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HUITIÈME GROUPE

Fonctions dans leurs rapports avec ta sociologie :

1° Avec la circulation économique :

L'universalité des échangistes, spécialement : les ouvriers cantonniers, piqueurs, conducteurs et ingénieurs des ponts et chaussées ; voit uriers, bateliers,agents des postes, télégraphes et chemins de fer; colporteurs, agents de change, banquiers.

2^ Avec la consommation :

L'universalité des consommateurs, spécialement : les commerçants en gros et en détail ; les employés des sociétés coopératives de consommation, des entrepôts, des bazars; les agents du fisc.

3<* Avec la production :

L'ensemble des métiers compris dans les six premiers groupes. . 4^ Avec la conservation et la reproduction de l'espèce humaine :

Les membres divers de la famille, les médecins, chirurgiens, etc.

5° Avec la reproduction artistique :

Arts industriels et beaux-arts :

l*' Ameublement, ébénisterie, céramique, verrerie, architecture;

2" Vêtements, bronzes, orfèvrerie, bijouterie, sculpture;

3° Dessin, gravure, typo et lithographie, photographie, application des couleurs à l'architecture, à la céramique, à l'orfèvrerie, papiers-peints, étoffes, combinaison d'éléments variés : mosaïque , vitraux, vernis, tapis;

4® Cachemires, dentelles, broderies. Peinture ;

5^ Musique, littérature, poésies, drames, romans.

6** Avec les sciences pures :

Mathématiciens, physiciens, chimistes, biologistes et psj^chologues, sociologistes.

T Avec la morale :

Pas de métier spécial; autrefois les prêtres, les moralistes, les censeurs, actuellement et de plus en plus tous les échangistes, consommateurs, producteurs, chefs de famille, artistes et sa vanis, par l'influence de leur exemple et de leur ehseignement.

8® Avec le droit :

Tous les membres des groupes précédents, en tant que ces groupes sont destinés à avoir leur discipline et leur juridiction propre et leur juridiction commune; avocats, jurisconsultes, jurés, arbitres, membres des conseils de familles, prud'hommes, juges consulaires, juges internationaux pour les conflits relatifs à toutes les fonctions sociales, depuis les plus simples jusqu'aux plus complexes.

9<* Avec la politique :

AgeRts législatifs ou, pour mieux dire, représentatifs : spéciaux, locaux, régionaux, centraux et internationaux. Délégués aux chambres syndicales des métiers et des diverses fonctions sociales; délégués à la représentation fédérale et internationale, etc., tous directement issus des groupes particuliers, par conséquent de la collectivité entière.

Agents administratifs spéciaux, locaux, régionaux, centraux et internationaux, préposés spécialement à la surveillance, à la sécurité, à la comptabilité et à la statistique.

Agents exécutifs : tous les fonctionnaires délégués par les corps représentatifs spéciaux et généraux, pour l'exécution des décisions de ces derniers; force militaire ou publique en général.

Il y a dans cette classification hiérarchique des professions toute une philosophie de l'histoire naturelle des sociétés.

Elle nous montre d'abord comment des professions, en apparence les plus grossières et les plus simples, mais en réalité fondamentales, se développent des professions de plus en plus compliquées, pour finir par celles qui ont pour objet l'exécution de la volonté sociale.

Elle nous montre comment les professions prétendument supérieures et despotiques à l'origine, telles que celles qui ont pour objet la reproduction de l'espèce, l'art, les croyances, la morale, le droit, la politique, deviennent de plus en plus de simples agents sociaux subordonnés aux besoins plus généraux de la société; le prêtre et

le savant ne sont plus un pouvoir, pas plus que le censeur ; le magistrat n'est plus qu'un délégué à la justice en vertu d'un ànandat plus ou moins parfait ; le politicien et l'homme de guerre, le chef de la force publique ne sont plus que les serviteurs de la nation.

Ce progrès se réalise à mesure que les fonctions sociales se dégagent de la force collective indivise primitive.

Ceci explique comment les phénomènes les plus en évidence à l'origine ont été naturellement les phénomènes externes, tels que la politique, représentée surtout par la fonction diplomatique et guerrière, le droit, représenté par des législateurs légendaires, la morale, par des religions et des censeurs; q,qs pouvoirs, en réalité produits par la société, lui semblaient extéi'ieurs et, par cela même, supérieurs; voilà la genèse de tous les despotismes politiques et religieux; l'histoire elle-même subit cette illusion; elle fut tout d'abord superficielle, une biographie des maîtres, héros, rois, prêtres, la chronique des guerres, des conciles et de la diplomatie ; les causes profondes lui échappaient, et cela était inévitable, puisqu'elles ne s'étaient pas suffisamment différenciées de l'enveloppe commune pour être aperçues.

Nous savons que cette différenciation s'est opérée en commençant par les fonctions les plus simples et les plus générales. Ici, cependant, nous avons déjà entrevu un double courant : un courant positif, consistant dans le dégagement successif des fonctions sociales, en commençant par les plus simples, qui sont les fonctions économiques, et un courant négatif ou de réaction, issu de la fonction la plus complexe, qui est la politique et aboutissant, par des éliminations successives et comme par une espèce de forage ou de déblayage, à la couche inférieure, mais fondamentale ; de telle sorte qu'en même temps que, par son développement naturel, l'organisme économique de la société se consolide le premier et accouche de tous les autres organismes; le despotisme politique indivis, représentant la volonté collective inconsciente, tend lui-même à émanciper successivement le droit, la morale, la religion et la science, l'art, la famille, jusqu'au jour où, se rencontrant avec le

monde économique, il abdique entre ses mains, pour réaliser, conformément aux besoins fondamentaux de la société et d'après les ordres de celle-ci, une famille, un art, une morale, une justice effectivement sociaux. A partir de ce moment, toutes les fonctions idéales de la société, depuis l'art jusqu'à la politique, sont des agents et fonctionnaires, dans le sens strict de ce mot.

Notre classification des métiers détruit ainsi toute la pratique antique des professions dites libérales et surtout des anciens pouvoirs; elle constitue une véritable révolution dans les idées, révolution du reste conforme à toutes les tendances de la démocratie moderne, mais qui n'avait pas jusqu'ici, à notre connaissance, reçu son explication scientifique.

Notre classification des fonctions et des métiers est également une préparation naturelle à 1 étude de la statique et de la dynamique sociales, que nous allons aborder.

A un point de vue plus pratique encore, elle peut servir de base à la fédération et à la formation des syndicats de métiers, de même que nous avons montré que c'est la seule convenable pour les expositions nationales et internationales, permanentes ou non.

Elle n'est pas moins importante au point de vue de l'enseignement. Tout homme, pour être digne de ce nom, doit recevoir un enseignement intégral, comprenant les notions les plus générales de toutes les sciences, depuis la mathématique jusqu'à la sociologie, car tout homme participe naturellement à toutes les fonctions sociales, mais il n'y participe pas d'une façon égale et uniforme; les spécialités sont également organiques et naturelles en sociologie, de même que la division des fonctions en physiologie; tout homme aura donc à se mettre spécialement au courant d'une profession particulière, mais cette dernière fait partie d'un groupe; il aura donc à étudier d'une façon plus approfondie les sciences relatives à ce groupe et aux groupes immédiatement attenants que les autres sciences, où les notions générales lui suffiront.

Cette réforme systématique de l'enseignement sera le véi'itable remède aux abus actuels de la division du travail, qui ne peuvent être entravés que par un enseignement intégral.

Notre tableau expose aussi d'une façon pour ainsi dire intuitive et au point de vue de leur application concrète, les degrés sucessifs des sciences ; leur hiérarchie théorique et ])ratique est, par exemple, nettement visible pour le sixième groupé, relatif à Fagriculture ; nous y constatons à l'évidence que cette dernière est plus complexe et par conséquent, au point de vue de la perfection sociale, inférieure et postérieure aux industries mentionnées dans les groupes précédents. La grande fonction agricole est de préparer les aliments nécessaires au développement des êtres organisés et de perfectionner la matière inorganique pour en tirer des produits organiques ; elle a pour condition préliminaire indispensable un développement suffisant des sciences physiques et surtout chimiques, qui sont le réservoir scientifique des groupes professionnels antécédents. Il est donc inévitable que la profession agricole et la propriété terrienne en général se socialisent postérieurement à l'indu&lrie proprement dite; la classification hiérarchique des fonctions sociales éclaire donc par elle seule, et en dehors de nos observations futures, du jour le plus précieux la dynamique sociale.

On aura remarqué également que plus on s'élève dans l'échelle hiérarchique des fonctions, plus la fonction cherche à compenser son caractère spécial et complexe par une perfection régulatrice et organique, telle que, par exemple dans le droit et la politique, on obtient indirectement par cette organisation une intervention de l'universalité des membres de la collectivité de plus en plus correspondante à l'intervention directe de ces derniers dans les fonctions plus simples et i)lus générales, telles que la circulation et la consommation ; ainsi la volonté collective en arrive à se manifester avec la même puissance dans la direction politique générale que dans sa nutrition.

Notre classification des métiers n'est du reste pas une conception idéale ; elle correspond, dans son ordre systématique, aux faits historiques. L'histoire nous prouve que l'organisation des métiers s'est faite graduellement et, sauf certaines variations accidentelles, conformément à ce mode naturel de superposition successive des groupes.

La classification hiérarchique des castes et des classes dans les sociétés anciennes et modernes en est un exemple. Plu3 ces sociétés sont développées et parfaites, mieux elles Se différencient dans le sens de la complexité, de la spécialité et de là subordination croissantes de leurs divisions à celles qui sont plus simples et -plus générales; au surplus, partout et toujours la direction sociale est déterminée par la conformation éconoihique.

C est surtout dans les communes italiennes et flamandes que nous jiouvons observer le groupement natui^el des métiers, conformément à notre classification. Ainsi, chose remarquable, les cinquante métiers environ qui composaient les neuf nations de Bruxelles correspondent à peu près complètement sous.ce rapport à notre tableau (l). Il en était de même à Gand, Bruges, Louvain et Anvers.

L'essai d'application de la méthode positive à l'orgaiiographie sociale, auquel nous venons de nous livrer, montre la correspondance exacte de la structure spéciale de chaque organe aveô ses fonctions; cela nous donne une première idée de ce que peut être la structure sociale générale, qui fera Tobjet de la troisième partie de cette Introduction. Le territoire et là population sont les éléments irréductibles delà sociologie; leur enchevêtrement donne naissance au tissu social., lequel est doué de certaines propriétés économiques, génésiques, artistiques, scientifiques, morales, juridiques et politiques; le fonctionnemetit de ces propriétés, en commençant par les plus simples, pour finir par les plus complexes, produit successivement et dans le même ordre des organes et appareils d'organes appropriés; la constitution de ces derniers est d'autant plus parfaite, qu'elle est davantage différenciée; dans ce progrès, les organes les plus généraux précèdent naturellement les plus spéciaux, et la différenciation s'opère par la séparation indirecte d'avec l'organisme homogène et indivis primitif, et directe de chacun des organes d'avec l'organe antécédent. L'organisa-

(1) Histoire de Brurflles, par Iïenne et Wauters, tome H, p. 487 et suiv. Lire aussi les remaiquî<bles observations de Hodin, sur les corps et collèges dans sa République, livre UI, p. 478 et suiv. Édition du Pays. Paris, 1580.

lion politique de la volonté collective est le point culminant de ce développement ; à mesure que les sociétés humaines s'en rapprochent, elles acquièrent la conscience et la puissance de leur propre direction méthodique.

Ainsi, ce grand corps, dont la nature nous était'd'abord inconnue et se présentait à nous d'une manière confuse et indéterminée, vient, grâce, à l'analyse, d'acquérir à nos yeux l'aspect d'un être supérieurement organisé; dans ce tissu, tout d'abord inextricable, nous avons constaté deux facteurs élémentaires, l'un physique, l'autre physiologique et psychique : le territoire et la population ; nous avons vu que la combinaison de ces deux facteurs donnait naissance à une série de phénomènes ou de propriétés que nous sommes parvenus, poursuivant l'œuvre de Comte 0(1 il l'avait laissée, à classer hiérarchiquement en raison de leur complexité et de leur spécialité croissantes ; ces phénomènes sociaux, par leur reproduction universelle, constante et coordonnée, nous ont élevés à l'idée de fonctions sociales que nous avons, à leur tour, classées dans le même ordre ; en dernier lieu, l'observation de ces fonctions nous a révélé la formation successive d'organes correspx)ndants, formant, par leur combinaison, des appareils et des organismes, dont l'ensemble constitue le superorganisme social. La classification hiérarchique de ces organes, appareils et organismes nous a fourni une première conception positive d'ensemble de la morphologie générale sociale.

La morphologie correspond à la structure ou à la statique sociale, c'est-à-dire aux rapports qui règlent les phénomènes sociaux à l'état de repos; la dynamique sociale, au contraire, a pour objet l'étude des actions et réactions réciproques des fonctions et des organes sociaux à l'état de mouvement ; l'une a pour principal instrument la description et la statistique, l'autre l'histoire, c'est-à-dire l'évolution même des formes^ et de la statistique. L'étude de la statique est le préliminaire indispensable de celle de la dynamique; c'est pour l'avoir méconnue, que la sociologie de Comte a dégénéré en un pur idéalisme ; les grands

travaux statistiques qui, après avoir régénéré réconomie politique, tendent de plus en plus de nos jours à modifier les sciences morales et juridiques, notamment le droit pénal, grâce surtout aux observations minutieusement assemblées de la physiologie psychique, sont le meilleur préservatif contre le retour aux anciennes utopies.

Une statistique sociale, régulièrement et complètement tenue à jour, est la condition première du développement pacifique et scientifique des sociétés modernes, qui ont la légitime prétention de se gouverner elles-mêmes, non plus instinctivement, mais d une façon raisonnée et méthodique. Vulgariser les éléments et les notions de la statistique sociale est le devoir de toute société non despotique; c'est en ayant constamment sous les yeux la situation de son état économique et de sa santé morale que la conscience des nations s'élèvera lentement et sûrement à une méthode curative et préventive de toutes les nuisances sociales. Une statistique internationale de la circulation, de la consommation, do la production, des mariages, des naissances, de la mortalité, des délits, etc., fortement centralisée par la constitution d'un bureau international en rapport avec les bureaux régionaux, sera l'organe régulateur par excellence dos sociétés de l'avenir.

C'est par la statique que la science sociale se relie directement aux sciences antérieures. Si Ton observe ce grand organisme qui s'appelle le corps social, on s'aperçoit, par son analyse, que sa charpente, son ossature et son tissu se composent de tous les matériaux qui font l'objet des sciences antérieures. La société à l'état de repos nous apparaît comme un immense superorganisme, composé d'organismes, d'appareils organiques et d'organes particuliers, qui empruntent leur substance à la nature entière; le territoire, c'est-à-dire l'étendue, et la population, c'est-à-dire le nombre, la rattachent aux sciences mathématiques, physiques, chimiques et biologiques; elle est essentiellement déterminée, moulée et configurée par l'ensemble de tous ces phénomènes plus généraux. C'est par la statistique que, sous

le nom de physique ou de physiologie sociales, la sociologie est devenue une science positive, en se dégageant de l'esprit de système, c est à-dire en subordonnant toutes ses conceptions à lexacte observation des faits et en remontant ainsi, par de patientes inductions à des luis plus générales.

Cette indispensable élaboration a seule permis la création d'une statique sociale basée sur l'unité constante des rapports nécessaires ot véritablement organiques qui ont existé et existeront de tout temps entre tous les phénomènes sociaux. Cette régularité et cette constance dans la structurp, entrevues du reste de tout temps par les maîtres de la science politique, depuis Aristote et Machiavel jusqu a Montesquieu, ont été enfin démontrées méthodiquement par les travaux considérables des économistes et par ceux des moralistes et des réformateurs du droit criminel, qui, dans ces derniers temps, ont de mieux en mieux fixé les rapports permanents et invariables qui relient la moralité en général aux conditions de la vie économique et toutes les deux au milieu physique, physiologique et psychique de chaque société particulière et de l'humanité en général.

De la connaissance de la statique sociale se dégage une grande pensée d'ordre et de conservation, de nature à rassurer les esprits les plus timorés. : quoiqu'on dise, écrive ou fasse, nos sociétés modernes sont d'une contexture organique tellement complexe et tellement étroite, que les révolutions subites deviennent de plus on plus impossibles, aussi bien dans une direction rétrograde que progressive. D'un autre côté cependant, l'étude de la dynamique sociale nous prouvera dans la suite, que les sociétés sont dans un état d'inéquilibre constant; que leurs formes se modifient sans cesse sous l'influence des actions et des réactions continues de leurs facteurs internes et externes; que le mouvement fonctionnel donne lieu à un développement organique de plus en plus complexe et considérable ; que toutes les institutions, par conséquent, sont éternellement changeantes.

Au fond, l'idée d'ordre et celle de développement sont adéquates et inséparables pour tout esprit scientifique.

Malheureusement, jusqu'ici la plupart des hommes politiques se sont laissé égarer par les apparences ; trompés par la mobilité superficielle des institutions politiques, ils se sont imaginé que la méthode réformatrice la plus pratique était de modifier ces institutions conformément à la direction plus ou moins subjective qu ils avaient la prétention d'imprimer à la société; la plasticité incontestable avec laquelle les formes politiques se prêtaient à ces manifestations réactionnaires ou révolutionnaires semblait donner raison à cette conception autoritaire de la dynamique sociale. Non-seulement les utopistes^ mais des sociologistes tels que Harrington, Comte, Proudhon, de Laveleye, malgré la divergence de leurs doctrines, étaient un^imes à constater la lenteur que l'égalité économique mettait à suivre l'égalité politique et civile ; nous avons l'espoir d'avoir dissipé à jamais ces apparences mensongères ; de longues et douloureuses expériences ont suffisamment démontré à tous le3 peuples que les formes juridiques et politiques reposent sur le.i assises plus larges de la structure morale, scientifique et surtout économique des sociétés. En réalité, contrairement au préjugé courant, nos institutions politiques sont loin d'être au niveau de nos progrès économiques, intellectuels et moraux ; il en est de même de notre organisation judiciaire; la situation est l'inverse de celle que l'on supposait ; c'est le droit et c'est la politique qui sont en retard ; ce n'est pas à eux à réformer Téconomie politique, l'art, la science et la morale; ce sont ceux-ci qui doivent et vont au contraire les révolutionner.

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