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CHAPITRE XII

L'élimination du surnaturel changea radicalement la morale de Montaigne.

« Les actions vertueuses de Socrate et de Caton demeurent vaines et inutiles pour n'avoir eu leur fin et n'avoir regardé l'amour et obéissance du vrai créateur et pour avoir ignoré Dieu \ > Ne croirait-on pas entendre quelque Père de l'Église ou Pascal?

Ailleurs encore restent certains vestiges des premières opinions de Montaigne, de celles qu'il avait approuvées chez Sebond et dont il n'était pas affranchi lorsquUl commença d'écrire.

1. Cwi dans V Apologie de Sebond, un peu après le début, là oii Montaigne veut encore sérieusement faire une apologie.

En y réfléchissant, il s'aperçut que nous trouvons en nous « toute la doctrine dont nous ayons besoin », que ce qui est au delà de la naturelle suffisance est à peu près vain et superflu, et, d'une morale étroitement liée à la religion, il passa à une morale dégagée de toute métaphysique, « dressée par vulgaires ressorts et naturels ».

Croyait-il encore à une autre vie après la mort? La faiblesse des arguments en faveur de l'immortalité dé l'âme le frappait « singulièrement ». Platon prétend que la partie spirituelle jouira des récompenses qu'elle aura méritées : « il y a bien peu d'apparence » qu'il dise vrai, car « à ce compte, ce ne sera plus l'homme, ni nous par conséquent, à qui touchera cette jouissance ». Par la mort, nous sommes « hors l'être »\

Très préoccupé de la fragilité de notre

1. Addition au début du chapitre m, du livre I". Il n'aurait pas parlé ainsi à l'époque où il commença d'écrire.

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existence, il s'était répété, même en sa saison la plus licencieuse, jusque dans les plaisirs et les fêtes, que la fin de sa vie pouvait être imminente. Il n'est rien de quoi il se soit entretenu plus souvent que de ces imaginations ; pour n'y pas songer, il faut, disait-il, une « nonchalance bestiale et malsaine ». Cette nonchalance, il Ta maintenant au plus haut degré : il ne sa tourmente pas plus de la mort que de son jardin dont il n'a cure, ne fera rien à cause d'elle ; quant à ce qui la suivra, il ne s'en soucie pas davantage. Que des gens plus raisonnables se forgent un repos tout spirituel, remplissent leur courage de la certitude d'une autre vie, telle n'est point du tout son humeur, il ne saurait embraser son âme de l'ardeur de cette vive foi et espérance. La vie doit être elle-même à soi sa visée. Il ne se privera pas des commodités qui lui « sont sous main, pour, par le tourment de cette vie, acquérir la béatitude d'une autre ». La pru-

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d'homie « contrainte sous l'espérance et la crainte », n'est point son fait, il en veut une qui ne soit « ni produite par la religion, ni même agitée par elle », qui « se sente de quoi se soutenir sans aide, née en nous de ses propres racines par la semence de la raison universelle », laquelle rend l'homme courageux en la mort, non point parce que l'âme est immortelle, mais tout simplement parce qu'il est mortel. En ramenant du ciel, où elle perdait son temps, la sagesse humaine, et en montrant à l'humaine nature combien elle peut par elle-même, Socrate « a dressé non seulement les plus réglées, mais les plus hautes et vigoureuses créances, actions et mœurs qui furent jamais ».

L'âme a une haute dignité, est souveraine maîtresse de notre condition, range à soi et à son état les sentiments du corps et autres accidents ; qu'on n'aille pourtant pas séquestrer ces deux pièces Tune de l'autre :

« Il faut ordonner à l'âme non de mépriser

et abandonner le corps (aussi ne le sauraitelle faire que par quelque singerie contrefaite), mais de se rallier à lui, de Tembrasser, le chérir, Tépouser en somme. »

Quand Renan rejeta le catholicisme, il s'efforça de retenir le christianisme, de le conserver pour règle et pour guide; Montaigne fait exactement le contraire : il prétend rester orthodoxe et n'a pas un mot par lequel il se rattache à Jésus. Les modèles qu'il veut que nous nous présentions toujours en l'imagination, jusqu'à ce que, rendus pareils à eux, nous ayons assez de respect de nous-mêmes, sont tous, sans exception, pris en Grèce, à Rome, chez les infidèles. 11 adhère aux dogmes catholiques, nullement au sermon sur la montagne.

Entre sa morale et celle de l'Evangile, il y a cette différence entière que met indubitablement, comme le dit Pascal, la différence d'opinion sur l'immortalité de l'âme.

Si parfois, bien rarement, il invoque la

Sainte Ecriture * , elle lui sert à contredire les philosophes païens sur des points où ils se rencontrent avec le christianisme. Pour réfuter le mot de Cicéron : philosopher n'est autre chose que s'apprêter à la mort, il citera VEcclésiaste: « Ou la raison se moque, ou elle ne doit viser qu^à notre contentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire vivre à notre aise »*.

Peut-être, au fond, est-il plus loin de Jésus que ne le sont Sénèque, Plutarque et quelques autres païens : par certains côtés et par certaines tendances, ils inclinent sur le christianisme. Rien de pareil chez Montaigne.

1. L'absence presque complèle de lexlcs cmprunlés à la Bible et aux Pères de l'Église, devient frappante quand on rapproche des Essais les 6cril8 du plus illustre contemporain de Montaigne : Voir dans les Essais de Bacon, dans VInstauratio magna, dans le De dignitate et augmentis scientiarum, les citations bibliques.

S. En lisant dans le dernier volume de V Histoire d'Israël, le chapitre sur VEcclésiaste, « un des livres les plus originaux et les plus charmants qui ex;istent dans aucune langue », j'attendais à chaque page une comparaison avec les Essais. La parenté est si évidente, on est si tenté de faire le rapprochement, même san» penser que Montaigne descendait d'une famille juive ! Renan avait-il étudié Montaigne ? J'ai peur que non ; quelle délicieuse page nous aurions eue I

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Il est inutile d'énumérer les endroits où il contredit la morale chrétienne. Nous ne nous arrêterons même pas à ses audacieuses considérations sur le suicide. Bornonsnous au chapitre du repentir. C^est un des plus remarquables et des mieux conduits.

Cette fois, par extraordinaire Montaigne ne divague pas un instant.

Au début, comme au début du chapitre sur le suicide, il a bien soin de rappeler qu'il parle « en enquerrant et ignorant », que pour la résolution définitive du problème, il s'en rapporte « purement et simplement aux croyances légitimes » ; refrain de pure cérémonie, point du tout « naïve et essentielle soumission » comme il Tannonce. On sent assez à son accent qu'il expose non pas une opinion fugitive, mais une opinion bien enracinée, une véritable doctrine, s'il est permis d'employer ce mot en parlant de Montaigne ; ce n'est là ni le langage ni le ton de quelqu'un qui s'enquiert. D'ailleurs,

les catholiques n'avaient rien à chercher en pareille matière, surtout à cette date : le dogme venait d'être fixé par le Gonci le de Trente avec toute la précision désirable.

Un physicien, écrivant à la fin du xvi® siècle, sur le système de Copernic, pouvait se mettre à couvert sous une déclaration analogue à celle de Montaigne : je ne sais, j'examine, je cherche ; mais sur le repentir, il n'y avait pas à prétexter l'ignorance : le Concile dans sa 14® session avait exposé très amplement la théorie orthodoxe de la pénitence, et en particulier, au chapitre III, signifié la nécessité de la contrition qui implique la haine de la vie passée, veteris ntœ odium ; le 5® canon anathématise quiconque soutiendrait que cette contrition n'est pas une souffrance véritable et utile, verum et utilem dolorem.

Or, que dit Montaigne ?

Il ne s'admire pas, il confesse sa faiblesse naturelle, se trouve « bien mal formé », et, s'il avait à se façonner, il se ferait « vrai-

ment bien autre ». Il se déplaît de sa «forme universelle », la condamne. Mais le désir qu'il a d'être « autre en général » n'est que du regret ; il ne saurait « nommer cela du repentir, non plus que le déplaisir de ne pas être un ange ». La véritable repentance, qui s'enfonce en l'âme comme un ulcère en la chair, il ne la connaît guère et n'y croit pas beaucoup ^ ; il se repent rarement, pour ne pas dire jamais. Les imperfections qu'il se reconnaît, ne troublent en aucune façon le repos de son âme : il s'est, de son mieux, préservé de la contagion du siècle, il a conduit ses actions « communément par ordre », et en pareilles circonstances il serait encore le même, ne ferait pas autrement. Le repentir qui vient avec les années comme un désaveu tardif du passé, lui semble un symptôme d'impuissance actuelle et non un progrès moral, n'est qu'une illu-

1. Ailleurs il parle pourtant du repentir en termes énergiques, et ici môme peut-être critique- t-il plutôt la pénitence que le repentir.

sion, une vue fausse produite par la distance, un accident fortuit, dont il se défend avec autant de vivacité que d'autres s'y plongent et s'en parent; il le «hait», et pour bien marquer cette haine, il prononce une parole scandaleuse : « Si j'avais à revivre, je vivrais comme j'ai vécu. » Ce n'est pas là l'indulgente faiblesse du pécheur endurci qui s'accorde une absolution trop facile ; c'est une protestation contre des opinions et des pratiques qu'il juge malsaines : au repentir vulgaire, issu de l'affaiblissement de nos facultés, plutôt que de l'affaiblissement de nos vices, aux « réformations casuelles », il oppose une réformation plus sincère et plus généreuse, un amendement qui se fait « par renforcement de notre raison », sans chagrin, sans rien qui ressemble à la componction età l'attrition. Bien loin d'approuver « celui qui disait anciennement être obligé aux années de l'avoir défait de la volupté », il ne saura jamais bon gré à l'im-

puissance du bien qu'elle peut lui faire, il maudit cette « misérable sorte de remède :

devoir à la maladie sa santé ».

Songez au disciple de saint Martin consterné par le souvenir de ses péchés et rapproche du jugement ^ ; à tout le moyen âge en proie aux terreurs exprimées par le Dies irœ ; à Pascal célébrant les avantages de la maladie qui le rend incapable des plaisirs mondains. Chez Montaigne, non seulement la vision surnaturelle et la pensée du salut sont absentes, mais l'idée qui domine Platon aussi bien que les docteurs chrétiens, le besoin d'une expiation n'existe pas. Pour un homme qui regrette que les médecins spirituels et les corporels, « comme par complot fait entre eux, ne trouvent aucune voie à la guérison, ni remède aux maladies du corps et de l'âme, que par le tourment,

1. Eram residenê in cellula, subieratque me illa quœ ssepius occupât cogitatioy spes faturorum ^prxêentumque fcatidium^ judieii metus^ formido pxnarunif et quod consequens erat et unde tota cogitatio deseenderat, peecatorum meorum reeordatio triatem me et confectum reddiderat.

la douleur et la peine », il ne saurait être question de pénitence : aussi n'y en a-t-il pas trace dans les Essais et peut-on leur appliquer les expressions du juge le plus compétent et le plus illustre en matière de confession : Non habent illse paginœ çultum pietatisj lacrymas confessionis^ spiritum contribulatunij cor contritum et humiliatum.

Le christianisme a bien des formes, mais pas une avec laquelle un tel état d'esprit puisse être concilié ; Montaigne ne répugne pas moins au peu que nous savons de l'enseignement de Jésus qu'à la doctrine de saint Augustin, pas moins aux Evangiles et à V Imitation qu'à Bossuet ou à Calvin ^ .

Plus rapproché des Stoïciens, il les combat pourtant sur des points essentiels : les « subtilités aiguës » de leur morale lui déplaisent. Il est surtout incapable de leur

i. II va saDs dire que l'idée d'effacer le péché par « les bonnes œuvres » ne vient pas à Montaigne. Je ne sais môme pas s'il eût admis que ce qu'on appelle les bonnes œuvres mérite particulièrement ce nom. il eut été capable de dire que ces œuvres ne sont pas les meilleures.

froide sagesse et ne Tadmire pas sans réserves. Ils ont sans doute raison de dire que le sage ne doit pas se laisser fourvoyer par les passions ;niais il ne doit pas non plus, comme ils le veulent, se planter à la façon d'un colosse immobile et impassible. C'est une inhumaine sapience que celle qui condamne les voluptés naturelles et les plaisirs «dont il faut retenir lusage avec nos dents et nos griffes ». L'idéal stoïcisme est trop rigide, Tataraxie est une chimère et prête à la raillerie.

Les Épicuriens eux-mêmes font le chemin de la vertu trop âpre et trop épineux, contrarient trop nos instincts légitimes. Leurs chefs prêchent des actions hors des bornes naturelles, ne cèdent aucunement aux Stoïciens en rigueur d'opinions et de prétextes, parfois même sont encore plus exigeants. Un Stoïcien a renoncé à les suivre, les trouvant exagérés et incommodes. Epicure voulait nous détacher des biens de ce

monde, sous prétexte de nous en faire jouir mieux : idée surprenante, qui n'était jamais venue à Montaigne et à laquelle il ne se fait pas.

A tout système de morale, sans exception, il reproche d'être un système, c'està-dire quelque chose d'artificiel, de factice. Les philosophes, qui, avec raison, nous renvoient aux règles naturelles, ont tous le tort de les falsifier, de nous présenter une nature sophistiquée, peinte, de la contrarier alors qu'ils prétendent lui obéir. « Le plus simplement se commettre à elle, c'est s'y commettre le plus sagement. » Ceux-là la connaissent mal, ne se conforment pas bien à elle, qui ne conservent pas l'homme tout entier, excluent les passions, ou se rongent intérieurement en tâchant de les contenir et de les comprimer, au lieu de les utiliser. Pour achever de se séparer des professeurs d'ascétisme, des pédants qui font les braves de leur âpreté, des docteurs

que la scolastique rend tristes et sombres et qui peignent la sotte image d'une vertu querelleuse, Montaigne se jette à l'extrémité opposée : non, la vertu n'est pas, comme l'école l'enseigne, plantée à la tête d'un mont raboteux, elle est logée dans une belle plaine fertile et fleurissante, d'une pente facile et polie ; non fantôme à étonner les gens, mais vertu triomphante, amoureuse, délicieuse, ennemi professe et irréconciliable d'aigreur, de déplaisir, de crainte et de contrainte; essentiellement gaie, folâtre, amie de la vie, de la beauté, de la gloire, de la santé, de la fortune. Elle ne prêche que fête et bon temps; sa plus expresse marque est une esjouissance constante. Elle devrait s'appeler plaisir plutôt que rigueur, plaisir parfait, plein de grâces et d'une volupté sérieuse. Ce mot de volupté que les gens austères n'entendent qu'à contre-cœur, Montaigne tient à leur en battre les oreilles : s'il signifie quelque

suprême plaisir, c'est à la vertu qu'il est dû; l'autre volupté, plus basse, indigne de ce beau nom, est assurément moins pure d'incommodités et de traverses.

Si l'on était tenté d'abuser de tout cela pour parler de sensualisme, de matérialisme, de relâchement, et pour conclure contre la morale de Montaigne, qu'on relise la page de VAçenir de la science dans laquelle Renan veut, au nom du spiritualisme, ranger le plaisir parmi les choses sacrées. Montaigne ne proclame pas la souveraineté des appétits ; il ne leur cède pas à la façon de Panurge; plus il accorde aux passions, et plus il sent la nécessité de les brider : t Que l'on se flatte et caresse », il l'approuve, le conseille, à une condition : « que surtout on se régente* ». Si par le mot nature on entend l'instinct aveugle, l'impulsion brutale, la passion désordonnée et tumultueuse,

1. Et encore : Les jeunes gens doivent étte hardiment rendus capables d'excès, s'il est besoin, pourvu bien entendu, qu'on tienne « l'appétit et la volonté sans boucle ».

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