plus on s'élève dans l'échelle des phénomènes sociaux, plus la conscience apparaît.
Pas ou presque pas de conscience dans la vie économique; un peu plus dans la vie artistique et familiale et dans les mœurs généralement spontanées et instinctives, déterminées qu'elles sont, pour ainsi dire, directement et automatiquement, par les facteurs
les plus généraux de la sociologie ; où la conscience tend de plus en plus à se former, c'est dans la morale et le droit et, en dernier lieu, dans la politique, où la société prendra un jour pleine possession de sa propre direction .
Actuellement, par la nature même de la constitution et du développement du superorganisme social, les phénomènes les plus généraux, parmi les phénomènes primaires de la sociologie, sont les phénomènes économiques, et, parmi ces derniers, ceux relatifs à la circulation; ceux-ci se sont constitués les premiers d'une façon assez parfaite; notamment les routes, les canaux, .les chemins de fer, la poste et les télégraphes, ont atteint ce degré d'évolution supérieure qui consiste à avoir dépassé la période préparatoire de l'action réflexe et de l'instinct et celle d'une organisation consciente, pour se consolider en un nouvel état d'inconscience résultant de la répétition automatique d'actes primitivement conscients. Quant aux phénomènes sociaux consécutifs, même économiques, tels que ceux relatifs à la production et à la consommation et, à plus forte raison, les phénomènes artistiques, moraux, -juridiques et politiques, c'est à peine s'ils commencent à se dégager de leur état rudimentaire d'inconscience.
La guerre est le phénomène social inconscient par excellence ; la preuve, c'est qu'elle finit toujours par où on aurait dû commencer, si l'on avait été capable d'établir la balance exacte des forces hostiles, c'est-à-dire par des traités. Ainsi, en l'an 90, les villes d'Italie se confédérèrentpour réclamer le droit de cité ; Rome triomphe, après deux années d'égorgements et de dévastations, mais confère aux vaincus, par la loi Plautia, ce qu'ils avaient réclamé. La guerre est l'oracle aveugle du droit.
Ce qui prouve que les actions réflexes et instinctives sont les plus fréquentes et les plus considérables, c'est la constance et là régularité même des phénomènes sociaux inférieurs. La natalité, la mortalité, la criminalité, la nature même des crimes et des délits se reproduisent annuellement d'une façon à peu près invariable; c'est là un indice certain d'une moindre intervention rai-
sonnante et volontaire, correspondant à peu d'hésitation, de délibération et de choix. Les phénomènes sociaux, nous le savons, sont d'autant plus fixes qu'ils sont plus généraux et plus en rapport avec la vie nutritive et génésique Les infractions les plus ordinaires ne sont-elles pas aussi les résultats de la misère ou des appétits et des troubles sexuels ?
La famille elle-même n'a pas été une création raisonnée, mais un fait analogue à la vie en commun de certains animaux; l'homme n'a nullement prévu la force morale qui, dans le coui's de l'évolution familiale, est née des sentiments grandissants d'affection engendrés par ce fait purement instinctif. Ce sont les besoins défensifs et nutritifs qui ont déterminé l'action rétiexe dont la résultante a été la formation des premiers agrégats.
Les pénalités rigoureuses des anciens codes religieux et autres, ont certainement exercé une influence sur le développement moral et juridique des sociétés, mais cette influence n'a été reconnue qu'après coup, alors précisément qu'elle devenait moins nécessaire, preuve nouvelle que tout développement commence par être inconscient; cette incon .science, dans le régime pénal, était générale; elle caractérisait l'état psychique du juge aussi bien que du justiciable.
Le passage des simples usages à la coutume et de celle-ci au droit proprement dit marque également la transition de l'inconscient au conscient, transition d'autant plus marquée quand le droit est le fruit de l'élaboration d'organes représentatifs spéciaux et généraux, qui ont eux-mêmes leur organisation judiciaire spéciale et générale. L'usage, en droit, est un acte, un accord véritablement réflexe ou instinctif.
La loi de l'offre et de la demande, tant qu'elle n'est pas socialement régularisée et organisée, est une simple action collective rétiexe; elle devient consciente, par exemple, par l'institution de bourses de travail, de bureaux de statistique nationale et internationale; la théorie si longtemps en vigueur du laisser faire n'est que ^a généralisation systématique du réflexe et de l'inconscient dans l'activité économique; c'est la négation de l'ordre et du progrès
et raffirmation dès à présent démentie par les faits que les formes primitives de l'intelligence sociale sont également ses formes définitives; cela n'est heureusement vrai que pour les partisans attardés de cette doctrine.
Le langage est le véhicule le plus puissant de la science et l'un des facteurs les plus actifs de la sociabilité ; or, la formation des langues est certainement involontaire; jusqu'aujourd'hui, rien n'est moins raisonné et méthodique que leur évolution et, malgré quelques tentatives excentriques, rien ne permet encore de supposer qu'il en puisse être autrement dans l'avenir.
Les croyances, même les plus universelles, sont généralement le résultat d'actions rétiexes et instinctives ; cela même explique la rapidité et l'extension de leur développement; le christianisme, par exemple, était de beaucoup inférieur à la science et même à la morale philosophique de son temps; il se répandit comme une véritable épidémie. C'est précisément parce que l'activité des fonctions sociales les plus simples et les plus générales est principalement réflexe et instinctive que de grandes révolutions s'accomplissent, dont nous n'avons conscience qu'après un long temps, lorsque, comparant la société présente à ce qu'elle était au1 refois, nous constatons avec étonnement un changement fonctionnel et structural produit par le travail quotidien et inconscient des générations éteintes; ce n'est pas le polypier et encore moins le polype qui ont conscience du continent qu'ils construisent pour une civilisation future, c'est celle-ci qui, dans la suite, reconnaît scientifiquement et admire leur œuvre laborieuse et grandiose. Ce sont les révolutions les plus profondes, les révolutions économiques, qui ont laissé le moins do matériaux pour l'histoire chez les auteurs anciens et chez les chroniqueurs du moyen âge; nous n'en avons eu conscience qu'après coup par les résultats; les historiens modernes n'en retrouvèrent que péniblement les f races en recueillant les écritures des monuments et les aveux échappés par hasai'd aux écrivains de l'époque. Ce n'est que de nos jours, par la constitution progressive des organes sociaux, particulièrement de la science, de la morale, du droit et de la politique, qu'une certaine
régularité consciente et méthodique tend, par réaction, à introduire également l'ordre, la conscience et la méthode dans l'activité des fonctions sociales plus simples consacrées à la vie nutritive, génésique et artistique des sociétés. Il en est pour ces dernières comme pour toute la série animale : la perfection du système nerveux et cérébral n'est pas une fonction primaire, mais dérivée, mais lorsqu'elle est plus ou moins réalisée, elle influe indirectement sur le fonctionnement des organes inférieurs.
La vie psychique collective est, en somme, sauf l'élément contractuel qui caractérise l'état social, moulée sur la vie psychique individuelle.
Or, nous savons que le système nerveux individuel se classe hiérarchiquement en centres nerveux spéciaux :
P Les centres primaires organiques, relatifs à la vie végétative, et qui dépendent du système nerveux du grand sympathique. — Ces centres correspondent en sociologie aux centres économiques relatifs à la circulation, à la consommation, à la production et à la reproduction de l'espèce, agissant pour ainsi dire à notre insu et automatiquement ;
2° Les centres secondaires ou centres de l'activité réflexe, composés surtout par la substance grise de la moelle épinière. — Ces centres correspondent en sociologie à ceux qui sont relatifs aux beaux-arts, aux croyances et aux mœurs, manifestations sociales véritablement réflexes, provoquées directement par le milieu physique inorganique et organique, ainsi que par la constitution physiologique et psychique individuelle et, en outre, par les habitudes économiques ;
3° Les centres tertiaires, ceux de la sensation, constitués par les amas de substance grise entre la décussation des pyramides et la base des ventricules latéraux. Les centres sensoriels sont les générateurs de la conscience. Nous retrouvons les mêmes centres sensoriels accompagnés de conscience en sociologie dans toutes les institutions relatives à la morale et au droit ;
4" Les centres quaternaires, ceux de la pensée, formés par la substance grise des circonvolutions des hémisphères cérébraux, où
la sensation et la pensée se transforment en volonté et en acte. Ces centres ont leurs correspondants sociologiques dans les institutions politiques (1). Chacun de ces centres est postérieur, au point de vue de la formation, au centre qui lui est immédiatement antérieur, mais, d'un autre côté, le centre postérieur coordonne les fonctions des divers centres nerveux primaires et dans chaque centre un ganglion nerveux coordonne les fonctions des divers éléments des tissus de l'organe où il est placé.
Ainsi chaque centre nerveux a son gouvernement spontané et local, et un gouvernement spécial dans le centre supérieur, pour aboutir finalement à une centralisation dans les centres nerveux de la pensée oti s'accomplit l'action volontaire, dans l'individu, et politique, dans les sociétés.
Dans la vie psychique individuelle et sociale, les actes automatiques, réflexes, instinctifs sont les plus généraux et les plus fréquents, les actes conscients et surtout les volontaires sont les plus rares, les actes volontaires, dans le sens absolu du mot, sont même inexistants, parce qu'ils sont tous déterminés soit par les facteurs psychiques antérieurs plus généraux, soit par les facteurs physiologiques, soit par les facteurs organiques ou inorganiques externes.
Il serait donc anti-naturel que la vie sociale fût raisonnée, consciente et volontaire; c'est le contraire qui est conforme à sa nature ; ce n'est qu'après de rudes secousses, de sérieux avertissements et de longues hésitations, suivies de délibérations plus ou moins cohérentes, que les centres juridiques et politiques de la société, réagissant sur les centres inférieurs, parviennent à leur imposer, dans une mesure très étroite, ce qui est juste ou ce qui est politiquement opportun.
Les novateurs, les réformateurs, les savants en général ne sont reconnus et estimés, coitime ils le méritent, que généralement après leur mort; il ne sert à rien de se révolter contre cette injustice
(1) Dans celte classification des centres nerveux j'ai adopté celle suivie par Maudsley, dans sa Phyùoloriie de l'esprit, mais en en intervertissant la hiérarchie, conformément à une critique à mon sens justifiée de de Hartmann, dans sa Pliilosophie de l'inconscient, tome le'", p. 502 et suivantes.
plus apparente que relie; c'est la loi de la nature, c'est elle qui nous garantit en définitive contre toute action précipitée insuffisamment assimilée et acceptée par le superorganisme ou en désaccord avec les conditions présentes du monde externe.
Notez que l'action automatique, réflexe ou instinctive trompe rarement, à la difTérence de l'action raisonnée, et que la prédominance de ces premiers facteurs dans l'évolution sociale est une garantie de conservation et de progrès.
Le pur in.stinct animal, voilà la véritable et immanente providence de l'humanité; ce n'est pas la pensée, mais la bête qui, heureusement pour lui, domine dans l'homme, véritable somnambule qui, si on l'éveillait brusquement, aurait mille fois succombé dans les passages périlleux que l'inconscience lui a permis de traverser impunément.
Si l'on veut remonteniux sources de la force collective sociale, il faut prendre pour point de départ les plus simples organismes physiologiques. Le végétal est une force collective, mais dans son développement n'intervient ni l'instinct ni, ù plus forte raison, la conscience. L'animal, y compris l'homme, est une force collective, dont la biologie nous montre l'organisation et le fonctionnement ; cette organisation et ce fonctionnement s'élèvent à leur plus haut degré dans le système nerveux et spécialement cérébral dont le modèle d'organisation sert de transition au système social.
Il est inutile d'insister sur l'inconscient physiologique proprement dit, ce caractère ne peut lui être contesté; les organes physiologiques exercent vis-à-vis les uns des autres un véritable despotisme dont aucun d'eux n'a conscience; le type individuel animal et humain est essentiellement inconscient et autoritaire.
Ce n'est que dans le système nerveux que nous pouvons assister aux premiers développements d'états de conscience.
Tandis qu'en biologie les changements sont surtout simultanés et s'opposent ainsi naturellement à la formation de sensations nettement distinctes et par conséquent dedifférences d'où puissent résulter des états de conscience, en psychologie l'ordre supérieur des changements qui constituent la vie mentale se différencie de
Tordre inférieur des changements qui constituent la vie du corps et adopte un arrangement d'autant plus social, que Tintelligence se développe davantage.
En psj^chologie, les états se succèdent, c'est du moins leur caractère dominant. La loi de succession des é(ats mentaux est connue :
La non-conformité de l'ordre interne et de l'onlre externe, constitue le manque d'intelligence; cet ajustement des tendances internes avec le milieu externe s'effectue du simple au complexe; la forme la plus simple est l'action réflexe, c'est-à-dire la séquence d'une simple contraction provoquée par une simple irritation dans les organismes rudimentaires ; le tissu de ces organes est d'abord irritable et contractile à la fois; à un degré supérieur de révolution organique seulement, existe un appareil différencié nervoso-musculaire; le nerf est irritable, le muscle contractile.
Les actions réflexes participent encore beaucoup de la nature de la simple action physiologique; elles sont presque simultanées.
La vie physique, dans les animaux supérieurs, est réglée par l'action réflexe, c'est ainsi que les mouvements rythmiques du canal alimentaire, après l'introduction de la nourriture, sont absolument réflexes.
La complexité des stimulus et des actions qui en résultent constitue l'instinct; l'instinct est une action réflexe composée.
A la diflërence de l'action réflexe, laquelle est commune aux fonctions internes des viscères et aux fonctions externes de la vie animale, l'instinct est restreint aux seules fonctions de l'appareil nervoso-musculaire.
Les actes instinctifs sont aussi moins simultanés et moins fréquents que les réflexes.
Un nouveau progrès dans l'évolution mentale consiste dans la formation de la mémoire; celle-ci représente des expériences antérieures du monde externe; elle se rapporte à des faits moins fréquents et plus complexes encore que les faits du domaine de l'instinct ; il en résulte que l'intelligence est plus exposée à faillir
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et même à intervenir tardivement, vu que le r-^ssouvenir exige un temps plus long pour mettre l'ordre interne en correspondance avec l'ordre externe. La répétition dans la mémoire rend cependant celte dernière automatique.
Lacontradiction résultant d'impressions diverses, présentes ou ressouvenues, produit l'hésitation dans le choix à faire de la décision la mieux correspoiulanto aux circonstances; de là le raisonnement, la raison ; la répétition des mêmes situations rend la raison instinctive et automatique. Les actes raisonnes sont aussi moins simultanés et moins fréquents que les précédents.
Des successions psychiques habituelles établissent une tendance héréditaire vers de pareilles successions et cette tendance croît de génération en génération ; l'interprétation métaphysique de ce phénomène a donné naissance à l'hypothèse longtemps admise des formes préexistantes de la pensée.
Les états psychiques ne sont jamais purement intellectuels ; ils sont toujours accompagnés d'émotions agréables ou désagréables, c'est-à-dire de sentiment.
La forme la plus simple du sentiment est la sensation.
Les sentiments composés se consolident et, par cela même, s'opposent à la production d'un état nouveau; ils se mettent dès lors en antagonisme avec la connaissance ; quand les sentiments complexes en arrivent au contraire à être analysés, ils tendent à disparaître comme peine ou plaisir et à se soumettre à la connaissance.
Il n'y a pas de sentiment quand les actions sont automatiques ; l'absence de mémoire et de raison est accompagnée d'absence de sentiment. Plus l'évolution des sentiments est élevée et complexe, plus les émotions sont grandes; tel est, par exemple, le sentiment amoureux dans les types les plus élevés.
La volonté naît quand l'automatisme cesse et à la suite du raisonnement, mais elle peut elle-même devenir automatique.
La méthode est le point le plus élevé de la connaissance et de la conscience ; le travail méthodique s'opère aussi, en dernier lieu, automatiquement par suite de sa fréquence.
En résumé, l'évolution du système ou force collective psychique individuelle passe du pur automatisme de l'enfant, comparable à celui des animaux décapités, à l'action réflexe, de là à l'instinct, à la mémoire, au raisonnement, à la volonté, et enlin à la méthode, point culminant de la conscience.
La force collective résultant de l'organisme végétal tire ses éléments de la matière inorganique ; le tissu animal est formé à la fois de la matière inorganique et végétale ; le système nerveux, organe de nos pensées et de nos émotions, est tissé à l'aide des matériaux empruntés au monde inorganique et organique ; le système social est un composé de matière inorganique, organique et psychique. La société n'est qu'un degré supérieur de l'évolution de la matière et de la force. Elle se rattache indirectement aux formes les plus simples et directement aux plus élevées. Il en résulte que c'est particulièrement dans la structure et le fonctionnement du système nerveux de l'homme que nous devons rechercher les bases et les conditions de la structure et du fonctionnement du système social.
Nous en avons antérieurement indiqué les ressemblances et les dissemblances. Il s'agit seulement ici de procéder à la même opération au point de vue de la formation naturelle de la conscience sociale.
Nous savons qu'en dehors du monde inorganique et organique, tant végétal qu'animal, les facteurs directs du superorganisme social sont l'organisme physiologique humain et son dérivé, l'organisme psychique individuel; nous savons que, dans l'organisme physiologique, les fonctions sont essentiellement automatiques et simultanées, tandis que dans l'organisme psychique elles sont provoquées et successives.
Il est donc naturel, (Jue plus les phénomènes sociaux sont rapprochés des phénomènes physiologiques, plus ils sont automatiques et simultanés, et que plus ils s'en éloignent, plus le caractère intellectuel y prédomine et plus les phénomènes y relatifs sont également le résultat d'une excitation et successifs.
Il est également naturel que plus ils se rapprochent des premiers,
plus ils sont inconscients, et plus ils s'en éloignent, plus ils deviennent conscients.
Ceci étant admis, il s'ensuit que les phénomènes économiques, qui sont les phénomènes primaires de la sociologie, seront naturellement plus automatiques, plus simultanés et plus inconscients que tous les autres phénomènes sociaux.
De là la force irrésistible, dans la société aussi bien que- dans les individus, des besoins économiques; l'acte de la préhension dans les peuplades sauvages suit immédiatement et, pour ainsi dire, accompagne la sensation de la faim et la vision de la proie. Entre la sensation du besoin et la volition qui détermine la véritable action réflexe et, par conséquent, inconsciente de la prise de possession, il n'y a aucun instinct, aucune raison de moralité ou de droit qui tienne; la faim est mauvaise conseillère, parce qu'elle même est incapable d'écouter le moindre conseil ; ventre creux n'a pas d'oreilles.
Les phénomènes économiques : circulation, consommation, production, surtout à l'origine, sont aussi simultanés; impossible de déterminer théoriquement ni en fait quel est celui des trois qui précède les autres; ce n'est qu'à un certain degré de l'évolution sociale que nous avons pu classer hiérarchiquement les phénomènes sociaux, comme nous l'avons fait précisément parce que c'est la circulation qui, d'une façon générale, a la première imprimé un caractère social à la vie économique.
Le meurt-de-faim sera toujours amené à devenir un voleur et un assassin, et cela même est une des conditions du progrès, c'està-dire de lamélioration de la justice et du bien-être dans la société humaine
C'est dans la vie économique que la lutte est la plus âpre, la plus meurtrière; c'est là que se manifeste le moins de conscience, de morale, de justice; coatre ses bouleversements brusques et violents viennent se briser toutes les belles et creuses formules morales, juridiques et politiques; les croyances, même les plus populaires, deviennent lettre morte; quand l'homme a faim, il mange non-seulement père, mère et enfants, mais, ce qui lui est alors plus pénible, ses prêtres et ses dieux.
Après la simple action réflexe de la préhension de la proie, c'est le pur instinct, né de la répétition et de la transmission organique et héréditaire, qui est le premier régulateur des mouvements économiques sociaux : guerres pour la possession de territoires de chasse ou de pâture, migrations des peuples, lutte à mort entre tribus avoisinantes.
On peut dire que le premier troc, ce phénomène simpliste de la circulation économique, a aussi été le premier phénomène social où ait apparu une lueur deraisonnement, c'est-à-dire de conscience ; le premier qui débattit avec un de ses semblables les conditions d'échange d'animaux ou de meubles fut le créateur du contrat social, c'est-à-dire le provocateur de la conscience sociale.
Aujourd'hui encore généralement, consommation et production sont livrées à une anarchie effrénée, la circulation seule est socialisée et pourvue d'une certaine conscience.
L'origine naturelle de cette conscience est dans ce fait simple : le troc.
Plus tard la vie familiale, artistique, les croyances et les mœurs, la morale et le droit, phénomènes plus complexes, ont réagi et réagiront de plus en plus sur la vie économique et la doteront d'une conscience de plus en plus parfaite,
Il n'en restera pas moins vrai que, par leur essence, les phénomènes économiques seront toujours les moins malléables et les plus irrésistibles, c" est-à-dire les moins intellectuels et conscients de tous les phénomènes sociaux.
Voici un exemple d'action réflexe économique.
En 1884, un arrêté de police interdit l'accès des travaux souterrains des mines aux garçons âgés de moins de douze ans et aux filles de moins de quatorze ans; immédiatement le nombre des enfants travaillant dans les fosses, qui était de 15 p. c. en 1883, de la population travaillant à l'intérieur, tombe à 13 p. c ; mais voici l'action réflexe : le nombre de femmes atteint un chiflre plus élevé et supérieur, dans le Hainaut, à ce qu'il n'avait jamais été.
Quand le salaire industriel baisse, l'ouvrier, instinctivement.
cherche à compenser la baisse de salaire par un travail plus énergique, de là une nouvelle cause de surproduction, suivie d'une nouvelle tendance à la baisse des salaires.
En temps de crise économique, la matrimonialité et les naissances diminuent; la mortalité, la criminalité, les naissances illégitimes augmentent : voilà des actions sociales purement réflexes.
Les commandements impératifs du ventre sont irrésistibles et suivis de manifestations immédiates, parce que les sensations de la faim nont pas besoin de passer par les centres nerveux cérébraux et dy être perçues d'une faç m consciente pour aboutir à l'action, par l'intermédiaire d'une volition raisonnée ; ceci explique pourquoi les phénomènes économiques sont généralement ou réflexes ou instinctifs. Toute l'histoire ancienne en est la preuve; elle ne nous renseigne, en offet, pour ainsi dire aucune des raisons économiques, pourtant réelles, qui furent les causes détei'minantes des guerres et autres phénomènes politiques de ce temps ; et cela précisément parce que la vie économique n'était pas une vie raisonnée, mais inconsciente; ce n'est que dans ces derniers temps, après beaucoup de recherches et en recueillant les aveux échappés aux historiens anciens, que nous .^ommes parvenus plus ou moins à nous rendre un compte un peu satisfaisant de ces causes les plus générales.
Ce n'est qu'après qu'un certain développement économique a suscité un certain développement familial, artistique, moral, juridique et politiijue, que la vie consciente commence, par réaction, à pénétrer la vie économique; ceci explique comment des formules très raffinées en droit et en morale peuvent coïncider avec une sujétion tout à fait immorale et inique de la masse la plus nombreuse des producteurs; ce n'est en efï'et qu'en dernier lieu que la justice et la politique interviennent d'une façon raisonnée et méthodique pour améliorer la condition économique; telle est la marche régulière des choses, dont il n'y a pas lieu de se plaindre; tout ce que nous pouvons faire, c'est de hâter et de faciliter cette immixtion nécessaire.
Le caractère généralement réflexe et inconscient de la force génésique est indéniable. Il faut que les phénomènes collectifs supérieurs de la société se soient consolidés avant qu'ils s'imprègnent de poésie, de morale, de droit et d'une certaine direction méthodique; nulle part ailleurs que dans les relations amoureuses, matrimoniales et familiales, si ce n'est dans les relations économiques, on ne rencontre autant de brutalité, d'irréflexion et d'inconscience.
Les phénomènes relatifs à la reproduction de l'espèce sont aussi irrésistibles que ceux relatifs à la nutrition, avec lesquels ils sont, du reste, dans une étroite correspondance; ils s'en distinguent, principalement toutefois en ce qu'ils sont moins réguliers, plus intermittenis et moins durables. Ils sont donc déjà naturellement plus susceptibles que les premiers de raisonnement el de conscience. Ce qui y domine toutefois, c'est l'action réflexe et l'instinct, tellement puissants souvent que l'amour ne recule pas, même devant la mort.
Chez les espèces inférieures, l'individu est sacrifié à l'espèce; on y voit une progéniture innombrable se former au détriment de l'adulte et de la plupart même des jeunes voués à la mort; ou bien l'adulte ne laisse qu'une partie de sa substance, ou aussi une grande quantité de rejetons: dans les deux cas, il est sacrifié à l'espèce. — Dans les espèces inférieures, la maturité est précoce; de là un lien familial moindre; le lien familial de l'espèce humaine est au contraire favorisé par la durée de l'enfance. — La constitution de la famille est ainsi le résultat d'une simple action réflexe, déterminée par une nécessité physiologique.
Les formes du mariage sont primitivement déterminées moinspar le raisonnement que par l'instinct. Ainsi, dans beaucoup de groupes primitifs, la limitation de la nourriture a conduit à tuer les enfants du sexe féminin ; la guerre et la chasse suffisant à l'entretien de l'espèce et par conséquent les mâles étant plus nécessaires, l'enlèvement des femmes (exogamie) suffisait aussi à la reproduction et une seule femme à plusieurs hommes, au moins pendant un certain temps.
Dans la polyandrie, l'enfant ne connaît que sa mère.
La polygamie indique déjà l'existence d'un bien-être économique beaucoup plus développé; dès lors l'enfant est reconnu par le père.
Dans la monoganie, la famille est doublée : le père et la mère tendent à avoir des droits égaux. Toute cette évolution est surtout réflexe et nullement raisonnée; elle suit fatalement et immédiatement la direction de l'évolution économique.
La conscience dans le mariage se forme par le contrat, et le contrat a son origine dans le troc quand la femme, au lieu d'être volée, assommée et violée, commence à être vendue et échangée contre des meubles ou du bétail; la poésie, la morale, le droit ne viennent qu'après coup et très imparfaitement, même de nos jours, couvrir de leur manteau ce que le mariage et l'amour ont primitivement et encore actuellement de brutal et de vénal.
Au point de vue social, aussi bien qu'individuel, l'art ou la faculté esthétique se manifeste d'une façon réflexe ou instinctive.
Le jugement esthétique est un jugement fondé sur l'expérience des impressions sensibles, et la faculté de produire le beau rejjose sur le pouvoir de nous représenter les objets et leurs impressions sensibles.
Les femmes, et en général ceux qui ne sont pas doués d'une grande puissance d'abstraction, ont surtout la faculté esthétique de reproduire les formes sensibles.
Les musiciens, les peintres ne sont généralement pas de grands philosophes; l'inspiration poétique a, avec raison, été assimilée à une espèce de force inconsciente, fur or poetwiis; les poètes primitifs, tels qu'Homère et les bardes, nous sont représentés comme aveugles.
Bien que l'inconscience ne caractérise pas d'une façon absolue les artistes individuellement, bien qu'à Virgile ou Mozart, on puisse opposer Lucrèce et Meyerbeer ou Wagner, chez qui l'art était très laborieux et le travail presque scientifique, il n'en est pas moins vrai que, socialement, l'art est emporté sans le savoir dans un mouvement général dont il ne se doute même pas.
Il subit non-seulement directement l'action économique, mais, par voie de réaction, le contrôle scientifique, moral, juridique et politique Le romantisme en 1830, le naturalisme aujourd'hui, en sont un exemple; ils ne sont que l'adaptation inconsciente et forcée de l'art à des conditions sociales nouvelles.
Cette évolution ne devient consciente qu'après coup, par l'inlervention do la critique artistique. Les mœurs, les croyances commencent par être instinctives avant de devenir conscientes dans la science et la philosophie qui, par leur intervention, constituent la morale.
C'est surtout dans le droit et la politique que la société prend conscience d'elle-même, surtout à partir du jour où, par l'iiistoiro, il se forme une tradition écrite, correspondant à la formation de la mémoire en psychologie.
C'est par le droit et la politique que la critique, le débat et, par conséquent, la raison pénètrent dans l'humanité. Alors que les formes économiques, familiales, religieuses et morales étaient considérées comme indiscutables et que les novateurs étaient persécutés, les seuls sujets qui pouvaient, même à une époque déjà rapprochée, être soumis à la discussion, c'étaient les questions les plus complexes et naturellement les plus malléables, le droit et surtout la politique, qui semblaient naturellement les plus considérables et les plus intéressantes, parce qu'elles couvraient de leur voile toute la surface des choses. A Athènes, la politique et la justice étaient du ressort de tous les citoyens, mais l'exemple de Socrate montra la difficulté de discuter les questions morales et religieuses et les massacres réguliers des esclaves et des opprimés, et l'absence même de tout ouvrage de critique sociale, l'impossibilité absolue de mettre en question la vie économique. Ce résultat n'a été atteint que de nos jours et on sait au prix de quelles persécutions et de combien d'hécatombes humaines, qui nous feront passer aux yeux de la postérité pour ce que nous sommes encore en réalité, c'est-à-dire des animaux encore fort peu civilisés.
La science même était soigneusement évitée. Socrate engageait ses disciples à se détourner de l'étude de la physique, parce qu'elle
produisait l'incertitude et n'augmentait pas, par conséquent, le bonheur.
Les croyances sont, à n'en pas douter, purement réflexes ou instinctives à leur origine, et il en est longtemps ainsi, même quand elles se consolident dans ces imposantes formations religieuses ou métaphysiques qui se disputent encore l'univers; la croyance à des esprits, à une autre vie est le résultat bien naturel, non pas d'un raisonnement, mais d'une impression sensible, telle que le rêve, la ])eur des ancêtres ou des êtres malfaisants ou le respect et la reconnaissance pour les bienfaisants. Précisément parce que le développement des croyances est organique et non pas accidentel, leur développement suit la voie naturelle qui va du réflexe à l'instinct, au raisonnement et enfin à la pure méthode consciente.
Le langage, dont la fonction est d'exprimer les sentiments et les idées, a lui-même une origine et un développement organiques inconscients. Le cri arraché par la peur ou par la joie, par la douleur ou le plaisir, ces éléments simplistes de nos émotions, est certainement une action réflexe; sur cette manifestation purement animale se sont accumulées les formes de plus en plus complexes et organisées de la parole articulée, puis écrite.
Les arts ne sont que le développement des premières sensations de l'ouïe et de la vue et de leur représentation par des cris, des chants, des gestes, des danses et des images, qui en sont le souvenir.
Les mots introduits de parti-pris dans le langage sont très rares et ne se rencontrent i)récisément surtout que dans le vocabulaire scientifique, c'est-à-dire conscient.
Ce développement essentiellement organique et inconscient du langage a été parfaitement reconnu, notamment par Humboldt, Schelling, de Hartmann, Steinthal et Heyse.
L'intelligence n'est, en somme, que la propriété que possède à un certain degré de contexture et d'adaptation la matière individuelle ou sociale de répondre d'une façon plus ou moins précise aux questions de plus en plus nombreuses et complexes que soulève le développement vital : ces questions, les sociététî, aussi
bien que les individus, doivent ies résoudre, sous peine d'être sacrifiés au sphinx qui a déjà dévoré tant de civilisations.
Plus l'adaptation et la correspondance sont parfaites, plus il y a d'intelligence ; la société n'est pas une conception abstraite, une simple entité; elle est la combinaison perfectionnée de la nature en général, une application d'une de ses propriétés particulières ; la physiologie psychique, intimement liée à la physiologie en général et, par cette dernière, à la chimie organique et inorganique, nous montre parfaitement comment, par les actions réflexes, l'instinct et les sentiments sympathiques, les propriétés psychiques individuelles se transforment en propriétés psychiques sociales ; les premières formes collectives ont été imposées aux hommes par la nécessité; elles ont été le fruit de simples actions réflexes et instinctives, qui ont imprimé à la matière sociale sa forme et sa direction, probablement après une infinité d'expériences désastreuses.
Quand l'intelligence sociale ne parvient pas à s'adapter au milieu, elle rétrograde naturellement, de défaite en défaite, jusqu'aux procédés inférieurs de la vie psychique; c'est ainsi que, dans les sociétés les plus avancées, elle s'en rapporte encore à la guerre, et cela est un bien relatif; en efïet, là où des propriétés plus hautes font défaut ou sont impuissantes, c'est encore une suprême garantie de conservation pour le présent et une ressource pour l'avenir que le plus fort l'emporte ; de l'action réflexe et instinctive de la force pourront naître plus tard des civilisations nouvelles, suivant les formes successives décrites antérieurement.
Le jugement de Dieu, le duel avaient autrefois la même signification que la guerre ; ils réglaient les questions d'intérêt privé les plus simples ; le progrès a été que la guerre est seulement restée la régulatrice des problèmes les plus complexes et que le duel n'est plus en usage que dans le domaine métaphysique des vieux préjugés de l'honneur.
Plus les fonctions et organes sociaux se différencient et sont organisés, plus l'absolu autoritaire collectif, moulé sur le type
physiologique individuel, s'amoindrit, et plus le débat méthodique et le contrat, lesquels caractérisent les types sociaux supérieurs, tendent à régler tous les rapports. Aujourd'hui même, la guerre est devenue une fonction spéciale qui n'absorbe plus la société entière; le système de la nation armée ne serait qu'un recul, s'il n'avait une significatioa essentiellement pacifique et si, comme nous l'espérons, il ne tendait à exprimer la ferme volonté des sociétés modernes de mettre les progrès acquis à l'abri des aventures et des coups de main du pouvoir exécutif, en soumettant définitivement ce dernier à l'ensemble des autres fonctions sociales déjà constituées en organismes beaucoup plus pacifiques. Les citoyens grecs et romains étaient à la fois propriétaires et soldats; telle fut encore la noblesse féodale, qui depuis, distincte en partie de la propriété terrienne, devint une fonction purement militaire, comme dans la Monarchie française. Aujourd'hui la fonction guerrière n'est même plus honorifique, comme avant 1789, c'est une charge que les propriétaires euxmêmes ne cherchent qu'à imposer à ceux qui ne le sont pas. Ceci pourrait bien être la fin aussi bien de la guerre que de la forme propriétaire actuelle.
Les événements ou mouvements sociaux s'accomplissent au surplus d'ordinaire au rebours des intentions de ceux qui ont la prétention de les diriger; le prurit de législation, qui est une des faiblesses de notre xix® siècle, produit très souvent, comme il a été démontré, des conséquences opposées aux vues du législateur (1). On peut affirmer que les conservateurs ont facilité plus de révolutions et les révolutionnaires produit plus de réactions qu'il n'était certainement dans leurs prévisions et leur volonté.
Les individus, les organismes sociaux particuliers et le superorganisme social en général n'ont le plus souvent pas conscience de leur activité actuelle, ni de leur rôle dans l'évolution générale ; s'il en était autrement, peut-être se refuseraient-ils énergiquement à exécuter l'office social, souvent ignoble et barbare, dont l'ac-
(1) H. Spencer, L'individu contre CEiat; E. WoRMS, Les écarts législatijs.
complissement est cependant une nécessité du développement organique. Dans la mécanique sociale, le jeu des organes fait des uns des assassins, des autres des juges ; des uns des victimes, des autres des bourreaux ; des uns des exploités, des autres des exploiteurs; des uns des maîtres, des autres des esclaves; ces dissemblances particulières concourent au même développement superorganique; de là, chez le philosophe véritablement digne de ce titre, l'impossibilité de se jeter dans un mouvement et de prendre parti avec la passion du sectaire, passion cependant indispensable au progrès, mais dont les inconscients seuls sont susceptibles; de là, sinon un grand mépris, du moins un attendrissement profond et une immense pitié pour les individus, dont la chair est broyée dans l'engrenage social, au milieu de la joie des uns et du désespoir des autres; de là, enfin, la tolérance, cette suprême vertu qu'on chercherait vainement ailleurs que dans la philosophie, puisqu'on ne la rencontre même pas dans la justice.
L'instinct social est antérieur à la mémoire sociale ; cette mémoire est absente tant qu'il n'existe pas de tradition orale et surtout écrite sociale. Même quand cette mémoire existe, combien d'actes s'exécutent encore instinctivement sans que la mémoire intervienne ! Même quand la mémoii'e et la réflexion se sont développées, combien d'actes inconscients économiques, moraux, juridiques et politiques ne s'accomplissent-ils pas, dont nous n'avons pas conscience, pas plus que les somnambules n'ont conscience des faits accomplis pendant leurs accès, et reprennent, au contraire, les actes interrompus et laissés inachevés antérieurement.
Ainsi, de nos jours, toute une révolution économique s'est accomplie dans l'agriculture et dans l'industrie, sans que nous nous en doutions; un choc brusque nous a éveillés de notre sommeil et nous continuons à appliquer au monde nouveau la même législation, * le même droit, la même politique que nous exécutions antérieurement à cette transformation. C'est là, certainement, un exemple décisif de non-adaptation des conditions internes aux conditions externes, c'est-à-dire un phénomène d'inintelligence et d'incon-
science. Il faudra probablement plusieurs et terribles assauts de la réalité pour susciter en nous la mémoire et la réflexion, et l'intervention d'une volonté persistante et méthodique.
En résumé, la conscience sociale se forme naturellement suivant les mêmes lois que la conscience individuelle; elle passe du réflexe à l'instinct, à la mémoire, au raisonnement et finalement à la méthode; ce développement est organique. Les actions sociales raisonnées, à tous les degrés, peuvent, par leur répétition, redevenir automatiques et inconscientes, jusqu'à ce qu'un nouveau progrès, suscité par de nouvelles expériences, leur restitue la conscience. L'inconscience apparaît principalement aux échelons inférieurs de la hiérarchie des phénomènes sociaux, qui ne deviennent surtout conscients que par voie de réaction des phénomènes supérieurs, quand ces derniers ont acquis un certain développement; les phénomènes économiques, familiaux, artistiques et moraux sont les plus inconscients, et l'origine même des phénomènes juridiques et politiques est inconsciente.
Cette inconscience relie naturellement l'intelligence sociale aux phénomènes purement physiologiques, qui sont essentiellement automatiques et simultanés et, par ceux-ci, aux lois générales de la force et de la matière. Le superorganisme social n'est qu'une combinaison supérieure de la matière en général et de la matière organisée, tant physiologique que nerveuse et cérébrale en particulier. Le caractère spécial qui diff'érencie la force collective sociale de la force collective de l'organisme individuel, c'est que le concours de ses éléments s'opère non plus seulement automatiquement, comme en physiologie, non plus seulement par action réflexe, instinctive ou raisOnnce, conmie en psychologie, mais par une méthode plus complexe, une combinaison supérieure d'adaptation de la vie au milieu — par le contrat.
Le contrat est une forme intellectuelle où la conscience se manifeste naturellement à un degré plus élevé que dans toute autre forme psychique.
Le contrat, qui nécessite par lui-même l'intervention de la mémoire, de la réflexion, du raisonnement et l'examen et la pon-
dération de tous les facteurs qui doivent déterminer la direction d'une décision nécessairement et pour le moins bilatérale, le contrat, qui entraîne dans certains cas le concours de millions de volontés individuelles, est la forme la plus haute de la force collective et ne se rencontre que dans la société.
Tant que les phénomènes sociaux ne sont pas conscients, ils participent nécessairement et organiquement de la nature de l'organisme purement physiologique, où toutes les fonctions s'exécutent autoritairement et automatiquement; rien ne ressemble plus au fonctionnement individuel que le fonctionnement des sociétés primitives inconscientes, où le progrès même est inconscient, jusqu'au jour où la société, en possession d'une méthode supérieure qui la distingue seule des organismes inférieurs, se perfectionne par le développement des procédés contractuels, nonseulement entre individus, mais entre les groupes naturels, depuis les plus simples jusqu'aux plus complexes, de l'atelier jusqu'à l'Etat et aux fédérations d'États.
Le rôle de l'inconscient dans l'histoire est donc non-seulement considérable, maisencore prédominant. Comment pourrait-il en être autrement, puisqu'il domine également les actes les plus nombreux de la vie individuelle, dont la connexion forme le tissu de la vie sociale ? Les actions sociales raisonnées et méthodiques sont excessivement rares, et c'est un bonheur que la structure sociale ait donné la supériorité à l'action réflexe et à l'instinct sur le raisonnement, car si la société avait été susceptible de subir la direction des philosophes, des penseurs et des hommes d'État, princes ou législateurs, elle eût risqué de se tromper quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent et de périr.
Les exemples n'en manquent pas.
En France, c'est la foule inconsciente de la Ligue et de la Saint- Barthélemy qui sauve le pays du protestantisme, qui s'appuyait à la fois sur des croyances rétrogrades et sur les restes de l'aristocratie féodale; le peuple catholique et bête sauve la nation; Henri IV se voit obligé de se faire catholique ; le cardinal Richelieu, l'un des trois ou quatre hommes d'Etat conscients qui corn-
prirent la situation et les intérêts publics, combat les protestants au point de vue politique, tout en leur accordant la tolérance au point de vue religieux ; il soutient au contraire les protestants à l'étranger.
La Révolution française se noyait dans une métaphysique sanguinaire ; la force collective réagit et produit un tyran odieux qui sauve au moins le minimum des conquêtes révolutionnaires, mises en péril par des gouvernants corrompus ou des sectaires.
Les grands écrivains du siècle de Louis XIV eussent perdu l'intelligence française, si la force collective n'avait réagi contre le système de patronage officiel du grand roi; Biickle a démontré que les noms illustres dont on a fait honneur à son influence sont antérieurs en réalité à son règne, et que ce prétendu Mécène, comme tous les Mécènes, n'a favorisé aucun progrès intellectuel, au contraire. La France n'a jamais produit moins de savants et d'artistes que depuis le jour où Louis XIV prit le pouvoir effectif.
C'est l'instinct social qui fait rejeter même les réformes et les soulèvements, justes en eux-mêmes, mais qui ne sont pas mûrs, soit que la société n'y soit pas suffisamment préparée, soit qu'ils ne soient pas eux-mêmes assez étudiés, double caractère exigé pour que l'adaptation puisse se réaliser.
Quand l'instinct social trouve son intérêt au libre-échange, il produit la contrebande.
Quand l'instinct populaire est fatigué de constitutionnalisme et de parlementarisme, il les réduit à l'absurde par le suffrage universel, qui noie toutes les supériorités politiques et même scientifiques et impose des solutions véritablement sociales ou sinon césariennes.
Tel ministère, soi-disant libéral ou progressiste, est renversé au profit d'un ministère conservateur, qui se voit forcé précisément de réaliser le programme de ses devanciers, auquel il s'était opposé.
Ce n'est pas le parti révolutionnaire qui a détruit le gouvernement temporel du pape, ce sont un roi et un empereur qui ont
réalisé ce progrès, dont le résultat est un affaiblissement du principe d'autorité.
La France croit et veut être une république ; ses institutions sont en réalité unitaires et despotiques, parce qu'en attendant qu'elle ait pu accomplir sa propre évolution sociale et la faire respecter par ses voisins, elle est forcée de subir ces institutions, sous peine de n'exister plus comme p]tat ; l'instinct, ici encore une fois, est plus fort que les vœux les plus légitimes de ses penseurs et de ses savants, qui l'eussent perdue cent foi;:; si la réalisation de la justice absolue, et non relative, était soumise aux seules lois de la logique et de la raison pures ainsi que de la volonté.
L'intervention de l'inconscience populaire a eu certainement des résultats déplorables; de grands savants, d'illustres hommes politiques, à qui plus tard nous avons élevé justement des statues, en ont été les victimes ; Rome, par exemple, a détruit par le feu et le sang une foule d'hérésies, mais était-il à désirer que ces hérésies l'emportassent ? Notez bien que, dans ces temps, la tolérance n'existait pas et qu'il s'agissait toujours de l'Empire; les protestants n'ont-ils pas prouvé qu'en fait et même en théorie, ils étaient au moins aussi fanatiques que les catholiques? La question n'est donc pas de savoir s'il était juste ou non alors d'exterminer les hérétiques, ceux-ci fussent-ils mieux intentionnés et plus savants, mais ce qui serait arrivé s'ils l'avaient emporté et quel était le véritable intérêt général. Sous ce rapport l'instinct social s'est mieux conduit que ne l'eût fait la raison, dont les hésitations et les troubles ne sont un mystère pour personne.
Les martyrs de la science, de la philosophie et de la politique ont rendu plus de service à la société en jouant leur rôle de martyrs et en aidant ainsi à la diffusion de la justice, que par leur triomphe immédiat, en supposant que ce triomphe fût possible.
En réalité, les prophètes et les persécuteurs doivent se résigner a être toujours martyrs sous une forme ou sous une autre ; leurs désespérances morales et intellectuelles présentes ne sont pas moins douloureuses que les persécutions d'autrefois ; la société ne peut pas et ne doit pas les croire immédiatement et sur parole ;
elle se vengera toujours sur eux de ce qu'ils veulent la violenter, en la forçant soit à accepter leurs erreurs ou leurs vérités, soit à réfléchir à des problèmes ou à subir des solutions auxquelles elle n'est pas préparée. La société ne dispense ses faveurs immédiates qu'à ceux qui sont à son niveau présent et de préférence à ceux mêmes qui lui sont inférieurs; les outrages et les coups et, ce qui est plus dur, l'oubli, elle les réserve avec raison à ceux qui ont l'audace de la tirer de son activité normale, pour la forcer à s'adapter à une activité en rapport ou non avec des situations nouvelles. L'oubli méprisant où tombent rapidement ses favoris du jour est une réparation posthume, mais suffisante, pour ceux que la science et la philosophie, entrouvrant les voiles de l'avenir, console par l'espérance du mieux-être des générations futures, des misères matérielles et morales du présent et du passé.