EXTRAIT DE LA PREFACE ANGLAISE
cc Je puis dire que ce livre est un bon livre , aus- « si bon que Charles winchester, mon roman favori , et « j'espère qu'il fera comprendre aux jeunes gens que , « pour atteindre la maitrise dans un art quelconque,
(1) Ceci fut écrit en i874 et est plus vrai encore de nos jours.
« il faut de longues années d'études, d'efforts et de « discipline . »
Le poète Longfelow
à l'éditeur des lettres
(après avoir entendu la lecture du manuscrit)
Le livre de Miss Fay contient beaucoup d’autres pages amusantes, et aussi quelques unes assez dangereuses esthétiquement, voire, même, au point de vue de l’éducation musicale pratique...
C’est ainsi que Miss Fay nous explique qu’il est utile d’avoir plusieurs maîtres 1 «parce que aucun n'est capable de tout donner ».
Que demande-t-on à un maître? d’enseigner une bonne technique (2). La technique est chose fixe, immuable, comme toute vérité. Cela, un seul maître, savant, peut l’enseigner; quant au reste, on ne l’apprend pas, on n’en peut faire que la caricature. Je les connais ces élèves aux maîtres innombrables.... Neuf fois sur dix ils prennent leur art en dégoût pour avoir trop hésité entre des enseignements contraires — je dirai plus volontiers entre des erreurs contraires — car la vérité — en tout — est une (3).
(2) Les pages précédentes prouvent assez que le mot technique ne désigne pas seulement selon une interprétation trop répandue la netteté et la vélocité de l’exécution. 11 y a la technique du timbre. des intensités, du phrasé, etc...
(3) Du reste, un bon enseignement permet à l’élève de se découvrir soi-méme et de s'exprimer : il le garde de tout esprit d’imitation.
Malgré l’opinion favorable de Liszt, on fera une objection: celle que les esprits vétilleux et superficiels à la fois ont toujours à la bouche depuis qu’on leur a fait prendre conscience des questions de relativité, de subjectivisme, d’individualisme.
«Ce qui est bon pour celui-ci peut être mauvais pour celui-là,, diront-ils; tout dépend des circonstances, des individus».
Voilà une pauvre petite vérité bien nuisible, ou, pour mieux dire, voilà une petite face de la vérité aux faces innombrables.
Il y a des esprits myopes et qui s’immobilisent dans la contemplation des détails infimes d’un petit fragment d’idée; et, de bonne foi, ils finissent par croire qu’il n'y a rien au delà de ce qu’ils voient avec tant de netteté.
Ainsi, ils ont remarqué les petites différences qui distinguent les hommes entre eux et n’ont rien considéré en dehors d’elles.
Or, il le faut répéter sans cesse, chaque homme porte en lui des traits généraux qui l’assimilent aux hommes de tous les pays et de tous les temps; il a, de manière générale, des sentiments et des sensations communs à tous.
Puis, il emprunte d’autres caractères à son temps, à son pays, à son éducation;
enfin d’autres, bien peu nombreux, lui sont particuliers.
De plus, l’homme complet doit s’appliquer à tout comprendre, à tout ressentir: il a forcément un goût bien à lui, des préférences, mais il comprend tout : il sait.
Méfiez-vous de cet individu qui, pour expliquer qu’il n’est pas ému par telle chose qui vous émeut, déclare : « Chaque sensibilité est spéciale et diffère de chaque autre» Examinez l’être en question et vous verrez qu’il n’a aucune sensibilité et que sa per sonnalité n’est faite que de Yensemble de ses diverses incompréhensions.
En tout, il y a le normal et Y anormal: dans le domaine des sensations et des sentiments; en morale, en esthétique, en psychologie et en physiologie.
Un grand Monisme régit toutes les choses et l’on peut dire, évoquant une parole célèbre : «Un peu de science en éloigne, beaucoup de science en rapproche»...
Au reste, on ne peut baser un système sur des exceptions. Il est évident que l’enseignement pianistique susdit ne convient pas à certains êtres infirmes. Mais il serait bien imprudent de penser que le hasard n’a conduit vers moi que les individus à qui il convenait: et cependant à tous les sujets sur qui je l’ai expérimenté, il a donné de- résultats concluants... et ces sujets étaient différents entre eux, par l’âge, la force, la taille, l’intelligence, la nature mu-
sicale, etc., etc.... Ce système peut donc être considéré comme normal, (i)
Beaucoup de gens, sans doute, prendront, et ont pris, à l'exposé de la méthode décrite plus haut des airs de docte scepticisme ou d’indifférence. A ceux-là, il convient de ne pas faire même attention.
(1) Une admirable pianiste m’expliquait dernièrement sa haine de toutes les méthodes de piano, parce que, disait-elle, elles pré tendent imposer à tous les individus une technique qui bonne pour celui-ci, peut-être nuisible pour celui-la. De telles méthodes, en effet peuvent être dangereuses ; faut-il, de la, conclure qu’on ne doit pas enseigner la technique du piano ? Ce n’est pas soutenable.
Que doit-on donc enseigner ? Ce qui est commun aux aptitudes de toutes les mains, de toutes les natures pianistiques.
En effet comment, dès une première leçon, le maître pourrait-il savoir ce qui convient à son élève ? Comment l’élève le saurait-il lui-même, puisqu’il n’a rien pratiqué ? Il faut donc des études préliminaires après lesquelles l’élève sentira des préférences pour telle ou telle manière de jouer. Et le maître devra le développer en ce sens.
On remarquera que, dans la technique du piano que j’ai publiée il y a quelques années tous les modes d’attaque sont étudiés. L'articulation même est préconisée pour certains exercices après quoi il est conseillé — conseillé seulement —de ne pas en user dans l'exécution et les raisons de ce conseil sont expliquées.
L’élève peut donc essayer et choisir. Jusqu’ici il a toujours choisi selon le conseil donné.
Il y a des artistes très peu nombreux qui ont obtenu par d’autres moyens de splendides exécutions. C’est un fait.
Mais je sais qu'ils jouent aussi bien, par la grâce du bon Dieu comme disait Deppe... et que —j’en ai eu la preuve — ils seraient infiniment supérieurs s’ils voulaient seulement — ils le tentent rarement, mais jamais sans succès — s’appliquer à la technique qu e i’ai préconisée.
En effet, ils sont de mauvaise foi, puisque de parti pris.
D’autres se lanceront en de longues protestations et raisonnements confus que Ton pourra arrêter d’un mot: «Avez-vous essayé ?»
Ils conviendront toujours qu’ils n’ont pas pris ce soin; et s’ils sont loyaux ils s’y adonneront durant quelques semaines et devront s’avouer convaincus.
Jean Huré. (i)
(i) Ces lignes ont paru pour la première fois dans le Monde Musical du 15 Juillet 1910 .