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CHAPITRE IX

Au temps où la Réforme commençait à se répandre, prévoyant qu'elle pourrait conduire certains esprits jusqu'à l'athéisme, attendu que quand on a mis en doute quelques articles de la religion, on rejette aisément en pareille incertitude les autres pièces de la créance qui n'avaient pas plus d'autorité et de fondement, un savant homme donna à Pierre Eyquem, comme très utile et propre à la saison, le livre dans lequel un théologien espagnol, Raymond Sebond, avait entrepris d'établir « par raisons humaines », contre les athées, tous les articles de la foi chrétienne.

Montaigne, chargé par son père de traduire cet ou\rage, ne paraît pas avoir été, en aucune façon, choqué des choses étranges et insupportables qui y abondent ^ Il l'avait approuvé sans réserves ; que ce fut ou non une quintescence de saint Thomas, comme il était tenté de le croire*, il jugeait impossible de faire mieux et ne savait personne qui eût fait aussi bien. Il connaissait « un homme d'autorité, nourri aux lettres », qui avait été ramené des horreurs de la mécréance par les raisonnements de Sebond.

Aussi recommandait-il souvent ce livre, surtout pour le service des dames, qu'il secourait volontiers en leur fournissant des arguments propres à fortifier ceux de l'auteur. Une d'elles, si haut placée que son

1. Voir par eiemple les raisons pour lesquelles l'âme n'est ni visible, ui ouïble, ni flairable, ni touchable, ni chaude, ni froide ; ou la description de la « très artificielle échelle par les marches de la({uelle bn mouio des chosefi inférieures aux suprêmes ». — Que Montaigne n'ait pas été rebuté par tout ce qu'il lui fallut traduire, et qu'après avoir obéi à son père, il ait continué à propager cet ouvrage, c'est un symptôme, bon à retenir, de Télat mental dans lequel il était encore à cette époque.

2. Il avait lu saint Thomas ; voir le début du chapitre de la modération.

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moindre désir imposait comme un ordre, lui demanda d'écrire l'apologie qu'il avait essayée de vive voix en sa présence.

S'il n'avait été question que de défendre Sebond, la tâche ne lui aurait pas beaucoup agréé ; mais attaquer les contradicteurs de Sebond, « combattre ceux qui sont précipités aux épouvantables et horribles ténèbres de l'irréligion w^ quel magnifique sujet de controverse ! Il ne s'attarda guère à soutenir que les raisons du théologien espagnol étaient bonnes, il se proposa d'établir que celles de ses adversaires étaient mamvaises.

En commençant, il ne paraît pas prendre son sujet très au sérieux. On voit bien qu'il tient la plume surtout pour complaire à la dame qui réclame ce travail ou pour se divertir en bataillant ; sa conviction n'est pas douteuse, elle est même très ferme, cependant elle ne le rend pas assez grave ; il entasse des arguments tellement puérils que cette apologie, de même que d'autres cha-

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pitres moins importants, ressemble par moments à Texercice d'un rhéteur plutôt qu'aune œuvre consciencieuse.

Il revendique d'abord pour la philosophie le droit de servir d'auxiliaire à la religion, et représente que l'on a tort de trouver mauvais l'effort par lequel Sebond apporte à la doctrine chrétienne des secours profanes :

« il faut accompagner notre foi de toute la raison qui est en nous )).Mais il insiste peu; après une réponse très brève aux théologiens qui se défient des facultés humaines, il arrive aux impies qui s'en servent avec trop d'audace : pour les réduire au silence, il imagine que le meilleur moyen est de rabaisser cette raison dont ils abusent, et non content de montrer comme quoi elle est sujette à défaillir, il s'amuse à soutenir qu'elle ne mérite aucune confiance, qu'elle est égalée ou même dépassée par l'instinct des animaux, qu'il faut nous abêtir pour nous assagir, nous éblouir pour nous guider.

A Tappui de ce paradoxe, il a des discours pitoyables, d'une incroyable maladresse. Il dit que faire de la lune une terre céleste et y songer des montagnes, sont des rêves de Fhumaine vanité. Il met les thons au-dessus des géomètres. Il parle des prédictions que les anciens tiraient du vol des oiseaux comme s'il en admettait la certitude, comme s'il n'avait jamais ouvert le de dwinatione et s'écrie : « Qu'avons-nous de pareil et de si admirable? Cette règle, cet ordre de branler leur aile par lequel on tire des conséquences des choses à venir, il faut bien qu'il soit conduit par quelque excellent ressort à une si noble opération. » Les pires sottises qu'il relève chez les philosophes et qu'il dit filles de l'orgueil, ne sont pas pires que celles qu'il débite en argumentant contre eux. On dirait que pour mieux prouver l'infirmité de la raison, il s'ingénie à déraisonner aussi complètement que possible.

En avançant il devient plus sérieux. Bien

qu'il se permette encore quelques fantaisies fâcheuses, qu^il ait recours à des sophismes bizarres ', qu'il enregistre et adopte les plus grossières absurdités de Pline et d'autres auteurs également dénués de critique, qu'il conteste au contraire des choses qui ne méritaient pas ses railleries, et qu'il s'attarde à des jeux dignes des plus désagréables pages de Rabelais, l'attaque, commencée sur un ton presque léger, en prend peu à peu un tout autre, pressant, vif, acerbe :

l'apologie de Sebond dégénère en apologie du pyrrhonisme. Emporté par la discussion, par l'habitude de pousser à l'extrême, peut-être par le plaisir d'envisager les choses d'un point de vue qui lui est nouveau, peutêtre aussi par le besoin de réagir contre la crédulité dont il se ressent encore, il met

1. Comme preuve des fautes et tromperies des sens, il ose, après aroir émis des assertions manifestement inexactes, faire entrer en compte l'émotion causée par les tambours sur un cœur mol, celle causée par une musique douce sur un cœur dur, celle causée par le culte catholique sur les Ames revéches. Il est de l'avis des gens « habiles et avisés » selon lescfuels il n'y a aucun fondement pour assurer que la neige est blanche plutôt que noire.

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tout en question et s'enfonce dans un scepticisme qui grandit indéfiniment. Il voulait montrer le danger « de secouer les impressions religieuses reçues par révérence de l'ancien usage, pour ne recevoir rien à quoi on n'ait interposé son décret et particulier consentement »; il fit ce qu'il trouvait si dangereux : sous prétexte de confondre les impies, il secoua ces mêmes impressions et jeta indiscrètement en incertitude toutes les pièces de notre créance les unes après les autres <. Maniant le scepticisme pour les besoins de sa cause, il se l'appropria et, de cette arme prise contre ses adversaires, se blessa lui-même grièvement.

Il en vint à dire qu'il n'est rien en l'humaine invention où il y ait autant de vérisimilitude que dans le pyrrhonisme; que rien ne paraît vrai qui ne puisse tout aussi

1. Le passage cité plus haut, dans lequel il dit que, maintefois s'élant fait un amusement de maintenir une opinion opposée à la sienne, il s'était converti à la cause qu'il plaidait par exercice, est une addition au texte primitif de l'apologie ; en l'y introduisant, pensait-il à la tournure imprévue que ce chapitre avait prise?

bien paraître faux ; que les notions regardées comme le moins contestables sont complètement dénuées de valeur réelle; que nous sommes condamnés à une incurable incertitude en quelque matière que ce soit ; que « toute persuasion de la certitude »

est un symptôme infaillible de folie. Il n'admet pas qu'on lui dise : ceci est vrai puisque vous le voyez, vous le sentez : il faut qu'on lui dise s'il sent en effet ce qu'il pense sentir, et, dans le cas où on réussirait à le dire, qu'on lui explique « comment et pourquoi ».

Du moment que l'homme, livré à ses propres ressources, n'est capable d'aucune vérité, la tentative de Sebond se trouve nécessairement inepte et vaine. Montaigne s'aperçoit qu'en réfutant « les nouveaux docteurs », il a, du même coup, réfuté le client qu'il est censé défendre. Il constate les conséquences inopinées et funestes de son argumentation et conseille d'en chercher

une moins périlleuse, de maintenir plutôt Sebond « par la forme ordinaire ». Le remède dont il vient d'user est un de ceux qui ne doivent être employés qu'en cas extrême et désespéré, comme un de ces tours d'escrime auxquels on abandonne ses armes pour désarmer l'adversaire, un de ces coups secrets et périlleux dont il faut se servir le moins possible : « C'est grande témérité de se perdre pour perdre un autre... Il né fait mie bon être si subtil. » Restons dans la route commune, au lieu de jeter notre vola cette liberté qui pourrait bien devenir aussi dangereuse que la peste qui commence à se répandre dans les cours, c'est-à-dire, l'athéisme qu'on se propose de combattre * .

Va-t-il donc, comme il serait logique, naturel de le faire après cette déclaration, quitter une voie « si extravagante » et reprendre par la voie ordinaire qu'il, préco-

1. Et encore : « Il ne faut pas vouloir mourir pour se venger .. II est des armes et conditions de combat si désespérées, qu'il est hors de créance que ni l'un ni l'autre se puisse sauver. »

nise, l'apologie tour à tour par lui promise et compromise? Nullement, il laisse cette besogne à d'autres, à son disciple Charron.

Prend-il au moins le parti de s'arrêter? Une pure, entière et parfaite suspension de jugement est la conséquence fatale du pur, entier et parfait pyrrhonisme qu'il expose.

Parvenu au scepticisme complet, il ne lui reste plus qu'à se taire. Il n'y songe pas un instant. Il est trop épris, trop enivré de sa polémique pour la discontinuer.

Il ne s'occupe ni de Sebond, ni du danger d'aller plus avant. Poursuivant sa course téméraire, il s'en prend à Aristote, aux scolastiques, aux mathématiciens, aux médecins, aux dialecticiens qui mettent des bornes à la puissance de Dieu, aux gens qui ne veulent rien recevoir par autorité, aussi bien qu'à ceux qui « plaident de l'usage des choses, non de leur aloi », aux savants qui disent connaître la forme de la terre ou les particularités de l'hyperbole, aussi bien

qu'aux partisans de rimmortalité de Tâme, de la magie ou de la pierre philosophale ; bref, il guerroie contre tout le monde et contre lui-même ^ ; parfois on ne discerne plus à qui il en veut : au plus fort de son pyrrhonisme, il s'avise que la pluralité des mondes n'est pas une opinion moins probable qu'une autre, et il pkide pour elle, contre qui? Sans doute contre ceux qui ne l'admettent pas ; mais « les nouveaux docteurs » contre lesquels ce passage paraît dirigé, étaient-ils hostiles à la pluralité des mondes?

Cependant, Montaigne cesse peu à peu d'être le sceptique à outrance qu'il a été quelque temps : il conteste tout, met tout en doute, aime mieux « demeurer en suspens que s'infrusquer en tant d'erreurs que l'humaine fantaisie a produites », mais sa

(1) Il conteste dans l'apologie des propositions dont il ne parait s'être jamais départi sérieusement ; par exemple, il raille les philosophes qui ont prêché à chacun le respect des lois de son pays. Ou bien il conteste que nous puissions tirer de nous-mêmes le règlement de nos mœurs.

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balance n'est point remblëme du doute illimité, indéfini, c'est Temblème du doute méthodique, et sa devise : que sais-je? implique si peu une adhésion au pyrrhonisme, qu'il raccompagne de l'objection à laquelle les pyrrhoniens n'ont pas de réponse :

« Quand ils disent le doute, on les tient immédiatement à la gorge pour leur faire avouer qu'au moins savent-ils cela, qu'ils doutent. » Il continue à railler la raison humaine, mais raison humaine ne signifie ici que raisonnement creux et déraison de l'école. Sa balance lui sert à peser les propositions présomptueuses et à discerner celles qui valent mieux que les autres :

« la raison fait la différence ». Il oppose « l'évidence des effets » aux arguments par lesquels on essaie de ruiner ces effets. Un homme « faisant profession de réformations physiques », affirmait que les anciens méconnaissaient les véritables mouvements des vents. Gomment donc, dit Montaigne,

ceux qui naviguaient allaient-ils en Occident, quand ils tiraient en Levant? — C'est la fortune, répondit le réformateur; tant il y a qu'ils se mécomptaient. Montaigne répliqua qu'il aimait mieux « suivre les effets que la raison ». Il y a ici évidemment abus de mots. De même, à propos de la justice : en la dénigrant il pense à celle que borne une rivière ou une montagne, la vraie justice n'est pas en cause. S'il nie qu'il existe pour l'homme des lois prescrites par la nature, il ne persiste pas dans sa négation : dès la première édition de son livre, il avait loué les peuples où, comme chez les cannibales, ces lois ne sont pas altérées par Aristote et la physique ; plus tard, il ajoute : Il est croyable qu'il y a des lois naturelles, comme il se voit aux autres créatures, mais en nous elles sont perdues.

Est-elle d'un sceptique, la superbe réponse aux philosophes païens assez ridicules pour croire que Tbomme est le but où vise

Tuniversalité des choses, et que le branle de la voûte céleste, la lumière éternelle des flambeaux roulant si fièrement sur nos têtes, sont établis et se continuent depuis tant de siècles pour notre service ? *

A un début orthodoxe il avait attaché une profession de scepticisme absolu; à cette profession il joint des remarques ou des réflexions qui l'infirment, la démentent d'une façon plus ou moins catégorique.

De cette mêlée confuse, où par moments on ne voit plus clair, une seule chose se dégage nettement : la condamnation de l'entreprise qu'il s'agissait de soutenir. A moins de remonter jusqu'au légendaire Balaam, on ne découvrirait nulle part rien de tel ; qui a jamais, avant ou après Montaigne, terminé une thèse par une conclusion opposée à cette thèse? Tout autre que lui

1. L'opinion qu'il réAite en ternies si magnifiques, est exprimée dans sa traduction de Sebond en ces termes : « Or sus» homme, considère comme le soin et sollicitude de nature ne Tise qu'à ton profit, comme elle a asservi tous ses desseins et tous ses effets à ton seul besoin... Ce branle du soleil ne regarde qu'à ta nécessité... »

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aurait^ sans hésiter, supprimé un début ainsi réfuté par ce qui le suit. 11 a pu le maintenir d'autant plus facilement que son habitude était de ne rien effacer : « Je ne corrige point mes premières imaginations par les secondes » dit-il * . La contradiction de l'apologie n'est ni plus complète, ni plus manifeste, ni plus extraordinaire que tant d'autres qu'il s'est permises ailleurs, en particulier sur les manières d'envisager la mort. Renonçant à insérer dans les Essais le discours de La Boétie, il a conservé néanmoins les lignes par lesquelles il l'avait annoncé. Il n'est pas plus surprenant que les premières pages de V Apologie aient subsisté bien qu'elle n'eussent plus de raison d'être. Outre que telle était sa marche coutumière, et qu'il allaittoujours sansombre de plan, enfilant au hasard des pièces incohérentes avec une aisance imperturbable, il

1. Cieci dès la première édition ; plus tard il a précisé et ajouté : « Oui à l'aventure quelque mot pour diversiâer non pour ôter ». En effet, il n'a presque jamais rien effacé.

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avait intérêt évident à se présenter en principe comme un partisan de Sebond avant de se tourner contre lui, à affirmer que la religion est raisonnable avant de constater qu'elle ne Test pas : la conclusion qui, isolée, n'eût peut-être pas été tolérée, devenait bien moins compromettante, avait même des chances d'échapper à la censure, grâce au début écrit dans un esprit tout différent et propre à justifier le titre du chapitre ; le commencement excusait la fin dans une certaine mesure, et l'impossibilité de concilier l'un avec l'autre ôtait incontestablement de la gravité au chapitre tout entier.

Ainsi s'explique, d'une façon aussi simple que plausible, un problème qui reste inextricable tant qu'on s'obstine à le résoudre en ne consultant que le texte de l'Apologie . Si nous ignorions que Montaigne n'était plus en 1580 ce qu'il était dix ans auparavant et comment il procédait dans son travail, nous serions réduits à des hypothèses et très con-

testables et très insuffisantes. Dès' que nous sommes avertis de sa conversion, et d'autre part instruits de sa méthode illogique ou plutôt de son défaut de méthode, la difficulté disparaît.

Avant de terminer ce chapitre bizarre, Montaigne essaie d'en atténuer la portée. Il vient d'écarter assez dédaigneusement la théologie naturelle ^ ; il croit devoir accorder que les mystères de la religion, inaccessibles par les voies humaines, peuvent être révélés par une grâce surnaturelle. Déjà, un peu plus haut, il avait dit que le scepticisme nous rend d'autant plus aptes à loger en nous la science divine, qu'il anéantit notre juge-= ment et nous dégarnit d'humaine science pour faire place à la foi. Seulement, cette concession est accompagnée d'une petite remarque qui l'annule d'une façon com-

1. Cela se trouve aussi implicitement, au chapitre 56 du livre 1 où il cite et approuve Saint-Chrysostôme qui bannit la philosophie comme servante inutile et indignci Mais U première édition n'avait pas cette citation.

plète : « L'homme ne peut voir que de ses yeux ni saisir que de ses prises. » Une fois notre jugement anéanti, comment distinguer la science divine de la science humaine? Tout le mal qu'il y a lieu de dire de notre pauvre raison ne fera pas que nous puissions nous passer d'elle. Les voix qui disent rinfirmité des facultés humaines, sont ellesmêmes produites par des facultés humaines, perçues par des facultés humaines, et par conséquent sujettes elles-mêmes à cette infirmité qu'elles dénoncent, « partant infiables et incroyables ». « Quoi qu'on nous prêche, quoi que nous apprenions,il faudrait toujours se souvenir que c'est l'homme qui donne et l'homme qui reçoit, c'est une mortelle main qui nous le présente, c'est une mortelle main qui l'accepte. » A moins que les choses célestes ne nous soient immédiatement révélées par une opération surnaturelle, elles auraient beau venir en effet du ciel, elles ne nous arriveraient qu'en passant par la

bouche des hommes ; présentées par des outils humains à des outils humains qui tous se démentent et trompent, elles n'ont aucun droit à plus de confiance que les plus grossières illusions des sens. Un païen a dit : la vile chose que Thomme, s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité ! C'est là un bon mot et un utile désir, mais pareillement absurde ^ ; car, « faire la poignée plus grande que le poing, cela est impossible et monstrueux » et ne saurait être donné à l'homme que par un miracle.

Au terme de cette polémique effrénée, que reste-t-il des créances religieuses qui en avaient fourni l'occasion? Nous n'hésiterions guère à répondre qu'elles sont non seulement altérées, mais évanouies, si Montaigne, à la dernière ligne, ne déclarait que « notre foi chrétienne » peut attendre d'un secours

1. Montaigne a modifié ici le texte primitif. Il avait approuvé le mot de Sénèque, en ajoutant seulement que l'homme ne peut s'élever au-dessus de lui-même que par miracle ; plus tard il a intercalé que l'idée de Sénèque est absurde et qu'il est impossible et monstrueux d'espérer rien de pareil.

divin quelque « miraculeuse métamorphose ». Il achève par là d'embrouiller cette fin tellement qu'il serait téméraire de prétendre y démêler son sentiment définitif en matière religieuse. Cherchons ailleurs ^

1. Chateaubriand, d«n8 la défense de son livre, écrit à peu près dans les mêmes Tues, que celui de Scbond, cite à bon droit ce que Montaigne dit dans l'apologie contre ceux qui avancent que les chrétiens ont tort d'appuyer leurs créances par des raisons humaines.

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