CHAPITRE II
Un acte d'une gravité singulière achèvera de montrer ce que Montaigne était un peu avant Fftge de trente ans, mais il faut d'abord examiner, avec quelque détail, les circonstances dans lesquelles il fut commis.
Ce développement paraîtra sans doute un peu long et hors de propos. En allant j usqu'au bout, on verra qu'il n'était pas inutile.
Les premières persécutions contre la Réforme avaient eu l'effet ordinaire des persécutions religieuses : au lieu d'arrêter les progrès de l'hérésie, elles les accéléraient. Plus les catholiques s'exaltaient par leurs
propres violences, et plus les protestants se
multipliaient : ils commençaient à être capables de résistance. Catherine de Médicis n'avait ni la force ni Fenvie de les écraser ; elle n'était même pas éloignée de se rapprocher d'eux pour tenir tête à l'ambitieuse faction des Guises. Par intérêt, par nécessité, elle écouta les conseils que l'amour du bien public dictait au chancelier de L'Hospital : Tédit de janvier 1562 parut. D'un mot, Montaigne en a marqué l'importance :
il l'appelle « cet édit fameux par nos guerres civiles ». Ce qu'on accordait aux protestants nous semble bien peu de chose : toute manifestation de leur croyance leur était interdite rigoureusement dans les villes; pour exercer leur culte, ils n'avaient permission de se réunir que dans les campagnes. D'ailleurs le Gouvernement ne renonçait en aucune façon à rétablir dans le royaume la plus stricte unité religieuse, le jour où les questions controversées qui avaient été agitées inutilement l'année pré-
cédente au Colloque de Poissy, auraient reçu de Tautorité compétente une solution définitive : la concession provisoire de Tédit n'avait pour but que le maintien de la paix en attendant les décisions du Concile de Trente dont les sessions, interrompues depuis plusieurs années, recommençaient le 18 janvier, précisément au moment où Tédit paraissait.
Les fanatiques ne se résignèrent point à cette trêve. L'Hospital avait beau remontrer en ses harangues éloquentes qu'ils allaient désoler la France et Fexposer à devenir la proie d'un voisin formidable, ils avaient hâte d'en finir à tout prix avec l'hérésie. Le massacre de Vassy, qui arriva peut-être fortuitement le 1*^'' mars, fut imité en plusieurs endroits, notamment à Toulouse, où chaque année, jusqu'en 1792, la fête des pénitents, célébrée le 17 mai, rappela les scènes abominables par lesquelles la ville avait été « délivrée » des huguenots.
A la fin de mars, pour empêcher la reine de suivre plus longtemps la politique humaine et patriotique du chancelier, les Guises ne craignirent pas de commettre un attentat tout pareil à celui qu'ils avaient tant reproché aux protestants. La conjuration d'Amboise est plus célèbre parce que lesi vainqueurs la présentèrent comme une révolte contre l'autorité royale, et surtout parce qu'elle leur servit de prétexte à des supplices qui firent une impression profonde ; la leur ne fut pas en réalité moins grave, peut-être même le fut-elle davantage : ils n'étaient pas menacés de persécution, et en enlevant le roi, en le traînant de Fontainebleau à Paris, ils n'avaient pas la ressource de prétendre le délivrer ; ils le mettaient au contraire en captivité. Ce fut un véritable acte de violence : les écrivains de tous les partis ont dit Tefifroi de la reine-mère, sa résistance, ses larmes. Dès lors, il fut évident que les Guises étaient de redoutables
séditieux : en parlant de leur lutte contre, les princes qui étaient à la tête des protestants, L'Hospital avait lieu de dire que, de quelque côté que fût la victoire, ce serait la ruine du roi * .
La maison de Valois semblait même beaucoup plus menacée par la maison de Lorraine que par la Réforme. Il ne faut pas exagérer Timportance de quelques propos républicains échappés à certains hérétiques; si, dès cette époque, Montaigne en eut connaissance, ce qui est possible, il connaissait mieux encore le Discours de la serntude (volontaire « bien proprement rebaptisé le Contre un » et savait que cet écrit hardi était l'œuvre d'un sujet fidèle, d'un bon catho-
(1) Dès le mois d^août 1560, aux conférences de Fontainebleau, Tarchcvôque de Vienne, Marillac, ayait, dans un discours solennel, constaté qu'il existait des séditieux • des deux côtés ». Comparez à la conduite do François de Guise celle de Coudé en 1648 : à cette époque le Parlement soutenait une cause honorable, il tenait tète non plus à un L'Hospital mais à Mazarin. Voulant faire rentrer à Paris la reine-mère qui avait emmené le roi, il appela Condé comme il arait appelé François do (iuise en 1562. Condé quoique « très mal persuadé du cardinal » prii sans hésiter « la résolution la plus utile au bien de l'Etat » ; il dit à Retz ; « Si je me précipitais avec le Parlement, je ferais peut-être mes affaires mieux que lui, mais je m'appelle Louis de Bourbon, je ne veux pas ébranler la monarchie. »
lique. Pour voir dans la Réforme une rébellion contre la royauté, il fallait être égaré par l'esprit de parti. A court d'arguments, l'orateur du clergé qui, en 1561, accusait les protestants de vouloir l'anarchie, se trouvait réduit à leur imputer de la dissimulation, des desseins et manœuvres occultes. Qu'on lise la préface de VInstitution chrétienne de Calvin, les déclarations réitérées des chefs de la Réforme française, celle de Théodore de Bèze à Poissy, celle de Coligny à Fontainebleau : ces prétendus rebelles demandent protection au roi « comme à celui qu'ils reconnaissaient pour souverain seigneur, à l'obéissance duquel le commandement de Dieu les assujétit,... protestant devant Dieu qu'ils n'ont jamais attenté ni n'attenteront contre la très humble obéissance qu'ils lui doivent* ». Les huguenots ont pu se
1. La manie de transformer les prolestanU en républicains n'est devenue générale qu'au xix* siècle. Nous voyons dans les écrits de r
d'Argenson qu'au xviii*, on savait parfaitement qu'ils ne s'étaient révoltés que lorsqu'on les avait réduits au désespoir. De nos jours encore Michelet a constaté à plusieurs reprises que le roi n'avait pas de sujets plus soumis.
vanter d'ôtre appelés de ce nom parce qu-ils soutenaient les héritiers de Huguesi Gapet contre les Guises qui revendiquaient Théritage de Gharlemagne.
Le Parlement de Paris « ennemi capital de la Réforme >> soutenait, excitait les Guises. Il partageait « la soif de sang » dénoncée par L'Hospital. Il réprimait avec férocité les écrits des protestants : Timprimetir d^un pamphlet « lin peu aigre » fut pendu ; un passant, voyant la foule ameutée contre le supplicié, se récria, et fut en conséquence, sans autre motif, pendu également. « Il fallait bien faire quelque chose pour le cardinal de Lorraine », disait le conseiller rapporteur de cette affaire. L'édit dé janvier ne fut enregistré qu'après trois lettres de jussion : contraint enfin à obéir, le Parlement ne se borna pas à protester avec éclat et fracas ; par tous les moyens en son pouvoir, il travailla à échauffer les esprits, à entretenir la discorde, à «corner la guerre ci-
vile ». Au mois de juin, adoptant une idée émise le 13 mai par les Guises, il exigea de tous ses membres, non seulement une profession de foi orthodoxe, mais le serment d'adhérer à l'ample formulaire que la Sorbonne avait dressé en 1543 pour servir de guide aux prédicateurs dans leurs controverses sur la foi et la discipline.
La décision du Parlement était incontestablement blâmable pour plusieurs motifs :
La Faculté de théologie n'a jamais passé pour être infaillible. Le Parlement qui a maintes fois contesté son autorité, même en matières religieuses, venait tout récemment de lui faire la leçon ^ La parfaite orthodoxie du formulaire était donc discutable.
En exigeant un pareil serment, le Parle-
1. En décembre 1561, le président de Thou, assisté du procureur général et de deux conseillers, avait imposé à la Sorbonue le désaveu de la thèse de Tanquerel sur l'autorité du pape. Que cette thèse eût été approuvée par la Faculté, ou qu'elle eût seulement été « mise en avant » comme le veut Et. Pasquier, toujours estril que l'intervention du Parlement signiQait d'une façon assez nette, que la Faculté avait besoin d'être régentée et préservée d'erreur. — Est-il besoin de rappeler les innombrables condamnations prononcées par le Parlement au sujet des refus de sacrements 7
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ment attentait d'une nïtiniëre flagrante à la liberté de conscience.
Il faisait une manifestation d^hostilités contre le chancelier, favorisait une politique détestable qui allait mettre la France en danger.
Enfin, la mesure qu'il prenait pouvait paraître dictée par un odieux calcul : elle précipitait d'une manière scandaleuse l'avancement des magistrats orthodoxes.
Cheverny, qui fut plus tard garde des sceaux, a avoué que sa fortune devint plus rapide « grâce à ce que force conseillers sortirent de la Cour par commandement ou par crainte ».
Le Parlement de Bordeaux qui n'avait pas fait beaucoup d'opposition à Tédit de janvier et l'avait enregistré sans grand retard, n'imita l'intolérance du Parlement de Paris que dans le mois de juillet ^ La Boétie
i. Pour cette date, comme pour tous les détails de la i>iograpliie de Montaigne, j^adopte les indications de M. fionnefon.
qui en était membre* comme Montaigne et que ses opinions fermement catholiques û'èmpéchaient pas de soutenir la politique de L'Hospital \ était chargé d'appliquer Tédit en Guyenne ; il s'acquittait de sa mission avec zèle, s'efforçait de maintenir la paix.
Montaigne se trouvait à Paris. Au lieu d'^imiter l'exemple d'un ami si sage et si cher, au lieu d'attendre la décision du corps dont 41 dépendait, il offrit spontanément aux magistrats de Paris, ce que, plus tolérant, plus soucieux de la paix publique et de sa dignité personnelle, il aurait dû refuser, même à ceux de Bordeaux ; il s'empressa de s'associer à leur manifestation coupable , sollicita la faveur d'être admis au serment qu'ils imposaient et, le 12 juin, le prêta entre les mains du premier président.
1. Montaigne en est convenu dans une lettre à L'Hospital. — La Boétie atait écrit sur l'édit de janvier des mémoires que Montaigne a, dans la première édition des Eêêaiêy promis de publier : « Ils troui^eront ailleurs leur place », disait-il; depuis il ajouta : « peut-être », et enfin ne les a pas donnés, les a laissés se perdre, probablement pour le même motif qui l'empêcha d'insérer dans son livre le Contre un^ c'est-à-dire dé penr de fournir des armes- aux protestants.
Il n'avait aucun attachement pour la magistrature ; son serment ne saurait être attribué à un excès de zèle professionnel.
Que signifie donc une démarche aussi indiscrète, en des circonstances où l'abstention était à la fois naturelle, facile et raisonnable ?
Dans tout ce qu'il a raconté des Guises dix ans plus tard, nous trouvons les vestiges d'un vieil et excessif engouement pour eux, d'une aveugle et surprenante indulgence ; l'éloge du cardinal de Lorraine est surtout frappant. Songez à ce qu'ont dit, non pas les protestants, dont les jugements, terribles et peut-être exacts, sont suspects, mais des témoins nullement hostiles et très bien informés : Brantôme qui a rappelé, non sans complaisance, les qualités et les talents du cardinal, a ajouté que c'était un brouillon, poltron, peu sincère, insolent dans la bonne fortune, humble dans la mauvaise, enflé de présomption, « âme fort barbouillée ». Ce
prélat qui contribua à précipiter la France dans une des crises les plus affreuses qu'elle ait jamais traversées, qui, à la stupéfaction d'Etienne Pasquier, allait, comme un simple prédicateur, dans la chaire de Notre-Dame et ensuite dans celle de Saint-Germain- TAuxerrois, exciter les Parisiens à la guerre civile, est dans les Essais « un personnage nécessaire pour le bien public » ! Après cela, j'ai moins de peine à comprendre le serment de 1562. J'hésite bien un peu à me servir de mots qui, appliqués à Montaigne, sonnent étrangement ; il faut pourtant appeler les choses par leur nom : ce serment dénote un violent esprit de parti, une sorte de fanatisme.