CHAPITRE V
la nature à faire varier l’importance relative des divers éléments physiologiques dont l’ensemble constitue le corps d’un animal chez les diverses espèces appartenant à un même groupe zoologique.
Dans les Crustacés, par exemple, la fonction de la circulation s’exerce d’une manière bien plus parfaite que dans la classe des Insectes, puisque les Crustacés ont un cœur, un système artériel complet et des voies bien tracées pour le retour du sang dans la pompe cardiaque -, tandis que chez les Insectes il n’existe ni artères, ni canaux veineux proprement dits et que l’agent d impulsion, au lieu d avoir la forme d’un vaste réservoir contractile, n’est représenté que par un vaisseau grêle dont les pulsations ne peuvent mettre en mouvement que de faibles ondées du fluide nourricier répandu dans les vastes cavités d’alentour. Mais d’un autre côté, les Insectes sont bien supérieurs aux Crustacés par la manière dont s’effectue le travail respiratoire; car les rapports du sang avec l’atmosphère, au lieu de s’opérer par la surface peu étendue de quelques branchies, s’établissent sur tous les points du corps à la fois par l’intermédiaire du système trachéen. Les Crustacés sont, à leur tour, inférieurs à la plupart des Mollusques en ce qui est relatif à l’appareil circulatoire, mais ils possèdent des organes de locomotion bien plus parfaits que n’en a aucun Mollusque.
Dans la classe des Échinodermes cette inégalité dans le degré de perfectionnement qu’atteint un même appareil chez des animaux où les autres parties de l’organisme restent à peu près les mêmes, est encore plus marquée. Ainsi les Holothuries diffèrent à peine des Synaptes par l’ensemble de leur organisation; mais chez les premiers la respiration s’exerce à l’aide d’un système de canaux rameux,
aussi bien que par la surface extérieure, tandis que chez lesSynaplesil n’existe aucune tracedeces tubes aquifères; et ces mômes Holothuries, qui, sous le rapport des organes respiratoires ont une grande supériorité sur tous les autres animaux de leur classe sont moins bien partagés que ne le sont les Oursins en ce qui concerne les instruments de la digestion, car elles n’ont pour la plupart qu’un tube alimentaire très-simple dont l’orifice antérieur est garni de quelques tentacules contractiles seulement, et chez les Oursins ce même tube est armé d’un appareil puissant de préhension et de mastication.
Les classes les plus élevées du règne animal nous fourniraient au besoin une multitude d’exemples analogues. Les Squales et les Raies ne possèdent pas comme les Poissons ordinaires une charpente osseuse, leur squelette n’est formé que de cartilages, et, par conséquent, relativement à cette partie importante de l’organisation, ils sont bien inférieurs à une Perche ou à une Anguille; mais ils possèdent un système nerveux beaucoup plus parfait, et ils sont également supérieurs aux Poissons osseux par la disposition de l’appareil générateur. L’instrument vocal est bien plus puissant et plus parfait chez le Rossignol que chez l’Hirondelle, mais l'Hiiondelle, à son tour, a de meilleures ailes. Enfin, par sa puissance locomotrice le cheval est supérieur à l’homme, tandis que son cerveau est moins parfait même que le cerveau d’un Ours ou d’un Blaireau.
On voit du'premier coup d’œil combien pourrait être immense le nombre de combinaisons physiologiques plus ou moins diverses qui résulteraient d’une application étendue de ce mode de perfectionnement inégal et alternatif des diverses parties de l’organisme. Nous chercherons ailleurs quelles sont les limites qui en règlent le développement ;