‹ Introduction au Noveau Testament (volume 2)Chapitre 15 sur 127 · VIII. — Les THÉORIES DE L'ÉCOLE DE TUBINGUE · texte numérisé non relu

VIII. — Les THÉORIES DE L'ÉCOLE DE TUBINGUE

Dans les discussions qui reçurent de l'émotion soulevée par la Vie de Jésus de Strauss un intérèt renouvelé, l'examen du problème relatif à l’évangile de Marc occupe une place centrale; mais avant d'exposer les travaux qui furent, entre 1835 et 1840 consacrés à cette question et pour ne pas interrompre l'exposé relatif à l'étude de ce problème, il convient, anticipant quelque peu sur l’ordre chronologique réel, d'analyser les théories de l’école de Tubingue sur le problème évangélique.

On connait les thèses essentielles de Frédéric- Christian Baur et de ses disciples sur le développement du christianisme primitif conçu comme le conflit aigu des deux tendances opposées, du judéo-christianisme et du pagano-christianisme, dont l’antithèse se résout finalement dans une conciliation systématique qui, abolissant les caractéristiques opposées des deux formes primitives, aboutit à un christianisme neutre, celui

de l'ancienne Église catholique. Baur est convaincu que cette construction, inspirée dans une assez large mesure par des considérations spéculatives qui ont leur origine dans la philosophie de Hegel, doit se refléter dans la littérature chrétienne. Les travaux de Baur, de Schwegler, de Ritschl et des autres membres de l'école tendent à mettre en lumière cette correspondance entre le développement historique et le développement littéraire.

Le précurseur de l’école de Tubingue pour la question des évangiles fut Hasert, NRA ae connu seulement comme « l’anonyme saxon ! », qui, en 1845, publia sous le pseudonyme de Philosphotos Alethias, un ouvrage plein de vues originales et nouvelles, dans lequel il soutenait que les évangélistes n'avaient pas été des narrateurs écrivant d'une manière naïve et spontanée, mais des écrivains poursuivant systématiquement un but particulier et chez qui tout, jusqu’au moindre mot, est soigneusement choisi et calculé pour défendre certaines idées particulières, le paulinisme, par exemple, dans le troisième évangile.

Hasert était un isolé. Les travaux dont nous

1. Die Evangelien, ihr Geist, ihr Verfasser und ihr Verhältniss zu einander, Leipzig, 1845. Cf. Jon. Marsacn, Der süchsische Anonymus, Z. f. wiss. Th., 1886, p. 238-240.

allons maintenant parler émanent d'hommes qui appartenaient à une école théologique très cohérente et qui avaient le sentiment, en même temps qu'ils exposaient leurs vues personnelles, de collaborer à une œuvre commune dont Ferdinand- Christian Baur était l’inspirateur.

Schwegler, le premier !, donna la théorie de la composition des évangiles. À l’origine il place deux documents de caractère très arrêté, l’un judéo-chrétien est l'évangile des Hébreux ?, l’autre pagano-chrétien.et paulinisant est l’évangile de Märcion que Schwegler considère non pas comme une altération de l’évangile canonique de Luc, mais comme l'original dont est dérivé l’évangile de Luc?. Ces deux documents ont été une première fois atténués et ainsi sont nés les évangiles de Matthieu et de Luc. Ceux-ci ont ensuite été neutralisés l’un par l'autre dans l'évangile de Marc.

1. Das nachapostolische Zeilalter, Tübingen, 1845. Cf. Theol. Jahrb., 1843, p. 236 5. $

2. Le rôle que l’école de Tubingue à fait jouer à l'évangile des Hébreux justifie la remarque de BARDENREWER (Geschichte der altkirchlichen Literalur, I, Freiburg i. B., 1902, p. 379) sur le contraste qu’il y a entre le ton assuré avec lequel sont présentées certaines théories relatives à cet évangile des Hébreux et le peu que nous en savons réellement.

3. Pour cette thèse, l’école de Tubingue avait eu un précurseur en la personne de LôrrLer (Marcionem Lucæ evangelium adulterasse dubitatur, 1188),

En même temps que Schwegler, Albrecht Ritschl, alors partisan enthousiaste de Baur, publiait son travail sur l’évangile de Marcion dans ses rapports avec celui de. Luc ! dans lequel, par une comparaison des fragments conservés de l'évangile de Marcion avec les parties correspondantes de Luc, il s’efforçait de montrer la priorité de l’évangile de Marcion qui aurait constitué l’Urlucas datant de la fin du premier siècle, tandis que l’évangile actuel de Luc en serait un remaniement fait entre 440 et 180 par un homme qui aurait connu l'original hébraïque de Matthieu et se serait inspiré d’un point de vue antimarcionite, conciliant à l'égard du judéo-christianisme?.

Ferdinand-Christian Baur donna, en 1847, son exposé personnel sur la question des évangiles

1. Das Evangelium Marcions und das kanonische Evangelium des Lucas, Tübingen, 1846. Sur les origines de ce travail et sur l’évolution ultérieure des idées de Ritschl, on consultera Orro RirscuL, Albrechts Ritschls Leben, I, Leipzig, 1892, p. 115 s. 182 s.

2. La théorie de Ritschl fut acceptée pour l'essentiel par Baur (Ursprung und Charakter des Lucas-evañngeliums, Th. Jahrb.,1846, P- 455-615), elle fut au contraire combattue par Vorkmar, Ueberdas Lucasevangelium nach seinem Verhältnis zu Marcion und seinem dogmatischen Charackter mit besonderer Beziehung auf die kritischen Untersuchungen F. C. Baurs und A. Ritschls, Theol. Jahrb., 1850, p. 110-138. On sait que Ritschl ne tarda pas à retirer sa théorie : Ueber den gegenwärtigen® Stand der Kritik der synoptischen Evangelien, Th. Jahrb., 4854, p. 482 s. 529 s.

dans ses Xritische Untersuchungen über die kanonischen Evangelien (Tübingen, 1847). Matthieu est, à ses yeux, l'évangile relativement le plus primitif parce qu'il contient beaucoup de discours authentiques et repose sur une source apostolique. Il n’est cependant que la déformation tendancieuse du plus ancien évangile apostolique, l’évangile araméen des Hébreux, qui portait le nom de Matthieu ou celui de Pierre. Le caractère strictement judéo-chrétien de ce document primitif est atténué dans l’évangile canonique. De même l’évangile actuel de Luc est une atténuation d'un proto-Luc rigoureusement paulinien, identique à. l’évangile de Marcion. Quant à l’évangile de Marc, c'est une œuvre neutre combinée à l'aide du Matthieu canonique et du proto-Luc.

Il faut encore citer, parmi les représentants authentiques de l'école de Tubingue, Hilgenfeld qui, dans une longue série de publications!, s’est fait le défenseur de la théorie de Baur non sans

4. Il faut citer principalement de HixGrnreco, Das Marcusevangelium, Leipzig, 1850 ; Kritische Unlersuchungen über die Evangelien Justin’s. Halle, 1850 ; Die Evangelien nach ihrer Entslehung und geschichtlicher Bedeutung, Leipzig, 1854 ; Historisch-kritische Einleitung in das Neue Testament, Leipzig, 1875, p.‘452- 614 et de très nombreux articles de la Z.f. wiss. Th., consacrés soit à discuter les diverses théories successivement proposées sur les évangiles, soit à traiter directement les diverses parties du problème.

faire d’ailleurs d'importantes concessions aux idées défendues par les adversaires de l’école. Hilgenfeld maintient l’idée de l'identité de l’évangile primitif de Matthieu, rédigé en araméen avec l'évangile des Hébreux. L'évangile canonique de Matthieu en est, d’après lui, une revision faite dans un sens universaliste peu après 70 et dont est dérivé à son tour, entre 81 et 96, l'évangile de Marc qui représente un point de vue pétrinien adouci et combine avec Matthieu certaines traditions romaines. Quant à l’évangile de Luc, pour lequel Hilgenfeld renonce à l’idée d'une forme première identique à l’évangile de Maréion, c’est le remaniement dans un sens paulinien des sources antérieures. x i

Hilgenfeld peut être considéré comme le dernier représentant authentique de l’école de Tubingue ; il convient cependant de mentionner encore brièvement ici quelques théories dans lesquelles il est facile de reconnaître l'influence directe des idées de Baur. D'Eichthal (Les Évanques, Paris, 1863) place à l’origine un évangile judéo-chrétien dont Matthieu dérive directement, tandis que Marc en représente une déformation paulinisante. Luc concilie le point de vue de Matthieu avec celui de Marc.

Renan (Les Évangiles et la première génération ‘hrétienne, Paris, 1877) admet qu'il y eut à l'ori-

gine des petits récits isolés dont l’ensemble constitua l'évangile des Hébreux qui se conserva jusqu'au v° siècle. Parallèlement à ce recueil ara- : méen se forma à Rome un récit de Marc reproduisant la prédication de Pierre. L’évangile canonique de Matthieu est une combinaison du récit de Mare, des discours de l’évangile araméen et. de traditions de formation plus récente. Luc est une combinaison analogue qui utilise une autre recension des discours.

Pfleiderer (Das Urchristentum, Berlin, 1887, 21901) se rattache encore à l’école de Tubingue, mais en atténue singulièrement les thèses primitives. Il voit dans Marc l’évangile le plus ancien et lui attribue une tendance nettement paulinienne. Luc a émoussé ce caractère du récit dans lé sens d’un paulinisme unioniste et a utilisé, outre Le second évangile, un autre groupe de traditions. L’évangile de Matthieu est une combinaison de Marc, de Luc et d'un évangile judéochrétien. L'exemple de Pfléiderer est caractéristique, parce que ce théologien est le dernier qui se soit réclamé de l’école de Tubingue. Il permet de juger l'importance de l’évolution qui s’est produite depuis l’époque de Baur.

Page 1