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LE TISSU SOCIAL ET LA FORCE COLLECTIVE

Le procédé analytique appliqué à l'étude des phénomènes sociaux nous a permis, dans la première partie de cette Introduction, de déterminer les facteurs constitutifs du superorganisme qu'ils supposent. La trame du tissu social est formée de tous les éléments de la matière, depuis les formes les plus rudi- • mentaires de celle-ci jusques et y compris la matière cérébrale; les phénomènes sociaux ne sont qu'une combinaison supérieure plus complexe de tous les matériaux antécédents de la nature inorganique et organique ; ils révèlent seulement certaines propriétés distinctives, dont la reconnaissance légitime l'admission de la sociologie, non-seulement au nombre, mais au sommet des sciences particulières.

Ce qui différencie la vie en société de la vie purement indivi- * duelle, c'est l'intervention, consciente ou non, du régime con-

tractuel, dont le développement plus ou moins grand est la mesure exacte des progrès de la civilisation; tous les autres aspects de la vie sociale n'offrent que des différences purement quantitatives, par exemple, au point de vue de la complexité, de la masse, de la plasticité, etc. ; seule, la méthode contractuelle, synallagmatique et bilatérale par son essence, est le fait absolument nouveau dont lapparition imprime à la matière inorganique et organique, aux forces physiques, physiologiques et psychiques des propriétés qui ne se rencontrent nulle part ailleurs.

Partout où les créatures vivantes, douées d'une sensibilité intellectuelle , même rudimentaire , comme chez certains animaux, contractent ou même, plus simplement, se contractent, c'est-à-dire agissent ou réagissent ensuite d'une action ou d'une réaction communes, raisonnées ou simplement instinctives ou réflexes, il y a apparence de société; le type se dégage et saccentue à mesure que cette correspondance devient plus raisonnée et plus méthodique. Ce résultat est atteint au plus haut degré précisément dans les sociétés où les fonctions économiques, génésiques, artistiques, morales, scientifiques, juridiques et politiques ont à leur service des organismes qui, en facilitant la discussion et le débat, éclairent la pensée collective sur les motifs qui doivent déterminer ses décisions et ses actes.

Bien que la vie sociale soit, comme nous l'avons exposé, soumise à tous les facteurs antécédents et qu'à cet égard sa liberté soit fondamentalement limitée par des lois nécessaires qui lui impriment sa forme et sa direction les plus générales, c'est cependant sous le régime de cette combinaison supérieure que cette liberté est relativement la plus développée ; l'homme social est l'être le plus libre de la création, en ce sens, que ses actions sont les mieux motivées, les plus consciencieusement débattues, les plus puissamment exécutées; plus le lien social est fort, plus la liberté est grande; or, aucun lien social n'est aussi solide que celui qui résulte du régime contractuel ; lui seul assure la coordination la plus exacte et la plus large des pensées et des efforts

en vue des nécessités de l'existence. Socialisme et liberté ne sont pas une contradiction, sauf quand le premier, tournant les yeux vers le passé, emprunte à la tradition autoritaire ses procédés antisociaux; le socialisme d'État s'explique et se justifie historiquement; il n'est toutefois qu'une pure actfon sociale réflexe, nécessitée par le péril où l'État, c'est-à-dire le principe autoritaire sous toutes ses formes, tant économiques que familiales, juridiques et politiques, a lui-même mis la société, par l'écrasement et l'exploitation des plus faibles et des plus pauvres.

En dégageant des phénomènes sociaux l'élément typique de toute structure sociale, c'est-à-dire le caractère commun à toute société et à la fois propre uniquement au type structural dit social, nous croyons avoir fixé définitivement, bien que d'une façon très générale pour le moment, non-seulement le point de départ, mais encore le sens et la direction de sa structure et de son développement; qu'on veuille du reste ne pas l'oublier, la présente Introduction ne constitue pas un exposé de la science sociale même, mais un simple aperçu de la méthode à suivre pour l'étude de cette dernière.

La constitution de la méthode positive en sociologie a suivi une marche analogue à celle de la physiologie. Antérieurement à Cuvier, l'étude et la classification des animaux s'appliquaient pour ainsi dire exclusivement aux particularités et aux rapports extérieurs et superficiels des espèces ; avant lui , personne ne s'était occupé de coordonner les classes et les ordres d'après l'ensemble de leur structure. En inaugurant la grande classification en vertébrés, mollusques, articulés et radiés, il ouvrit la voie aux doctrines progressives et plus profondes de Lamarck et d'Owen, qui furent un nouveau perfectionnement de la méthode due en grande partie à une analyse plus approfondie qui donnait de plus en plus d'importance aux organes internes et à leur fonctionnement.

Bichat constata à son tour que chaque organe est composé de tissus divers et n'est qu'un produit de la combinaison de ces tissus. En 1801, un an avant sa mort, il publia son immortel

ouvrage sur lanatomie générale, où il subordonne l'étude des organes à celle des tissus; ceux-ci sont, en effet, moins complexes que les organes et ont en commun avec ces derniers, en dehors de leurs différences, deux propriétés : la contractibilité et l'extensibilité. En soumettant ainsi la physiologie à la méthode universelle qui subordonne le particulier au général et le composé au simple, Bichat constituait définitivement cette science, de même qu'antérieurement l'avaient été la physique et la chimie.

Avant A. Comte, la sociologie aussi se réduisait principalement à l'observation de certaines particularités et relations généralement externes et, par cela même, les plus apparentes ; il existait quelques classifications basées sur des types immuables et prédéterminés dont, à la suite d'Aristote, Machiavel, Bodin et Montesquieu lui-même ne s'étaient guère écartés. A. Comte et H. Spencer ont réalisé, en sociologie, le rôle de Cuvier, de Lamarck et d'Owen ; ils ont ramené la science sociale à l'étude de Tensemble de sa structure et de son développement. Malheureusement leurs généralisations ont été en partie hâtives et prématurées ; ils ont naturellement, et en vertu des lois même du développement d'abord purement empirique de toutes les sciences, perdu de vue cette méthode constante et universelle, la seule scientifique, d'après laquelle l'ensemble ne peut être connu que postérieurement à la connaissance des parties, et dans l'ensemble et les parties, ce qui est spécial seulement après ce qui leur est commun.

Il convient donc d'étudier le corps social, d'abord dans ses éléments et ses tissus, ensuite dans ses organes et ses fonctions particuliers, en dernier lieu seulement dans sa structure et sa dynamique générales. En dehors de cet ordre méthodique strict, il n'y a place que pour les constructions éphémères et vides de la métaphysique ou le charlatanisme des demi-savants et des prophètes.

En chimie, on entend par éléments les corps dont on n'affirme pas absolument qu'ils soient absolument simples, mais dont ou reconnaît seulement d'une façon relative que jusqu'ici cette science n'a pu les réduire en plusieurs sortes de matières.

En anatomie, les éléments sont les parties ultimes auxquelles on peut, par l'analyse anatomique, c'est-à-dire sans décomposition chimique, ramener les tissus et les humeurs ; 1 élément anatomique est la cellule.

En sociologie, les éléments seront donc les parties ultimes auxquelles on peut, sans recourir à l'analyse anatomique ni, à plus forte raison, à la décomposition chimique, par la seule analyse statique, ramener tous les composés ou agrégats sociaux. Ces éléments ultimes sont, comme nous Tavons exposé, le territoire et la population, considérés au point de vue de l'ensemble de leurs unités constitutives, avec toutes leurs propriétés mathématiques, physiques, chimiques, physiologiques et psychiques.

La réunion et l'enchevêtrement du territoire et de la population et de leurs propriétés suscitent des formes et des fonctions nouvelles, caractérisées essentiellement par des structures et des forces contractuelles, qui les différencient de toutes les formes et de toutes les propriétés de la matière inorganique et organique antécédente. Il faut insister sur ce point, capital au point de vue de l'étude de la science sociale ; quand on parle de structures, d'organismes, d'appareils, de tissus et d'éléments sociaux, on est généralement disposé à ne voir dans ces expressions que des appellations figurées, empruntées à la physiologie et sans réalité objective; c'est là une erreur qui, pour être à peu près universelle, n'en est pas moins avérée et dont la persistance empêche la sociologie de se dégager de ses anciens liens métaphysiques. Il ne s'agit pas simplement, dans cette science, de formes et de rapports purement idéaux; le corps social est construit avec tous les matériaux de la nature, depuis ceux empruntés à la matière la plus grossière jusqu'à ceux provenant des formes intelligentes les plus élevées; la vie économique, artistique, familiale, morale, juridique et politique a ses organes et ses appareils d'organes réellement observables et tangibles. Pour définir cette situation d'une façon qui soit pour la sociologie une démonstration aussi évidente que celle déjà admise en faveur de la réalité des organes psychiques : il n'y a pas de

société sans un élément contractuel quelconque, conscient ou non; or, il n'existe pas de contrat sans objet ni matière; donc, toutes les formes contractuelles, c'est-à-dire sociales, sans exception, depuis réconomique jusqu'à la politique ont, comme les phénomènes psychiques eux-mêmes dont ils dérivent, une structure matérielle et organique en rapport avec leurs fonctions.

Les attributs statiques des éléments sociaux, c'est-à-dire du territoire et de la population, sont : la forme, le volume et une structure spéciale à chacun d'eux. Leurs attributs dynamiques sont, ou bien des propriétés physiques, chimiques et physiologiques en corrélation avec les attributs statiques, ou bien des propriétés vitales et sociales.

D'après Littré et Robin, les tissus sont les parties similaires solides des systèmes ; ils se subdivisent par simple dissociation en éléments anatomiques; ce sont des parties solides du corps, formées par la réunion d'éléments anatomiques enchevêtrés ou simplement juxtaposés. Leur étude porte le nom d'histologie; ils ont pour caractère d'ordre organique d'être formés de matière organisée et d'avoir une structure, c'est-à-dire d'être construits de telle ou telle espèce d'éléments; ils ont en outre un attribut anatoraique, un caractère propre, une texture spéciale, c'est-àdire un arrangement particulier des éléments anatomiques. A ce caractère particulier se rattachent comme attributs physiologiques plusieurs propriétés, appelées propriétés des tissus. Les unes sont d'ordre physico-chimiques ; ce sont :

V* La consistance et la ténacité ^ variables de l'un à l'autre;

2^ \S extensibilité;

3° Lsi rétractibilité ;

4^ L'élasticité;

5® IShygrométricité,

Les autres propriétés sont d'ordre organique, savoir :

1*» La nutrition, différente dans les tissus et dans les éléments ; il faut y rattacher :

a) U absorption ;

h) La sécrétion.

Ces dernières, à l'état d'ébauche seulement dans les éléments anatomiques, ont leur plénitude d'action dans les tissus.

2° Le dèveloppe^nent ;

Celui des tissus diffère de celui des éléments en ce qu'il est caractérisé à la fois par laugmentation de volume des éléments existants et par la génération d'éléments nouveaux à côté des précédents.

3° La reproduction ou génération ;

Tous 'les tissus, à l'exception des tissus musculaires et des parenchymes, jouissent de la propriété de se reproduire après une destruction partielle, soit en quantité plus petite, soit en quantité plus grande que la portion enlevée ; Torgane sur lequel a été opérée l'ablation d une partie du tissu sera plus ou moins difforme, mais le tissu existe.

4*» La contractiMlité, l'innervation et Vintelligence à ses divers degrés.

Ce sont des propriétés de la vie animale propres à certains tissus seulement.

Ainsi, les éléments forment les tissus ; le tissu social est formé, en conséquence, de tous les éléments de la matière et plus particulièrement de tous les éléments de la matière organique et psychique avec leurs propriétés correspondantes, dont la classification figure ci-dessus.

Les tissus, à leur tour, forment les organes.

Un organe, d'après la définition de Bichat, est une partie du corps formée par la réunion intime des parties similaires, provenant de systèmes différents et constituant un tout unique de conforipation spéciale; en sociologie, une banque d'escompte, par exemple, est un organe formé par la centralisation des valeurs commerciales de même nature et leur mise en circulation sous une forme sociale, en attendant leur échéance individuelle; ces valeurs similaires peuvent provenir de l'industrie, de l'agriculture ou du commerce, mais elles sont similaires et, par cela même, elles forment corps dans un organe particulier.

Les organes d'espèces diverses, en se réunissant et en concou-

rant à une même fonction, forment des appareils. A la notion anatomique d'organe, se rattache, comme attribut physiologique, ridée dusage spécial ordinairement multiple, c est-à dire que chaque organe peut servir à Taccomplissement de plusieurs fonctions. Un organisme est un ensemble d'organes ou d'appareils, c'est-à dire de parties douées d'organisation. Les organes sociaux particuliers, tels que le télégraphe, la poste, les canaux, les chemins de fer, la banque, la monnaie, etc., forment, p^,r leur réunion, l'appareil circulatoire du super organisme social, lequel est formé de Tensemble de tous les appareils et de tous les organismes particuliers.

Le superorganisme social ne contient rien de plus que lensemble de ses appareils et organismes propres ; ceux-ci, de leur côté, ne se composent de rien autre que la matière organisée en général, laquelle n'est qu'une modalité de la substance inorganique ; toute la différence gît dans le tissu et la structure et dans les rapports spéciaux qui résultent de cette diflférence.

Le rapport contractuel est ce qui caractérise le tissu et la structure des sociétés ; les autres modalités sont surtout quantitatives, par exemple, la masse, le nombre, le degré de plasticité ; nous les avons indiquées antérieurement.

Ce caractère absolument réaliste et organique de la science sociale étant ]Aqxl établi, que faut-il entendre par force collective? Cette expression, d'un usage cependant courant dans les sciences, n'a jamais, à notre connaissance, été exactement définie dans celle qui nous occupe ; on Ty emploie trop souvent d une manière vague et presque mystérieuse, qui rappelle trop souvent l'opium et sa vertu dormitive.

Pour résoudre la question, il faut d'abord définir la force en général.

On entend par force, l'ensemble des propriétés de la matière.

Parmi les propriétés de la matière, nous observons, dans ses formes supérieures, l'organisation, c'est à-dire le concours de diverses parties produisant des propriétés nouvelles, qui n'existeraient pas en dehors de cette organisation.

Ces propriétés, spéciales à la matière organique, constituent la force collective. La force collective est ce dont la matière organisée est capable ; ainsi, la matière organisée du cerveau est capable de pensée ; la matière organisée de Tanimal est capable d'assimilation, de désintégration et de reproduction.

Demander ce que c'est que la force collective sociale, c'est donc demander ce dont la société est capable ou susceptible, suivant qu'on la considère comme agent ou patient.

Force, vis, potentia, energia, dunamis, cratos, Kraft, est tout ce qui produit, empêche ou modilSe le mouvement.

La force n'est pas un être ou une substance qui anime les corps et qui soit distincte d'eux ; elle est simplement la propriété d'un corps dans ses rapports avec les autres propriétés du même corps ou avec les propriétés des corps d'autre nature.

Force et propriété ont le même sens ; c'est donc tout le contraire d'une entité métaphysique ; la force, essentiellement relative, est par cela même du domaine scientifique.

Une théorie de la force collective sociale est donc la théorie ou l'exposé méthodique des diverses propriétés que manifestent des organismes sociaux de même nature, soit entre eux, soit dans leurs rapports avec des organismes de nature différente, en tant que ces propriétés produisent, empêchent ou modifient le mouvement social.

La force collective sociale n'est pas un être en soi supérieur et extérieur à la société même ; elle est immanente à cette dernière; toutes les formes autoritaires, religieuses ou politiques sont donc le produit direct des propriétés inhérentes aux organismes sociaux ; elles ne tiennent leur existence et leur mandat d'aucun principe externe ; de même que la Société les a enfantées, elle peut les résorber ou les transformer ; nous verrons même que le progrès dans le développement social consiste à se débarrasser de plus en plus de toute autorité autre que celle résultant du contrat, c'est-à-dire de l'accord raisonné des divers organes sociaux et de leurs parties constituantes. Il n'y a jamais eu que des illusions providentielles ; la direction et la prévoyance

sociales n'ont jamais cessé d'être purement humaines; le temps seul en perfectionne la structure et les procédés. L'erreur d'A. Comte a été de supposer un grand être collectif humanitaire, en substituant une entité hypothétique à l'ensemble des propriétés de la matière sociale ; il en arriva ainsi à reconstituer sur de nouvelles bases le sacerdoce religieux et l'autorité politique que, d'après les conséquences légitimes de sa propre méthode, il aurait dû travailler à éliminer.

Si la force collective sociale n'est que l'ensemble des propriétés des organismes sociaux, il n'en est pas moins vrai que ceux-ci ont une existence parfaitement objective, et ce serait une erreur de croire, avec M. A. Lefèvre (1), que « les seuls êtres vivants réels sont les individus », que « c'est par métaphore que nous donnons à l'ensemble des individus un corps, des membres, des organes et des ressorts ».

A ce titre l'individu lui-même n'existerait pas, puisqu'il n'est qu'une association de cellules ; une telle hérésie est la négation même de toute science sociale; le superorganisme des sociétés est au contraire plus considérable et plus complexe que les organismes individuels avec lesquels, en effet, il a de nombreuses ressemblances communes, mais dont il se distingue nettement par des propriétés spéciales.

La famille, les banques, l'usine, les marchés, l'art, la religion, les tribunaux, les Parlements, etc., sont des organismes au même titre que l'organisme individuel ; ils ont tous les caractères qui distinguent la matière organisée ; trois jurisconsultes isolés ne forment pas un tribunal, mais, mis en rapport, c'est-à-dire tissés et assemblés de manière à remplir une fonction commune, ils constituent un organisme et manifestent, soit entre eux, soit dans leurs rapports avec d'autres organismes individuels ou sociaux, des propriétés d'ordre supérieur dont ils n'auraient pas été capables ou susceptibles sans une combinaison de ce genre.

Malheureusement, en vertu de préjugés invétérés, déjà

(4) A. Lefèvre. La Philosophie, p. 428. Reinwald et €*«.

chassés des autres parties du domaine scientifique, nous sommes encore, en sociologie, habitués à tout rapporter au moi ; nous répugnons à admettre l'existence d'organismes autres et surtout plus complexes que le nôtre ; il semble que notre personnalité égoïste doive sortir amoindrie de cette douloureuse constatation. La vérité est, au contraire, que ce préjugé tend, par la méconnaissance prolongée des liens essentiellement organiques qui unissent entre eux les divers membres de la famille humaine, à perpétuer les misères individuelles ; aucun individu ne peut être réellement heureux, dans le sens large et élevé de ce mot, dans une société dont la solidarité organique est méconnue au détriment direct de la plus grande partie de ses membres et indirect de la minorité privilégiée.

Si nous réfléchissions seulement au peu de liberté de nos mouvements individuels, si nous observions combien peu, dans le courant, non pas seulement d'une année, mais de notre vie, nous dépassons un cercle très limité d'activité, par exemple, notre passage régulier aux mêmes heures dans les mêmes rues, nous comprendrions que notre capacité individuelle est presque aussi restreinte et réglée que la circulation du sang dans notre corps. Il ne vient cependant à l'idée de personne de prétendre que son organisme soit d'essence supérieure aux matériaux sanguins charriés dans notre circulation ; il ne vient surtout à l'idée de personne de supposer que l'appauvrissement de ces derniers puisse être profitable au corps en général.

L'être collectif individuel est la cellule de l'être collectif social ; en cette qualité, il concourt avec les autres éléments de la nature à la formation et au développement de ce dernier; l'un et l'autre ont une existence et des propriétés communes et une existence et des propriétés spéciales; léser l'individu, c'est léser tout le corps social et, de même, léser le corps social, c'est léser tous les individus, et plus les sociétés progressent, plus il devient évident que les injustices générales ou particulières tournent au détriment des sociétés ou des individus qui espéraient en tirer profit.

Ces considérations préliminaires étaient indispensables pour

la compréhension positive de la nature de la force collective ; la théorie de celle-ci ne peut, en résumé, être que la théorie de la capacité sociale, c'est-à-dire, plus simplement encore, des propriétés de la matière superorganique, dite sociale.

Force et matière sont deux notions inséparables ; pas de matière sans force, pas de force sans matière. La matière ne se différencie que par la variété et la complexité de ses formes et de ses combinaisons, d où la variété et la complexité de ses propriétés, c'est-à-dire de ses forces.

La matière est aussi bien une propriété de la force, que celleci est une propriété de la matière ; en définitive, notre science, y compris la sociologie, se compose exclusivement de la connaissance de i^apports et de propriétés.

A un certain degré de composition, force et matière sont organiques.

A un degré plus élevé, force et matière se manifestent organiquement par les émotions et par la pensée.

A un degré supérieur, la force et la matière organisées, émotionnelles et pensantes, deviennent sociales.

Nous verrons ailleurs de quelle manière les organismes individuels, conscients ou non de leurs émotions et de leurs pensées, se socialisent d'une façon également consciente ou non, en se dégageant successivement par leur méthode propre, dite contractuelle, des modes d'agrégation usités en physiologie et en psychologie ; il nous suffit pour le moment de rappeler que le superorganisme social participe de toutes les propriétés de la matière inorganique et organique, y compris les propriétés psychiques ; il a seulement en plus une propriété spéciale dont la plasticité éminemment variable assure, en quelque sorte, son développement pour ainsi dire infini, tant au point de vue de la variété des formes que de la durée de son développement : la propriété contractuelle.

La capacité ou énergie sociale se manifeste donc en général par toutes les propriétés des phénomènes antécédents, mais spécialement par la puissance contractuelle. Plus il y aura contrat.

plus il y aura société ; moins il y aura contrat, plus on se rapprochera des formes psychiques et physiologiques individuelles de plus en plus inférieures ; la société ressemblera de plus en plus à un troupeau, le troupeau à une végétation, celle-ci à un agrégat purement inorganique et homogène.

Tant que les forces sociales ne sont pas suflBisamment dégagées des formes rudimentaires qui les relient aux formes des organismes individuels plus ou moins juxtaposés et agrégés, les procédés autoritaires ou même simplement nécessaires qui caractérisent la matière inorganique et organique conservent leur empire; dans ces conditions, la politique, c'est-à-dire la direction de la société par elle-même, est tout à fait le contraire de ce qu elle doit être, c'est-à-dire l'application de la science sociale à cette direction; elle est un art, celui de se maintenir en équilibre dans la situation privilégiée qui permet l'exercice de la plus grande autorité à tous les degrés et dans toutes les conditions de la vie, soit comme chef de famille, soit comme chef d'industrie, soit comme chef d'État ; les politiciens, encore aujourd'hui, ne sont ni des savants, ni même ceux qui sont directement intéressés aux affaires sociales ; ce sont des habiles ou des forts, ce ne sont pas des justes ; en leur qualité d'équilibristes, ils sont des artistes, mais, comme tous les équilibristes, ils finissent toujours par faire la culbute, parce que le balancier social et la corde même sur laquelle ils se produisent sont eux-mêmes instables. L'équilibre social absolu serait la mort; la vie est le résultat d'une instabilité perpétuelle. Pour arriver et se fixer au pouvoir, il faut nécessairement s'appuyer sur les forces du moment, qui ne seront plus celles du lendemain, dont l'incidence rompt inévitablement l'équilibre d'un jour, si péniblement et plus souvent si odieusement conservé et conquis. Le plus habile politique est celui qui se joue et joue de toutes les forces, sans s'appuyer exclusivement sur aucune ; pour cela, il faut être sans convictions ou avoir celle que tous les partis ont également tort et raison, ce qui est, du reste, le cas le plus général; l'absence de convictions est la plus commune; l'homme politique

convaincu ne peut être qu'un inconscient et un sot ; pour gouverner, il faut commencer par être un coquin : telle est la loi primordiale du catéchisme autoritaire.

L'objet de la science sociale est, au contraire, de faire émerger des formes politiques, rudimentaires et autoritaires celles qui distinguent la sociologie des sciences antécédentes en substituant, d'une façon de plus en plus générale et complète, le régime, contractuel et réellement représentatif au régime gouvernemental, Tobligation résultant du contrat à la soumission imposée par le prince ou par la loi.

Les mathématiques, la physique et la chimie s'appliquent à l'étude des propriétés les plus générales de la matière; la biologie et la psychologie ont pour objet diverses propriétés plus particulières, telles que la vie organique et la pensée de cette même matière ; la sociologie, à son tour, nous initie à certaines de ses modalités de plus en plus spéciales et complexes ; l'ensemble de ces dernières constitue la force collective sociale.

Les racines de la sociologie plongent dans la psychologie et la biologie ; il est donc naturel que tout d'abord et dans les premiers stades de son développement, la force collective sociale soit peu distincte de la force collective purement psychique et physiologique ; la nature ne procède point par sauts ; les premiers phénomènes sociaux sont autant du domaine de la physiologie et de la psychologie que de celui de la sociologie proprement dite; tels, par exemple, sont les phénomènes sympathiques, altruistes, les associations ou groupements d'états de conscience ; tous ces phénomènes sont une préparation à l'éclosion des phénomènes sociaux ; on s'explique donc parfaitement la ressemblance qui doit les unir les uns aux autres, au point de vue de la structure des organes et de leur fonctionnement. La science sociale ne peut évidemment pas négliger ces formations primaires ; il est intéressant de noter les points communs entre les troupeaux humains primitifs et les familles de castors, les essaims d'abeilles, les colonies de fourmis et les actions collectives réflexes que produit chez les uns et les autres la simple vie en commun, par

exemple, les paniques subites; il n'en reste pas moins évident que les signes caractéristiques du type social se rencontreront principalement dans les sociétés les plus avancées ; c'est chez ces dernières seulement que nous pourrons constater , de la façon la plus nette ce qui distingue les phénomènes sociaux des phénomènes simplement physiologiques et psychiques ainsi que des phénomènes de transition purement grégaires. Il est évident qu'entre le degré le plus élevé de la physiologie et de la psychologie et le degré le plus élevé des phénomènes sociaux, la diflérence essentielle est dans les procédés et les formes contractuels qui se rencontrent pour la première fois dans la classe où sont compris ces derniers et qui se révèlent avec d autant plus de puissance à mesure, d'un côté, que la civilisation générale est plus avancée et, de l'autre, qu'il s'agit de phénomènes plus haut placés sur l'échelle hiérarchique des sciences sociales.

L'énergie, la puissance contractuelle, telle est la mesure des civilisations.

La force collective, en sociologie, c'est la patience et la puissance dont les sociétés ont été, sont ou peuvent devenir susceptibles et capables, c'est l'ensemble de leurs propriétés ou de leur énergie.

Dans la première partie de cette Introduction, nous avons observé et reconnu que le tissu social se compose des éléments suivants, au delà desquels aucune analyse, si ce n'est psychique, physiologique ou chimique, n'est possible :

1® Des éléments inorganiques et organiques compris sous la dénomination générale de territoire et population ;

2* D'éléments économiques de circulation, de consommation et de production ;

3° D'éléments de reproduction génésiques, familiaux et artistiques ;

4*> D'éléments moraux ;

5° D'éléments scientifiques ;

6^ D'éléments juridiques ;

7® D'éléments politiques.

Ces éléments manifestent naturellement des forces ou des propriétés correspondantes. Il y a une force collective économique au triple point de vue de la circulation, de la consommation et de la production industrielle et agricole;

Il y a une force collective reproductrice des producteurs et des consommateurs, c est-à-dire une force génésique d'où dérivent les institutions familiales et civiles ;

Il y a une force collective reproductrice, d*abord industrielle, qui, surexcitée par le loisir et Ténergie génésique, donne naissance à toutes les formes artistiques ;

Il y a une force collective scientifique qui se manifeste par les croyances de moins en moins religieuses et métaphysiques et de plus en plus positives des so.ciétés dans tous les domaines de la sociologie, dont elle chasse la superstition et Terreur;

Il y a une force collective morale, engendrée par les mœurs, les coutumes, les sentiments et les idées qui résultent du développement de toutes les forces précédentes ;

Il y a une force collective juridique qui, à son tour, façonne tous les éléments antérieurs par Tadjonction d'organes régulateurs et pondérateurs où se manifestent, avec une énergie de plus en plus croissante et éclatante, ces propriétés contractuelles qui sont le signe distinctif des sociétés civilisées ; cette force collective pénètre et transforme successivement toutes les autres pour constituer le droit économique, commercial, industriel et agricole, le droit civil ou familial, le droit artistique, le droit philosophique ou de la pensée, le droit moral et pénal, le droit administratif, le droit public interne et externe; sous son influence enfin sont transformées les institutions politiques ellesmêmes, qui, subissant la poussée générale, se dépouillent insensiblement de leurs formes autoritaires pour revêtir les formes plus libérales et plus équitables de la représentation directe des intérêts sociaux et de leur équilibration par leur accord réciproque au moyen des traités et des contrats.

L'ensemble de toutes ces forces ou propriétés collectives particulières constitue la force collective sociale ; la théorie gêné-

raie de la science des sociétés ne peut donc être que la résultante de rétude et de la théorie de toutes les forces sociales spéciales ; il faut par conséquent observer et décrire toutes les fonctions et tous les organes séparément avant d'aborder la statique et la dynamique générales; le procédé inverse a été la ruine de toutes ces constructions sociales fantaisistes, péniblement élevées par les réformateurs anciens et modernes*

Une seule méthode est sûre, bien que lente : c est la méthode inductive qui, en sociologie, remontant des simples phénomènes aux éléments, de ceux-ci aux tissus et de ces derniers aux organes et d'une façon parallèle aux fonctions de chacun d'eux, reconstitue finalement, par leur assemblage, l'ensemble de la structure superorganique et de son développement.

L'analyse à laquelle nous avons procédé des éléments et du tissii des sociétés nous a permis déjà de dissiper bien des nuages et des préjugés qui obscurcissaient la science. Ainsi, il est beaucoup question, dans la politique courante, de la force et du droit de la force; il semble que ce soient là des divinités mystérieuses, devant lesquelles il ne reste qu'à se prosterner et dont les décisions indiscutables soient aussi inflexibles que celles du Destin antique. Nous croyons avoir détruit sans retour le caractère surnaturel et métaphysique de cette entité ténébreuse et redoutable ; le droit et la force ne sont pas deux formes antithétiques et contradictoires de l'énergie collective; le droit n'est qu'une modalité supérieure de la force, c'est-à-dire des propriétés collectives en général ; sans la brutalité avec laquelle la force s'exerce dans les sociétés primitives et même dans les sociétés actuelles, d'abord dans les relations simplement économiques et génésiques et successivement dans toutes les autres, y compris même ce que nous appelons le droit positif interne et externe, lequel n'est généralement que la codification des usurpations du plus fort, sans ces origines quasi -bestiales, nous n'aurions pu acquérir l'idée du droit, les phénomènes juridiques, en un mot, ne se seraient pas même manifestés. La guerre, c'està-dire l'usage de la force sociale dans sa forme la plus grossière,

fut, comme on Ta dit, la première accoucheuse des sociétés, elle fut la régulatrice primitive; la paix, pactuni, est une idée dérivée, elle implique déjà une transaction, un contrat.

La force est une abstraction ; décomposez celle-ci, vous mettez à découvert la seule chose réelle, c'est-à-dire lensemble des propriétés de la matière; organique, elle est Tensemble des propriétés de la matière organisée ; sociale, elle est l'ensemble des propriétés du superorganisme du même nom. La confusion provient uniquement de ce que le vulgaire réserve l'appellation de force exclusivement à la forme la plus grossière et la plus rudimentaire de la manifestation de chacune des propriétés sociales; il perd de vue que les formes supérieures, par exemple, les institutions scientifiques, judiciaires et politiques sont également des manifestations de la force et d'une force bien plus grande, puisqu'elles servent et serviront de plus en plus de règle et de direction à l'exercice de la volonté collective, c'est-à-dire à la mise en activité, par la société, de toutes ses propriétés, y compris celles où s'exerçaient le plus sa violence et sa grossièreté.

Il faut bien se pénétrer de cette idée, que les forces, c'est-àdire les propriétés les plus complexes du superorganisme social, n'ont pu naturellement se manifester qu'après les forces ou les propriétés les plus générales et les plus simples. Ainsi, les propriétés économiques ont dû nécessairement apparaître les premières, avec une structure grossière correspondante; elles ont dû tout d'abord s'exercer sans aucune considération, ni familiale, ni artistique, ni morale, ni encore moins juridique; la meilleure preuve en est qu'encore actuellement, le sauvage australien, notamment, se nourrit parfaitement, en cas de nécessité et même sans nécessité, de sa femelle et de sa progéniture; la structure sociale des misérables de son espèce ne manifeste pas encore et ne manifestera peut-être jamais une énergie morale et juridique du genre de celle qui entraînera un Européen à se sacrifier pour sa femme et ses enfants, c'està-dire pour les plus faibles.

Les propriétés sociales inférieures, les plus simples et les plus générales, suscitent les propriétés supérieures ; celles-ci, à leur tour, par leur réaction inévitable, servent de frein et de règle aux premières,, et ainsi Tégoïsme le plus brutal, apparent surtout dans les conflits de la vie économique, se transfigure par le lent mais naturel développement organique des sociétés, jusqu'en un altruisme compatissant, qui excède même les bornes de la justice.

Les sentiments altruistes, de même que la sainteté, ne seront jamais que des états exceptionnels ; ils ne sont, ne peuvent et ne doivent être que Ténergie surhumaine dépensée en vue du bien à l'occasion d'iniquités et de misères également exceptionnelles et transitoires; aux sociétés, la justice est une force régulatrice suflBsante, il n'en est pas de plus haute et elle a des bases autrement sûres et positives que la charité et la pitié (1).

Les forces collectives les plus générales ont déterminé, déterminent et détermineront toujours la formation et le développement des forces collectives plus spéciales ; aucune idée morale, aucune conception juridique, aucune institution politique, quelque élevées qu elles soient, surtout les plus élevées, ne peuvent, par exemple, résister à une rupture d'équilibre de la force économique; la moindre mutation et, à plus forte raison, toute perturbation radicale des formes relatives à la circulation, à la consommation et à la production des biens, entraînent nécessairement des mutations et des perturbations correspondantes dans tous les ordres de phénomènes supérieurs, en commençant par les phénomènes familiaux et moraux, pour finir par le droit et la politique. Il n'en est pas de même heureusement en sens inverse; les institutions politiques, la législation et le droit d'une société peuvent subir des remaniements et des bouleversements continuels, comme cela n'arrive que trop souvent ; toute cette agitation n'est que superficielle et ne touche même en rien

(1) Il est remarquable que ce sont les religions et actuellement les philosophies pessimistes et dncrvantes, telles que celle de Schopenhauer, qui prônent le plus les verlus de la pitié. Le scepticisme s'accommode fort bien, en réalité, avec une espèce de charité méprisante ; un peu plus de justice ferait bien mieux notre affaire.

au fond de ces institutions, si elle ne coïncide pas avec des transformations plus profondes de la vie économique et des mœurs de la société; la politique et la législation peuvent indirectement susciter ces dernières transformations, mais ne peuvent se passer de leur appui ; au contraire, les institutions économiques et les mœurs correspondantes provoquent directement, tôt ou tard, un droit et une politique conformes.

Pour ne prendre qu*un exemple, notre civilisation occidentale subit actuellement une crise agricole attribuable partiellement à la concurrence de l'Amérique et de llnde ; si notre énergie scientifique et notre conception, en réalité supérieure à notre état actuel, de la morale, du droit et de la politique ne nous font pas réformer notre organisation propriétaire et capitaliste, plus féodale encore qu'on ne pense, ni notre morale, ni notre droit, ni nos hautes idées philosophiques et politiques, ni le peu de progrès accompli par l'Occident au point de vue des institutions corrélatives, ne résisteront à notre décadence économique. L'équilibre des forces se fera fatalement, mais à notre détriment, par la décadence et la dépression de toutes nos institutions, à commencer par celles de la vie de nutrition et de reproduction, pour finir par une sujétion politique, qui fera de nos travailleurs les serfs politiques de certaines grandes puissances, au même titre qu'ils sont déjà en voie de devenir les esclaves du capitalisme cosmopolite.

Il est acquis, et la dépression économique que nous traversons actuellement en est la preuve évidente, que toute déchéance économique a pour résultat une décadence morale, juridique et politique proportionnelle. Le taux relatif des salaires influe sur les mariages, les naissances, les décès, la criminalité et, ce qui plus est, sur les tendances politiques et notamment électorales ; depuis la crise, au lieu de travailler à l'abolition des frontières économiques et, par voie de conséquence, à la fédération politique, il est notoire que presque tous les gouvernements poussent ou sont poussés à relever les anciennes barrières et à se protéger de la façon la plus formidable, aussi bien au point de vue du travail que de la guerre.

C'est là une régression sociale, indice d'une impuissance de la force collective, momentanée ou définitive. La localisation de la vie économique et la guerre sont des formes rudimentaires d'équilibration des forces sociales ; c'est le retour aux procédés de la lutte pour l'existence individuelle ou restreinte à un petit cercle; c'est, en somme, un affaiblissement de la sécurité générale des sociétés, car c'est sous ce régime que les civilisations arriérées ou plus faibles, au lieu de pouvoir librement se développer, ont été bien souvent détruites par des civilisations moins avancées, mais en possession des moyens d'attaque violents qui distinguent les organismes inférieurs et dont se dépouillent, parfois relativement trop vite, les sociétés progressives. Grave question, en somme : si l'Europe ne sait pas adapter sa structure sociale aux conditions nécessaires qui s'imposent à son développement, et Tune de ces conditions fondamentales, en présence de la concurrence étrangère, est la suppression de tous les frais généraux inutiles prélevés sur son entretien par les parasites du travail, de la pensée et de l'Etat, ne faut-il pas et même ne vaut-il pas mieux que l'Europe abdique et s'éclipse pour quelques siècles, si ce n'est à jamais?

La force, c'est l'énergie dont une société est capable eu égard à ses propriétés ; cette énergie se manifeste de la façon la plus générale dans la circulation, la consommation et la production, c'est-à-dire dans la vie de nutrition des sociétés et aussi dans leur vie génésique ou de reproduction ; là est la matrice de toutes les formes supérieures et postérieures. Dans la lutte entre nations, la victoire doit nécessairement appartenir à celles qui, dans ce domaine, manifesteront une énergie supérieure dans le travail ou dans le vol, il n'y a pas de milieu ; seulement il y a cette différence, que les civilisations avancées, comme la nôtre, ne peuvent plus se développer que par la répression des formes anciennes d'acquisition propriétaire, nées du vol et de la conquête, tandis que des civilisations plus arriérées, comme nous en avons à nos côtés, peuvent encore progresser en nous dépouillant.

En résumé :

l*' Toutes choses égales, le superorganisme social le plus fort

remporte nécessairement sur le plus faible ; cela même est une condition favorable au progrès social, de même que la concurrence vitale et la sélection le sont pour les individus ;

29 L'organisme économique étant doué des propriétés les plus générales, détermine naturellement la croissance ou la décadence de tous les autres organismes ;

39 Une société particulière, très développée sous tous les rapports, est cependant exposée à être détruite par une société moins développée, mais où la force collective rudiraentaire se manifeste encore d'une façon grossière et violente; ainsi la Grèce vis-à-vis de la Macédoine, le monde grec vis à-vis de Rome, Rome vis-à-vis des barbares. Dans ces conditions cependant encore, la victoire sera surtout politique, c'est-à-dire superficielle, et le peuple le mieux organisé pour le reste finira par absorber son vainqueur ;

4* Toute dépression des forces économiques inférieures entraîne la dépression graduelle des forces postérieures, suivant l'échelle hiérarchique des phénomènes de plus en plus spéciaux auxquels elles se rapportent; ainsi la décadence économique entraîne une décadence génésique et artistique, ensuite une décadence scientifique et morale, une déformation du droit et, en fin de compte, la destruction même des formes politiques.

Telle est la loi primordiale de la pathologie des sociétés, cet autre aspect, sous le rapport morbide, de la théorie de la force collective. Cet objet trouvera sa place dans la quatrième et dernière partie de cette Introduction, consacrée principalement à la méthode à suivre dans l'étude de la dynamique sociale.

Voilà donc, ramenée des hauteurs mystiques et métaphysiques à sa réalité humaine et positive, la théorie de ce droit de la force par laquelle les despotes croient légitimer l'usage qu'ils font de leur puissance. Oui, la force prime le droit, en ce sens, quelle est le procédé primitif qui a présidé au développement de toutes les forces sociales particulières ; dans l'accouchement successif des formes et des organismes, la délivrance ne s'opérejamais sans violence et sans douleur. Cependant la force pure et simple se

socialise et s'affine de plus en plus; son premier modeleur et régulateur est la force économique; elle est comme domestiquée ensuite par le développement des énergies familiales et artistiques, par le progrès des sciences, des mœurs et de la morale ; le droit, enfin, la dompte définitivement et l'enchaîne dans des institutions politiques telles, qu'un jour arrive où, dans la vie des peuples aussi bien que dans celle des individus, ceux d'entre eux qui recourent à la force brutale primitive sont considérés comme des fous ou des bandits et traités en conséquence.

Entre l'Allemagne et la France, a lieu depuis des années un duel à mort. Qui l'emportera? Le plus fort, sans aucun doute. Comment évaluer leurs forces respectives et prédire le résultat définitif? A nombre et à constitution physiologique à peu près égaux, celui-là des deux pays triomphera dont les institutions politiques exprimeront le mieux la volonté nationale, dont tous les conflits seront régulièrement apaisés et même prévenus par une législation et une organisation judiciaire protectrices des droits des particuliers et de la collectivité, dont la morale et les mœurs seront les plus élevées, dont l'esprit scientifique aura reçu le développement le plus intense et le plus étendu, dont les relations familiales seront les moins égoïstes et les plus naturelles, dont la vie économique sera là plus puissante et la plus également répartie. Un tel peuple, uni par les liens les plus étroits de son organisme social, attaché à son sol et à des institutions sans lesquelles la mort lui semblerait préférable à la perte de son indépendance et de son unité, serait absolument invincible.

Comme on le voit, le problème de la force est complexe ; ce qui rend le sort des empires généralement indécis, c'est qu'en dehors de causes d'infériorité bien évidentes, comme entre Européens et Asiatiques ou entre nations de même valeur, mais numériquement et territorialement inégales, il n'est pas toujours possible de faire un compte de leur puissance, c'est-à-dire de leur énergie, de leurs propriétés, en un mot, de leurs forces respectives. Si ce compte pouvait être rigoureusement établi, la

guerre deviendrait inutile ; il suffirait de dresser un inventaire et un bilan des pays antagonistes, sauf à faire état des alliances qui pourraient rétablir l'équilibre au profit du plus faible; comme dans les petites guerres simulées, les arbitres marqueraient les résultats et proclameraient le vainqueur, sans qu il y ait destruction matérielle ni mort d'homme.

Ce décompte, la guerre le dresse en réalité.

En résumé, la force collective sociale n'est autre chose que la réunion des propriétés ou énergies manifestées par les diverses catégories d'éléments, dont la contexture forme le tissu du superorganisme des sociétés.

Ce superorganisme étant composé d'éléments, de tissus, d'organes, d'appareils qui entrent dans la composition des divers agrégats, les fonctions des uns et des autres s'exerceront par la mise en activité des diverses forces ou propriétés dont nous avons opéré le dénombrement.

La fonction d'un élément, d'un tissu, d'un organe n'est autre chose que la répétition habituelle et plus ou moins régulière de leurs propriétés ; c'est cette activité des propriétés et des fonctions qui donne aux tissus et aux organes leur forme; en ce sens, on peut dire que la fonction crée l'organe et que le tissu suscite la fonction, après que lui-même a été le produit des éléments et de leurs propriétés.

Dans les sciences antérieures, on entend par agrégat la masse produite par la réunion de plusieurs substances diverses, qui ont été agglomérées à l'époque de leur formation ; en sociologie, il faut comprendre sous cette désignation la réunion de plusieurs éléments de nature diverse, économiques, familiaux, artistiques, scientifiques, moraux, juridiques ou politiques, unis à un certain moment de leur développement en nombre et en étendue plus ou moins rigoureusement déterminés et limités ; la famille, la tribu, la'cité, la nation, la fédération sont des agrégats.

Suivant que l'une ou l'autre des forces entre dans une proportion plus ou moins considérable dans la composition du tissu, des organes et des appareils d'organes constitutifs des agrégats,

ceux-ci forment des types variés; cest en ce sens que Comte et Spencer ont distingué tout particulièrement le type militaire et le type industriel ou pacifique.

Toutes ces définitions sont fondamentales au point de vue de l'étude de la sociologie ; seules, elles font comprendre le caractère véritablement réaliste et organique des phénomènes qui font l'objet de cette science, la plus élevée de toutes et, par cela même, le dernier refuge de Tempirisme et du mystère. Il n'est donc pas inutile de revenir un instant, à cet égard, sur le chemin parcouru jusqu'ici.

Les sociétés étant le produit d'une combinaison supérieure de la matière organisée en rapport avec le milieu physique, constituent un organisme supérieur à tous les organismes individuels, c'est-à-dire un superorganisme.

Ce superorganisme se divise en agrégats de types différents, suivant les proportions variables de leurs composants. Les agrégats sont constitués par le concours d appareils divers. En anatomie, Littré définit les appareils, des subdivisions complexes du corps constituant un tout coordonné et se subdivisant à leur tour en parties plus simples de diverse nature appelées organes ; Bichat,de même, entendait par appareil, un assemblage d'organes solidaires qui, par leur disposition réciproque et leur agencement, constituent un tout coordonné, dont l'action a un résultat unique. L'une et l'autre définition s'appliquent également aux appareils sociaux, par exemple, à l'appareil circulatoire, dont les organes variés, depuis les routes jusqu'aux banques, concourent à la circulation de tous les genres de valeurs. Ce résultat unique est la fonction de l'appareil ; est donc un appareil, l'ensemble des organes qui concourent à une même fonction.

En anatomie, la réunion des appareils de la digestion, de la respiration, de la circulation, de la reproduction, des sens, de la locomotion, de la phonation, de la pensée constitue l'organisme individuel.

En sociologie, la réunion des appareils économiques, familiaux, artistiques, scientifiques, moraux, juridiques et politiques constitue le superorganisme social.

Dans Tun et dans lautre, chaque appareil ne concourt qu'à une fonction unique, tandis que chaque organe au contraire peut servira divers usages, en anatomie, par exemple, à la nutrition et à la respiration ; en sociologie, aussi bien à l'épargne qu'à l'émission.

En sociologie, aussi bien qu'en physiologie, les organes sont formés par les tissics et ceux-ci par les éléments, à condition que ceux-ci soient de nature variée. Les éléments anatomiques et les éléments sociaux sont les formes les plus simples auxquelles la matière organique ou superorganique puisse être réduite, sans recourir aux procédés de la science directement antécédente, dans l'espèce, à l'analyse chimique.

Les éléments irréductibles par la méthode sociologique de superorganisme social sont les éléments économiques, génésiques, artistiques, scientifiques, moraux, juridiques et politiques; l'analyse ne peut aller au delà sans tomber dans le domaine de l'anatomie.

Ces éléments sociaux se manifestent uniquement à nous, non point en tant que substances — sous ce rapport ils nous resteront toujours impénétrables, comme la substance et l'absolu en général, — mais en vertu seulement de leurs propriétés et de leurs rapports, c est-à-dire de leurs forces; c'est l'observation de ces forces qui nous a permis de classer hiérarchiquement les éléments ou phénomènes sociaux, comme nous l'avons fait, en raison de leur degré de spécialité et de complexité croissantes et de généralité et de simplicité décroissantes.

Il en résulte que nous avons pu définir la théorie de la force collective, la science des propriétés sociales et ramener ainsi tout le mystère politique à l'étude et à l'observation de ces propriétés.

Nous avons déjà indiqué antérieurement que ces propriétés, en raison même de leur complexité difiérente, ne se développent pas simultanément, pas plus que les sciences sociales particulières correspondantes ne se constituent en même temps; par cela même que le développement des sociétés et des sciences est

organique, il est successif et ne se forme pas subitement et d'une pièce.

L entretien économique est la nécessité la plus urgente et la plus générale de la vie des sociétés ; celles-ci affirment donc tout d'abord des propriétés correspondantes; l'énergie économique, sous sa forme la plus violente et la plus despotique, est le premier ciment social. Le développement familial, directement favorisé par le développement économique, est le premier frein, bien que tyrannique lui-même, imposé aux appétences prédatrices et radicalement égoïstes de l'homme primitif, chez qui le travail et la propriété ne se différenciaient pas encore de l'assassinat et du vol. Ainsi une formation tyrannique nouvelle fit échec à la tyrannie sans contre-poids précédent.

L'art, né du loisir économique et des instincts génésiques qui, par la sélection sexuelle, enfantent la notion du beau, ensuite les croyances et les mœurs, bien que et peut-être même parce que également autoritaires à leur origine, furent les 'régulateurs successifs des rapports sociaux ; il en fut de même du droit et de la politique, dont les institutions se consolidèrent en dernier lieu et conservent par cela même encore davantage le caractère autoritaire dont se sont déjà débarrassés en partie nos institutions morales, philosophiques^ artistiques, familiales et surtout celles qui coordonnent les fonctions les plus simples de notre activité économique, relatives à la circulation en général.

Quand le régime contractuel, conscient ou non, suscité principalement par les énergies scientifiques, morales et juridiques des sociétés, se substitue dans leur direction politique à la force pure, ce n'est pas là cependant une suppression de l'exercice de la force collective ni du droit de la force ; celle-ci n'est jamais anéantie, elle ne perd jamais ses droits, c'est seulement une modalité supérieure de son intervention; cela signifie que la force collective fonctionne autrement avec des appareils et des organes différents et plus complexes ; loin d'être anéanti, son pouvoir se développe en raison même des progrès de la civilisation ; le droit de la force se transforme, il ne périt pas.

Une dernière observation en ce qui concerne la théorie de la force collective : cette observation se rapporte àla constatation, déjà faite antérieurement, que tout organe peut servir à diverses fonctions. Chaque organe sociçil ne manifeste pas seulement les propriétés ou les forces qui lui sont particulières, il exerce dans le cours de son activité et de son développement structural toutes les propriétés des autres organes ; ces rapports communs expliquent même, pour ainsi dire physiologiquement comment des organes plus simples peuvent engendrer naturellement des organes plus spéciaux par la séparation organique des propriétés qu ils ont en germe. Prenons comme exemple Torgane social qui s'appelle une banque. Elle est avant tout un organe de la circulation économique, dont Tappareil comprend les routes, les canaux, les chemins de fer, les postes, les télégraphes, etc. Il est évident que la fonction banquière est inséparable dans son activité de certaines propriétés ou forces qui sont plus spéciales aux formes (Je la production et de la consommation, à lorganisation de la famille, aux mœurs, au droit et à la politique en général ; Torgane spécial dont s agit n'est donc pas simplement un régulateur de la circulation, il embrasse dans son fonctionnement aussi une certaine régularisation des autres forces sociales; il est certain quen Ecosse et aux États-Unis, par exepaple, le grand développement du système des banques coïncide avec une activité de la production et de la consommation, un genre de vie familiale, des idées, des mœurs et tout un système de vie juridique et politique essentiellement différents de ceux qui se rencontrent dans les sociétés où il n'existe pas de banque ou bien où il en existe d'une espèce inférieure. Les propriétés spéciales des organismes supérieurs sont, en un mot, impliquées dans les organismes inférieurs et y fonctionnent confusément avec les propriétés plus générales. Dites-moi quelle est l'organisation du crédit d'une nation, je vous dirai, par exemple, quelle est sa constitution politique, non-seulement parce que Tune agit sur l'autre, mais parce que la structure de l'une manifestera les mêmes forces que la structure de l'autre. Ainsi, si l'organi-

sation du crédit est telle qu'elle est aux mains d'une classe privilégiée, en possession de son monopole et dont les plus gros actionnaires ont seuls voix délibérative dans l'administration de la banque, je dirai que ce pays, qu'il soit monarchique ou républicain, n'a pas d'institutions politiques réellement libérales et démocratiques ; si, au contraire, non-seulement la banque y est libre, mais si encore elle y est représentée par un vaste système d'unions de crédit et de banques populaires s'administrantpar le suffrage universel de tous les intéressés, je dirai que, malgré les apparences accidentelles et transitoires qui peuvent être monarchiques, ce pays est républicain ou dans tous les cas mûr pour la république; quant aux nations, où, comme en Belgique et en France, les deux formes coexistent, ce seront des sociétés politiques à constitution encore indécise.

A mesure que les sociétés se développent, elles régularisent leurs ibrces par la formation de nouveaux organes ; la société la mieux organisée est donc aussi la plus forte; la justice étant l'organe le plus élevé qui soit au service de la politique, c'est-àdire de l'activité directrice du superorganisme social, le peuple le plus fort sera celui qui saura être le plus juste.

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