PRÉFACE
La Zoologie, comme les autres sciences physiques, repose sur la connaissance des faits matériels que nous révèlent l'observation et l'expérience. Mais le zoologiste, de même que le physicien ou le chimiste, ne peut se contenter des résultats fournis directement par l’emploi de ces moyens d'investigation. Dans l’étude des animaux, ainsi que dans l'étude des corps inorganiques, il faut aller plus loin ; il faut grouper les faits constatés par l’observateur ou mis en lumière par nos combinaisons expérimentales, les comparer entre eux, en peser la valeur, en chercher la signification. Les conséquences qui en découlent doivent, à leur tour, être soumises à une discussion analogue, et les résultats ainsi obtenus doivent servir de bases aux considérations d’un ordre plus élevé encore dont se préoccupe nécessairement tout naturaliste philosophe.
il ZOOLOGIE GÉNÉRALE.
Les recherches des zoologistes doivent donc avoir pour objet, non-seulement la connaissance des faits particuliers que nous fournit l'étude des animaux, mais aussi l’expression générale de ces faits à l’aide d’un petit nombre de formules dont notre mémoire se charge sans peine, et l'établissement de principes propres à nous servir de guide dans la poursuite de découvertes nouvelles.
Lorsque notre attention se porte exclusivement sur les détails innombrables de l’anatomie, de la physiologie et des autres branches des sciences zoologiques, il arrive souvent que notre esprit se sente comme fatigué et inquiet au milieu de richesses dont on n'’aperçoit ni les limites ni les rapports nécessaires. On voudrait alors saisir l'harmonie de toutes ces choses, en comprendre la raison, et remonter aux principes qui régissent la constitution du règne animal. Jamais, peut-être, ne sera-t-il donné au naturaliste d’entrevoir ces règles fondamentales de Ia création zoologique; mais au moins peut-il Satisfaire en partie au besoin de généralisation qui est un des caractères de l'intelligence humaine, si à l’aide d’une théorie, que rien ne réprouve, il parvient à lier entre eux une longue série de faits, et si au moyen de quelques formules simples et d’une application utile, il indique la tendance commune des résultats fournis par l’observation.
Les spéculations qui précèdent la connaissance des faits, et qui sont seulement des jeux d’un esprit ardent et méditatif; celles qui portent même l'empreinte du génie, mais qui n’ont pas pour base un vaste ensemble d'observations lentement accumulées, ne sont d'ordinaire qu’un masque propre à cacher notre ignorance et à nous détourner de la recherche du vrai. Mais il en est tout autrement des vues
ÿ PRÉFACE, JIf
que nous ouvre la comparaison attentive des conquêtes de la science. Énoncer, sous la forme de principes ou de lois, les résultats qui se déduisent de l’ensemble des faits acquis, n’est autre chose que mettre en lumière l'harmonie de ces faits eux-mêmes. Les théories ainsi fondées organisent les données fournies par l’observation et animent la science; elles en rendent l’étude plus facile et plus attrayante ; souvent elles contribuent encore à diriger et à féconder les travaux de recherches, En repousser l'emploi, ce serait donc priver la zoologie d’un instrument puissant et nécessaire.
Si le raisonnement était insuffisant pour prouver toute l'importance des doctrines dans les sciences d’observation, j'en appellerais à l’expérience des temps passés, et l’histoire des progrès de la zoologie me fournirait d’éclatantes preuves de cette vérité. Nos plus grands maîtres se sont appliqués à établir des théories aussi bien qu’à constater des faits, et les principes qu’ils ont posé ont exercé sur la marche de nos études une influence forte et salutaire. Ainsi, chacun sait quel immense service de Jussieu rendit à la zoologie aussi bien qu’à la botanique, lorsque, introduisant dans la science la /o2 de la subordination des caractères, il créa les méthodes naturelles. Cuvier, cet esprit sévère qui repoussait avec une sorte d’effroi toute spéculation hasardeuse, comprit de bonne heure la puissance des vues théoriques; et en posant le principe de la coordination nécessaire des organes, il arma la zoologie d’un levier nouveau, à l’aide duquel nous l’avons vu plus tard reconstruire pièce à pièce les organismes qui ne sont plus et caractériser les faunes dont la destruction a précédé l’existence de l’homme sur la terre. Les brillantes conceptions de Gœthe, de de Candolle et de Geoffroy
Saint-Hilaire sont venues donner de l’unité et du mouvement à d’autres études de structure qui jusqu’alors manquaient de lien et de pensée. Ce sont aussi les vues théoriques de Geoffroy Saint-Hilaire qui ont conduit ce nàturaliste philosophe à étendre le domaine de la zoologie au delà des limites de la création normale, et qui ont fait naître la tératologie.
Il a donc été utile d'examiner à des points de vue différents la signification des faits acquis, d’en peser les conséquences, d’en chercher l’expression la plus générale el d’en faire ressortir quelques principes. Or, ce qui était bon autrefois doit l’être encore aujourd’hui, et, à mesure que Ja science s'enrichit de matériaux nouveaux, le zoologiste doit s'appliquer à en coordonner les éléments. C’est à cette condition seulement que l'Histoire naturelle conservera le rang auquel elle a droit, et l'examen de ce qui est connu offre parfois autant d'intérêt que peut le
faire la constatation de faits nouveaux. | = Nos inventaires zoologiques sont aujourd’hui fort avancés. On possède des catalogues descriptifs du règne animal qui ont été dressés avec des soins et une persévérance dignes des plus grands éloges; il est peu de types organiques dont quelques représentants n'aient été éludiés par les anatomistes, et chaque jour nous avançons dans la connaissance des phénomènes de la vie. On s’est également appliqué à découvrir les affinités naturelles qui existent à des degrés différents entre les divers membres de la grande famille zoologique. Mais d'ordinaire les observateurs se sont attachés à constater des faits particuliers plutôt qu’à en discuter la portée; on a accumulé des richesses immenses et on les a classées avec méthode, mais dans ces derniers temps peu de zoologistes se sont