CLASSIFICATION DES FONCTIONS ET DES METIERS
D'après ce qui précède, les fonctions sociales se classent hiérarchiquement d'après leur objet et en commentant par les plus générales et les plus simples en :
1® Fonctions relatives à la circulation économique; . 2^ Fonctions relatives à la consommation économique;
3® Fonctions relatives à la production économique, industrielle ou agricole ;
4° Fonctions relatives à la reproduction des producteurs ou fonction génésique;
5^ Fonctions relatives à la production et à la reproduction artistiques, arts industriels, beaux-arts ;
6° Fonctions relatives aux croyances religieuses, métaphysiques, scientifiques;
7® Fonctions relatives aux nxObur:5 et à la morale ;
8° Fonctions relatives au droit économique, civil, scientifique, pénal, administratif et public interne et externe ;
9^ Fonctions relatives à la politique interne et externe, administrative, législative, executive.
La conception de l'État [status, équilibre), contrairement à la conception autoritaire primitive, consiste donc à placer la pyramide sociale sur sa base, le territoire et la population, et de faire de tous les agents sociaux des fonctionnaires au service de la force collective engendrée par les rapports nécessaires nés de ce double facteur, de telle sorte que le fonctionnaire politique soit en définitive non plus le maître, mais le serviteur de tous les
autres, et de même pour les autres fonctions, suivant la gamme établie ci-dessus.
Telle est la véritable conception réaliste de la société en opposition avec sa conception spiritualiste et métaphysique, d'après laquelle ce sont les agents politiques, juridiques ou moraux qui la gouvernent et lui imposent leurs lois; nous savons maintenant qu'en sociologie aussi bien qu'en psychologie, l'arbitraire et le libre arbitre, qui ne font qu'un, n'existent pas et que la raison et la volonté, représentées en sociologie par le droit et la politique, sont, il est vrai, des fonctions régulatrices de complexité supérieure, mais produites par les fonctions plus simples et dès lors à leur service.
C'est conformément à cette classification des grandes fonctions sociales que doit nécessairement être faite celle des métiers spéciaux qui s'y rapportent.
Une distinction usuelle est celle adoptée par M. le D^' Kordier (la Vie des Sociétés), en manuelles ou cérébrales, suivant la prédominance de l'un ou l'autre organe dans l'exercice de la fonction. Cette division est malheureusement trop générale pour servir de base à une classification complète; elle est plus subjective que réaliste, plus apparente qu'eflective. Le travail du cerveau, aussi bien que celui des muscles, est le résultat d'une combustion; celle de la graisse et du phosphore du cerveau donne naissance à des phosphates et à de la choleslrine, de même que le protagon des muscles produit le mouvement par une combustion. qui aboutit à la formation de l'idée. Ce n'est là qu'un des aspects, l'aspect physiologique de la classification des fonctions; au surplus, cette distinction n'est pas absolue, la différence entre les fonctions à cet égard n'est que quantitative, toute profession libérale nécessite un déploiement d'énergie musculaire, de même que toute profession manuelle implique un travail cérébral de plus en plus important, à mesure que le machinisme sera mieux soumis à l'homme au lieu d'être son fléau.
D'autres classifications, également sérieuses, ont été tentées. Ainsi, dans Y Encyclopédie de Diderot et de d'Alembert, les pro-
fessions sont classées sur le plan de leur dépendance vis-à-vis des trois prétendues facultés de l'entendement qui sont : la mémoire, l'imagination et la raison; d'après cette classification, les arts, métiers et manufactures proprement dits seront une dépendance de l'histoire naturelle, au point de vue des usages tirés de la nature; les professions scientifiques et morales en seraient une de la philosophie et les beaux-arts serai(5nt une dérivation de la poésie sacrée ou profane, laquelle est une dépendance de l'imagination. On peut voir dans le tableau ou « système figuré des connaissances humaines », placé en tète àoX Encyclopédie, combien ce premier essai, imité de Bacon, est défectueux. II est, en effet, impossible de classer les professions d'après la matière première qui y est employée; la différenciation n'est guère sensible entre les groupes ainsi classés; au contraire, les ressemblances le sont souvent davantage que les différences.
Une deuxième méthode de classification est celle qui fut suivie par Ch. Dupin et qui est basée sur les divers besoins physiques de l'homme, savoir :
1" Préparation des matières premières ;
2"^ Nourriture ou arts alimentaires ;
3^ Arts vestiaires;
4° Arts relatifs aux changements dans l'intérieur du globe, pour le rendre conforme à nos besoins ;
o"^ Mobilier, ustensiles, outils, machines;
G° Modifications dans la nature et rapj)arence des objets, pour les approprier à diiférentos destinations ;
7** Instruments et procédés dans la pratique des sciences et des beaux-arts.
Ici la classification n'est plus tirée des facultés intellectuelles et subjectives, mais de l'objet et de sa destination, ou plutôt des moyens qui doivent faire servir l'objet à sa destination; c'est un progrès, mais, encoi*(3 une fois, ce n'est qu'un aspect partiel d'une classification naturelle.
Cette classification a servi de base à la nomenclature des professions, notamment dans les exposés officiels de la situation du royaume, en Belgique et ailleurs.
Quant aux classifications qui ont présidé jusqu'ici à la confection des catalogues des expositions nationales et internationales, elles sont purement fantaisistes et dressées à des points de vue absolument particuliers et transitoires, tels que l'utilité des produits et la difficulté de leur fabrication.
Ces procédés ne peuvent constituer que des catalogues; il n'y a qu'un mode de classification naturelle; c'est celui qui est basé sur la différenciation sociale même de la fonction et consistant à grouper les professions en tenant compte de leur degré de spécialité et de complexité.
D'après notre classification, les arts et métiers sont envisagés comme une application des sciences, et leur classification est absolument parallèle à la classification positive de ces dernières, à commencer des sciences physiques les plus générales jusques et y compris la science sociale la plus complexe, qui est la politique. Ce point de vue est le véritable aspect social de l'activité collective. Une exposition permanente des produits de cette activité, groupés d'après cette classification, servirait de véritable enseignement intuitif de la science sociale et de sa philosophie naturelle. Ici toute application serait subordonnée à la théorie, et ces grands concours nationaux et cosmopolites ne seraient plus, comme actuellement, de simples bazars, où se promènent le désœuvrement et l'ignorance de toutes les parties du monde.
Le principe de cette classification fut parfaitement reconnu par Ampère, et Ch. Laboulaye l'a plus ou moins parfaitement adopté dans son Dictionnaire des arts et manufactures y sous l'inspiration, du reste reconnue, de la classification hiér/irchique des sciences d'A. Comte, classification que nous n'avons fait que perfectionner en la complétant et en l'étendant à la sociologie. Voici, au surplus, comment l'illustre Ampère a formulé ce principe de classification : « On distingue, dit-il, ordinairement les arts des sciences; cette distinction est fondée sur ce que, dans les sciences, l'homme connaît seulement, et que, dans les arts, il connaît et exécute; mais si le. physicien connaît les propriétés de l'or, telles que sa fusibilité, sa malléabilité, etc., il faut que
Forfèvre, de son coté, connaisse les moyens à employer pour le fondre, le battre en feuilles ou le tirer en fils, et, dans les deux cas, il y a également connaissance. Il n y a donc réellement, quand il s'agit de classer toutes les vérités accessibles à Tesprit humain, aucune distinction à faire entre les arts et les sciences ; les premiers doivent, comme les seconds, entrer dans cette classification, seulement les arts n y entrent que relativement à la connaissance des procédés et des moyens qu'ils emploient, abstraction faite de la dextérité de Tartiste et non de l'instruction plus ou moins complète qu'il a acquise, suivant qu'il est plus ou moins savant dans son art. Sous le rapport de la connaissance, tout art, comme toute science, est un groupe de vérités démontrées par la raison, reconnues par l'observation, qui réunit un caractère commun, caractère qui consiste soit à ce que ces vérités se rapportent à des objets de même nature, soit en ce que les objets qu'on y étudie y sont considérés sous le même point de vue. »
L'application de ce principe à l'échelle hiérarchique des sciences, complétée par notre tableau hiérarchique des sciences sociales, nous permet dès lors d'instaurer la classification suivante des fonctions et professions actuellement dégagées de la force collective ; le lecteur complétera du reste facilement, ayant désormais en mains la méthode, les lacunes, les imperfections inévitables que ce tableau peut contenir :
Tableau ou Classification hiérarchique des fondions
ou professions sociales.