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S'il ne s'est pas exclusivement apppliqué à se découvrir lui-même, comme il Tannonce, a-t-il au moins tenu sa promesse de ne laisser à désirer de lui « que ce que la bienséance ordonne de taire » . Il semble au contraire que la bienséance ne Ta guère arrêté ; il a beaucoup osé contre elle, montrant « du doigt » ce qu'il renonçait à indiquer autrement. Les convenances les plus strictes lui permettaient, sinon de se faire voir « tout nu », du moins de se faire voir « tout entier », de ne pas taire des choses dont il n'a pas dit un mot, de ne pas omet* tre dans les Essais des renseignements que nous y cherchons en vain, des éclaircissements à défaut desquels nous ne pouvons ni démêler d'une façon claire et assurée les motifs de sa conduite en des circonstances graves, ni pénétrer au fond de sa pensée sur des points d'une importance capitale. L'abondance de détails superflus à laquelle il nous a accoutumés en des matières peu
intéressantes, fait avec ces réticences un contraste qui augmente le regret qu'elles causent et excite à demander d'oîi elles proviennent.
Il a sa vie à peindre ^ ; il ne la peint pas. Si vraiment il était disposé à se dévoiler sans réserves, que n'écrivait-il son histoire? Pourquoi ne pas raconter les événements qu'il avait traversés, le rôle qu'il y avait joué, l'impression qu'il en avait reçue? 11 assure qu'il ne peut « tenir registre de sa vie » par ses actions, « attendu que la fortune les a mises trop bas » ; l'excuse n'est pas sérieuse, et la prétention de suppléer aux actes par des rêveries, par des fantaisies, ne l'est pas davantage, surtout dans la bouche d'un homme qui met l'action au-dessus de tout. Donner de véritables mémoires *,
1. C'est bien de son passé qu'il veut parler et non de sa manière de vivre; il s'agit bien de faire, comme disait Brantôme. « revue de sa rie paisée » ; le passage est formel : « Le temps où ma vie que j'ai à peindr*, je l'ai tout devant moi ; ce qui reste, tient plus de la mort ».
2. Le chapitre 9 du livre III oii, bien inexactement, les B»»ai$ sont appelés des « mémoires », est un des très rares morceaux qui méritent cette étiquette.
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n'eût-ce pas été le meilleur moyen pour achever de se révéler, pour laisser de lui cette connaissance plus entière et plus vive dont il parle si bien et qui nous serait si précieuse? Il attachait aux biographies un prix excessif ; il regrettait qu'il n'y eût pas une douzaine de Diogène Laerce ; il estimait qu'il vaut mieux posséder la Vie de Brutus que son traité de la Vertu ^ dont il a pourtant «mille fois déploré la perte ». Il pensait connaître Plutarque « jusque dans le fond de Tâme, car ses écrits nous le découvrent assez », et toutefois il aurait voulu de plus « quelques mémoires de sa vie ». Puisqu'il ne considérait pas « la fortune et l'histoire des hommes moins curieusement que la diversité de leurs dogmes et de leurs fantaisies )), il aurait dû prévoir que nous aurions la même curiosité en tout ce qui le touche.
Qu'il n'ait donné aucun détail des amours qui agitèrent si fort sa jeunesse, cela se conçoit ; cette grande réserve est de bon goût,
mais c'est une lacune assez grosse, même aux yeux de ceux qui ne tiennent pas autant que Sainte-Beuve à savoir comment les gens se comportent sur l'article des femmes. Il a dit que si tout le papier jadis barbouillé par lui pour le service des dames subsistait, il s'en trouverait des pages dignes d'être communiquées à la jeunesse embabouinée de cette fureur. Il a fait une très légère allusion à des intrigues nombreuses et curieuses, à de périlleuses aventures qui lui étaient arrivées ^ . S'il avait parlé de tout cela avec moins de discrétion, il aurait sans aucun doute ajouté à son portrait des touches magistrales, des traits essentiels.
Sur d'autres articles, il a gardé un silence complet et dont nous ne voyons pas les motifs. 11 ne parle ni de sa mère, ni de sa femme, ni de sa fille? (^) Est-ce une
1 . « J'ai, autant que j'ai pu, chargé sur moi seul le hasard de nos assignations pour les en décharger... et dressé nos parties toujours par le plus &prc pour être moins en soupçon ».
2. Il n'est pas étonnant que Léonore ne figure pas dans la première édition des Essai»; mais> née en 1571, elle était déjà grande
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manière de faire entendre qu'il les comptait pour rien? Cela aurait valu la peine de le dire, au moins autant que bien d'autres choses sur lesquelles il n'a pas dédaigné de s'arrêter. Mais, malsçré quelques mots dont on pourrait abuser, il n'est point du tout certain que ces trois personnes n'aient tenu aucune place dans son cœur.
De son existence avant sa retraite, de la fin de ses études, de sa carrière de magistrat, de son séjour & la cour, des relations qu'il y eut, des négociations auxquelles il fut mêlé, de son serment de 1562, nous ne savons rien par lui; le peu que nous avons, vient d'ailleurs, et en bien des cas nous sommes réduits à de très vagues conjectures. Il a pris la peine de transcrire ses remarques sur les mémoires de du Bellay; j'aimerais bien mieux savoir ce qu'il pensait d'Érasme. L'avait-il beaucoup lu? Il avait
quand son père reprit la plume, et avait seiic ans quand il acheva le livre m. %
de lui une très grande opinion, mais laquelle? Elle nous intéresserait tout particulièrement, et il n'en a pas dit un mot. Sa carrière militaire nous est complètement inconnue. Quant à ses croyances religieuses, nous verrons plus loin combien il est difficile d'en rendre un compte plausible.
Enfin, la chose qu'il fallait, plus qu'aucune autre, mettre en pleine lumière, l'évolution, la transformation profonde qui s'est produite, en lui, il l'a tantôt dissimulée, tantôt niée.