PRÉFACE» V
préoccupés des conséquences que Ton pourrait en déduire touchant le plan général de la création. Rechercher, à l'aide de Tensemble des faits acquis, quelles sont les tendances de la nature dans- la constitution du règne^ animal, est cependant un travail dont Tintérêt ne me semble pas douteux.
Par la direction de mes études et de mon enseignement, j'ai été souvent conduit à en faire le sujet de mes méditations. Je ne me dissimule nullement l'imperfection extrême des résultats auxquels j'ai dû m'arrèter dans ces recherches, et j'ai longtemps hésité à y appeler l'attention des naturalistes. Il m'a semblé cependant que les vues ainsi ouvertes facilitaient l'intelligence des détails innombrables de la zoologie physiologique, et pouvaient même servir parfois de guide dans les parties encore inexplorées de la science. Chaque année j'en entretiens mes élèves, et j'ai eu souvent occasion d'y faire allusion dans mes écrits; mais peut-être aurais-je encore tardé à les développer dans un livre, si des amis dont le jugement est d'un grand poids à mes yeux, ne m'avaient souvent pressé de réunir dans un seul corps d'ouvrage l'ensemble des principes de zoologie générale qui me paraissent ressortir de la comparaison et de l'appréciation des faits solidement établis concernant l'organisation des animaux.
Pour me former une idée du plan qui a présidé à la constitution du règne animal, j'ai cherché à juger des causes par les effets. Je n'ai pas cru un seul instant pouvoir deviner la pensée mère dont est sortie cette vaste conception, ni déterminer la route suivie par l'Auteur de toutes choses dans l'exécution de son œuvre. Mais pour arriver à comprendre l'harmonie de cette création, il m'a semblé qu'il serait bon d'admettre, par hypothèse, que la nature a
procédé comme nous procéderions nous-mêmes , diaprés les lumières de notre intelligence, s'il nous était donné de produire un résultat analogue. Étudiant comparativement les êtres animés comme des machines créées par l'industrie humaine, J'ai essayé de me rendre compte de la manière dont ils auraient pu être inventés et des principes dont Tapplication aurait conduit à la production d'un pareil ensemble d'instruments variés. La science n'est pas encore mûre pour la découverte des lois fondamentales de la zoologie; mais d'après tout ce que nous savons touchant les modiflcations de l'organisme chez les êtres animés, il est possible de constater certaines tendances générales, et il est à espérer que bientôt on pourra dire : « Le règne animal est constitué eomme si les principes « que nous signalons avaient effectivement dirigé la « nature dans l'œuvre de la création. >»
Tel est en eifet le résultat que j'aurais voulu obtenir, mais que je n'ai pu entrevoir qu'en partie. Le Ûl qui m'a guidé dans mes recherches s'est souvent rompu entre mes mains et ne m'a pas permis de pénétrer bien avant dans ce vaste labyrinthe. Aussi n'est-ce pas un traité de zoologie générale que je me suis proposé de faire en écrivant ce livre. Dans les essais que je réunis ici, je me bornerai à Texamen d'un petit nombre des questions que fait surgir l'étude philosophique du règne animal ; je ne m'attacherai qu'à montrer quelles semblent être les principales tendances de la nature dans le plan général de cette création, à déterminer le caractère dominant de son œuvre, et à exposer les principes à l'aide desquels nous pouvons nous rendre compte, au moins en partie, des résultats qu'elle a obtenus.
DHAPITRE 1^
SoMMAiii. — Coup d'oeil général sur le règoç animal— La dWer9fté dans les résultats, et l'économie dans les moyens d'exécution, semblent Âtre les premières conditions imposées à la nature dans la ooDSlItution de ce règne. — Le perftsctiennemeat des orgiuil»mm est une des causes les plus puissaoles 4p ^199 ii^nitiè des espèces zoçdogiqaes.
Lorsqu'on jette les yeux sur les animaux innombrables qui peuplent la surface de la terre ou qui vivent dans le sein des eaux, Tesprit reste étonné à la vue de tant de ri* chesses et n'est frappé d'abord que de la variété extrême qui règne parmi ces êtres. Chaque espèce dilTère de tout le reste de la création : dans une même espèce la ressemblance n'est jamais complète entre les individus ; et si l'on vient à comparer Tindividu à lui-même, on voit encore qu'en avançant dans la vie il change sans cesse. Les organismes ne sont réellement identiques ni dans le temps ni dans l'espace, et la diversité des produits semble être la première condition imposée ^ la nature dans la formation des animaux. 4 eeHe
Pour apprécier toute l'étendue dec ette variété, il ne suffit pas de l'examen superficiel des animaux connus du vulgaire. En comparant entre eux les quadrupèdes, les oiseaux, les poissons et les insectes, qui d'ordinaire peuvent
fixer ràttentîon de chacun de nous, on remarque, îl est vrai, de nombreuses et d'importantes modifications organiques ^ mais ce n'est pas même en passant en revue les milliers d'espèces dont les naturalistes ornent nos musées,qu'on peut juger sainement des. richesses delà création zoologique. Il faut aussi tenir compte de tous ces êtres à formes bizarres qui se cachent dans les profondeurs de la mer et qui sont d'une constitution si délicate et si fugace qu'on ne saurait en conserver les dépouilles dans nos collections. •^Armani notre œil de verres grossissants, il faut observer ces légions d'animalcules microscopiques, dont on ne soupçonnerait pas même Texistence si le génie de l'homme n'était venu ajouter une puissance nouvelle à l'un des instruments les plus parfaits qui soit sQ(^ti des mains de la nature ; il faut encore remonter jusqu'aux premiers temps de la vie de tous ces animaux pour assister au développement des organismes et en saisir les métamorphoses. Enfin, étendant nos recherches bien au delà de ce qui existe autour de nous, il faut tirer des entrailles de la terre les débris organiques qui ont échappé à l'action destructive du temps et qui nous font connaître les races éteintes dont notre globe était jadis peuplé. C'est ainsi seulement qu'on peut se former quelque idée des modifications sans nombre que la nature a su introduire dans la constitution des êtres animés ; et encore cette idée sera-t-elle bien au-dessous de la vérité : car chaque jour la zoologie s'enrichit d'espèces nouvelles pour la science, et il ne nous sera jamais donné de connaître tous les animaux que la terre a portés autrefois ou qu'elle nourrit aujourd'hui.
Mais lorsqu'on vient à étudier avec plus d'attention cette multitude d'animaux variés, on ne tarde pas à s'apercevoir que la nature, tout en satisfaisant si largement à la loi